| Il faisait froid… Valentine de Sombreval serra sa cape mitée contre elle, et , du haut de soi-disant remparts de son soi-disant manoir, contempla son domaine… Sombreval… aucun autre domaine ne méritait mieux son nom que cette vallée encaissée des Ardennes. Cette vallée aujourd’hui recouverte de neige, et qui peinait à nourrir ses habitants… Valentine quitta la fenêtre, ôta sa cape, et se dirigea vers sa chambre… elle n’était pas, « juridiquement » , une paysanne… mais elle accomplissait chaque jour tous les travaux des paysans. Son domaine… son domaine « allodial », ce dont son défunt père se gaussait si fort quand elle était petite… son domaine était si petit… si pauvre… Et Bertrand était parti… Bertrand, son grand frère… Il avait été appelé à la Croisade. Parce que son Seigneur était parti, et l’avait appelé à ses côtés. Lui qui lui-même était parti, parce que son propre Seigneur, Godefroy, Duc de Bouillon, avait suivi les instructions de l’Eglise, avait décidé de partir pour Jerusalem. Emmenant avec lui ses vassaux, les vassaux de ses vassaux, et même, les vassaux des vassaux de ses vassaux. Valentine serra plus fort sa cape contre elle. Ils étaient partis pour les lieux saints… combien aurait-elle donné pour effleurer de ses pas les routes qui avaient connu les pas du Christ ? Tout, sans doute… jusqu’à sa vie… mais, curieusement, pas jusqu’à la vie de bertrand. Ni de Lambert.
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| Valentine entra dans la chambre et se glissa sous les maigres couvertures qui recouvraient le grand lit seigneurial. Lorsque Bertrand était encore là, lui seul avait le droit de dormir dans ce lit en sa qualité de Seigneur de Sombreval. Bien sur, il invitait souvent sa sœur, qui dormait dans un petit lit à côté, à le rejoindre lors des froides nuits d’hiver pour se réchauffer. Ces nuits-là, tous deux regrettaient de ne pas être de simples fermiers dans leur metairie, couchés près des bêtes. Au chaud. Malgré l’odeur. Valentine se recroquevilla sous les couvertures, autant sous l’effet du froid que des souvenirs qui l’assaillaient. Cela faisait maintenant trois années qu’ils étaient partis. Elle avait eu des nouvelles de temps en temps par la Dame de leur Seigneur. Rarement, mais elle savait au moins qu’ils étaient en vie. Tous les deux. Bertrand et Lambert… Et puis depuis quelques temps, Valentine ne savait plus rien du devenir de son frère et de son fiancé. A quinze ans, elle était donc peut-être Dame de Sombreval et veuve. Ou tout comme. Malgré la tristesse et l’inquiétude, Valentine ne put s’empêcher de les envier. Ils étaient morts pour le Christ, ils avaient foulé la terre sacrée, et qui sait, contemplé le tombeau du Fils de Dieu. Ils avaient du être accueillis au Royaume des Cieux avec toute la gloire que leur octroyaient leur foi et leur jeunesse! L‘exhaltation ressentie par cette dernière pensée n’eut pas raison cependant de la fatigue de l’adolescente. Epuisée par une dure journée de labeur, le sommeil la gagnait lentement. Valentine ne resista pas. La voix de Bertrand et le visage de Lambert l’accompagnérent vers le repos. Ainsi qu’une grande croix d’or et les rires d’un bébé.
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3.
Guy
(par
Gurth, ajouté le 15/12/05 23:23)
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| La nuit tomba... Totalement. La dernière lueur, à une haute fenêtre du manoir de Sombreval, s’était éteinte. La dernière chaleur dans l’obscurité glaciale. Guy bougea un doigt de pied. Presque gelé. Depuis combien de temps était-il là, au pied du manoir, à observer ? Beaucoup plus qu’il n’était convenable, certainement. Qu’aurait fait le seigneur Bertrand s’il l’avait découvert là, guettant sa sœur ? Valentine… Sombrevalentine, l’avait surnommé Guy en secret. Elle semblait si mélancolique lorsque Guy venait au manoir pour lui apporter des fagots de bois mort. Sauf lorsqu’elle lui souriait. C’est à ce sourire qu’il songeait en préparant ses fagots. Et son cœur s’emballait à la pensée qu’il était un peu la cause de ce sourire. Ridicule ! La voix de son père résonna dans les oreilles de Guy. Pas réellement, bien sûr. Son père était mort depuis bien des années. Mais c’est ce qu’il aurait dit. Et il se serait fâché, certainement. C’est vrai, disait-il, le seigneur de Sombreval fait parfois le travail d’un paysan, mais il est différent de nous. C’est dans leur sang. Sombrevalentine ne faisait pas exception à cela. Guy soupira. Si seulement… Quoi au juste ? Si elle n’était qu’une paysanne ? Mais alors, serait-elle elle ? Aurait-elle ce même sourire ? Le père de Guy aurait répondu non, si il avait répondu… Et puis, elle était fiancée. A un chevalier. Ça n’était pas Sombrevalentine qui aurait du être une paysanne, mais Guy un chevalier, oui. C’était de cela dont il rêvait. Pas pour les destriers, les épées, les batailles. Pour elle. Cette fois-ci, Guy était tout à fait gelé. Il était grand temps de retourner auprès du feu dans sa pauvre cabane, s’il ne s’était pas éteint… |
| Il prit bien soin de ne pas faire grincer la porte. Pouratnt, elle grnça. Berthe papillota des paupières, et ouvrit les yeux. La vue de son frère, transi et rampé dams la lueur du feu de l'âtre, lui arracha un soupir. Elle avait beau n'avoir que treize ans, elle se sentait plus adulte que lui. Elle posa un baiser sur le front du petit Louis, l'enfant trouvé et innocent, qui ce soir-là avait trouvé refuge dans leur métairie, donna un coup de coude au mâtin qui occupait la moitié du grand lit, et qui s'écarta en grognant, enfila sa robe de chambre, etordonna à son frère de se déshabiller, et de se mettre au lit. Guy n'avait pas envie de dormir. Il obéit, pourtant, se déshabilla en silence, et se glissa sous les couvertures. La chaleur de Berthe, tout comme celle du chien, étaient encore présentes, et Louis, ignorant le froid qui émanait du jeune paysan, vint se blottir contre lui. Il aurait pu être bien. Il aurait pu être bien, si... Il se recroquevilla sur lui-même, tandis que Berthe, d'une main experte, accrochait à la crémaillère un petit chaudron, et faisait pivoter le tout vers le feu. - Tu es gelé, expliqua-t-elle sans que Guy lui ait rien demandé. Un bon tilleul te fera du bien. Le jeune homme ne répondit rien. Elle avait raison, d'une certaine façon. Un bon tilleul réchaufferait son corps. Mais pas son coeur. |
| - Tu te fais du mal, le tança gentiment la fillette, lui fourrant un bol brûlant entre les mains. Tu la guêtes, tu rêves, et ça ne mène à rien. Elle est ce qu'elle est, Guy, et nous sommes ce que nous sommes. C'est ainsi, et même Notre-Seigneur n'y peut rien. Et elle est fiancée, au cas où tu l'aurais oublié. - Elle n'était qu'une petite fille, tenta-t-il de plaider. - Elle a été promise à Lambert de Roccourt, et cet engagement a été béni, Guy. Il poussa un gros soupir, puis se mit à boire la tisane à petites gorgées. Elle était bonne, miellée. Il se sentit lentement revigoré par sa chaleur. Il tendit le bol vide à sa soeur avant de s'enfouir complètement sous les couvertures. - J'aurais dû naître chevalier... murmura-t-il d'une voix rêveuse. Ces mots ne firent pas rêver Berthe du tout. - Si tu avais été chevalier, se fâcha-t-elle, tu ne serais pas ici, avec nous. Tu serais parti, comme Lambert, comme Bertrand. Tu aurais suivi Messire le Duc , et peut-être que jamais tu ne serais revenu. Elle se coucha, lui passa les bras autour du cou, et l'embrassa. Elle moucha la chandelle, posa la tête sur son épaule, et s'endormit. Pas Guy. Il resta longtemps les yeux ouverts, dans le noir. Il était bien, pourtant. Il avait chaud, de la chaleur de Berthe, de Louis, du chien étendu à leurs pieds. Avait-elle chaud, elle, sa Sombrevalentine, seule dans un lit trop grand... Un loup hurla dans le lointain. Le vent lui répondit. Les yeux de Guy se fermèrent malgré lui, et il sombra dans le sommeil. ... tout est possible, dans les rêves... |
6.
Valentine
(par
Gurth, ajouté le 21/12/05 17:26)
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| Et je vis descendre du ciel, d'auprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui s'est parée pour son époux. Et j'entendis du trône une forte voix qui disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. Et celui qui était assis sur le trône dit: Voici, je fais toutes choses nouvelles. Et il dit: Écris; car ces paroles sont certaines et véritables. Et il me dit: C'est fait! Je suis l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin.
Valentine s’éveilla avec ces phrases en tête. Les mots s’étaient échappés du livre ouvert sur le pupitre à côté du lit. L’Apocalypse de Saint-Jean. L’un des quelques ouvrages que possédait son père, et sur lequel il avait appris à lire à Valentine et à Bertrand. Lire… Un savoir de clerc, inutile aux laïcs, qu’ils soient paysans ou chevaliers. Et pourtant si essentiel à Valentine. Souvent, elle imaginait que son frère lui écrivait de Terre Sainte, donnant des nouvelles de lui et de Lambert. Mais qui apporterait de si loin une telle missive ? Valentine se leva et alla en grelottant jusqu’au pupitre. Le soleil restait invisible dans le matin gris ; l’obscurité et le froid régnaient sur la chambre. Mais elle ne voulait pas s’habiller avant d’avoir touché le vélin. Elle feuilleta les pages grossièrement enluminées. De grandes marges vierges encadraient le texte de l’Apocalypse. Sauf sur les premières pages. Le moindre espace laissé libre par le copiste avait été couvert d’écriture, par une autre main que la sienne. Celle de Valentine. Ça n’était que des mots ou des bouts de phrases maladroites, qu’elle écrivait lorsqu’elle en avait le temps, c’est à dire pas souvent. Il y avait tellement d’autres choses à faire, plus urgentes, plus vitales. Quoique… En ce matin froid, elle s’accorda le temps de griffonner quelque chose. Après seulement elle irait s’habiller, manger quelque chose, et s’atteler aux mille tâches qu’exigeait le manoir. Valentine trempa la plume d’oie dans l’encrier et écrivit : cette nuit, Dieu m’a consolée. |
7.
Le secret de Guy
(par
Gurth, ajouté le 22/12/05 02:35)
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| La forêt de Sombreval s’étendait au sud de la vallée, noire et humide au printemps, sinistre et clairsemée en cet hiver. C’était là que Guy ramassait les branches mortes dont il faisait des fagots qu’il échangeait contre de la nourriture. Généralement, le ramassage du petit bois était une tâche réservée aux enfants, mais pour l’heure ceux qui n’étaient pas trop affaiblis étaient plus utiles auprès de leurs familles, faisant de Guy un recours plus que bienvenue. Guy se trouvait donc seul aux abords de la forêt, songeant aux murmures de son cœur et aux paroles de sa sœur. Il n’avait pas encore commencé sa collecte de bois, et se livrait à une bien curieuse activité. Agenouillé auprès d’un gros rocher, il creusait la terre avec ses doigts. De temps à autre, il jetait un regard craintif autour de lui, vérifiant qu’il était bien seul. Il dégagea bientôt un morceau d’étoffe dans lequel était roulé quelque chose. Guy l’emporta et alla s’asseoir à l’intérieur de la forêt, au pied d’un gros chêne. Là, il déroula le bout de tissu, révélant ce qu’il recouvrait. Le secret de Guy, qu’il n’avait révélé à personne. C’était une épée. Ou plutôt, ce qu’il en restait : un morceau de métal noirci. La lame était cassée à trois pouces de la garde, et son tranchant était bien émoussé, couvert d’éclat et irrégulier. Corde ou bois, ce qui avait recouvert la poignée avait disparu, et le pommeau avait une forme curieuse, depuis longtemps passée de mode au temps de Guy. Il ne le savait pas, mais elle avait été forgée deux siècles et demie auparavant, bien loin des Ardennes, de l’autre côté de la mer, en ce royaume qui s’appelait alors le Wessex. Comment cette épée s’était elle retrouvée là où Guy l’avait trouvée, pourrissant au fond de l’écurie du manoir de Sombreval entre les mors et les étriers cassés ? Nul n’aurait pu à présent le dire, sauf l’épée elle-même. C’était le trésor de Guy, l’objet qu’il chérissait le plus au monde. Lorsqu’il ne pensait pas à sa Sombrevalentine, c’était l’épée qui occupait son esprit. Ce matin-là, comme presque tous les autres jours, il la saisit et pour quelques instants se sentit un chevalier. Bien sûr, il n’aurait plus blesser personne avec ce bout de ferraille, mais ça n’était pas cela qui importait. C’était une épée, et il la tenait dans ses mains. Puis il soupira, enroula délicatement l’arme dans le tissu, et alla l’enterrer à nouveau près du rocher. Il avait des fagots à assembler, et il en fallait assez avant midi. |
8.
Gayette
(par
Saivh, ajouté le 23/12/05 11:41)
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| Gayette savoura les derniers moment d'obscurite parmi l'ombre des nombreux rouleaux. Il gelait et la piece sentait la poussiere, le bois, la neige et la laine. Des pas dans la pieces d'a cote l'informerent que Robert avait fini sa biere et son fromage et que dans quelques moments la lumiere grise et chargee de nuages envahirait l'echope. Elle sentait la presence de son mari derriere elle et ouvrit les volets. La bise lui mordit le visage et porta son regard d'ardoise claire sur le chemin boueux, qui faisait office de rue principale, et les flaques d'eau gelee, grises et bleues, comme sa robe de laine. Gayette rajusta son bonnet sur ses oreilles et remonta sous son menton l'echarpe qu'elle avait croise sur la poitrine. Robert lui passa le bras autour de la taille et elle posa brievement la tete sur son epaule.
Gayette avait epouse Robert deux ans auparavant, alors qu'elle n'esperait plus se remarier. Son pere avait lie son destin, a quatorze ans, a un homme beaucoup plus age qu'elle et devenu infirme, mais relativement aise, aupres duquel elle avait passe dix ans, plus comme garde-malade que comme epouse. Deux ans plus tard, un ami de son pere, Robert, l'epousait. Il venait de perdre sa seconde et tres jeune epouse en couches, ainsi que l'enfant. Sa premiere femme avait rendu l'ame dans des circonstances similaires. Gayette ne pu s'empecher de penser que Sombreval portait bien son nom et avait depuis longtemps ete oublie de Dieu.
Dieu... Elle leva les yeux et devina la silhouette du chateau au travers du jour naissant et de la brume. Qu'il semblait loin le jour d'ete ou les jeunes Lambert et Bertrand rayonnait sur la foule de leurs paysans, aureole de la gloire de ceux qui vont froler Dieu aux portes du Paradis, en Terre Sainte.... Ils etaient beaux. Et idiots. Comme ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d'eux-memes. Pierre, le jeune frere de Robert, avait joint le cortege des pelerins qui s'etait rapidement forme derriere les jeunes seigneurs. Elle lui avait remis le sort de son couple entre ses mains, lui avait demande d'interceder aupres de Dieu directement. Le temps passe vite. Les espoirs aussi. Gayette doutait que Pierre vive encore. Mais qui etait-elle? Une femme du commun. Comment des gens comme eux peuvent-ils signifier quelque chose? La jeune Valentine l'avait impressionee par son air grave et sa tenue malgre son aspect si enfantin. Gayette se demanda a quoi devait ressembler la vie de sa Dame, loin au dessus de ses sujets, derriere les murs sombres du chateau.
Robert et Gayette vendaient de la laine et meme du tissus pour ceux qui pouvaient parfois s'en offrir. Les doigts de Gayette, longs et fins, etaient durs a force de filer. Elle suivit son epoux du regard. Gayette s'estimait satisfaite de cette union. Elle etait heureuse d'eprouver de l'attachement et de l'affection pour son mari. Elle aimait sa presence et travailler avec lui, elle aimait son calme et son intelligence, sa maturite, son experience. A son contact, elle avait le sentiment de grandir et de s'ameliorer. Et il la respectait. Il n'avait pas honte de lui demander son avis. Et il ne la brutalisait pas. Malgre son ventre plat.
Ayant renonce a parler a Dieu, elle n'etait apres tout qu'une femme du commun et Dieu etait maintenat aux cotes des hommes partis vers la Terre Sainte, Gayette s'etait tournee vers la presence plus proches de ceux que l'on disait vivre dans la foret sombre qui les entourait. Un matin, tres tot, elle s'etait dirigee vers un lieu repute frequente par le petit peuple. On disait que de menus cadeaux a leur reine la rendaient attentive aux femmes en situation difficile. Et c'est la aussi que poussaient des herbes dites magiques. Elle ne tremblait pas et, le pas decide et la machoire serree, s'etait dirigee vers le coin sombre de la foret. Le jour ne s'etait pas encore leve, le ciel prenait a peine des tons de bois brule, mais de ses yeux habitues a l'obscurite, elle reconnu la silhouette de celui qu'elle savait se prenommer Guy. Le jeune homme avait une repuation de mystere dans le voisinage, peut-etre meme de rebouteux voire, chuchotaient certains, de sorcier. Gayette n'eu pas peur de lui car la seule chose a laquelle ele pu penser fut pourquoi le jeune homme semblait venir du chateau. |
9.
