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1. Notes préliminaires
(par Gurth, ajouté le 10/01/07 01:04)


Tolkien, John (1892-1973) : Philologue anglais, professeur de langue anglo-saxonne à l’université d’Oxford entre 1925 et 1945, puis professeur de littérature et de langue anglaise entre 1945 et 1949 dans cette même université. Il participe à la rédaction de l’Oxford English Dictionnary, s’occupant principalement de l’histoire et de l’étymologie des mots d’origine germanique commençant par la lettre W. Avant la guerre, il étudie avidement les «Manuscrits Baggins» dont il perce le secret. Son essai sur Beowulf, Les Monstres et la Critique, aura une influence durable. Ami du célèbre écrivain C.S Lewis, il connaît une postérité bien plus discrète se limitant à un petit cercle universitaire.

Manuscrits Baggins : Collection de manuscrits ayant appartenu à Lord Samuel Baggins (1812-1889), d’où leur nom. Ils comportent un évangile en anglo-saxon et sa traduction dans une langue non identifiée qui remonteraient prétendument aux «Jours Anciens» ainsi que plusieurs autres textes écrits exclusivement dans cette langue. Les manuscrits sont généralement considérés comme l’œuvre d’un faussaire du XVIIIème ou du début du XIXème. Le philologue anglais Tolkien s’y intéressa dans les années 30 et réussit à les traduire, proposant même une grammaire et un lexique de la mystérieuse langue, appelée «Commun» sans réussir à attirer l’attention du monde universitaire. La collection Baggins fut détruite dans un bombardement en 1940, ce qui empêche toute application d’une méthode moderne de datation aux manuscrits. Quant aux travaux du professeur Tolkien, ils se trouvent à l’université Marquette, Etats-Unis.


2. Impact
(par Gurth, ajouté le 10/01/07 23:27)


Hem, Idaho, 21 février 1998, 07 : 50 AM

      L’image de Kathrin Stockdale se reflétait dans le miroir comme une injure. La balance pouvait bien prétendre qu’elle avait perdu trois kilos, Kathrin se trouvait toujours aussi grosse. Elle soupira et enfila un soutien-gorge, un t-shirt et enfin la chemise bleue foncée, orné sur l’épaule gauche d’un drapeau américain et sur la droite de l’écusson de la police de Hem, Idaho. Kathrin sourit faiblement. L’uniforme lui donnait une certaine prestance, et attirait même certains hommes. Mais jamais les bons, semblait-il. Les pires étaient les jeunes chauffards trop conscients d’être des beaux gosses qui la draguaient en espérant une illusoire indulgence. Ils n’avaient aucune chance : Kathrin s’était fait avoir, une fois. Une seule.
        Elle boucla son ceinturon. Et j’ai seulement trente et un, pensa t-elle. Déjà, aurait dit sa mère. A son âge elle en était à son second divorce. « Mais c’est cela qu’on appelle vivre, chérie ! » Kathrin passa la veste bleue, sortit de la maison et alluma une cigarette. « Un vice, c’est toujours ça. Mais tu devrais t’en autoriser d’autre, chérie ! » Dire qu’elle était morte depuis deux ans déjà. Au moins ce n’était pas d’un cancer du poumon ou d’une maladie sexuellement transmissible. De malnutrition, songea sournoisement Kathrin. Sa mère avait toujours gardé une ligne parfaite.


Campus de Berkeley, Californie, 21 février, 04 : 17 PM

      Dan Huxley avait pleinement conscience d’être un linguiste chiant, et pourtant il ne pouvait s’empêcher de l’être. C’était pour ça qu’Amy l’avait plaqué, comme d’ailleurs Anna, Laurie et toutes celles qui avaient précédé. Bien sûr, il aurait pu essayer de sortir avec une linguiste, par exemple une de ses étudiantes, voire, mais alors uniquement pour l’expérience, une de ses collègues féminines, mais il se refusait à cette extrémité. Seuls les riches, les membres de minorités et les désespérés finissaient leur vie avec quelqu’un du même groupe qu’eux. Dan Huxley refusait d’être un désespéré, et il doutait que le grand renversement de l’équilibre racial américain se produise assez tôt pour qu’il puisse faire partie d’une minorité avant d’être définitivement impuissant. Quant à être riche…


