| Cette histoire se passe en Irlande, au XVII° siècle. L’hiver était beau et froid, qui venait juste de commencer. Une neige duveteuse était tombée pendant la nuit sur la campagne, et on s’apprêtait à fêter dignement noël partout, y compris dans les plus petits villages. Dans l’un d’eux, du comté de Donegal, il y avait une chaumière bien gaie. Ceux qui y habitaient n’étaient pas très riches, et bien qu’ils fussent éleveurs de moutons, ils ne mangeaient pas de la viande tous les jours. De la viande, non. Mais il y avait toujours du pain pour toute la famille, et pour ceux qui venaient en demander à la mère, les conteurs, les joueurs de harpe, et les mendiants. Dans cette maison vivaient les parents, et leurs sept enfants : trois garçons et quatre filles. Cette année n’avait pas été la plus facile, l’été, comme on le voit très rarement en Irlande, avait été terriblement sec, les prairies, d’ordinaire si grasses, n’avaient pas nourri en suffisance les agneaux, ils était si minces et si légers que les riches marchands de la ville n’avaient pas voulu les acheter, jugeant qu’il y aurait bien trop peu de viande pour régaler leurs tables. Aussi le troupeau avait grandi, et les agneaux aussi. Comme l’éleveur n’avait vendu que très peu de ses bêtes au boucher, son étable était presque surpeuplée. Les plus jeunes enfants savaient que c’était ces moutons qui auraient du leur permettre d’acheter du sucre, de l’huile et des jouets, et que c’était faute de les avoir vendus qu’ils n’avaient pas eu des assiettes aussi remplies que les années précédentes. Mais d’une certaine façon, ils s’en moquaient bien. Tout l’été, et l’automne ils avaient regardé grandir les moutons, et avaient pris grand plaisir à les peigner, et à les laver quand les rares pluies étaient tombées. Maintenant les agneaux étaient devenus de jeunes brebis et béliers, à la laine touffue et aux cornes brillantes. Par bonheur avec tant de bêtes, la tonte avait été abondante, et la laine leur avait permis de ne pas être trop pauvres.
Mais revenons à notre veille de noël. Dans les îles britanniques, on croit que la nuit de noël, les animaux, à minuit obtiennent le don de la parole et parlent entre eux pour fêter la naissance du nouveau-né. On croit même qu’ils s’agenouillent dans leur étable, oui même les gros bœufs et les lourds chevaux de trait. Aussi, la coutume voulait que les fermiers soient très bons avec leurs bêtes avant la fête, et l’on donnait double ration de fourrage ou de grains à son cheptel, et l’on décorait les étables, et même les animaux. Pour notre famille, la double ration de quoi que ce soit était impossible, car l’herbe s’était faite rare au printemps, et l’avoine avait été couchée par les orages. Mais les enfants étaient bien décidés à décorer l’étable aussi bien qu’ils le pouvaient. Il avaient été chercher des baies d’églantier rouges, et du houx, et du gui dans les buissons et les haies aux alentours du village et dans les pommiers des vergers. Ils avaient envahi l’étable et se poussaient joyeusement au milieu des moutons qui bêlaient. Les aînés attachaient des rameaux aux cornes de béliers, les plus jeunes faisaient des colliers de feuilles aux brebis. Mais la fille aînée, Nollaig, qui avait presque vingt ans regarda le travail de ses frères et sœurs et dit : « -Cela manque de lierre et de noisetier. Ces arbres portent bonheur, et si nous voulons que l’année prochaine soit meilleure, il ne faut pas les oublier. Continuez de vous occuper des bêtes, moi je vais aller dans la forêt et je reviendrai bien vite avec ce qu’il nous faut. » Elle ne prit pas la peine de prévenir ses parents, qui préparaient le repas dans la maison, et prit simplement son plus chaud manteau de laine, une écharpe et des gants. Elle assujettit son capuchon aussi serré que possible, et partit vaillamment dans la neige en direction de la forêt. L’après midi était assez clair, et elle ne doutait pas de trouver rapidement ce qui lui fallait.