Matinée d'hiver
(par
Gurth, ajouté le 23/12/05 21:56)
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| Valentine acheva de traire la vache et sortit dans la cour. Guy était venu déposer quelques fagots, près du tas de bûches. Elle ne s'en était même pas aperçu. Mais aussi, pourquoi ne s'était-il pas manifesté? C'était un étrange jeune homme... Même ses pauvres fagots de bois avaient quelque chose de particulier, une sorte d'élégance superflue, à l'image des fioritures que les copistes se plaisaient à ajouter à certaines lettres. Peut-être était-ce ainsi que s'exprimait en lui l'instinct du beau, dans la manière d'arranger quelques brindilles, songea Valentine. Elle secoua la tête en souriant, pour se moquer d'elle-même. Voici qu'elle contemplait des fagots! Il était temps que Lambert et Bertrand reviennent pour la tirer de cette solitude, qu'elle ressentait encore plus durement en cette période de l'année. Valentine pensa à Noël. A l'église, elle serait seule sur le banc des seigneurs, et s'en retournerait au manoir seule, tandis que les familles se rassembleraient au chaud pour défier le dur hiver. Elle envia l'enfant Jésus entouré des bergers dans une modeste crèche. C'aurait été inconvenant pour elle; quelle ironie!
Cheminant depuis le manoir, Guy aperçu Gayette, la femme de Robert, le « drapier », qui cueillait des herbes en l’observant. Sans doute essayait-elle encore de concevoir, par des moyens magiques. Un jour, elle lui avait demandé conseil sur les herbes de la forêt, mais il avait éludé la question et s’en était allé bien vite. Elle ne l’avait plus jamais abordé depuis, mais il avait parfois l’impression qu’elle l’espionnait. Pour qui le prenait-elle ? Un sorcier ? Des vieux avaient déjà dit cela, mais c’était pour plaisanter. Ce qu’il connaissait surtout de la forêt, c’étaient les endroits où poussaient les champignons. Certains avaient de drôle d’effet, pour sûr, mais aucun n’avait jamais permis aux femmes d’avoir des enfants ! Hormis cela, il y avait bien cette plante que les biches goûtaient particulièrement à la saison des amours, et l’on disait aussi que l’on pouvait passer des marchés avec les fées, mais Guy n’en connaissait aucune, sauf bien sûr sa Sombrevalentine, et de cela il ne parlerait pas avec Gayette.
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| Guy soupira. "Stérile..." songea-t-il en détournant les yeux de la drapière. Et, au même instant, il aperçut le petit Louis se dirigeant vers le manoir. Femmes sans enfant... enfants sans mère... Louis et Gayette... Il resserra son manteau contre lui, se dirigeant vers la métaierie. Tendant l'oreille, aussi. L'hiver, les loups... Tout le monde redoutait les loups. pas lui. Ils n'étaient que des bêtes. Des animaux. Des créatures du Bon Dieu, qui avaient faim et froid dans la contrée recouverte de neige. Tout comme les hommes... Tout comme lui. les anciens disaient que les loups étaient fidèles à leur amour jusquà leur dernier soupir... Et lui, à quoi, à qui serait-il fidèle ? Valentine...
Elle ramassa l'un des fagots. Etrangement, elle eut envie de le serrer contre son coeur. ce n'était pourtant qu'un amas de branchages. Mais un amas humain... de branchages qui entr'ouvraient une fenêtre dans sa solitude. Elle frissonna. Elle se sentait observée. Elle se retourna, et vit le petit garçon, enveloppé dans une houppelande grise, rapiécée, qui se tenait, silencieux, derrière elle. Elle connaissait bien la houppelande. Quelques années plus tôt, elle lui avait appartenu. Puis, lorsqu'elle-même avait grandi, elle l'avait offerte à Berthe... L'enfant muet lui désigna le manteau du doigt, et eut ensuite un curieux gerte, comme s'il voulait se faire admirer... comme s'il était fier de ce vêtement usé jusqu'à la corde... Valentine le omplimenta, et lui tendit la main. - Viens, lui dit-elle. J'ai du lait, et du pain frais. Je parie que tu as faim. Louis plongea son regard limpide dans les yeux de la jeune châtelaine, et saisi sa main dans sa petite patte glacée. |
11.
Le baron
(par
Gurth, ajouté le 07/01/06 14:27)
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| Soudain, un cor sonna au loin. Valentine et Louis frémirent, et une inquiétude passa sur Sombreval. A l'entrée de la vallée, des visiteurs inattendus venaient de signaler leur présence, bien différents des voyageurs qui s'égaraient parfois dans la vallée. Ils étaient six hommes, dont un monté, celui là était sans nul doute un chevalier. Il portait un casque, une cotte de mailles fines, un bouclier rond, et une longue épée, rangée dans son fourreau, pendant au côté droit. Un page à l’air éberlué marchait à ses côtés, et puis venaient trois hommes d’armes à la mine peu engageante. Derrière venait un prêtre essoufflé, qui peinait visiblement à suivre le train imposé par le cavalier. La troupe se dirigea vers le manoir, où Valentine les attendait, seule : elle avait renvoyé le petit Louis chez lui. Le cavalier s’avança jusqu’à elle et sauta à bas de sa monture, avant de la saluer. Valentine l’avait reconnu : c’était le baron Helmgaud, l’oncle de Lambert. Elle ne l’avait vu que deux fois auparavant, et il ne lui avait pas fait grande impression. Lambert non plus ne le tenait pas en très haute estime. D’ailleurs, le baron Helmgaud n’avait pas jugé bon de prendre part à la croisade. « Bonjour à vous, dame Valentine, dit il. Excusez cette visite impromptue, mais j’ai supposé que la promise de mon cher neveu ne me refuserait pas l’hospitalité, d’autant que vous êtes bien seule ici, sans Lambert ni Bertrand. - Je vous offre bien volontiers l’hospitalité, baron. » répondit Valentine, même si elle n’en pensait rien. Tout en Helmgaud lui déplaisait : son apparence, ses manières, et son équipage de soudards et d’idiots.
Guy, cheminant à travers la forêt, avait lui aussi entendu le cor. Mais il ne s’en soucia pas, car il était fort occupé à cueillir des plantes. Sans qu’elle le sache, Gayette lui avait donné une idée. Guy savait comment conquérir le cœur de sa Sombrevalentine : il allait concocter un philtre d’amour. |
12.
Le bosquet des Amoureux
(par
Gurth, ajouté le 17/01/06 00:04)
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| Le bosquet des Amoureux. Il avait fallu plusieurs jours à Guy pour retrouver l’endroit depuis qu’il avait pris la décision de concocter un philtre d’amour. La place n’avait rien de remarquable : quelques charmes malades, un vieux saule, et des arbustes dénudés. Un couple était mort de froid là, par un terrible hiver bien des années auparavant. On disait que la terre s’était nourrie d’eux et de leur amour et que les arbres rabougris qui poussaient ici exhalaient la passion. Guy cassa des branches ça et là et emplit sa besace. Des feuilles ou des baies auraient été plus efficaces, mais il n’avait pas la patience d’attendre le printemps ou l’été prochain. Il regarda autour de lui une dernière fois, pour s’assurer que personne ne l’avait vu, et il s’éloigna du bosquet des Amoureux. En rentrant chez lui, il aperçut Gayette qui entrait dans la forêt ; encore.
Helmgaud s’était à présent installé aussi confortablement que possible au manoir, pas autant qu’il l’aurait voulu, certainement. Ses séides lui apportaient volailles et vin, que les habitants leur donnaient de plus ou moins bonne grâce, en même que temps que du bois qui approvisionnait en permanence un grand feu dans la chambre d’Helmgaud. Valentine supportait tant bien que mal sa présence. Avec elle il se montrait affable et paternel, mais ne pouvait pas renier sa nature de brute grossière. Il prenait ses repas avec Valentine et le prêtre, et la plupart du temps la conversation se réduisait à son monologue, entrecoupé de rires gras. Au dernier dîner, il avait annoncé à Valentine : « L’hiver est bien rude, et tout le monde en souffre, même les seigneurs, et même vous, Dame. En l’absence de mon neveu, c’est moi qui me doit de remédier à cela, autant que je le puis. J’ai ouï-dire que des loups s’étaient aventurés par ici. Je me propose d’aller en chasser un gros et de vous ramener une pelisse. » Il avait ensuite narré les chasses épiques de sa jeunesse.
Berthe regardait l’eau bouillir dans le chaudron sur le feu. Des branches mortes y macéraient. Elle fronça les sourcils. Qu’est-ce que son frère fabriquait encore ? A ce moment, il entra dans la cabane avec un grand sourire. « Et quelques gouttes de Porte-rosée » annonça t-il en versant un nouvel ingrédient à sa préparation. « Puis-je savoir ce que tu fais ? » demanda sa sœur. « Non » répondit-il sans détourner ses yeux brillants du chaudron. |
13.
L'enfant 2.
(par
Gurth, ajouté le 27/01/06 21:37)
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| « Si seulement nous avions des chiens ! » s’exclama Helmgaud. Il cogna avec son épieu contre le tronc d’un hêtre, et de la neige lui tomba sur la tête. Furieux, il passa plusieurs minutes à piétiner consciencieusement des touffes de bruyère. Décidément, cette chasse s’ouvrait sous de bien mauvais auspices. Helmgaud et ses deux sbires, Berhar et Gozlin, étaient partis depuis le lever du soleil ; le lever avait été difficile après la beuverie de la veille. Il n’avait pas encore aperçu un seul loup. Les villageois leur avaient pourtant assuré qu’ils pullulaient. Ils avaient aussi particulièrement parlé d’une grande louve ; c’était celle-ci qu’Helmgaud était décidé à tuer et à dépecer. « On gèle » grogna Berhar, qui venait d’uriner contre un chêne séculaire. « On serait mieux avec une des paysannes de Sombreval, hein, Gozlin » dit-il en ricanant à son acolyte. « Oui, il y a bien la sœur du sauvageon, là… » rétorqua Gozlin. A cet instant, Berhar renversa un tas de bois sous lequel dormait un hérisson. Les deux hommes éclatèrent de rire devant la panique de l’animal. « Silence, imbéciles ! » ordonna Helmgaud. « Il me faut cette louve. Vous prendrez toutes les femmes ou les hérissons que vous voudrez après.» Enthousiasmé par cette promesse, Berhar et Gozlin redoublèrent d’effort pour pister les loups.
Le pauvre hérisson était maintenant tout à fait réveillé. Il mourait de faim et était transi de froid. Il agitait désespéramment son museau dans tous les sens, espérant trouver de la nourriture, mais rien ne venait. Il était trop engourdi pour bouger. « Pauvre petit » murmura une voix d’enfant derrière lui. C’était Louis. Il vérifia que le baron et ses hommes s’étaient bien éloigné, et s’approcha du hérisson. « Tu ne peux plus te rendormir, maintenant. » dit il. « Et tu dois avoir faim. Attends. » Il fouilla alentour, à la recherche de vers ou d’insectes, mais ne trouva rien. « Eh bien, je crois que je n’ai plus qu’à t’emmener avec moi. » Il défit son écharpe et y enroula le hérisson, qui se mit en boule. Malgré l’épaisseur de la laine et des tissus dans lequel il avait emmitouflé ses mains, Louis fut piqué en plusieurs endroits. Mais cela lui importait peu. Il souleva le hérisson, et se mit en route vers la cabane. En sortant de la forêt, il s’arrêta près de la pierre qui marquait la cachette de l’épée. Louis connaissait le secret de Guy, car il avait plus d’une fois suivi le jeune homme dans ses pérégrinations à travers la forêt, sans jamais se faire remarquer. Il ne comprenait pas très bien pourquoi Guy attachait une telle importance à ce morceau de ferraille. Mais il suffisait à Louis de savoir que Guy y tenait pour respecter lui aussi l’épée, et marquer un temps d’arrêt déférent devant elle. Louis aimait beaucoup Guy. Il aimait Berthe aussi, mais ça n’était pas la même chose. Elle était une mère ou une grande sœur. Guy était quelque chose d’autre. Exactement comme Valentine. |
| Il était tellement accaparé par son hérisson, qu'il n'entendit même pas le pas des chevaux. - Holà, gamin ! La voix fit sortir Louis de sa rêverie. Il leva ses yeux limpides vers l'homme qui le dominait, du haut de son lourd cheval de guerre. L'inconnu rejeta son capuchon en arrière, et le petit garçon eut un mouvement de recul, mâtiné de peur. L'homme avait le visage presque anéanti par une longue et large balafre rouge, qui partait de la gauche de son front, et ne se terminait qu'à la droite du menton. - Je te fais peur, enfant ? s'inquiéta l'étranger. Louis ravala sa salive, et fit "non" de la tête, bien que ce fût un mensonge. Guy aurait dit certainement dit non, lui aussi... comme le seigneur Bertand, sans aucun doute. Mâme s'il se souvenait si peu de Bertrand. - Je ne suis pas beau à regarder, je le sais, reprit l'homme d'une voix amicale. Ces blessures sont les aléas de la guerre. La guerre... ce n'était qu'un mot pour Louis. De toute sa vie, il n'avait connu que ce village de Sombreval, calme et monotone. Il lui arrivait, comme à tous les petits garçons, de rêver qu'il était un héroïque soldat du Christ, dont la bravoure ferait oublier sa bâtardise... Mais ce n'étaient que des rêves d'enfant. Des rêves qui lui convenaient si peu... - Nous errons, mon écuyer et moi-même, depuis un bon moment dans cette forêt. Connaîtrais-tu le chemin qui mène au castel de Sombreval, gamin ? Sans savoir pourquoi, Louis faisait maintenant confiance à ce drôle d'homme défiguré. Et lui qui ne parlait pour ainsi dire jamais, se fendit, douloureusement, d'un "oui, messire". Et ajouta "je peux vous y mener. L'étranger sauta à bas de son destrier. Il voulut prendre le petit garçon sous les aisselles, afin de le hisser sur le cheval. Et fit étonné par le geste de protection farouche qu'eut l'enfant, envers un paquet qu'il serrait contre son coeur. - Qu'est-ce cela ? demanda l'homme. Quand Louis lui eut montré son hérisson, il le gourmanda. - ce n'est pas bien de sortir ces petites bêtes de leur abri en plein hiver. Comment veux-tu qu'il survive seul, maintenant ? Le petit garçon secoua vigoureusement la tête. "C'est pas moi" réussit-il à articuler. "Trouvé". Curieusement, le sermon du chevalier lui avait mis du baume au coeur. Cet homme aimait les bêtes. Il était sans doute quelqu'un de bien. |
| Valentine sortit de la porcherie avec soulagement. Elle n'aimait pas cet endroit. Pas à cause de l'odeur. Elle n'y faisait même plus attention. D'ailleurs, ses porcs étaient plutôt ben entretenus. Elle en avait peur, tout simplement. Elle craignait ces grosses bêtes passablement agressives, qui devaient lire dans son esprit que, si elle les nourrissait, c'était en vue de les transformer en jambons et en petit salé. Elle ne prêta guère attention aubruir des sabots claquant sur les pavés de la cour, se disant sezulement "déjà... l'oncle Helmgaud a fait vite...". Elle ne se retourna que lorsqu'une voix inconnue l'interpella par son nom, la faisant sursauter. Elle se retrouva fa ce à eux. Deux cavaliers, dont l'un tenait devant lui un Louis visiblement enchanté par la promenade. Elle tendit les bras vers l'enfant, le posa sur le sol. Le petit garçon lui dévoilà son précieux faedeau. - Louis, voyons !le gronda la jeune fille. Tu le sais bien, voyons, qu'il ne faut pas déranger les hérissons en hiver ! - Ce n'est pas lui, expliqua l'étranger en mettant pied à terre. Il l'a recueilli, simplement... Valentine embrassa le petit garçon. - J'aurais dû m'en douter, lui dit-elle. Allez, file à la cuisine. Donne-lui du lait. On verra bien s'il mange... Tu sais où tout se trouve . - Drôle de gamin... observa l'étanger. - La vie des bâtards est tout sauf facile, répondit laconiquement Valentine. L'étranger ne releva pas la remarque. Il aida, avec des gestes paternels, son compagnon à descendre de sa monture, avant de se présenter à la jeune fille. - Joseph, baron de Froidmont, pour vous servir, ma Dame. Ce jeune homme est mon neveu et écuyer, Bernier. Il hésita, avant de reprendre : - Nous arrivons de Jérusalem, Dame... Valentine poussa un petit cri, portant la main à la bouche. Puis, son éducation reprenant le dessus, elle se souvint de ses devoirs d'hôtesse, invitant les deux hommes à entrer. Joseph la remercia chaleureusement. - Nous ne voulons pas vous créer d'embarras, Dame. Elle protesta. Tout étranger se devait d'être accueilli à Sombreval. Particulièrement en hiver. Particulièrement les soldats du Christ. Particulièrement les hommes qui auraient pu... - Je dois dabord m'occuper des chevaux. Ils ont fait un long voyage. Quelqu'un parmi vos gens pourrait-il m'assister ? Elle apprécia l'attention que... Joseph, c'était cela... portait à sa monture. Mais ne put réprimer une certaine gêne en lui avouant qu'elle se trouvait seule au castel. - Ma nourrice est allée rendre visite à sa soeur, à Florenville. Son fils, Colin, l'a accompagnée. Je peux demander à Louis. Le chevalier répliqua avec un bon sourire qu'il arriverait à se débrouiller seul, si elle avait la bonté de lui indiquer l'écurie. Valentine, elle, observait son compagnon. Très jeune, très pâle, il semblait avoir atteint l'extrême limite de l'épuisement. - La grande porte. La deuxième, à gauche, indiqua-t-elle. Et vous, Messire, ajouta-t-elle à destination de Bernier, venez avec moi. Il me semble que votre Seigneur ne requiert point vos services.