Quelque part dans la forêt Daniel Boone, Kentucky, 21 février, 11 : 54 PM

      En s’écrasant, la météorite avait broyé un bosquet et un chêne centenaire. Projeté à quelques mètres, un morceau du tronc avait massacré un élan particulièrement malchanceux. Elle reposait maintenant au fond d’un petit cratère. Large de trois mètres, elle avait bien survécu à la rentrée dans l’atmosphère. Cela s’expliquait par le fait qu’elle était uniquement composée d’un métal très résistant qu’on ne trouvait pas sur Terre. Et pourtant, ce métal n’était pas inconnu aux Hommes. Mais son souvenir s’était perdu depuis bien longtemps.
      Réveillé par le vacarme de l’impact et attiré par la carcasse de l’élan, un renard s’approcha du cratère. Il regarda la pierre, glapit soudainement, et s’enfuit sans demander son reste.
      A peine une demi-heure plus tard, un de ses congénères huma à son tour l’odeur du sang. Il ne jeta même pas un regard à la météorite, et dévora tranquillement le cœur encore chaud de l’élan.


3. Locuteur
(par Gurth, ajouté le 11/01/07 22:56)


Campus de Berkeley, Californie, 5 mars, 10 : 05 AM

   Deux hommes fendaient la foule d’étudiants et de professeur en direction de Dan Huxley. Tranquillement assis, occupé à siroter un café, il les avait vu venir de loin, bien qu’il ignorât totalement être leur objectif. Dan les observait simplement parce qu’il n’avait rien d’autre à faire, et aussi parce que les deux détonnaient suffisamment dans le paysage pour être l’objet de regards en coin. L’un portait un costume gris anthracite et des lunettes de soleil et l’autre un uniforme d’officier de la Navy.
   Le costume sombre s’assis devant Dan, tandis que l'uniforme restait en retrait, à portée de voix. Il retira ses lunettes et dit, avec une voix qui venait de Washington DC :
   « Bonjour, professeur Huxley. Je m’appelle Andrew Beckman, je travaille pour le département de la Défense.»
   Il produisit un badge dudit département et continua :
   « Je vous présente le commander Krazinsky de l’état-major interarmées. Ça vous ennuie de venir faire un tour en voiture avec nous ?
   Dan déglutit.
- J’ai un cours dans dix minutes.
- C’est une question de sécurité nationale, professeur.»

   La voiture était un gros 4x4 noir aux vitres teintées – un chevrolet Tahoe flambant neuf avec des plaques du ministère de la Défense. Le commander Krazinsky se mit au volant et Beckman s’installa à l’arrière avec Dan. Le 4x4 démarra et Beckman se mit aussitôt à parler.
   « Professeur Huxley, je dois vous informer qu’à partir de maintenant tout ce que je vais vous dire est classé Top Secret. Si vous en révéliez tout ou partie vous seriez passible de poursuites et d’une peine allant de trente ans de prison dans un pénitencier fédéral à la mort par injection létale. Le département de la Défense vous a accordé une accréditation SCI en trois jours, ce qui est je pense un record absolu. D’ordinaire la procédure prend dix-huit mois.»
   Dan sourit et leva les deux mains largement ouvertes.
   « Ça va, j’ai compris. Vous allez arrêter cette voiture, je vais descendre, et on va en rester là. Je ne sais pas de quoi il s’agit, et je ne veux pas le savoir d’ailleurs.
- Non, professeur Huxley, vous ne comprenez pas, reprit Beckman, avec une mine de tueur à gage. Je vous le répète, la sécurité nationale est en jeu, et nous avons besoin de votre coopération. Volontaire ou pas. Vous êtes le seul citoyen américain connu en mesure de nous aider dans l’affaire dont il est question.
- Vous devez faire erreur. Je suis professeur de linguistique et c’est là mon unique talent. Dan avait essayé de paraître détendu, mais il ne l’était plus.
- Il n’y a pas d’erreur, professeur. Vous avez tout intérêt à coopérer. Je suis en mesure de vous garantir que vous serez justement indemnisé, que votre poste à l’université n’est en aucune façon menacé, et que vous ne serez jamais mis physiquement en danger au cours de votre collaboration avec le département de la Défense. Par ailleurs, je vous certifie que vous n’aurez rien à faire qui aille contre la Constitution des Etats-Unis ou une convention internationale ratifié par notre pays. Et dans l’éventualité ou cela serait tout de même le cas, vous bénéficieriez d’une immunité totale.» Ce n’est qu’après avoir terminé sa litanie que Beckman s’autorisa une respiration.