Tout en marchant sur le chemin, elle chantait des cantiques et des légendes, accompagné par le souffle du vent qui faisait virevolter des paillettes de neige arrachées aux congères. Parfois elle avait de la neige jusqu’au milieu du mollet, et ses simples bas de laine furent vite aussi froids que le givre lui-même. Dans ses minces souliers, elle ne sentait plus guère ses pieds quand elle passa sous les branches dénudées des arbres. Mais elle chantait toujours, et elle était ravie de la blancheur si claire de la forêt, et de la chanson du vent derrière elle. Elle savourait le froid sur sa figure et le chatoiement de la moindre parcelle de glace. Au bout d’une heure de marche et de recherche attentive, elle n’avait toujours trouvé aucune feuille de lierre, ni le moindre bosquet de coudrier. Autour d’elle la forêt se faisait touffue, et le chemin, qu’elle connaissait pourtant si bien, de plus en plus confus. Comme elle descendait une pente couverte herbue, la terre humide, dissimulée sous l’épais manteau, se défit sous son pied, et elle glissa dans la neige. Ses souliers en étaient remplis, ses gants, recouverts, et elle sentit le froid humide s’infiltrer sous son manteau. Elle s’assit en soupirant, défit ses lacets pour vider ses chaussures. Elle sentit la morsure du froid sur ses mains nues, et commença de claquer des dents. Quand elle se fut secouée et époussetée elle leva les yeux devant elle. Il y avait un grand pin tombé, et elle le reconnaissait. Elle n’avait plus qu’à prendre à droite et à grimper la petite éminence qui se dressait devant elle ; et elle retrouverait un vrai chemin, tracé et bien net. Prenant son courage à deux mains, elle entama la montée, guère plus aisée que la descente de la combe où elle avait glissé. Sur ce versant, les chênes et les pins étaient plus anciens, et leur lichen argenté brillait confusément parmi les neiges. Un enchevêtrement de genêts suivait. Nollaig ne doutait pas qu’une fois cet obstacle passé, elle retrouverait son chemin. Sous le couvert des broussailles, il faisait sombre. La jeune fille ne s’en rendait pas compte à cause de la claire et pure blancheur de la neige. Enfin elle put sortir du taillis. Mais au lieu de se trouver face au chemin, c’était un mur de ronces et de buissons encore plus épais qui lui faisait face. Elle s’appuya contre un pin, soufflant sur ses doigts pour y ramener un peu de chaleur. La première chose qui lui frappa l’esprit fut « je suis perdue ». La seconde était bien plus terrible encore. Loin devant elle, au bout de la crête d’une autre combe, elle pouvait apercevoir le ciel. Malgré les nuages, il n’était pas difficile de deviner sa couleur : il était rose. Un rose-orangé de crépuscule. Un rose qui allait bientôt se teindre de bleu, puis de noir. Et elle n’y verrait plus rien, plus assez pour trouver un sentier parmi les halliers, plus assez pour pouvoir rentrer chez elle. Les larmes lui vinrent aux yeux, et un sanglot monta doucement dans sa gorge. Elle n’avait pas réellement peur de se perdre, en allant droit devant elle, elle était sûre de retomber sur un vrai chemin, quelque part. Certes, il lui faudrait marcher longtemps, mais elle en était certaine. Mais dans le noir ? Comment pourrait-elle voir un chemin dans cette obscurité ? La lune n’était pas pleine et n’éclairerait pas, et la lumière des étoiles ne pourrait pas percer les nuages du ciel. Affronter la nuit froide, seule et sans même une chandelle… Elle se releva vivement, au moins restait-il encore une heure avant que la nuit soit complète. Et elle marcherait comme elle n’avait jamais marché. Peu lui importaient alors les ronces, les racines traîtres ou les pentes glissantes, il fallait rentrer à la maison et vite. Pour se donner du courage elle chercha une chanson. Il lui en vint une, qui parlait d’une reine blanche, vivant sur une haute montagne, couronnée de diamants, et qui allumait les étoiles la nuit. « C’est bien d’étoiles que je vais avoir besoin, si la nuit me surprend » pensa-t-elle en s’élançant à travers les fougères roussies. Et sa petite voix, fluette comme un souffle d’abord, puis plus claire et plus forte, résonna sous les ramures