Bernier se laissa lourdement tomber sur le banc qui faisait face à l'âtre. Valentine l'aida à ôter son lourd manteau raide de gel. Elle constata alors avec effroi que le jeune homme était manchot, et, lui prenant la main qui lui restait, qu'il brûlait de fièvre. Ce garçon avait visiblement besoin de soin. Et elle ne connaissait pas grand chose à l'Art de guérir... Mais Guy connaissit bien les plantes... |
16.
Bernier
(par
Gurth, ajouté le 02/02/06 00:15)
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| « Guy, Guy ! »
Guy fronça les sourcils et ne répondit pas, trop absorbé par la préparation de son philtre. Il en était à la phase finale, la mise en bouteille. Il mélangerait le breuvage avec l’eau de vie préparée par Berthe à l’automne. Un innocent breuvage dans un joli flacon, en présent pour Dame Valentine. « Guy, Guy ! » Il tourna la tête ; Louis était à l’entrée de la cabane. « Viens… au manoir… vite. » Guy soupira. Il ne finirait pas encore son philtre maintenant, semblait-il. Il réalisa soudain les mots de Louis : au manoir… vite. Il se leva brusquement. Valentine était-elle en danger ? Si jamais Helmgaud ou un de ses hommes… Sans perdre de temps à demander plus d’explications à l’enfant, il courut vers le manoir. Louis lui emboîta le pas. Ses inquiétudes concernant le baron furent vite dissipées : Guy l’aperçut qui revenait de la forêt avec ses sbires. Mais alors ? Il se hâta un peu plus, ignorant Helmgaud et même Louis qui avec ses petites jambes peinait à le suivre.
Enfin, il arriva au manoir. Valentine était dans la cour, apparemment elle l’attendait. Il poussa un soupir de soulagement et reprit son souffle. Valentine sourit, mais son air était grave. « Merci d’être venu si vite, Guy. Venez, quelqu’un a besoin de votre aide ! » Elle l’entraîna à l’intérieur. Deux inconnus se tenaient près du feu. L’un d’eux était allongé sur un banc, et l’autre était penché sur lui. Guy eut un mouvement de recul, mais Valentine lui prit doucement la main et le regarda. Il lut la confiance dans ses yeux, et fut rassuré. Et les doigts de Valentine touchaient les siens… Il n’eut pas le temps d’y penser trop longuement. Valentine l’emmena auprès de l’homme allongé sur le banc. « Voici Bernier » dit elle. « Il est l’écuyer du baron de Froidmont » Celui-là, c’était l’autre bien entendu. Guy le dévisagea. Un chevalier au visage balafré. Un homme qui avait vu des batailles. Combattu, l’épée à la main. Il parla doucement : « Eh bien, maître Guy, ça n’est pas moi qu’il faut soigner, quoiqu’en dise ma figure. » Guy rougit. Mais la voix du chevalier était amicale. Et il l’avait appelé maître… Il se pencha vers Bernier et posa sa main sur le front brûlant. Une terrible fièvre. Certainement provoquée par l’amputation. Guy défit le bandage autour du bras, révélant le moignon, fraîchement cautérisé. La cicatrice était belle. Mais alors, cette fièvre ? Guy ne savait que faire. « Il n’y a pas du suppuration, dit-il. Il faudrait un baume d’herbe de Saint-Jean pour la brûlure. J’en ai chez moi. Pour la fièvre… » Il se gratta le menton. « Je ne sais que faire, mais quelqu’un du village pourrait peut-être… Beckky. Puis-je aller la quérir, ma Dame ? » Valentine hocha la tête. « En attendant, je conseillerais de l’éloigner du feu, mais prenez garde à ce qu’il ne soit pas dans les courants d’air… » « Diantre, que se passe t-il donc par ici ? » C’était Helmgaud qui venait ainsi de signaler bruyamment sa présence. Tandis que Guy s’éclipsait, Valentine fit rapidement les présentations. Helmgaud jeta un regard suspicieux à Joseph de Froidmont. « Vous revenez de croisade, messire ? » demanda t-il. « En effet, répondit Joseph. » « Peut-être alors avez-vous des nouvelles de mon neveu, Lambert de Roccourt… » « J’ai des nouvelles à apporter ici, oui, dit Joseph. Valentine tressaillit. Mais pour l’heure, il me faut d’abord m’occuper de mon écuyer. » « Ah oui, celui là, fit Helmgaud. » Joseph fronça les sourcils. « Que lui est-il arrivé ? Blessure de croisade ? » « Non. Il y a dix jours, alors que nous accompagnions un convoi, le cheval qui tirait un chariot s’est emballé et Bernier a essayé de le rattraper. Il est tombé et son bras a été écrasé. J’ai amputé et nettoyé la plaie, puis j’ai cautérisé du mieux que j’ai pu. Après quelque repos, cela a semblé s’améliorer, et nous avons même pu reprendre la route. Mais depuis quelques jours, même s’il n’a rien voulu en laisser paraître, son état s’aggrave… » |
17.
Bernier 2
(par
Gurth, ajouté le 02/02/06 23:00)
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| Gayette et la Lilotte venait de partir quand Guy arriva, tout rouge d’avoir couru. Beccky était sur le pas de sa porte avec son petit garçon. Elle salua Guy, tandis qu’il reprenait son souffle et que l’enfant demandait qui était ce jeune homme. « C’est Guy, et … » « Qui Guy ? » redemanda le petit. Passée à la cabane Beccky ne sut pas très bien quoi répondre ; elle ne connaissait pas beaucoup Guy, mais s’entendait bien avec Berthe, sa sœur. L’avant-veille, elle était et Berthe lui avait montré le chaudron empli d’une étrange mixture. Beccky avait souri : un philtre d’amour, du moins cela s’en rapprochait. En discutant un peu avec Berthe, elle n’eut pas trop de mal à deviner à qui il était destiné. Mais ce n’était pas de cela donc Guy était venu parler. En quelques mots, il lui expliqua tout : Joseph, Bernier l’écuyer amputé, et sa fièvre qu’il ne savait pas soigner. « Bon conseil que de l’éloigner du feu, en tout cas, Guy » dit Beccky. « Pour la fièvre, j’ai ici quelques simples…. Attends ici. » Beccky entra dans sa cabane, suivi de son fils. Elle avait exactement ce qu’il fallait. Elle mit quelques feuilles de sauge dans sa besace, de l’ail, d’autres simples de sa connaissance et des flacons de vinaigre. Parmi ses herbes, elle aperçut de la rose marine, apporté par un colporteur du Sud. Elle eut un sourire mutin, en prit une petite branche et l’emballa avec de la sauge. Elle ressortit. « Eh bien voilà, Guy, je suis prête. Crois-tu que cela dérangerait Berthe de me garder le petit ? » Guy secoua la tête négativement. « Très bien. Alors, nous passerons à ta cabane, et nous irons voir cet écuyer. Et… Prends ceci. » Elle lui tendit le petit paquet. « Cela améliorera ton breuvage. » Guy rougit et une inquiétude passa dans ses yeux. « Ne t’en fais pas » souffla Beccky, et ils se mirent en route. Comme prévu, Berthe accepta de bonne grâce de garder l’enfant jusqu’au retour de Beccky. Guy profita de son passage à la cabane pour prendre le baume d’herbe de Saint-Jean. Il déposa le paquet sous son oreiller – provisoirement.
Gozlin et Berhar attendaient, désœuvrés, dans la cour du manoir. La présence de Joseph à l’intérieur les mettait mal à l’aise. Ils ricanèrent en apercevant Beccky et Guy qui arrivaient. « He he, Gozlin, fit Berhar, n’est-ce pas là une promesse du baron qui s’avance ? » Guy et Beccky ne comprirent pas exactement, mais cela ne présageait rien de bon. « Après la louve, oui, oui… » répondit Gozlin. « Ah, maître Guy, et… Beccky c’est cela ? » Joseph venait de sortir dans la cour. Il courba la tête devant Beccky. Ils allèrent tout les trois à l’intérieur, Joseph en dernier. Avant d’entrer, il jeta un regard sombre à Gozlin et Berhar, qui déglutirent. Ce chevalier n’avait vraiment pas l’air commode. Joseph mena Beccky au chevet de Bernier. Elle demanda à ce qu’il soit amené ailleurs que dans la cuisine. Valentine proposa la chambre de la nourrice, et Guy et Joseph l’y portèrent. Helmgaud ne semblait pas pressé de les aider, et ils ne requirent pas son assistance. « Maintenant, je voudrais seule auprès de lui… » Elle hésita. « Guy, ton aide me serait précieuse. Voudrais-tu rester avec moi ? » Il accepta.
Cela convenait parfaitement à Joseph. Il avait beaucoup à raconter à Valentine, et voulait le faire en tête-à-tête. Dans la cuisine, Louis, délaissé, attendait sur un banc avec son hérisson. « Hey, que fais-tu encore là, toi ? » demanda Valentine. « Rentre vite chez toi. » Joseph lui tapota la tête et dit « Prends bien soin de ton protégé, mon garçon » |
18.
croisade
(par
Gurth, ajouté le 10/02/06 17:25)
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| « Vous parler, en privé. » précisa Joseph, désignant discrètement Helmgaud, assis sur un banc dans la cuisine, comme à l’affût. Il se leva, voyant arriver Valentine et son nouvel hôte. « Ne serait-il point temps que nous soupions, Dame ? Ce serait l’occasion de remplir, en plus de nos estomacs, nos têtes des récits du baron. » Valentine voulut le rembarrer aussi délicatement qu’elle s’en sentait capable, mais Joseph intervint. « Vous excuserez mon manque de courtoisie, baron, mais il me faut m’entretenir seul avec la Dame de Sombreval. Des affaires de famille. » Le visage d’Helmgaud se crispa. « Mais, sachez, baron, que la Dame de Sombreval est la promise de mon neveu ; les affaires de famille me concernent aussi. » Joseph resta impassible. Helmgaud lui devenait de plus en plus antipathique. De son côté, celui-ci appréciait de moins en moins ce chevalier inconnu revenant de Terre Sainte qui prenait ses aises au manoir. Mais il jugea plus sage de battre en retraite pour le moment. « Mais bien entendu, je puis entendre les nouvelles plus tard dans la soirée. J’attendrai ici, ou dans la grande salle. » Valentine le remercia d’un mouvement de tête, et emmena Joseph à la porte de sa chambre. Un seuil n’avait rien d’inconvenant, mais offrait la discrétion demandée.
« Sachez d’abord, Dame Valentine, commença Joseph, que des choses terribles se déroulent là-bas, en Palestine. On y est si près du tombeau du Christ, et si loin du Seigneur, pourtant ! Quoiqu’il en soit, je ne sais si la nouvelle vous est parvenue, mais nous sommes maîtres de Jérusalem. Mais cela n’a pas grande importance. Revenons à mon histoire. Si je suis ici, c’est simplement parce que j’accompagne Bernier. Curieuse chose, n’est-ce pas, qu’un chevalier qui suit son écuyer comme si c’était son maître ? Je doute que le baron Helmgaud comprendrait… C’est qu’au cours de la croisade, à la prise de Saint-Jean d’Acre, Bernier a connu deux chevaliers de Godefroi de Bouillon, Lambert de Roccourt et Bertrand de Sombreval. » Valentine frémit à ces deux noms, mais garda le silence. « Deux jeunes vrais chrétiens, vrai chevaliers, et croyez-moi ils ne sont pas si nombreux parmi les Croisés. Oh, bien sûr, il y a des noms prestigieux et de grands guerriers, mais beaucoup se sont laissés emporter par leur juste haine des païens et en ont oublié la miséricorde et la grâce. Mais pas Lambert et Bertrand. » « Il y eut le siège de Jérusalem, et nous connûmes la faim et la soif. Il y eut de terribles combats au pied des murs, et… » Valentine tressaillit. Elle voulait que Joseph parle plus vite, et en même temps redoutait ce qu’il avait à dire. « Mon frère ? » souffla t-elle, pour ne pas encore penser à Lambert. « Il va bien. » répondit Joseph. Il hésita. « Mais… alors que nous repoussions une sortie, votre fiancé, Lambert de Roccourt, malgré mille prouesses, a été submergé et tué. Avant de mourir, il a confié quelque chose pour vous à Bernier, qu’il est venu vous remettre. » |
| Valentine entra dans la chambre, et posa les deux cruchons de tisane sur la coffre. - Pour Bernier, dit-elle, et pour vous. Guy, dont le jeune écuyer serrait la main à lui faire mal, leva la tête.. Il remarqua ses yeux rougis, ses cernes… il aurait voulu… mais il ne pouvait pas. Il savait… enfin , il croyait savoir. Bernier avait parlé, dans son délire. D’un ami… d’un ami très proche … et … mort ! - Comment va-t-il ? demanda-t-elle. Et ce n’était pas hypocrite - Pas bien, avoua Becky. Pas bien du tout… J’ai peur pour lui, ma Dame… - Pas « ma Dame » dit elle, spontanément. Valentine, Becky. - Valentine.. pardonnez-moi… La jeune femme soupira, baissa la tête et la prit dans ses mains. - Je voudrais tant le sauver, avoua-t-elle. Je voudrais tant qu’il se batte… je fais mon possible, mais je ne peux rien promettre. - Je sais, répondit la jeune fille. Mais j’ai confiance en vous. Et en vous aussi, Guy… Valentine regarda le jeune homme… et comprit ce qu’il voulait… Et ce qu’il savait…Elle retourna à la salle commune, et y retrouva Joseph
Il ne voulait pas d’une « chambre particulière ». D’ailleurs, il n’y avait pas de « chambre particulière » au château. Valentine lui avait proposé la chambre seigneuriale. Il l’avait refusée. Il n’était pas le Seigneur de Sombreval, et…
Valentine lui servit un minuscule verre de liqueur de mûres. Puis retourna en elle-même…
- Je resterai dans la salle commune, lui dit Joseph.. Je resterai, ainsi, près de mon garçon.
Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Et fit semblant… et Joseph sut qu’elle faisait semblant…. Semblant d’être forte… semblant…
Elle avait amené une couverture à Joseph. Puis avait regagné sa chambre de solitude. Elle avait ouvert le livre saint. Et avait lu…
"Jésus descendit c les douze Apôtres et s'arrêta dans la plaine. Il y avait là un grand nombre de ses disciples, et une foule de gens venus de toute la Judée, de Jérusalem, et du littoral de Tyr et de Sidon.
Regardant alors ses disciples, Jésus dit : "Heureux, vous les pauvres : le royaume de Dieu est à vous ! Heureux, vous qui avez faim maintenant: vous serez rassasiés ! Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez ! Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent et vous repoussent, quand ils insultent et rejettent votre nom comme méprisable à cause du Fils de l'homme. Ce jour-là, soyez heureux et sautez de joie, car votre récompense est grande dans le ciel: c'est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes.
« Jésus » se dit- elle… « Jésus » pensa-t-elle… puis elle relut l’évangile de Luc… elle relut, et vit… Et elle se mit à pleurer.. à pleurer comme personne n’avait jamais pleuré… mais elle, le fit … !
Heureux… sanglota-t-elle… elle n’avait jamais vu de pauvre être heureux…ni d’affamé ;;; ni de gens qui pleuraient…
Elle n’avait vu aucun isolé heureux d’être isolé, ni de veuve, … ou comme elle, de quasi-veuve, heureuse d’âtre veuve. Ni d’orphelin. Ni de bâtard, comme Louis, ni de malade, comme Bernier… ni… ni… ni…
Elle sanglotait, la tête dans les mains, à en avoir la respiration coupée. Son châle de laine glissa à bas de ses épaules. Et elle-même s’effondra, inconsciente.