   Le commander Krazinsky se retourna vers Dan.
   « Ecoutez, Dan. Je peux vous appeler Dan ? Si vous coopérez, vous n’aurez pas à le regretter. C’est l’affaire du millénaire. Au vu de votre dossier, ça devrait vous plaire.
- John Ronald Reuel Tolkien, vous connaissez ? demanda Beckman.
- Au vu de mon dossier, vous devriez le savoir, rétorqua Dan.
- Et les manuscrits Baggins, ça vous évoque quelque chose ?
   Tolkien et les manuscrits Baggins. Une des lubies de ses années étudiantes. Certains apprenaient l’espéranto, d’autres le klingon, quelques fous l’énochien. Mais personne à sa connaissance n’avait entreprit de parler le Commun. Et pourtant, c’était le moindre des hommages qu’on pouvait rendre au génial créateur des manuscrits et au besogneux Tolkien qui s’était évertué à les traduire. Tout le monde avait du se moquer de lui à Oxford. Pendant que Dan plongeait dans ses souvenirs, et constatait mentalement que sa maîtrise du Commun semblait intacte, Beckman avait continué à parler.
- Vous avez publié un article dans un fanzine linguistique, « Applied Conlangism » sur une mystérieuse langue, le « Commun » dont ce Tolkien a proposé une grammaire, un lexique et des conjugaisons dans les années 30. La rumeur dit que vous parlez cette langue.
   Comment avaient-il pu tomber sur ce numéro d'AC ? Ou même en entendre parler? Ça ne figurait pas exactement dans ses publications universitaires...
- Je me suis amusé à l’apprendre quand j’étais étudiant, rien de plus, fit Dan. Au niveau du vocabulaire je suis limité par la taille du lexique, assez étendu cela dit. Et bien sûr ma prononciation est aléatoire… Mais je ne comprends pas…
- On a trouvé un… locuteur de cette langue.»