blanchies. « Blanche-neige, Blanche-neige ô claire dame ! Bleus sont ses yeux et d’or sa couronne. Sur le Mont Toujours Blanc elle allume les étoiles. Loin la nuit s’enfuit au delà des portes, car la Dame sème des diamants sur sa route. Dans la forge elle prit un éclat d’argent, haut elle le plaça dans le ciel, limpide et éternel est son chant. Haut brille l’étoile aux scintillants rayons. Blanche-neige, Blanche-neige ô claire dame, ramène la lumière jusque dans la nuit ! » Les oiseaux et les bêtes de la forêt auraient été étonnés de la voir filer, se faufilant entre les branches, sautant par dessus les fossés, et repoussant les ramilles devant son visage, sans arrêter sa course. Son pied était sûr, et à aucun moment elle ne chancela, mais le jour filait plus vite qu’elle. Elle dût s’arrêter pour reprendre son souffle, s’appuyant sur un jeune chêne. Courbée en avant, ses cheveux emmêlés et son col couvert de givre, elle ne sentait plus le froid, plus que l’inquiétude. Elle pensa à ses frères et sœurs dans la bergerie, à ses parents qui devaient être partis à sa recherche. Comme elle aurait aimé être parmi les moutons, au chaud et à la lumière des lampes, et n’être jamais partie chercher ce lierre. Elle sentait les larmes revenir à ses yeux, mais elle releva la tête pour regarder une dernière fois le jour au bord des collines. Mais ce ne fut pas ce qu’elle vit. Devant elle se tenait une personne au visage merveilleux. Ses yeux étaient gris, ses cheveux châtain clair, couronnés d’une mince guirlande de baies rouges et de lichen gris. Il –car c’était bien un homme, ou au moins un esprit de la forêt incarné dans un corps d’homme- portait un riche manteau rouge, brodé d’argent et tenait à la main un bâton noueux et brillant, comme poli par d’habiles ébénistes. Ses traits étaient jeunes, et d’une beauté surnaturelle. Un sourire chaud comme le printemps fleurissait sur son visage. Il s’inclina poliment devant Nollaig. A peine revenue de sa surprise, elle fit une révérence et bredouilla un timide « bonsoir ». « -Bonsoir à vous, demoiselle, et joyeux noël, car bientôt ce sera l’heure de la fête. La jeune fille ne savait trop que penser de cette apparition, mais on lui avait appris à être toujours polie, et d’autant plus avec les gens qui se montrent aimables avec vous. -Je vous remercie, dit-elle avec respect, et sans doute vous rendez-vous vous-même à une fête près d’ici. Ce doit être une formidable fête pour que d’aussi belles gens y soient conviés. -En effet, c’en est une, mais tous, grands et petits doivent pouvoir se réjouir en cette nuit, et pas seulement les belles gens, répondit-il gracieusement. -Hélas ! dit Nollaig d’une voix lasse, je suis perdue, et la nuit vient, je ne peux pas rentrer chez moi, et mes parents doivent mourir d’inquiétude. Et je ne crois pas que vous alliez dans un village, car telle ne doit pas être la route d’un seigneur comme vous, dit-elle en examinant le visage clair qui lui faisait face. Seriez vous Angus, ou un des Thuatha de Danann ? Ou même le roi Lyr en personne, comme dans les histoires de ma grand-mère ? L’homme eut un rire clair comme celui d’une fontaine. -Je ne suis aucun des trois, et je ne vais pas à un village, il est vrai, car je suis attendu ailleurs, moi et ma suite. Nollaig jeta un regard éperdu autour d’elle, la forêt était sombre et vide, et aucune suite ne se voyait parmi les branches. -Mais je puis vous aider à rentrer chez vous, assurément, déclara-t-il se sa voix douce. Car vous n’êtes pas perdue, et la nuit ne sera pas un soir manteau jeté sur vos yeux, je vous le promets. Le visage de la jeune fille s’éclaira, et son cœur battit fort dans sa poitrine à l’idée de revoir ses frères et sœurs, et de pousser la porte de sa maison. -Merci mille fois, dit-elle avec chaleur, c’est la chance qui m’a fait croiser votre route. L’homme fit claquer ses doigts. Derrière lui apparurent d’autres belles personnes comme lui, toutes vêtues d’atours brodés d’argent. Il y en avait de verts, de gris et de blancs comme la neige. Et chacun portait une lanterne allumée qui brillait comme un petit soleil. L’un d’eux s’avança, il portait quelque chose comme un grand