Guy, au même instant, sursauta. - Valentine ! s’écria-t-il. |
| Le jeune garçon se redressa d’un bond, lâchant la main de Bernier qui se mit à haleter, à s’agiter dans son lit. - Valentine ! reprit Guy, Becky prit le jeune homme par les épaules. Calmement, mais avec une grande fermeté, lui rappela sa responsabilité vis-à-vis du malade qui se raccrochait désespérément à lui. - je sais, conclut-elle. Tu crains pour elle. Mais Bernier a besoin de toi… Elle eut un geste de tendresse vers le jeune malade, qui ouvrit les yeux, gémit, et se rendormit. - Il a besoin de toi, reprit-elle, à la fois sèche et généreuse. Mais ne crains rien. Je vais aller la voir, ta Valentine. « Ta Valentine… » songea Guy, en reprenant la main de Bernier entre les siennes. Pourquoi Becky se permettait-elle ce genre de considérations ? - Pardon… murmura Guy… mais elle ne va pas bien, et… Becky haussa les épaules, se mit à trifouiller dans son sac, et répondit : - Si elle allait bien, ce serait le monde à l’envers, Guy. Elle est « veuve », sans même avoir été mariée, elle est toute seule…sans parents, sans amour, sans personne … comment pourrait-elle aller « bien » ? Guy faillit répondre « elle m’a… moi» ! mais il se tut. Et Becky quitta la chambre. Elle aurait pu aller directement vers celle de Valentine… la chambre seigneuriale… mais elle préféra se rendre d’abord dans la cuisine, et mettre de l’eau à chauffer… la pièce communiquait avec la salle commune, et Joseph, en chemise de nuit, s’approcha d’elle. -Que faites-vous ? demanda-t-il. Elle eut un geste d’agacement. Elle répondit, simplement, comme elle aurait pu répondre en rejetant la personne qui se trouvait face à elle – sauf qu’elle n’avait aucune envie de rejeter Joseph. - Je fais chauffer de l’eau. Valentine est malade, selon Guy, et… Il n’eut pas envie d’entendre ce qui devait suivre le « et ». Il suivit Becky … il la suivit, ne pouvant s’empêcher d’admirer sa robe lie-de-vin, lacée d’une façon peu conventionnelle, et les boucles noires s’échappant de sa coiffe… Joseph précéda Becky dans l’escalier. Il la laissa pourtant entrer la première dans la chambre seigneuriale. Et elle fut la première à voir Valentine affalée, inconsciente, sur le sol de la chambre. Alors qu’une fenêtre s’était ouverte, et que le vent glacé » soufflait à l’intérieur de la pièce. Becky se précipita vers la jeune fille, chercha son pouls…Poussa un soupir de soulagement.. - Qu’est-ce qu’elle a ? redemanda Joseph, anxieux. La jeune femme le regarda avec un triste sourire. - Mettez-là au lit , demanda-t-elle. Et ce qu’elle a ? Elle est triste, elle est épuisée, elle est malheureuse. Elle est à bout de forces… - Et elle est glacée, convint Joseph, en remontant les couvertures sur la jeune fille. Becky ne répondit rien. Elle versa un peu de liquide dans un gobelet d’étain, et passa la mixture sous les narines de la jeune fille, inconsciente. Qui frissonna… et ouvrit le yeux. Elle se laissa aller, haletante, sur ses coussins, puis murmura : Becky… Messire… - Pas Messire, répondit le chevalier. Joseph. Suis-je si vieux que mon nom de baptême soit à ce point ignoré ? Ella tenta de sourire. Un instant. Puis les larmes remontèrent à ses yeux, tandis que Becky partait chercher la tisane qui la réchaufferait. - j’ai essayé d’être forte, bafouilla- t-elle. J’ai essayé d’être forte et… et… Elle avala l’odieuse mixture, se laissa aller sur ses coussins.. et se remit à pleurer, doucement , tour doucement… - Pardon… répéta-t-elle… pardon Joseph l’attira contre lui, la prit dans ses bras, tandis que Becky quittait la pièce. Et Valentine eut, pour un instant, l’impression d’avoir à nouveau un grand frère présent à ses côtés. |
| Le vent chargé de neige soufflait et sifflait. Un étranger aurait pu croire qu’il allait emporter la pauvre masure. Pas Berthe. Elle était née ici, dans cette contrée rude et sauvage. Elle avait connu d’autres hivers, encore plus rigoureux que celui-ci… La jeune fille soupira, et reporta les yeux sur son travail. Le fermier des Fonds lui avait commandé une manne à linge, pour Noël. Une manne à linge qu’il comptait certainement offrir à son épouse, à ses enfants, emplie de cadeaux. Des étoffes tissées par Robert, sans doute…songea la jeune fille. Peut-être de la pâte d’amandes… et des épices… et, qui sait, de la dentelle des Flandres… Non, le fermier des Fonds, aussi riche fût-il, n’avait pas les moyens de s’offrir de la dentelle des Flandres… Berthe n’en avait d’ailleurs vu qu’une seule fois… le jour des fiançailles de Valentine et de son Lambert… au col et aux poignets de la mère du jeune homme… Lambert… elle l’avait à peine vu, à peine connu. C’était un gentil garçon. Un garçon comme elle aurait aimé… Comme était aussi Baptiste des Fonds… Mais elle n’était que Berthe. Berthe, sans naissance, et sans fortune. Jamais un jeune homme comme Lambert, comme Baptiste, ne la regarderait comme une femme. Contrairement à son frère, elle en était consciente. Tout au plus, pourrait-elle être pour eux une servante… une maîtresse… la mère d’un bâtard… Elle porta son regard vers les petits garçons endormis. Abandonner son enfant, comme la mère de Louis… comme son père ? Jamais… Elle s’approcha du lit, et remonta les couvertures sur les enfants, Louis et Léo, le fils de Becky, étroitement enlacés.
- Mutti… Mutti… Léo ne voulait pas dormir. Il voulait sa mère, sa maman. Berthe, pas plus que Louis, ne comprenait les phrases qu’il ânonnait dans cet étrange langage que la jeune étrangère utilisait avec lui. - Mutti… avait repris le petit garçon. Berthe avait voulu intervenir. Mais Louis avait pris l’enfant dans ses bras, lui avait expliqué. - Mutti travaille. Mutti s’occupe d’un jeune seigneur. Il est très malade. Faisons une prière pour lui, d’accord ? Pour qu’il aille mieux ? Je l’ai rencontré. Il est très gentil. Le bambin avait accepté, et s’était endormi, en priant.
Berthe, s’éloignant des enfants, jeta un coup d’œil au vieux molosse qui partageait sa vie depuis sa naissance.. Lorsque Louis avait ramené son hérisson, elle avait cru que le chien ne ferait qu’une bouchée de la petite bête. Ce n’avait pas été le cas. Au contraire… Ils dormaient, eux aussi, comme les enfants, la queue du molosse entourant la petite boule de piquants d’un geste protecteur. Elle retourna à sa vannerie. Les mains lui faisaient mal. Gercées par l’humidité. Noël… demain, ce serait dimanche. Le dernier dimanche de l’Avent… et Mercredi… Elle devait avoir livré sa manne avant Mardi. Avant la veille de Noël… Mais elle était trop fatiguée, ce soir…
La tempête souffla plus fort… encore plus fort. Contrairement à toute logique, la jeune fille ouvrit la porte, regarda longuement les lourds flocons emportés par le tourbillon du vent. Puis, elle baissa la tête. Elle aurait dû être effrayée, terrorisée, par la bête qui se tenait devant elle. Par ses yeux dorés, brillant plus fort que les étoiles. Mais il n’en fut rien. Elle tendit la main. Et le loup y posa le museau. Avant de la lécher. Et de repartir, se fondre dans la nuit.
Berthe sentit les larmes couler sur son visage. Elle referma la porte, ôta ses vêtements, et rejoignit les petits garçons dans leur sommeil.
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22.
Helmgaud
(par
Gurth, ajouté le 23/02/06 23:13)
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| Helmgaud jeta un regard exaspéré à Gozlin et Berhar qui dévoraient un pain et un jambon. Lui avait perdu tout son appétit. Valentine s’était retirée dans sa chambre, et personne ne songeait à faire préparer un dîner. Helmgaud n’était pas idiot ; même si on ne lui avait encore rien dit, il devinait que les nouvelles apportées par Joseph n’étaient pas bonnes. Son regard s’assombrit. Puis Joseph revint, seul, et alla s’occuper de son écuyer, sans jeter un seul regard à Helmgaud. Celui-ci se retint de l’interroger. Visiblement, l’autre ne l’appréciait guère. Malgré la discourtoisie de Joseph, Helmgaud ne tenait pas à déclencher un incident, par égard pour Valentine. Il resta à ressasser ses pensées en compagnie de ses deux sbires qui s’empiffraient bruyamment. Il allait leur dire de faire moins de bruit, quand ils cessèrent leur vacarme d’eux-même : Valentine venait de paraître. Alors, Helmgaud sut. Il n’y eut pas besoin de mots pour cela ; le visage de la jeune femme suffisait. Comme une automate, elle s’absorba dans la préparation de tisanes. Helmgaud se leva, pensa à s’approcher d’elle, et se dit que ce serait bien maladroit. Il serra le poing et sortit dans le froid en baissant la tête. Valentine lui en sût gré, car elle aurait été bien incapable de parler.
Helmgaud leva les yeux vers les étoiles et Dieu. Ainsi, son neveu était mort. Et cela lui faisait mal. Il aimait sincèrement Lambert, même si le jeune homme et lui ne se ressemblaient guère. C’est qu’au fond Helmgaud ne croyait plus beaucoup en la chevalerie. Encore moins à la croisade. Cela faisait longtemps qu’il n’était plus un jeune chevalier fougueux. Avant tout, il était seigneur, et c’était une lourde charge. L’on devait être brutal, et s’entourer d’hommes comme Gozlin et Berhar. Helmgaud était fier de sa naissance et de son titre de baron, et il faisait ce qu’il avait à faire. Il se demanda comment Lambert était mort. Il l’imagina, agonisant, ayant perdu ses illusions, sans plus rien à quoi se raccrocher, et frissonna. Il avait compris en regardant le baron de Froidmont ce que la croisade faisait des chevaliers. Des hommes blessés à l’âme, comme Joseph, ou durs, comme lui, Helmgaud.
Il donna un coup de pied rageur dans la neige. Demain, ou après-demain, arriveraient d’autres hommes à lui, et même des moines. Helmgaud avait demandé qu’ils le rejoignent ; il avait pensé qu’une grande messe ferait plaisir à Valentine, perdue dans sa solitude. Et à présent, Lambert était mort, et tout ça n’avait plus beaucoup de sens. Il fallait un signe. Quelque chose qui montre que Dieu n’avait pas abandonné Sombreval. La grande louve… |
23.
Helmgaud 2
(par
Gurth, ajouté le 05/03/06 00:11)
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| « Tenez, baron. »
Helmgaud se retourna. Joseph était là, un gobelet fumant à la main. « Un peu de la tisane préparée par Dame Valentine. » reprit-il. Helmgaud prit le gobelet et remercia Joseph. Pas pour la forme. Il savait ce que le chevalier était venu faire. Lui annoncer la mort de son neveu. « Votre neveu, Lambert, est mort en combattant. » Helmgaud déglutit. « Je l’avais deviné, mais… vous l’entendre me le confirmer, c’est... » Sans savoir pourquoi, Joseph posa sa main sur l’épaule du baron. L’espèce d’antipathie instinctive qu’il ressentait pour Helmgaud n’avait pas disparu ; simplement elle n’avait pas sa place ici, dans cette cour enneigée à l’image des cœurs glacés des deux hommes. La vie en avait fait, et en faisait chaque jour un peu plus, des solitaires. Un peu de réconfort, donné ou reçu, était inestimable. « Racontez-moi. » dit simplement Helmgaud. Joseph acquiesça avec un faible sourire, et commença : « L’armée des Croisés avait deux chefs ; Raymond de Toulouse et Godefroi de Bouillon. Votre neveu, et le frère de Dame Valentine servaient Godefroi ; moi j’étais au service de Tancrède, vassal de Raymond. Aujourd’hui, les serments ne sont plus de mise ; beaucoup de chevaliers s’en retournent au pays, et ceux qui restent sont leurs propres maîtres. Afin de coordonner les efforts des Croisés, des hommes furent charger de porter des messages entre les différents chefs. C’est Lambert qui fut choisi comme messager de Godefroi auprès de mon seigneur Tancrède ; votre neveu était un homme de confiance. Moi-même, je me trouvais souvent auprès de mon seigneur, et ainsi j’eus l’occasion de connaître Lambert. Mais c’est surtout avec mon écuyer, Bernier, qu’il se lia d’amitié. Tout deux étaient jeunes, partageaient le même enthousiasme et les mêmes rêves. Nous arrivâmes finalement au pied des murailles de Jérusalem ; chaque chef installa son camp. Lambert se trouvait au camp de Tancrède quand deux chevaliers présomptueux, Raimond Pilet et Raimond de Turenne, désireux de combattre, formèrent une chevauchée afin de débusquer des ennemis. S’il n’avait été messager, Lambert se serait trouvé fort loin de ces hommes, mais le destin voulut qu’il les voit s’apprêter ; alors il se proposa de partir en leur compagnie, et Bernier voulut également venir. Je m’équipai à mon tour, plus pour veiller sur eux que pour combattre, mais je fus rappelé auprès de Tancrède, et la troupe se mit en route sans moi. Je ne peux donc que vous rapporter le récit que m’a fait Bernier. D’après lui, ils eurent tôt fait de rencontrer un parti de Sarrasins, et les jeunes gens s’élancèrent. Ils avaient pour eux la vaillance, mais dans la mêlée Lambert se trouva isolé, et pour tout dire encerclé. Tandis que Bernier et d’autres chevaliers se frayaient un chemin vers lui à travers les rangs infidèles, il se défendait, seul. Bernier allait le rejoindre quand Lambert fut lâchement frappé alors qu’il était empêtré sous son cheval mort. Mon écuyer se précipita vers Lambert, pendant que les autres taillaient en pièce les Sarrasins. Avant de succomber, Lambert eut le temps de murmurer quelques mots à Bernier. Et ce fut tout. Mais retenez ceci : un ami lui tenait la main à son dernier souffle. »
Il y eut un long silence. Et puis Helmgaud leva les yeux vers les étoiles, et dit simplement : « Je me suis bien mal comporté avec votre écuyer, baron. Je lui dois des excuses, et des remerciements. »
Dans le noir, Joseph eut un sourire. |
| Valentine poussa la porte de la cuisine et déposa le seau de lait. Sa veste de laine noire était constellée de flocons blancs, et ses mains gercées par le froid. Elle les frotta l’une contre l’autre, longuement, avant de reprendre le seau et de déverser une partie de son contenu dans un chaudron de cuivre, puis de le mettre à bouillir sur le feu. Elle soupira, tout en surveillant attentivement le lait. Il ne fallait pas qu’il déborde. Il ne fallait surtout pas qu’il déborde… - Vous êtes bien matinale, Valentine, fit la voix de Joseph derrière elle. Vous devriez vous reposer. Elle haussa les épaules, jeta le gruau en pluie dans le lait bouillant, se mit à touiller dans la mixture avec une longue cuiller de bois. - Il faut bien s’occuper de la maison, répondit-elle d’une pauvre petite voix triste. Traire les vaches, préparer les repas… Et je ne pouvais plus dormir, de toutes façons. Vous avez passé la nuit auprès de Bernier ? - Une partie, oui, avoua le chevalier. Il était très agité. Il ne cessait de délirer, et quand il lui arrivait d’être lucide, il s’inquiétait… pour vous. - Pour moi ? Elle se mordit les lèvres et des larmes d’émotion lui montèrent aux yeux. Le jeune homme luttait contre la mort et s’inquiétait… pour elle ! - Il est plus calme, à présent, continua Joseph. Il dort profondément. - Il est entre de bonnes mains, affirma la jeune fille. Les meilleures qui soient. Mais… euh Joseph ? Pourrais-je vous demander un service ? Le chevalier s’empressa d’accepter. Il l’aimait bien, ce courageux petit bout de femme solitaire. Il aurait donné beaucoup pour l’aider. - Je voudrais… quand le petit-déjeuner sera prêt, je devrai préparer la soupe. L’eau du puits est gelée. Pourriez-vous aller me chercher deux seaux de neige propre ? Et si je n’abuse pas… Elle hésita. Joseph avait beau être un homme chaleureux, c’était un chevalier, pas un fermier… Elle lui demanda, cependant. - Quand j’aurai épluché les légumes, accepteriez-vous d’aller porter les déchets aux cochons. Elle baissa les yeux, vaguement honteuse d’admettre : - J’ai toujours eu peur des cochons.