4. Tarte et jet
(par Gurth, ajouté le 13/01/07 01:08)


Ferme des McDougal, Hem, Idaho, 5 mars, 13 : 04 AM

   C’était un de ces froids matins de l’Idaho. L’officier de police Kathrin Stockdale se tenait au milieu du champ en compagnie du vieux McDougal. Tout deux fixaient le caillou, ou le rocher, qui s’était écrasé là. Une météorite, à n’en pas douter. Large d’à peu près trois mètres, et qui semblait faite d’un alliage métallique noir.
   « On devrait contacter la NASA, je suppose, dit McDougal.
- Ça pourrait les intéresser en effet, répondit Kathrin. Je vais m’en charger.
- Ils paieront peut-être les frais d’enlèvement ! Vous prendrez bien un café ? Annie a fait une tarte. »
   Kathrin aida le fermier à recouvrir la météorite d’une bâche en plastique. McDougal était un homme affable, mais il n’avait pas envie de devenir l’attraction locale de Hem parce qu’une grosse pierre avait fait un trou dans son champ. Sans l’insistance de sa femme, il ne se serait jamais décidé à appeler la police.
   La tarte était délicieuse. Mais il y avait quelque chose d’un peu gênant dans le comportement des vieux, qui la regardaient boire son café et manger sans rien prendre eux-mêmes. Visiblement, ils voulaient lui dire quelque chose mais n’osaient pas le faire. Evidemment, c’était à elle de se lancer. Elle connaissait la phrase adéquate.
   « Il y a autre chose que je peux faire pour vous ?
- Ben… marmonna le fermier en se grattant la tête d’un air gêné. C’est à propos de la météorite. Vous l’avez vue, c’est juste un caillou.
- Oui. Kathrin se retint de dire « Poursuivez».
- En fait, maintenant, elle est… vide.
- Mais quand elle s’est écrasée, poursuivit madame McDougal, il y avait quelque chose dedans.
- Quelque chose ? Kathrin songea qu’une bonne histoire d’extra-terrestres pourrait toujours attirer des touristes. Madame McDougal pourrait leur vendre des parts de tarte.
- Comme une présence. Quand je me suis approché de la météorite, il y a cinq jours, juste après qu’elle soit tombée, j’ai eu comme qui dirait la plus grande peur de ma vie. J’étais prêt à monter dans la camionnette et à rouler aussi loin que je pourrais. Mais ensuite, c’est parti.
Kathrin sourit.
- Sûrement le choc, monsieur McDougal, rien d’autre. Et comme vous dites, c’est juste un caillou. »

Travis Air Force Base, Californie, 5 mars, 11 : 07 PM

   Les TFE-131 étaient des réacteurs fiables, mais il leur arrivait parfois de tomber en panne. C’était ce qui avait retardé le décollage du C-21 de l’Air Force qui devait emporter Dan jusqu’à une destination secrète où ses talents seraient mis à profit. Le commander Krazinsky avait eu beau menacer les techniciens de Raytheon de faire annuler leur contrat de maintenance avec le Pentagone, il lui avait fallu patienter en compagnie de Dan et Beckman sur la base de Travis.
   A présent, l’appareil achevait son décollage. Jamais Dan n’avait voyagé aussi confortablement. Les C-21 emportaient d’ordinaire des généraux quatre étoiles, et cela se voyait. Pourtant, le jeune professeur de linguistique n’arrivait pas à se détendre. Il était persuadé d’avoir oublié sa brosse à dent, et essayait de se convaincre que c’était bien là la chose la plus perturbante de la journée. La conversation avec Beckman ne l’y aidait pas.
   « Je m’excuse d’insister, professeur, mais il est capital que vous compreniez bien ceci : ne posez jamais aucune question. Sans vouloir vous vexer, le département de la défense ne vous emploie que parce qu’il n’y a aucune autre alternative…
- Si j’avais su, je me serais fait prof de Commun, fit Dan. Beckman ignora sa remarque.
- Du fait de votre qualité d’interprète, vous serez amené à avoir connaissance d’informations classées Top Secret. Je suis le premier à le regretter.
- Deuz’ !
Cette fois-ci, Beckman releva.
- Cessez immédiatement ces jeux puérils. Il est crucial que vous vous comportiez d’une façon professionnelle. Nous attendons une seule chose de vous : que vous traduisiez des questions et des réponses, comme un bon petit traducteur de poche. Ça devrait être dans vos capacités, non ?
- Ça devrait, mais tout ça n’a aucun sens. Votre « locuteur », je ne vous demande pas qui il est, notez bien, quoique ça m’intrigue, n’a aucune raison de parler le Commun. Et il n’y a aucune possibilité, je dis bien aucune, pour qu’il ne parle que le Commun.
- Voilà très exactement le genre de détails dont vous n’avez pas à vous préoccuper. Et maintenant, je vous conseille de dormir un peu.
- Je peux savoir où on va ? Dan avait songé un instant à demander « On arrive bientôt, ‘pa ?» mais il s’était ravisé.
- Dans l’Utah. »


5. Cri
(par Gurth, ajouté le 14/01/07 00:44)


Dugway Proving Groud, Utah, centre de recherche sur les armes chimiques et bactériologiques de l’US Army, 6 mars, 02 : 00 AM