berceau dans ses mains. -Je suis le roi de la forêt, dit l’homme couronné de baies rouges, en prenant l’objet des mains de son valet. Et voici mon premier cadeau de noël pour vous. Il le tendit à Nollaig, émerveillée. C’était un vaste panier de bel osier tressé, garni de feuillages et de fruits. Il y avait là des pommes rouges, des noisettes en abondance, des mûres et des nèfles dorées, le tout reposant sur une épaisse couche de lierre lustré et de rameaux de noisetier portant déjà des bourgeons et des châtons. Nollaig s’inclina profondément, incapable de prononcer une parole, saisie d’étonnement devant les belles personnes, les lumières et le sourire du roi. -Et mon deuxième cadeau sera celui-ci, reprit la voix douce, pour vous donner du courage et de la chaleur sur le chemin du retour. Dans les mains du roi brillait une belle coupe d’argent ciselé, remplie d’un clair vin qui embaumait. Nollaig la porta à ses lèvres, c’était sucré, frais et en même temps chaud et bienfaisant dans la gorge, elle se sentit revigorée, comme si la nuit et le froid s’étaient entièrement retirés de son esprit. Elle ne but pas tout le vin, et rendit la coupe à moitié pleine au roi de la forêt, qui la termina solennellement. -Et maintenant, jeune fille, rentrez chez vous et retrouvez vos parents ! Car la minuit approche et je dois reprendre mon chemin, dit le roi en élevant ses mains au dessus de Nollaig. Mais la Dame qui allume les étoiles vous a entendu. Il vous suffira de suivre celle-là et elle vous indiquera la route. La jeune fille leva les yeux au ciel, il était d’un bleu sombre et profond, mais plus aucun nuage que masquait la clarté des étoiles, et la plus brillante était au-devant d’elle. -Mais…. Dit-elle sans comprendre. Cette étoile ne mène pas chez moi, elle indique… mes parents m’ont raconté qu’elle est apparue… -Qu’à cela ne tienne, dit le roi en riant, cette nuit c’est votre route qu’elle montrera, et ne tardez pas à la suivre à présent, quels que soient vos doutes elle vous ramènera chez vous. -Je ne douterai pas, répondit joyeusement Nollaig, et je parlerai de vous à mes parents, de la belle compagnie que je recontrai dans la forêt cette nuit, et de la courtoisie des belles gens qui m’ont secourue. Mais je n’ai rien à vous offrir pour vous remercier. -Vous m’avez déjà remercié, dit le roi en tournant les talons, sa suite derrière lui, nous avons écouté votre chant tout à l’heure, et votre jeune voix nous a ravi. Joyeux noël encore, et ne vous attardez pas ! Adieu enfant, n’oubliez pas le roi de la forêt sous les halliers ! -Adieu, roi, merci encore ! cria Nollaig alors que la belle troupe disparaissait dans les ombres. L’écho de sa voix ne s’était pas encore tu qu’il ne restait plus de trace de leu passage, pas même celle de leurs pieds dans la neige. Un instant Nollaig se demanda si elle avait rêvé, mais le panier de fruits était toujours dans sa main. Elle leva les yeux vers l’étoile, entre les frondaisons, c’est alors qu’à sa lumière elle vit qu’elle était déjà sur un chemin.
Pleine de joie, elle courut comme une enfant, droit devant elle, bientôt elle arriva à un croisement, elle reconnaissait l’endroit, et les deux chemins montaient au village. Retroussant sa jupe pour mieux courir, elle grimpa sur la piste, longée à sa droite par un muret de pierres familier, et entourée de frênes. Puis les arbres s’arrêtèrent et elle vit briller au dessus d’elle les lumières de son village. Il faisait assez clair pour voir devant elle les pierres de la route, et jusqu’à la couleur du sable. Elle pénétra entre les maison, balançant son panier à bout de bras. Sur le seuil, ses parents l’attendaient, et dans la bergerie c’était un concert de voix et de bêlements qui l’accueillit. -Me voici, je suis de retour cria-t-elle en courrant vers eux. La porte s’ouvrit en grand et tous les moutons trottèrent vers elle. Embrassant son plus jeune frère, elle leva les yeux au ciel. L’étoile était toujours là, brillante et claire, mais elle n’était plus au-dessus de sa maison. Elle avait repris sa place à l’est, et scintillait de plus belle attendant le matin.
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