Guy somnolait sur sa chaise, tenant toujours la main du malade entre les siennes. Valentine les regarda tous deux, attendrie. Elle déposa le plat de gruau et le cruchon de tisane, remercia Becky pour son dévouement, et s’approcha des deux jeunes gens. Elle les embrassa affectueusement, sans mot dire. Bernier ne réagit pas, mais Guy ouvrit les yeux, passablement ébahi, et adressa à la jeune fille un merveilleux sourire. - Ca va ? demanda Helmgaud, se voulant aimable, lorsqu’elle réapparut dans la salle commune. - Doucement, lui répondit-elle. Sa fièvre est encore très élevée. - Et vous ? Elle n’avait pas envie d’en parler. Elle n’avait pas du tout envie d’en parler… - Pas fort, Messire. Pourrais-je vous demander un service, à vous aussi ? Le Baron avait vu Joseph s’en aller accomplir les menus travaux quémandés par Valentine. Il ne voulait pas être en reste vis-à-vis de sa jeune hôtesse. Que du contraire ! - Le boulanger, lui expliqua-t-elle, viendra livrer du pain. J’ai préparé un panier de pommes. Vous serait-il possible de les lui remettre, et de lui commander deux tartes ? Je dois, moi, descendre au village, et… - Au village ! s’exclamèrent les deux hommes de conserve. Par ce temps ! La tempête de la nuit ne s’était pas calmée, que du contraire. Le vent soufflait en rafales, les flocons tombaient si serrés qu’on n’y voyait pas à dix pas, et il gelait à pierre fendre. Et tous les occupants du castel avaient entendu les loups hurler… - J’ai à faire, expliqua calmement la jeune fille. Vos hommes boivent beaucoup, Messire, et je n’ai plus de bière et… je dois voir Monsieur le Curé, aussi. … et Berthe, songea-t-elle, mais elle préféra n’en rien dire. Les hôtes de Valentine ne lui posèrent aucune question, ne connaissant que trop bien les raisons qu’elle avait d’aller voir le prêtre. Helmgaud devança la réaction de Joseph. - Gozlin ! appela-t-il d’une voix de stentor. - Messire, répondit l’homme, levant la tête de son bol de gruau. - Accompagne-la. - Hein ? fit le soldat, visiblement mécontent de l’ordre reçu. Par ce temps, Monseigneur ! Le Baron n’apprécia pas la réponse de son homme de main. - Il neige aussi pour elle ! fit-il d’un ton de commandement. Tu ne serais pas plus froussard qu’une frêle jeune fille ? - Non Monseigneur, grommela Gozlin, atteint dans son amour propre. |
| L’homme ne pouvait s’empêcher de ronchonner. Contre son Seigneur qui l’obligeait à quitter le cocon douillet de la cuisine pour affronter les intempéries hivernales, contre cette satanée gamine qui avait eu l’idée idiote de descendre au village par ce sale temps, contre le temps lui-même, et ce foutu pays d’Ardenne où il faisait toujours plus froid qu’ailleurs, contre le fait, aussi, de ne pas avoir de femme à se mettre sous la dent… Le sauvageon ne quittait pas le chevet du gamin revenu d’Orient… sa soeurette devait être seule, chez eux, avec peut-être ce gosse bizarre… pas très gênant, un gosse, même si le regard de celui-là arrivait à vous glacer les sangs… Mais le Baron avait dit « pas avant la Louve », et Gozlin n’avait pas envie de contrarier un Seigneur visiblement peu enclin à ce genre de compréhension. Valentine ne l’écoutait pas, ne l’entendait pas, même. Et ce n’était pas le vent mugissant qui en était la cause. Elle restait murée en elle-même, dans une tristesse muette, doublée d’un poignant sentiment d’injustice. Qu’avait fait Lambert de mal, pour mourir à la fleur de l’âge, alors qu’il était parti servir Dieu et son peuple ? Qu’avait fait de mal le jeune Bernier qui se mourait de fièvre au château ? Qu’avait-elle fait de mal, elle, pour se retrouver seule et sans espoir parmi tous ceux qui occupaient à présent sa demeure ? Pourquoi avait-elle l’impression que Dieu l’avait, les avait, abandonnés ? Elle restait comme enfermée dans une bulle, insensible au froid, au vent qui fouettait son visage malgré le capuchon relevé, à la neige qui faisait comme une croûte autour l’elle, l’isolant encore plus. Elle ne vit même pas Gayette, la drapière, se diriger vers la forêt… Elle ne redevint elle-même, la Dame de Sombreval, qu’une fois entrée dans la taverne. Par ce temps, et en cette heure encore matinale, les clients étaient rares. La plantureuse tavernière était assise en compagnie de la flamboyante épouse du forgeron, tandis qu’un petit garçon blond jouait à leurs pieds. Devant l’âtre, un jeune homme robuste actionnait une broche, arrosant de temps à autre la viande grésillante d’un jus aux herbes odorantes. - Installez-vous, commanda Valentine à son « garde du corps ». Vous n’avez rien à faire chez Monsieur le Curé, et vous serez mieux devant une chope de bière que dehors dans la tempête. - Monseigneur m’a… tenta de riposter Gozlin, sans beaucoup de conviction, il est vrai. - Messire Helmgaud vous a demandé de m’accompagner au village. Nous sommes au village. Dans le village où je suis née et dont je connais chaque maison. Asseyez-vous, prenez une bière sur mon compte, et laissez moi vaquer à mes affaires, voulez-vous. Elle n’avait pas parlé comme une fragile jeune fille en deuil, mais comme une noble Dame en son domaine. Gozlin ne put qu’obéir, et en fut plutôt content. Et à défaut d’une pucelle dans la fleur de la fraîcheur, la femme aux cheveux de feu n’était pas désagréable à regarder. Il passa commande à un adolescent qui avait l’ait d’avoir poussé trop vite, et se dit que la gamine devait savoir ce qu’elle faisait. La gamine en question vint s’asseoir auprès de Lamberte et de son amie Lilotte. La tavernière n’avait jamais été portée sur le protocole. Elle ne salua pas Valentine comme une suzeraine, mais la gratifia d’un chaleureux « Bonjour, mon chou » en l’embrassant sur les deux joues. Puis, voyant le visage livide et les yeux cernés de la jeune fille, constata « Ca ne va pas ». Comme tout le village, la Lamberte était au courant de l’arrivée de deux étrangers au château. Comme tout le village, elle savait qu’ils revenaient d’Orient, et que l’un d’entre eux était très malade. Et comme tout le village, elle se doutait que s’ils étaient là, c’était pour apporter des nouvelles, et que ces nouvelles ne pouvaient être bonnes. - J’aurai besoin d’un tonneau de bière, répondit Valentine d’une voix aussi neutre que possible. Brune et forte. J’ai du monde à la maison. Pierre pourrait-il la livrer, après le déjeuner ? Lambert est mort, Lamberte. Elle refoula ses larmes et se redressa. La tavernière ne dit rien. Elle posa une main maternelle sur l’épaule de Valentine. Lilotte prit une des petites mains glacées dans les siennes, muette, elle aussi. - Gauthinet ! finit par réagir Lamberte. Prépare un bol de vin chaud pour Valentine ! - Je dois aller voir Monsieur le Curé… voulut résister la jeune fille. Et Berthe… je… - Ils ne vont pas s’envoler, allez, la gourmanda gentiment Lilotte. Valentine prit sa tête dans ses mains, les coudes sur la table de bois. Et fut reconnaissante lorsque l’adolescent déposa devant elle un bol fumant et parfumé. |
| Elle était restée longtemps dans la petite église glacée, contemplant la modeste statue de la Vierge Marie. Marie qui avait perdu son enfant. Et, avant lui, son époux. Marie qui avait vécu là où était mort Lambert. Là où était encore Bertrand. « Protégez mon frère », avait-elle prié. « Protégez Bertrand. Qu’il vive, même s’il devait ne jamais revenir. Que mon frère vive. Et que Dieu accueille Lambert en son Paradis… » Elle avait esquissé un rapide signe de croix en entendant du bruit derrière elle… Monsieur le Curé, sans doute… puis, un peu honteuse de l’avoir oublié, avait ajouté très vite, à l’attention de la Mère des Cieux « … et aidez Bernier à guérir, je vous en supplie… ». Elle avait ouvert son cœur au prêtre, et avait longuement discuté avec lui, mais tout brave homme qu’il fût, le Père Erard n’était pas un théologien. Tout au plus avait-il pu lui apporter la consolation d’un vieux parent qui la connaissait depuis toujours, et l’assurer de ses prières. C’était déjà ça… c’était mieux que rien… Elle se dirigeait à présent vers la cabane de Berthe… la cabane de Guy. Tenant à la main un sac de grosse toile. Elle avait cuisiné des biscuits aux épices, deux jours plus tôt. Deux jours… une éternité. Un autre temps… Ses hôtes actuels n’étaient pas du genre à apprécier les biscuits. Plutôt la bière et le jambon fumé… Mais Louis apprécierait, lui. Et le petit Leo aussi, sans doute. Elle trouva l’adolescente assise au coin du feu, travaillant à sa vannerie, les petits garçons jouant à ses pieds. Elle leur fit signe de ne pas se lever, mais ne put empêcher Louis de se jeter dans ses bras, ni de ramasser un des chevaliers de bois sculpté avec lesquels il s’amusait. - Tiens, lui dit-il en la fixant de ses grands yeux graves. C’est un de ceux de Lambert. C’est pour toi. Lambert, lors de l’un de ses séjours à Sombreval, avait taillé quelques soldats, qu’il avait offerts au petit bâtard. Valentine tendit la main, se saisit du jouet. Un flot de souvenirs remontèrent à sa mémoire. De souvenirs heureux… de cris et de rires d’enfants… Elle se revit, petite fille, poursuivant les garçons, tentant d’être à leur hauteur, que ce soit pour grimper aux arbres, ou pour battre le blé… Un autre temps… - Je ne me souviens pas bien de lui, reprit l’enfant. Juste… il était gentil avec moi. - Tu … sais ? s’étonna Valentine Elle aurait été incapable de prononcer les mots une fois de plus. - Il m’en a parlé ce matin, confirma Berthe. Je suis désolée, ma Dame… Valentine ne dit rien. Elle serra fougueusement le petit bâtard contre elle, l’embrassa. Puis se souvint de la raison de sa présence. - Guy… expliqua-t-elle d’une voix brisée… Guy devra rester un peu au castel. Je … je suis navrée. Bernier… l’ami de Lambert, se raccroche à lui… Je… j’ai apporté çà… Elle posa le sac sur la table et l’ouvrit, montrant les biscuits à Berthe. Ainsi qu’un superbe saucisson. - Wurst ! s’écria Leo. J’aime bien le wurst ! - Tu en auras ce soir, lui répondit l’adolescente. Merci, ma Dame ! Je suppose que Becky restera chez vous, elle aussi ? Valentine acquiesça. - Je vais emmener le petit, qu’il puisse voir sa mère. Pierre le ramènera, après m’avoir livré la bière. - Je veux du wurst ! insista l’enfant. J’aime. Et Mutti n’aime pas le wurst ! - Ce soir, le raisonna fermement Berthe. Tiens, prends plutôt un des biscuits de Dame Valentine.
La jeune châtelaine et son petit compagnon ne rejoignirent la taverne de Lamberte que bien plus tard. Elles y trouvèrent un Gozlin déjà passablement éméché, tentant de tourner des compliments à Lilotte, sous le regard on ne pouvait plus dubitatif du jeune Pierre. La tavernière, devant l’air interrogateur de Valentine, lui fit un clin d’œil. - Elle est en train de le tourner en bourrique, cet imbécile ! lui dit-elle à voix très basse. Lilotte n’est pas du genre à rentrer dans le jeu de ce genre de bonshommes… Malgré son chagrin, la jeune fille ne put réprimer un sourire. |
27.
La taverne
(par
Gurth, ajouté le 24/03/06 00:33)
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| Les moines marchaient devant. Leurs visages étaient presque invisibles, recouverts par des capuchons, noirs comme le reste de leurs habits. Ils avançaient en silence dans l’après-midi grise, solennels, comme si les éléments n’avaient pas prise sur eux. Puis venaient les soldats, certains à cheval, d’autres à pieds, en désordre. Eux pestaient contre la tempête. Tous répondaient à l’appel d’Helmgaud et venait fêter la Noël à Sombreval. Ils entrèrent dans le village. Tout Sombreval les observa passer ; on fronça les sourcils en voyant les hommes en armes, mais les moines rassurèrent, même si leurs habits noirs mettaient un peu mal à l’aise.
Un cavalier se détacha du groupe et s’avança jusqu’à la taverne, qui paraissait l’endroit le mieux indiqué pour demander le chemin du manoir. Il mit pied à terre et entra. La chaleur de la grande salle le fit soupirer de satisfaction. Plusieurs clients savouraient des vins chauds, ou d’autres boissons revigorantes du même acabit, et il regretta de n’avoir pas le temps de les imiter. Quatre femmes discutaient près de la cheminée, dont, autant que le nouveau venu puisse en juger d’après son tablier, celle qui était la tavernière. Deux petits garçons jouaient tranquillement à leurs pieds. Attablé tout près, un homme ivre essayait visiblement d’attirer l’attention de l’une d’entre elle, sans se rendre compte qu’elle était plutôt en train de se moquer de lui. Le cavalier salua l’assemblée, et plus particulièrement les femmes, d’une manière un peu désinvolte toutefois, ignorant que l’une d’elle était la châtelaine de Sombreval. « Eh toi, fit-il en s’adressant à Pierre, peux-tu me dire comment on fait pour aller au château ? » Valentine redressa la tête et se leva. « Je suis la dame de Sombreval, dit-elle. » A cette annonce, l’homme la salua à nouveau, cette fois beaucoup plus respectueusement. « Le seigneur Helmgaud m’a mandé moi et mes hommes pour la Noël ; des moines nous accompagnent. » Valentine acquiesça – Helmgaud l’avait prévenue de leur arrivée – et répondit : « Eh bien, je m’en retourne justement au manoir, je vous guiderai donc. »
« Viens Leo, nous allons voir ta maman. » dit Valentine en se penchant vers le petit garçon. Leo et son compagnon de jeux s’étaient avancés avec curiosité vers le cavalier. Le petit garçon désigna l’épée qui lui pendait au côté. « Peux voir ? » demanda t-il. L’homme sourit et tira doucement l’épée. A ce moment, une voix s’éleva d’un coin de la taverne. « Attendez ! » C’était la Lilotte. Elle et Gayette éclatèrent de rire. « Puisque vous retournez au manoir, vous devriez emmener celui-ci. Je ne crois pas qu’il saura se débrouiller seul pour rentrer. » Face à elle, Gozlin eut un rictus bête et porta encore une fois son gobelet, vide depuis longtemps, à ses lèvres. Le cavalier fit signe qu’il avait compris, remit son épée au fourreau, et sortit dehors, ordonnant à deux soldats d’aller chercher Gozlin. |
28.
Au manoir
(par
Gurth, ajouté le 24/03/06 02:45)
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| Guy posa la tisane fumante et réveilla doucement Becky. Après une nuit à veiller Bernier, ils avaient décidé que Becky se reposerait le matin et Guy l’après-midi. Le tour de Guy était venu. « Comment va t-il ? » demanda t-elle en s’étirant. « Il était beaucoup moins agité que cette nuit, répondit le jeune homme. Les herbes apaisantes que nous lui avons donné ce matin semblent avoir fait leur effet. Je t’ai apporté de la tisane. » Elle sourit. « Il y aussi de la soupe à la cuisine, si tu as faim » continua Guy. Il bailla. « Vas vite te reposer, dit Becky, je saurai bien me débrouiller. » Guy alla s’allonger. En fermant les yeux, il songea au baiser matinal de Valentine. Les lèvres de la jeune femme sur son front… C’était une des plus tendres choses qu’il ait jamais vécu. Il sombra doucement dans un rêve amoureux.
Becky s’approcha de Bernier. Il dormait paisiblement. Becky et Guy allaient essayer de le maintenir dans cet état : si il passait la nuit suivante, son corps vivrait, qu’il le veuille ou non. Pour le reste ce serait autre chose… Il faudrait du temps… Mais ça n’était pas son domaine. Elle lui fit un avaler deux cuillerées de vinaigre. Il grimaça dans son sommeil. Puis elle retira le bandage, nettoya le moignon : la cicatrisation semblait bien se poursuivre. Joseph avait fait montre d’une impressionnante habileté en amputant son écuyer. Becky lui en parlerait si l’occasion se présentait. Elle appliqua l’onguent et refit le bandage.
A la cuisine, elle trouva Helmgaud et Joseph attablés autour d’une soupe. « Sales bêtes que ces cochons, hein » faisait Helmgaud. « Je vous crois, répondit Joseph. Nous n’étions pas trop de deux pour les empêcher de s’échapper ! Surtout le plus gros ! Heureusement que vous êtes venu à mon secours. » Ils aperçurent Becky. Ils la saluèrent respectueusement. Tous les deux. Tandis que Joseph s’enquérait de l’état de Bernier, Helmgaud servit un autre bol de soupe. En répondant à Joseph, Becky vit qu’il avait les traits effroyablement tirés. Il avait passé la nuit à veiller avec elle et Guy, et avait eu, semblait-il, une matinée plutôt agitée. Après le repas, tandis qu’ils quittaient la cuisine, elle lui conseilla d’aller dormir. On pourrait avoir besoin de ses forces plus tard, lui dit-elle gentiment. La nuit risquait d’être longue auprès de Bernier et elle savait que Joseph voudrait à nouveau le veiller. Il acquiesça en souriant et partit se reposer dans la chambre commune qu’il partageait avec Helmgaud. Becky regagna la chambre de Bernier, songeuse…
Helmgaud fut tiré de ses pensées par un bruit de sabots. Becky tourna la tête vers lui d’un air intrigué. Il était venu la rejoindre au chevet de Bernier, et était resté à regarder le blessé sans dire un mot. Il fit signe à Becky qu’il allait voir de quoi il retournait.