   Comme la majorité des unités d’assaut aérien de l’US Army, le 160ème SOAR utilisait des Blackhawk et des Chinook. Mais les hélicoptères de ce régiment différaient des modèles standard. Ils étaient bardés de capteurs infrarouges, de perches de ravitaillement en vol, de réservoirs supplémentaires, de miniguns, et ils étaient peints en noir.
   Pas moins de huit Blackhawk escortaient le gros birotor Chinook qui s’apprêtait à délivrer son chargement – qui semblait être un cube d’acier suspendu à une élingue- sur un héliport discret perdu sur la gigantesque base de Dugway, elle-même isolée dans le désert de l’Utah.
   Au sol, d’énormes projecteurs trouaient l’obscurité de leurs faisceaux lumineux, aidant ainsi l’équipage du Chinook à déposer le bloc d’acier juste sur la remorque d’un camion. Pendant que cette opération se terminait, les autres hélicoptères atterrirent, déversant quelques dizaines de soldats en treillis noir, armés jusqu’aux dents. Ils rejoignirent au pas de course les véhicules Humvees couleur sable qui attendaient autour du camion et s’y répartirent, complétant ainsi une escorte déjà musclée. C’était au total plus de deux cent hommes qui s’affairaient autour de l’héliport. Ils appartenaient à une unité nouvellement créée, dont le budget ne serait jamais voté par le Congrès.
   A peine débarqué d’un hélicoptère, le major général Caldwell, commandant cette unité, avait rejoint son adjoint, le colonel Adamson, qui l’attendait au volant du véhicule en tête de l’escorte.
   « Le linguiste est déjà arrivé ? furent ses premiers mots.
- D’ici quelques heures, mon général. Le jet a été retardé en Californie par un problème moteur.
- Le Pentagone veut que nous commencions à communiquer au plus tôt. Par ailleurs… »

   La radio grésilla, annonçant que le déchargement était terminé. Le général et le colonel se retournèrent pour jeter un œil au camion. Alors un long cri déchira la nuit, intense et suraigu, et les hommes luttèrent pour ne pas céder à la terreur.


Hem, Idaho, 6 mars, 07 : 45 AM

   La télé diffusait des platitudes matinales tandis que Kathrin prenait son petit déjeuner. Des putains de céréales spéciales minceur. Pour ne pas culpabiliser au doughnut de dix heures. Tous les flics mangeaient des doughnuts parce que c’était pratiquequand on passait la journée à tourner en rond et à attendre.
   Une information tira Kathrin de la contemplation du bol au contenu insipide.
   « Un porte-parole de la NASA a annoncé que quatre météorites d’un type particulier s’était écrasées sur le territoire américain au cours des deux dernières semaines et avait été récupérées par l’agence. Selon ce porte-parole, il y a de fortes probabilités pour que d’autres météorites du même type aient touché terre sans être remarqués. Toute personne en faisant la découverte est priée d’avertir les autorités. »
   Suivaient des images des météorites en question. Indubitablement du même genre que celle qui reposait sous une bâche dans le champ des McDougal. Kathrin n’avait toujours pas prévenu la NASA. Elle se promit de le faire dans la journée, et balança les céréales à la poubelle.


6. Contact
(par Gurth, ajouté le 14/01/07 20:59)


Dugway Proving Ground, Utah, mess des officiers, préfabriqué A1, area 44, 6 mars, 09 : 28 AM