Valentine pénétra dans la grande salle, Leo trottinant à côté d’elle. Derrière elle venaient les moines, et Helmgaud aperçut de l’agitation dans la cour. « Les moines et vos hommes sont arrivés, baron. Je les ai guidé jusqu’ici. » dit Valentine. Helmgaud salua les moines, et sortit dans la cour. On faisait rentrer des chevaux à l’écurie, et deux soldats soutenaient Gozlin, ivre mort. Helmgaud se dirigea droit sur lui. « Lâchez cet imbécile » fit-il à l’attention des deux autres qui obtempérèrent immédiatement. Gozlin s’écroula dans la neige. Il essaya de se relever : la simple présence d’Helmgaud l’avait à moitié dégrisé. Mais pas suffisamment. « Je t’envoie accompagner la Dame de Sombreval, et tu te soûles ? » Gozlin bafouilla : « Mais c’est la Dame qui m’a dit de… » Il comprit que ça n’était pas une bonne idée de poursuivre dans cette voie. Helmgaud lui lança un coup de pied. « Et hors de question que tu remettes les pieds à l’intérieur tant qu’il fera jour ! Veillez-y, vous autres ! » Puis il s’en retourna saluer les cavaliers.
Leo aperçut sa maman entrer dans la grande salle ; il se précipita joyeusement vers elle. Becky le prit dans ses bras et déposa un baiser sur chacune de ses joues. « Merci de me l’avoir ramené » dit-elle à Valentine. « Il est adorable » répondit celle-ci. « Chevalier ! » s’écria Leo, désignant Joseph, qui, réveillé par le bruit, venait voir ce qu’il se passait. Leo gigota pour quitter les bras de Becky, et une fois par terre courut vers Joseph qui le reçut dans ses bras, tout étonné. |
| - Eh bien ! constata le chevalier. Voilà un petit homme peu farouche ! - Pas assez, je le crains ! lui répondit Becky. Allez, viens, toi ! ajouta-t-elle en tendant les bras à l’enfant. Tu vas déranger Messire Joseph. Il est fatigué, tu sais. Mais l’enfant ne voulut rien entendre. Il avait posé sa menotte sur le visage de l’homme, qu’il examinait en fronçant les sourcils. Puis il éclata de rire sous les yeux attendris de Valentine. - Tu es gentil, toi ! dit-il joyeusement. Puis, effleurant l’horrible cicatrice « Tu as bobo » ? Becky gourmanda gentiment son fils. Mais Joseph prit immédiatement la défense du petit garçon. - Il n’est pas impoli, voyons ! C’est normal qu’il pose la question. Je suis même étonné qu’il n’ait pas été effrayé par mon aspect. Il alla s’asseoir, installant confortablement le bambin sur ses genoux. - J’ai eu mal, confirma-t-il à l’enfant. Très mal. Mais c’est fini, maintenant. Je vais très bien. - C’est ton garçon qui est malade ? interrogea encore Leo. Louis a dit de prier pour lui, hier soir. J’aime bien Louis. - C’est un bon garçon, admit Joseph. C’est gentil de sa part d’avoir pensé à Bernier. Et, oui, on peut dire que Bernier est un peu « mon garçon ». Je l’aime très fort. Les soldats et les moines prirent place à leur tour autour de la table. Sans mot dire, Valentine leur servit la soupe à chacun, sans oublier Leo, qui la remercia gentiment. - Mange proprement ! dit Becky à son fils. Ne salit pas messire Joseph ! Le gamin brandit sa cuiller, renifla la soupe. - Sent bon ! apprécia-t-il. Et Messire Joseph est gentil ! J’aime bien. « Moi aussi, je l’aime bien » songea la jeune femme, sans cependant dévoiler ses pensées. Valentine, après avoir fait le service, se pencha vers Becky et lui dit quelques mots à l’oreille, puis prit la direction de la chambre où reposait Bernier. Helmgaud la suivit, la rattrapa. - Vous ne mangez rien ? s’enquit-il, avec une affection non feinte. Valentine, il vous faut vous nourrir. La jeune fille haussa tristement les épaules. - Plus tard, répondit-elle. Peut-être. Je n’ai pas faim. Je vais veiller Bernier pendant que Becky fait manger le petit. Après, je verrai… ne vous inquiétez pas pour moi, Messire. Elle était si jeune, si pale, si frêle. Si triste, aussi. Comment aurait-il pu, à moins d’avoir un cœur de pierre, ne pas s’inquiéter pour elle ? Elle était jeune et triste, mais restait pragmatique, malgré tout. - Votre sergent pourrait-il partager votre chambre durant son séjour ici ? Les soldats iraient rejoindre Gozlin et Behrar. J’ai parlé à Monsieur le Curé. Il accepte de donner l’hospitalité à vos amis moines. Je suis désolée de ne pouvoir faire mieux. - Ce sera très bien, la rassura le Baron. Vous devriez engager quelqu’un pour vous aider, Valentine. - J’ai Colin et Mariette. Ils me suffisent. Je n’ai pas les moyens d’engager d’autres domestiques. Veuillez m’excuser, à présent. Je n’aime pas savoir Bernier seul. Elle se détourna, et disparut bientôt derrière la porte de la chambre.
- Il vous a vraiment adopté ! constata Becky. Je reconnais qu’il n’est pas farouche, mais là… j’ai l’impression qu’il a eu le coup de foudre pour vous. Dieu que son accent était charmant, se dit en lui-même le chevalier. Dieu qu’elle était charmante, tout court… - C’est réciproque ! reconnu-t-il franchement. Vous avez un petit garçon merveilleux, Becky. D’ailleurs… Il fouilla dans sa poche. La pierre était là. Pourquoi l’avait-il gardée sur lui ? Il n’en savait rien, mais il en était content. Il déposa précautionneusement le drôle de caillou devant l’enfant, qui le regarda avec curiosité. - C’est quoi ? - Une pierre, expliqua-t-il. En orient, les gens les appellent les « roses des sables ». Celle-ci est petite, mais il y en a d’énormes. C’est pour toi. - Pour moi ? Leo prit l étrange pierre, la tourna et la retourna, et finit par plaquer un baiser sonore sur la joue de Joseph. |
| Valentine épongea la sueur du front de Bernier. Elle aurait voulu lui tenir la main, la serrer à lui faire mal. Elle aurait voulu l’entourer de ses bras. Et, bien qu’elle en eut honte, elle aurait voulu que Joseph ramène un autre jeune homme… même malade… même infirme… - Valentine ? murmura l’écuyer, d’une voix à peine audible, et sans ouvrir les yeux. Elle lui serra tendrement l’épaule, du côté de son bras valide. - Je suis là, lui répondit-elle doucement. Je suis là, je ne suis pas seule, et nous vous protégeons. Les lèvres sèches et brûlantes du jeune homme marmonnèrent « Pardon », et il retomba dans le sommeil. « Pardon, pourquoi ? » songea Valentine, se remémorant le récit de Joseph. Pourquoi ?
Elle ne s’était pas rendue compte que quelqu’un s’était faufilé à côté d’elle. Elle ne le remarqua que quand il saisit la main du jeune blessé. - Louis ? s’étonna-t-elle à voix très basse. Que fais tu ici ? Il ne répondit rien. Il parlait si peu, cet enfant de personne… Il posa ses yeux graves sur elle, puis sur Bernier et, lentement, passa au dessus de sa tête un lien de cuir, auquel pendait une très banale médaille de bronze. Il souleva tout doucement la main de Bernier, et lui enroula autour du poignet. Valentine le regarda faire, sans mot dire. Puis, l’enfant embrassa la main brûlante, se retourna, et quitta la chambre. Un long moment plus tard, Becky se retrouva aux côtés de Valentine. - Je reprends ma place, dit-elle. Pierre rentre au village avec les garçons. Ca va ? - Il m’a demandé pardon, fit la jeune fille, lointaine. Mais que pourrais-je lui pardonner ? De n’être pas Lambert ? Elle haussa les épaules avec lassitude. - Prenez bien soin de lui, souffla-t-elle très doucement. La guérisseuse sourit. - Comme s’il s’agissait de mon jeune frère. Valentine détecta quelque chose dans la voix de le jeune femme mais, trop préoccupée, trop triste, trop inquiète, elle n’y prit pas garde.
Elle retrouva les autres – ses hôtes ! – dans la salle commune. Ses hôtes et Pierre. - Messire Helmgaud, lui déclara le jeune homme, prend sur lui les frais du tonneau… - Ce sont mes hommes qui le boiront ! expliqua le Baron. Valentine avait été éduquée comme une aristocrate ardennaise. Elle avait des invités – même si elle ne les avait pas invités elle-même. En tant qu’hôtesse, elle aurait dû… même si elle n’était pas riche, et Helmgaud, si… - Ce sont mes invités, déclara le Baron. Ma Dame… Il prit la main de la jeune fille, se pencha sur elle et la baisa. Elle se sentit plus mal à l’aise que jamais. - Merci, mon… oncle, trouva-t-elle le courage de dire. Veuillez m’excuser, mais je dois parler à un petit garçon. Elle entraîna Louis à l’écart . Dehors. Dans la neige. Ils n’avaient de manteau ni l’une, ni l’autre ? - Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi as-tu donné à Bernier la seule chose qui t’appartenait, à toi seul ? - Je n’en avais plus besoin. La gravité de l’enfant la choqua, tout à coup. La gravité, et une générosité qui n’en était pas vraiment une, même si elle était totale. - Cette médaille… c’était tout ce qui te restait de ta mère. - Je n’ai jamais eu de mère, confessa Louis d’une voix mure et calme. Sauf Berthe. Et c’était encore une petite fille quand elle m’a pris. La médaille, c’est une médaille de la Vierge. Je n’ai plus besoin de sa protection. J’ai Berthe, Guy, et vous. Et je vais bien. Bernier, lui… il a besoin que la Vierge se penche sur lui. Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Valentine le serra longtemps dans ses bras. - Je t’aime, Louis, lui dit-elle à l’oreille.
- Je dois partir ? demanda Leo, visiblement contrarié. - Berthe nous attend, lui expliqua sentencieusement Louis. Avec les wurst… - Et Mutti ? insista le petit garçon. Et Messire Joseph ? Pourquoi y vient pas ? - Je viendrai ! promit le chevalier. Je viendrai, quand Bernier… quand mon garçon à moi, ira mieux. - Tu promets ? Joseph souleva le bambin à bout de bras, avant de l’embrasser. - Je promets. « Je t’aime, songea Joseph… Je t’aime, gamin… quant à ta mère… ! « |
| La nuit était tombée, et chacun avait rejoint sa couche, les prêtres au village, les soldats dans les communs. Helmgaud avait accepter sans broncher de partager sa chambre avec son sergent. - Mais vous ? avait-il demandé à Joseph ? - Je viens de me reposer, avait répondu ce dernier. Je ne dormirai pas, cette nuit. Et, de toutes façons, si j’avais sommeil, nous nous serrerions un peu, et voilà tout. « Et voilà tout… ». Le sergent n’avait pu que le remercier..
Behrar s’approcha de son compagnon habituel. Qui, après un nouveau ronflement, ouvrit les yeux. - Ah… c’est toi, lui dit-il, vaseux. J’aurais préféré la rouquine. Ou la mignonne pucelle ! Enfin, faute de femme, t’as de la bière ? Le soldat haussa les épaules . - De la bière, non. Monseigneur veut que tu sois en forme, demain. S’il ne neige plus, on reprend la traque. Il cracha par terre. - Rien à foutre, des loups, rien à foutre, de ce pays pourri. Mange ta soupe, et ton saucisson. Un des seuls bons trucs du coin, si tu veux mon avis, avec le jambon. - Et les femmes ! fit Gozlin, se redressant sur son séant, et saisissant le bol de soupe. Jolies. Faut juste savoir y faire ! Même la satanée gamine du manoir, elle est pas mal foutue ! - Fais gaffe ! le prévint son compagnon. Touche pas à celle-là ! Monseigneur y tient !
Becky vint rejoindre Valentine et Joseph dans la cuisine. Et s’attabla devant un bol de soupe bien chaude. - Je sais que vous n’appréciez pas la viande, lui dit la jeune maîtresse de maison, en posant devant elle un gros morceau de fromage. Je vous souhaite un bon appétit. Elle tenta de réprimer un bâillement. Elle n’avait pas envie de dormir, pourtant, bien qu’elle fut épuisée. - Vous devriez vous mettre au lit, lui fit remarquer la guérisseuse. La jeune fille haussa les épaules. « A quoi bon », dit-elle. - Vous êtes la Dame de Sombreval. Elle regarda Joseph sans vraiment comprendre. Il était baron, certes, comme Helmgaud, mais… - Demain, reprit le chevalier, vous serez levée à l’aube. Pour les vaches. Pour les cochons…. Pour vos hôtes, Valentine, et vous ne cesserez de trimer… allez dormir. Becky sortit un flacon d’une de ses nombreuses poches, et le tendit à sa suzeraine. - Buvez ça, Valentine. Et dormez, s’il vous plaît.
Ils étaient seuls, à présent. Seuls, tous les deux… - N’irez-vous pas dormir, vous aussi, s’enquit Joseph. - Demain matin, répondit la jeune femme. Elle croisa son regard, et baissa les yeux. - Vous avez un merveilleux petit garçon, lui affirma le chevalier. - Il vous aime beaucoup, rétorqua-t-elle. - Je l’aime beaucoup, moi aussi. Joseph prit son visage ravagé dans ses mains, et respira profondément, avant que de conclure : - Autant que j’aime sa mère. Sans mot dire, la guérisseuse entoura de ses bras les épaules du baron ? Sans mot dire, leurs lèvres se joignirent ? Et il n’y eut plus entre eux de différence de classe, d’âge, ou de beauté. Il n’y eut plus qu’elle et lui. - Je vous aime, Becky, finit par réussir à articuler Joseph. - Je t’aime, Joseph, mne put elle que répondre… |
| Bernier se mit à s’agiter, à gémir. Guy lui serra la main plus fort, tentant de l’apaiser. Finalement, le malade ouvrit les yeux, fixant le jeune homme d’une étrange façon. Comme s’il ne le voyait pas. Ou plutôt, comme s’il voyait quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’aurait pas dû se trouver là… - Lambert, murmura-t-il très faiblement. Lambert, c’est toi ? Guy aurait aimé lui répondre « Oui, Bernier, c’est moi. Je suis là. Rendors-toi ». Mais il n’était pas un menteur. Il n’était pas un menteur et, de plus, il n’avait jamais approuvé que l’on cache la vérité aux malades. Alors, il détrompa son patient, tentant de mettre dans ses mots toute la gentillesse dont il se sentait capable. - Non, Bernier. Mon. Ce n’est que moi, Guy. L’écuyer referma les yeux, pendant quelques instants seulement. Guy se demanda s’il devait appeler Becky à l’aide. La fièvre restait dangereusement élevée, et si Bernier commençait à délirer… Mais le jeune homme parut s’éveiller à nouveau. - J’ai soif ! geignit-il d’une voix à peine audible. Ce n’était pas une mauvaise chose. Il devait boire, beaucoup. Et de plus, la tisane préparée par Valentine l’aiderait à combattre la douleur et la fièvre, et à se rendormir. Becky y avait rajouté une généreuse dose de miel, ce qui la rendait assez agréable au goût. Guy aida donc son compagnon à boire, puis le recoucha avec des gestes tendres, presque féminins. - Guy… reprit alors le jeune malade d’une voix un peu mieux assurée. L’ami de Valentine… L ami de Valentine ! C’était la première fois que quelqu’un le qualifiait ainsi … - Pardonne-moi de t’avoir pris pour Lambert. J’aurais dû me souvenir que c’était toi qui veillais sur moi. - Ce n’est rien, le rassura Guy. C’était dû à la fièvre. Tu as cru voir ce que tu espérais… Le tutoiement leur était venu spontanément, à l’un comme à l’autre, comme entre frères. - Non, répondit Bernier. Enfin, c’est sans doute vrai, en partie. Mais il y a autre chose. Tu lui ressembles, Guy. Ressembler à Lambert ! Le jeune homme faillit éclater de rire. Il avait vu quelquefois son image, dans un miroir appartenant à la Lamberte. Il ne lui trouvait aucun trait commun avec celui, beau, rayonnant, racé, du fiancé de son aimée. D’un garçon qu’il avait jalousé, sans réussir à le détester pourtant. D’un garçon qui n’était plus… - Non… non, voyons, voulut-il nier. Lambert… je le revois devant moi, comme si c’était hier. Nous n’avons rien en commun, lui et moi… Sauf une chose… l’amour pour la même jeune fille… L’image de Lambert s’imposa à lui. Un Lambert riant sous ses cheveux dorés. Lambert riait toujours dans ses souvenirs. Lorsqu’enfant il grimpait aux arbres en compagnie des garnements du village, Pierre en tête. Lorsqu’il ôtait sa chemise pour aider aux moissons. Lorsqu’il tendait à Louis un chevalier sculpté de ses mains… Lambert ne rirait plus jamais… - Ce n’est pas ton visage, expliqua Bernier. C’est… autre chose. D’indéfinissable. J’ai vraiment cru… Ses paupières se refermèrent d’elles-mêmes. Sa tête roula sur l’oreiller. - Ne me laisse pas, Guy… bredouilla-t-il avant de sombrer dans le sommeil. |
33.
La guérisseuse
(par
Gurth, ajouté le 02/05/06 00:29)
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| Valentine marchait en tête du petit cortège partit du manoir qui se rendait à la messe en ce dernier dimanche de l’Avent. Derrière elle venait Joseph, devisant avec Helmgaud. Après l’office, alors que l’assemblée se dispersait et que les occupants du manoir s’apprêtaient à s’en retourner, le curé s’approcha des trois nobles. Après avoir échangé quelques paroles avec Valentine, il se tourna vers Helmgaud. « Grand merci, seigneur, d’avoir demandé à nos frères bénédictins de célébrer avec nous la Noël cette année. Voudriez-vous partager notre repas ce midi ? Nous pourrions parler plus concrètement de votre ajout personnel à la célébration… » Pendant que Joseph et Valentine s’éloignaient, le père Erard ajouta à voix basse : « J’aimerais aussi évoquer avec vous quelques faits qui je crois sont maintenant d’importance… »
Becky donnait ses dernières instructions à Guy. Bernier, malgré quelques périodes agitées durant la nuit, dormait maintenant calmement. Elle avait refait son pansement. Il n’était plus nécessaire qu’ils soient deux pour le veiller, il se réveillerait probablement bientôt. La guérisseuse, frottant ses membres ankylosés par la veille, vérifiait s’il ne manquait rien aux herbes et vinaigres qu’elle laissait à Guy pour la suite des soins. « Je pense que le pire est passé… maintenant c’est à lui de vouloir encore vivre. Mais il est paisible depuis de nombreuses heures. Je vais retourner chez moi, j’ai besoin de repos, et hâte aussi de revoir Léo. Je passerai le prendre chez Berthe dès que j’aurai dormi un peu. Je lui expliquerai que ta présence est encore nécessaire ici. Pour Bernier… et Valentine » Guy sourit à ces dernières paroles. « Je repasserai demain matin, j’ai trop à faire cette après-midi, et tu en sais assez pour t’occuper de Bernier »
En sortant dans l’air froid, le poids de la fatigue s’estompa durant quelques instants. Elle avait assuré la seconde moitié de veille seule, pendant que Guy et Joseph dormaient. Joseph avait voulu rester avec elle, mais il pouvait encore moins aider Bernier que Guy ou elle-même. Et elle aimait la solitude de ces heures avant l’aube. Ils n’avaient plus passé de moments seuls depuis la veille, après le départ de Léo. Mais ce n’était pas important pour l’instant. Au manoir comme au village, Becky était « la guérisseuse », et c’était la seule face d’elle-même qu’elle était prête à dévoiler. Et Joseph avait pour le moment d’autres devoirs qui l’appelaient. Ils savaient tous les deux, c’est tout ce qui comptait. La seule personne qui la connaissait vraiment dans le village était Gayette. Elles étaient un peu comme des sœurs, et étaient devenues amies rapidement après l’arrivée de Becky au village. Parfois, alors que les dernières étoiles brillaient encore, Gayette frappait à sa fenêtre. Elles partageaient le même amour pour le lever du soleil, et les deux jeunes femmes s’asseyaient alors sur le pas de la porte du jardin, emmitouflées dans des couvertures, buvant leur tisane dans la brume matinale. L’hiver rendait ces moments plus rares, et Becky se réjouissait d’autant plus de leur après-midi ensemble. Si un jour Gayette devait ne plus être là, Becky ne resterait sans doute pas longtemps au village. Elle se remit en route, songeant qu’elle s’était rarement attardée aussi longtemps à un même endroit.
Au moment où elle soulevait son panier, elle vit arriver Mariette, la vieille nourrice de Valentine et son fils Colin. Elle leur expliqua brièvement les derniers évènements, et les envoya vers Guy, pour de plus amples explications. En quittant le manoir, elle entendit Mariette dire à son fils « Hé bé, m’est-avis que nous arrivons à point nommé ! » |
34.
Le réveil
(par
Gurth, ajouté le 03/05/06 23:57)
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| Bernier ouvrit les yeux. Il se sentait faible, et avait un peu mal à la main gauche. Il tenta de bouger ce bras, et se rappela qu’il n’existait plus. Mais ça n’était pas l’important. Bernier réalisa qu’il était conscient. Depuis combien de temps se débattait-il dans la fièvre et les cauchemars ? Il avait perdu le compte des jours. Il se souvenait être arrivé avec le seigneur Joseph au manoir de Sombreval. Là, des gens l’avait soigné et veillé. Leurs noms et leurs visages s’étaient imprégnés en lui, au milieu d’une cohorte de fantômes grimaçants venus des Terres Saintes. Il y avait la guérisseuse, Becky, la dame Valentine, et son ami, Guy, sans doute guérisseur. Celui-là même qui se tenait à son chevet. Il l’appela, d’une voix un peu enrouée. Guy, perdu dans ses pensées, n’avait pas vu Bernier se réveiller. Il sursauta, et sourit. « Bonjour, dit-il. » Bernier lui sourit en retour. « Bonjour, Guy. Peux-tu me donner un peu d’eau ? Il y a une éternité… il me semble… que je n’ai bu quelque chose de frais.» Guy rit doucement. « Lassé des tisanes ? ça et les remèdes de Becky t’ont remis sur pied, pourtant. Et puis, je t’assure que tu as eu ton content d’eau fraîche, même si tes lèvres l’ont oublié !» Il tendit un gobelet à Bernier, qui but avidement. « Merci, dit-il. Il fixa Guy dans les yeux. Merci… pour tout. » Soudain, il commença à parler. « Je suis venu ici en messager de mauvaise augure… amener le sang du désert jusqu’aux neiges de Sombreval… » Guy s’approcha un peu plus, et écouta le long récit de Bernier ; les paroles sortaient de sa bouche comme une plaie qui suppure. Le départ pour la croisade… La longue route jusqu’aux pieds des murailles de Jérusalem… La rencontre avec Lambert et Bertrand, leur amitié, et la mort du jeune chevalier. Bernier se soulageait de toute cette douleur auprès de Guy ; bien sûr il l’avait déjà partagée avec Joseph, mais celui-ci restait son seigneur et son aîné. Guy, lui, avait son âge, et comprenait à merveille les rêves de Bernier. Tout comme Lambert les avait compris… Il y eut un silence, et Bernier reprit : « Et ça n’est pas tout. Il me faut à présent annoncer à Dame Valentine que son frère ne reviendra pas. »
Le père Erard se resservit du fromage. Le dimanche, on pouvait bien se le permettre. Helmgaud, lui, se contentait d’un bol de soupe. Il n’avait pas grand appétit, ces derniers jours. « Et cette chasse au loup ? » demanda le curé. « Eh bien, je la vois comme une célébration toute particulière de la Nativité pour cette année. La mort de cet animal démoniaque ne pourra que réjouir le Seigneur, et peut-être apaiser le cœur troublé de Dame Valentine. Mais je ne suis pas très éloquent… » Le père Erard joignit les mains et sourit. « Je vous comprends, ne vous en faites pas. Continuez. » Helmgaud reprit une gorgée de soupe. « Mes soldats partiront chasser la louve en début de soirée ; pendant ce temps les moines nous attendront au village, avec les habitants. Je vois en cette chasse une chose sacrée, et je veux que chaque famille de Sombreval le réalise. Avec l’aide du Seigneur, tout sera terminé avant la messe que nous viendrons tous écouter en votre église. » Le repas se terminait. Le curé acquiesça aux paroles d’Helmgaud, et alors que tous se levait de table, il invita le baron à faire quelque pas dehors. Le ciel était dégagé, il faisait beau temps ; flâner dehors était agréable malgré le froid mordant. La conversation, orientée à dessein par le curé, glissa vite sur la mauvaise nouvelle apportée par Joseph et Bernier. « Maintenant que Lambert est mort, comme ses parents, le domaine de Roccourt est sans maître… » dit Helmgaud d’une voix sombre. « Eh bien, à ce propos, il y a quelque chose, que peut-être, vous devriez savoir… » répondit le père Erard. |
35.
Le père Erard
(par
Gurth, ajouté le 10/05/06 00:32)
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| Joseph et Valentine marchaient côte à côte, s’en retournant vers le manoir de Sombreval. Joseph se tourna vers la jeune femme, et lui prit délicatement la main. Elle fut surprise, mais se laissa faire. « Excusez-moi, ma Dame, dit Joseph en examinant le bout de ses doigts. Mais oui, je ne me suis pas trompé. Ce sont bien des taches d’encre que vous avez là ? » Valentine rougit et baissa le regard. « Je ne veux pas être indiscret, se hâta d’ajouter Joseph. – Ce n’est rien répondit-elle. C’est bien de l’encre… De temps à autre, j’écris de petites choses. Mon père m’a appris. – Un bien précieux savoir… Et qu’écrivez-vous ? – Ce que me dicte mon cœur… Elle ajouta plus bas : En marge de l’Apocalypse de Saint-Jean. » Joseph sourit, et il éclata de rire. Un rire clair et beau. « Pardonnez, ma Dame. Mais c’est la plus belle chose que j’ai entendu depuis fort longtemps. » Elle sourit à son tour. Il n’y avait rien à pardonner.
Le père Erard s’éclaircit la gorge. « Il y a de nombreuses années, je fus appelé au chevet d’une femme mourante ; une paysanne de Sombreval, veuve, mère des deux enfants. Je m’approchai d’elle pour entendre sa confession avant l’extrême-onction, mais elle murmura qu’avant cela elle voulait me confier un secret dont je puisse disposer plus librement que sa confession. Cela concernait son fils aîné. Elle prétendit qu’il était le fils illégitime du seigneur Eudes… – Eudes de Roccourt ? Mon beau-frère ? » interrompit Helmgaud. Le curé hocha la tête gravement. « Elle me raconta leur histoire. Dans sa jeunesse, Eudes fut envoyé comme écuyer à Sombreval, pour faire son apprentissage de chevalier auprès du père de Dame Valentine. La dernière année, il rencontra cette femme, et ils s’aimèrent le temps d’un été. Mais bien sûr, Eudes de Roccourt était promis à votre sœur, et il ne pouvait pas épouser une paysanne ; il dut bientôt la laisser, enceinte. Le mariage avec votre sœur eut lieu peu après, et celle qu’il avait aimée se trouva elle aussi un mari, qui accepta l’enfant à naître comme le sien. – Quelle preuve avez-vous donc de tout ceci ? demanda brutalement Helmgaud. – Eh bien, reprit le père Erard, avant de retourner sur les terres de Roccourt, Eudes confia à celle qui portait son enfant une bague gravée à son nom. Avant de mourir, elle me confia le bijou, me laissant en faire ce que bon me semblerait. A la mort de sa mère, le bâtard d’Eudes était trop jeune pour entendre la vérité ; je n’ai pas jugé utile de lui conter l’histoire depuis, mais aujourd’hui… – Il est le dernier héritier de la famille de Roccourt… dit Helmgaud. Mais, malgré son lignage, il reste un bâtard, et un rustre ! Est-il seulement envisageable d’en faire un seigneur ? Et puis d’ailleurs, qui est-il ? » Le curé hésita avant de répondre, et inspira profondément : – Il se nomme Guy ; il vit dans une cabane avec sa sœur et un enfant trouvé… – Je le connais, coupa Helmgaud. Guy ? se murmura t-il à lui-même, incrédule. |
| Valentine n'arrivait pas à lever les yeux de la missive que lui avait remise Bernier. Elle l'avait lue, relue, et la relisait sans cesse. Non, se disait-elle. Ce n'était pas possible. C'était impossible. C'était... Bertrand ne pouvait pas abandonner Sombreval... Bertrand était le Seigneur de Sombreval... le protecteur du village... le responsable... le... Il ne pouvait pas abandonner ceux qui dépendaient de lui... Il ne pouvait pas les lui abandonner à elle... Il ne pouvait pas l'abandonner, elle... Elle savait qu'elle aurait dû pleurer, mais elle ne pouvait pas pleurer. Elle pouvait juste se demander "pourquoi ?" Tout en sachant que les "pourquoi" étaient nombreux. Sombreval était un petit fief sans importance. Sombreval était pauvre, et sa terre dure à travailler. Sombreval connaissait des hivers glacials, et des étés pluvieux. Sombreval était sombre... Mais Bertrand, par la Sainte Croix, était DE Sombreval ! N'était pas un cadet sans terre ! Oh... Par la Vierge et tous les Saints ! - Pourquoi, finit-elle par gémir, oh, Bertrand, pourquoi ? - Ma Dame... murmura Bernier. Elle se rendit compte à cet instant qu'elle se trouvait toujours au chevet du jeune écuyer. - Ma Dame... répéta le blessé. Pardon.. - Oh... non... fit-elle d'un air las et distant, comme si rien ne la concernait plus. Pas "ma Dame", Bernier. Valentine. Et pas "pardon", sauf d'être.. un messager de malheur. - J'aurais voulu être un messager de bonheur, ma... Valentine... avoua le jeune homme. Mais hélas, trois fois hélas... Elle le regarda. Encore si faible, si fragile, songea-t-elle. Et pourtant... Pourtant, quelque chose avait changé en Bernier. Quelque chose... - Pourquoi ? se hasarda-t-elle à lui demander. - Pourquoi... quoi, ma ...Valentine ? Il hésitait encore à la nommer par son prénom, ce prénom que Lambert avait eu si souvent aux lèvres... - Pourquoi est-il resté là-bas ? Pour recommencer sa vie ? C'était ce qu'il lui avait écrit... recommencer sa vie dans un pays neuf. Mais recommence-t-on sa vie à vingt ans ? Et le pays aui était aux origines du monde pouvait-il être considéré comme neuf ? - Pourquoi, Bernier ? Le garçon hésita. Les jeunes Francs, et particulièrement les jeunes Francs sans fortune - car si Sombreval était une terre, ce n'était pas une fortune - avaient mille et mille raisons de rester en Terre Sainte. Etablir un royaume chrétien sur les lieux où avait vécu le Christ. Convertir les Infidèles - qui étaient loin d'être des sauvages - à la vraie Foi. Commercer avec l'Orient et bâtir une fortune sur la soie et les épices. Etre aimé par une femme - ou des femmes - mystérieuse autant que belle... - Pour reconstruire, Valentine. Ces mots lui avaient échappé. Elle s'en rendit compte, et sut pour cela qu'il était sincère. Pas nécessairement en ce qui concernait Bertrand. Elle sut qu'il était sincère en ce qui le concernait, lui. Que s'il était resté là-bas, ç'aurait été... - ... oui... c'et cela... pour reconstruire. |
| Valentine s'affairait dans la cuisine, Mariette à ses côtés. Mariette... sa nourrice était le dernier vestige de son enfance, de son insouciance à jamais disparue. Elle l'avait élevée, bien plus que sa mère, morte trop tôt... seulement, si Mariette pouvait être un soutien, une épaule accueillante, elle n'en était pas moins à son service à elle, Valentine. C'était elle, maintenant, et jusqu'à la mort, la responsable du domaine, la Dame du village. A partir de maintenant, et jusqu'à la mort... Et toute seule... Elle bénissait les oignons. Ils étaient providentiels, lorsque l'on voulait pleurer sans perdre la face. Comme à présent. Pleurer non seulement de chagrin, mais de rage. Elle en voulait à Bertrand. Elle lui en voulait de toutes les fibres de son corps. Il l'avait laissée, abandonnée, seule, quasi veuve et encore enfant, pour poursuivre des chimères. Construire un royaume à Jérusalem... Et gagner là-bas ce qu'il n'avait pas, ici... Alors qu'il avait tant ici... Il avait les forêts et les champs. Les ruisseaux se faufilant à travers les roches. La traite des vaches au petit matin. Il y avait le goût du jambon fumé, celui des truites fraîchement pêchées et de la bière de la Lamberte. Il y avait Lamberte, justement, et Robert le Drapier, et le Père Erard. Et Guy, Baptiste et Pierre, qui avaient partagé ses bêtises de gamin. Il y avait son serment d’allégeance au Seigneur de Léglise. Tout cela, tout le reste, comptait-il pour si peu ? Comptait-elle pour si peu ? - Je peux aider ? fit une petite voix à côté d’elle. Elle rabroua l’enfant, qui se tourna vers la nourrice. - J’ai fait quelque chose, Mariette ? - Rien du tout. Va jouer, Louis. Valentine a des ennuis, c’est tout. « Des ennuis » ! Mariette osait qualifier la situation d’ « ennuis » ! La jeune fille trancha violemment un oignon en deux. - Non ! fulmina la jeune fille. Je n’ai pas d’ « ennuis ».. Pas plus que toi quand ton Bastien est mort. Mais toi, ta sœur ne t’a pas laissé tomber comme une vieille chaussette pour courir après le vent, quand tu étais en deuil ! Elle se leva brutalement, et sortit dans la cour, sans même prendre la peine de se couvrir.
- Valentine ? - Quoi encore ? Joseph lui drapa son manteau sur les épaules. - Vous allez prendre froid. Elle eut un geste de dépit. - Et alors ? Je n’intéresse plus personne, de toutes façons. - Vous dites des bêtises. Elle tapa du pied comme une petite fille en colère. Qu’était-elle d’autre, d’ailleurs, qu’une petite fille en colère ? - Pourquoi, Joseph ? Ou devrais-je dire « Messire Baron » ? Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que Bertrand, s’il était bien en vie, ne reviendrait… jamais ? - Parce que je n’en savais rien. Il la prit par les épaules, la secoua. - Valentine ! Faites moi confiance ! Je ne savais pas… mon pauvre garçon savait, et ça le rongeait, comme le reste ! Mais il ne m’a rien dit. J’ai toujours cru que Bertrand restait là-bas… provisoirement. Qu’il rentrerait chez lui. Qu’il voulait seulement … - Reconstruire ? Joseph baissa les yeux. Et Valentine laissa lentement retomber les bras le long de son corps. - Bernier aurait aimé rester là-bas, pour « reconstruire »… après ce qui s’est passé. mais il avait à faire… ici. - Il est .. il est revenu… pour moi ? demanda-t-elle, incrédule. Pour moi, qu’il ne connaissait pas ? Pour me dire… Le chevalier attira la jeune fille contre lui. - Pour vous transmettre un dernier message, de la part d’un garçon qui vous aimait. Plus que sa vie. Et que Bernier avait appris à aimer comme un frère. - Il est ici, murmura Valentine, alors que Bertrand devrait y être à sa place. Ils n’ont pas grandi ensemble, Lambert et lui… je veux dire… Lambert venait seulement ici de temps à autre… mais ils étaient amis depuis le berceau… Oh… pardonnez moi, Joseph… Les larmes débordaient de ses paupières, qu’elles s’efforçait désespérément de maintenir closes pour les contenir. Et lorsque, n’en pouvant plus, elle ouvrit les yeux… … la bête était là. A dix pas d’eux. - Ne bougez pas, chuchota Joseph, la main sur la garde de son épée. Valentine ne l’écouta pas. Elle tendit la main vers le loup. Et l’anomal s’approcha, rampa un instant dans la neige, se remit sur ses pattes, et repartit vers la forêt d’Anlier.
Joseph songea que le loup devait avoir le don de seconde vue, pour s’être précisément rendu à l’endroit même ou demeuraient les chasseurs qui voulaient sa peau, lorsqu’eux-même envahissaient son territoire. |
| ( Chapitre précédent, modifié)
Helmgaud tira sur les rênes de sa monture, qui renâcla avant de s’arrêter, et fit un signe à son sergent. Le soldat s’approcha. - Monseigneur ? - Emmenez les hommes avec vous, et que Berhar vous serve de guide. La région est vallonnée et la neige dissimule bien des pièges. Reconnaissez-la, étudiez-la, et soyez prêts pour la chasse. Lorsque le jour viendra, nous la battrons sur son propre terrain, cette sale bête ! Le sergent salua, mais osa demander, avant de se retourner vers ses hommes. - Et vous, Monseigneur ? Désirez-vous que quelqu’un vous raccompagne au manoir ? Le Baron refusa, ordonnant à son subalterne de le laisser seul. Car c’était bien pour être seul qu’il avait quitté la demeure de Valentine. Car il avait beau ne pas être un parangon de sensibilité, les révélations du Père Erard, faisant suite à l’annonce de la mort de Lambert l’avaient bel et bien mis mal à l’aise. La mort de Lambert… il se félicitait de n’avoir pas à annoncer à Mahaut et Eudes la mort de leur fils unique, car il était bien peu doué pour ça. Si sa sœur et son époux avaient été en vie, il aurait sans doute demandé au Chevalier de Froidmont de s’acquitter de la tâche… ou au gamin ? Après tout, c’était lui qui avait été témoin du drame. Et qui était venu l’annoncer à Valentine. C’aurait été faire preuve de lâcheté, bien sûr, même s’il était vrai que rencontrer les Croisés de retour de Jérusalem aurait pu aider Mahaut.. Rencontrer, parler avec un ami de son petit aurait pu aider Mahaut… mais Mahaut n’était plus… Parler avec le gamin lui ferait-il du bien à lui ? Lambert ne l’avait jamais vraiment aimé, il le savait. Lambert avait été trop idéaliste pour l’aimer, lui, Un enfant… un enfant empli d’idées et de rêves… Helmgaud frissonna… Un enfant empli d’idées et de rêves comme le jeune écuyer malade qui l’avait aimé comme un frère… qui peut-être pourrait ramener à son esprit, à son âme, ce qu’il était à vingt ans… « Pauvre Mahaut », songea-t-il. Si elle avait vécu, elle aurait appris le même jour le décès de son fils unique, et la trahison, des années auparavant, de celui qui était alors son fiancé. De l’existence d’un… d’un… bâtard ! Enfin, d’un bâtard selon le Curé de Sombreval, qui finalement ne s’était basé, pour prétendre ça, que sur les confidences d’une paysanne misérable. …d’une paysanne misérable… et mourante… Helmgaud soupira. Il aurait voulu croire au mensonge de cette femme. Il aurait voulu croire que son beau-frère n’avait jamais trahi Mahaut. Il aurait voulu croire que Guy… Il avait peu observé le sauvageon. Il ne l’avait que peu vu, d’ailleurs. Lorsqu’il ne dormait pas, le gamin ne quittait pas le chevet de Bernier. Mais même si ce n’avait pas été le cas, lui, Helmgaud, ne lui aurait jamais prêté attention. Pourquoi l’aurait-il fait ? Pourtant, quand il y repensait… Guy ne ressemblait pas à Eudes, pas pour un sou. Mais Eudes était le portrait viril de sa mère. Et Guy avait le regard, le port de tête, et les cheveux bouclés de son grand-père. Lambert de Rocourt, lui aussi. Lambert le Sorcier, comme l’appelaient les mauvaises langues. Comment une telle évidence avait-elle pu lui échapper ? Si ce n’est parce qu’elle était totalement incongrue. Guy ressemblait trait pour trait, avec cinquante ans de moins, au vieillard de ses souvenirs. Apparemment, le jeune homme avait hérité des dons de son aïeul pour l’herboristerie et pour l’Art de guérir… Même si le vieux Lambert avait été un Seigneur. Et que le garçon n’était qu’un sauvageon sans le sou, bâtard de surcroît… La paysanne n’avait pas menti.
Le Baron sursauta. Un bruit, derrière lui, dans les arbres… Il fit faire volte-face à sa monture, prêt à se défendre. Il ne vit, à travers les arbres dénudés, que la silhouette encapuchonnée d’une femme en cape sombre… - Hé ! héla-t-il. Hé, vous, la femme ! Mais elle s’était évanouie, fondue dans le paysage.
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39.
Le doute
(par
lambertine, ajouté le 04/07/00 21:16)
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| - La femme ! cria-t-il à nouveau. Le bruit du vent couvrit son appel, mais pas le hurlement qui lui répondit. Un hurlement terrible, de défi et de chagrin. Un hurlement qui n'avait rien d'animal. Plutôt humain. Ou diabolique. Oui, c'était bien ça. Diabolique, comme cette louve d'enfer. Cette louve qui ne pouvait entendre sonner la naissance de Notre-Seigneur. Helmgaud était transi. De plus en plus transi. Les sorciers, tout comme les moines, affirmaient que revenants et esprits malins faisaient fuir la chaleur. Lui-même, ailleurs, et dans un autre temps, aurait plutôt attribué cette froidure à l'hiver. Ailleurs, et dans un autre temps. Pas ici, à Sombreval, en cette veille de Noël. Pas ici, dans se village endeuillé et cerné par les loups, au coeur de cette forêt trop noire. Pas ici, où devaient, cachés par les arbres, veiller les nutons et les fées. Il ne croyaot pas aux nutons et aux fées. A peine croyait-il au Malin. A peine... C'était bien plus simple de ne plus croire au Malin. C'etait bien plus simple de ne plus croire en rien. Sauf en lui-même. En lui-même... Croyait-il encore en lui-même ? Il ne savait pas. Il ne savait plus. Aigri. Blasé. Dur. Il était dur. Il le croyait, du moins. Et chacun le croyait, alentour de lui. Il inspirait la crainte. A tous. Même à Valentine, cette Damoiselle à qui il ne voulait que le plus grand bien. Cette damoiselle à qui il aurait aimé... Il inspirait la crainte, mais, en ce jour, c'était lui qui craignait. Qui se craignait lui-même. Qui craignait son penchant coupable pour cette trop jeune fille. Cette enfant qui aurait dû devenir sa nièce. Qui craignait les démons du passé. De son passé, et de celui des siens. De celui de ce beau-frère qu'il avait toujours pris pour un honnête homme, et qui s'était révélé adultère, traître à sa femme, à Mahaut. Qui craignait ce garçon, ce rebouteux de village, ce sorcier, ce bâtard de traître, qu'il ne parvenait pas à haïr. - Monseigneur ! Qui craignait cet enfant sorti de nulle part. - Monseigneur ? Vous allez bien ? - Les loups... - Monseigneur ? Vous êtes sûr que ça va ? Ne pas se montrer faible. Surtout, ne pas se montrer faible. Pas devant ce gamin trop perspicace. Ce gamin du diable. - Que fais-tu dehors ? Tu n'entends pas les loups ? Un enfant du Diable peut-il se signer ? Louis serait-il un enfant de Dieu ?
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40.
Berthe. 2.2.
(par
lambertine, ajouté le 08/07/00 15:47)
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| Berthe était née ici. Elle ne connaissait rien du vaste monde, mais le village, ses hameaux, la forêt environnante avaient peu de secrets pour elle. Dire qu’elle s’y sentait en sécurité aurait été exagéré, mais elle n’avait pas peur. Elle ne craignait pas la forêt, ni le froid, ni la neige. Peut-être le Malin ? Elle se signa. La sainte Vierge Marie n’abandonnait jamais les âmes pures, elle en était certaine. Pourquoi alors aurait-elle craint le Diable ? Elle releva le bas de sa robe pour franchir une branche tombée en travers du chemin, réprima un frisson. Non, elle ne craignait pas le froid, ni la forêt, ni la neige, mais elle se serait bien attardée à la ferme des Fonds devant un bol de cidre chaud. Comme le lui avait proposé Baptiste, avant de baisser les yeux devant la grimace désapprobatrice de sa mère. Elle avait compris. Elle avait pris congé. A quoi bon s’imposer ? Elle n’ignorait pas où se trouvait sa place. Et Noël s’en venait. Il lui faudrait préparer la fête. La modeste fête. Du pain bis. Des pommes séchées. Une poule au pot, agrémentée de carottes. Des châtaignes cuites sous la cendre. Elle porterait pour l’occasion la robe de laine bleue offerte par la Gayette à l’automne. Elle était certes loin d’être neuve. Seulement neuve pour elle, et c’était déjà ça. Un bruit dans le lointain, assourdi. Un craquement de branchages. Un animal, sans doute. Peut-être un sanglier. Ou une biche. Ou même un loup, qui sait ? Ils étaient bien nombreux, les loups, en cet hiver glacial. Nombreux, et peu farouches. Menés par un démon, répétait à l’envie le Baron, l’hôte de Dame Valentine. Berthe se signa une nouvelle fois. Ils ne feraient qu’une bouchée d’elle, ces loups affamés. Ceux qui hurlaient à présent, se répondant par-dessus la vallée. La vallée sombre de Sombreval, la bien nommée. Elle s’accrocha aux troncs minces des bouleaux pour descendre vers la rivière. Il aurait été malvenu de glisser, de dévaler la pente jusqu’à l’eau bruissante çà et là recouverte de glace mince. Un peu plus bas, au détour d’un méandre, elle aperçut une silhouette à moitié camouflée par les arbres. Une femme, de toute évidence. Une femme du village. Nulle étrangère ne se serait aventurée dans la forêt et dans la neige, un soir de Noël. Nulle villageoise non plus, à vrai dire. Pas le soir de Noël. Et pas seule. La femme n’était pas seule. Il y avait un homme, du moins Berthe le croyait-elle. Un homme, ou autre chose. Et des loups, derrière eux. Des loups. Une corne de chasse. Dans le lointain. Vers le village. Elle se prit à trembler. Elle avait peur, à présent. Pas des loups, comme elle aurait dû… Elle traversa la rivière à gué, attirée comme un aiment par la femme. Par cet homme inconnu. Par les loups. Une corne de chasse. Et des cris. Le craquement d’une branche sous le poids d’un homme. Derrière elle. Juste derrière elle. Une main sur son épaule. Une main qui la serrait… serrait… Elle voulut crier. Elle ne le put. Une autre main, sur sa bouche, l’en empêchait. - C’est le Diable qui t’envoie, ma jolie, faisait la voix de l’homme. Ou Jésus, ma parole, qui exauce mes vœux. Que Monseigneur aille se faire foutre. Quant à toi… Les lèvres de l’homme lui avaient pris la bouche. Elles goûtaient l’aigre, et la bière bon marché. Elle sentait la nausée lui envahir le corps, tentait de se débattre, en vain. L’homme arrachait ses vêtements, la précipitait sur le sol enneigé, l’écrasait de son poids. L’étouffait. La déchirait. Mal… Noir… Froid… Froid…
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41.
Berthe. 2.2.
(par
lambertine, ajouté le 11/07/00 13:38)
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| Des hurlements autour d’elle. Des grognements féroces. Un liquide chaud coulait le long de sa gorge, jusque sur sa poitrine. L’homme se débattait, L’homme ne se débattait plus. Mais il était toujours en elle, et elle n’osait bouger. Il lui semblait de plus en plus lourd, et elle était à court d’haleine. Elle attendait. Attendait. Quelque chose jappait auprès d’elle. Grognait. Tentait visiblement de l’aider. Elle prit son courage à deux mais, et rassembla ses forces. Elle poussa le corps du pervers, le fit rouler dans la neige. Il était mort, pour sûr. La nuque arrachée. Sanglant. Comme l’était la gueule de l’animal qui la fixait de ses yeux d’or. Le loup. Elle s’aperçut qu’elle était nue. Elle tira sur elle sa cape déchirée, et se recroquevilla. Elle ne ressentait plus le froid. Seulement le honte, et le dégoût d’elle-même. Et le chagrin. Un chagrin si intense, si violent, que la mort ne pouvait être pire. Salie. Souillée. Une serpillère, voilà ce qu’il avait fait d’elle. Un déchet dont personne ne voudrait plus jamais. Déshonorée. Elle remarquait à peine le chaleur de l’animal blotti contre elle. Elle n’entendait ni les cris des hommes, ni le galop des chevaux. Elle restait là, seule et pantelante, attendant Dieu seul savait quoi. - C’est pas grave, Berthe. Pas grave ? Bien sûr que ça l’était, grave ! Elle avait perdu sa pureté, elle avait perdu son pucelage. Nul homme, désormais, ne voudrait d’elle. Du moins pour épouse. Louis était trop jeune pour… Louis ? - Louis ? Qu’est-ce que tu fais-là ? Vas-t-en, vas-t-en ! Ne me regarde pas ! Laisse-moi mourir ici ! - Tu ne peux pas mourir. On a trop besoin de toi. Guy, moi, les autres. - Plus personne. Je suis salie. Perdue. - C’est lui qui était sale, et il est mort Il ne comprenait pas. Il ne pouvait pas comprendre. Il était trop jeune, trop innocent, trop… Le loup n’avait pas bougé, et les fixait des ses grands yeux d’or. Il détourna seulement la tête, lorsque Pierrot s’agenouilla auprès de la jeune fille, et l’enveloppa dans son manteau, reprenant les mots de l’enfant. - C’est lui qui était sale. Et il est mort. Le loup n’est pas un animal du Diable. - Il n’y a pas d’animaux du Diable. Seulement des hommes mauvais, comme celui-là. Mais il ne fera plus de mal, à présent. Louis posa la main sur le ventre de Berthe, pria quelques secondes. - Il n’a pas eu le temps… Je ne sais pas bien ce que ça veut dire, juste que je dois te transmettre un message. Il n’a pas eu le temps de déverser sa semence en toi. - Il m’a quand même… quand ils sauront, au village, comment pourrais-je encore y vivre ? - Ils ne sauront rien, au village. Sauf que cet ivrogne a été tué par les loups. Ils ont trop à faire pour s’inquiéter de toi. Pour s’inquiéter de nous. La chasse a commencé, Berthe. La traque de la Louve. Plus tôt que prévu, parce qu’ils cherchent la Gayette. - La Gayette ? - Robert dit qu’elle a disparu. La Gayette ? Se pouvait-il que la femme… ? Elle ne se sentait pas le droit de parler. Même à Pierre. La femme accompagnait les loups, et les loups l’avaient aidée, elle. Sans les loups, l'ivrogne aurait planté un bâtard en elle. Elle se mit à pleurer dans les bras de Pierre. Et Pierre crut que c'était pour Gayette.
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