   Dan regardait par la fenêtre. Derrière lui, Beckman et le commander Krazinsky prenaient un café avec deux autres hommes engoncés dans des costumes sombres : un certain agent Calahan, de la DIA, les services de renseignement militaires, et Stewart Jones, un expert de la DARPA, l’agence de recherche de l’armée. Dan ne se sentait pas très bien, en fait il avait très peur. Il était seul dans un endroit inconnu et plutôt désagréable avec des gens qui présentaient les mêmes caractéristiques, et si il en parlait à qui que soit on lui injecterait sûrement une dose de chlorure de potassium avec la bénédiction de la Cour Suprême.
   Le jet avait atterri dans la nuit sur la base de Hill. De là il y avait eu une heure et demie de route jusqu’à Dugway. Un passe magnétique, les clés d’un bungalow et un rendez-vous à neuf heures trente précises au bâtiment A1, area 44, attendaient Dan. Guidé par Beckman il s’était installé dans son nouveau logement, mais n’était pas parvenu à trouver le sommeil. Il en payait maintenant le prix, baillant et clignant des yeux.
   En face du mess, Dan pouvait apercevoir un autre préfabriqué (le Z 00) gardé par quatre soldats en tenue de combat complète, noire. Heureusement qu’on était en hiver, sinon ils crèveraient de chaud, se dit Dan. Et puis il pensa : 'tain, qu’est-ce que j’en ai à foutre. Un hélicoptère passa en rase-mottes au dessus du bâtiment. Un hélicoptère noir, comme dans une théorie conspirationniste. Dan avait lu une fois qu’on pouvait facilement confondre le vert foncé des aéronefs de l’armée avec du noir. Mais cet hélico-là était bel et bien noir.
   Le général Caldwell entra dans le mess, salua l’assemblée puis se dirigea vers Dan.
   « Professeur Huxley ? Je suis le major général Caldwell, commandant l’unité de test Delta. Je me doute que vous devez être quelque peu déboussolé, mais on aimerait se mettre au travail tout de suite.
-Allons y. » Et qu’on en finisse, rajouta Dan mentalement.

   Leur destination, le bâtiment Z 00, n’était en réalité qu’une boîte vide abritant un ascenseur, surveillé par deux gardes. Le général glissa une carte magnétique dans un lecteur, se soumit à une vérification d’empreinte digitale, rétinienne et vocale ; alors seulement l’ascenseur daigna s’ouvrir, emportant les six hommes au niveau – 7. Cent mètres sous terre, précisa l’agent Calahan.
   Le niveau – 7 ressemblait à un vaste hangar au centre duquel était posé le cube en acier, d’où partait de gros câbles. La pièce ne contenait que quelques ordinateurs posés sur des bureaux, et des fauteuils. En plus des inévitables gardes, un homme en costume noir se tenait debout près du cube. Le général le présenta à Dan. C’était Hoskins, un linguiste de la DIA que Dan aurait à former.
   « C’est grâce à votre article que j’ai pu identifier la langue de notre interlocuteur. Vous y aviez mis des exemples, et j’ai reconnu quelques mots. Celui pour « Homme » en particulier, dit Hoskins en souriant.
- Bonne mémoire, répliqua Dan laconiquement. L'heure n'était pas aux questions du genre "Comme ça, vous lisez AC?". Bon alors, où est-il votre petit malin ? J’ai déjà dit ça à monsieur Beckman, mais je vais vous le redire : si un type prétend ne parler que le Commun, il se fout de vous. Ou alors il a eu des parents particulièrement retors.
- Il est là, dans la boite, fit Jones.
- Il est contagieux, ou juste très laid ? Dan s’étonna lui-même. Il était en verve, décidemment.
Jones désigna un micro près d’un ordinateur.
- Il n’est pas nécessaire que vous le voyiez. Vous pourrez communiquer avec lui avec ça. On peut commencer tout de suite. Hoskins ?
Le linguiste tapa quelques touches sur un clavier.
- OK, ça enregistre. Vous pouvez dire bonjour. »
   Soudain, Dan fit abstraction de son énervement et de sa frustration. Il observa les personnes présentes, et réalisa qu’elles semblaient très excitées, mais aussi… terrorisées, oui, c’était le terme exact. Et ça, ça n’était pas rassurant du tout.



Hem, Idaho, 6 mars, 09 : 47 AM

   Kathrin patrouillait en voiture au hasard des rues de Hem. Le travail de police dans la petite ville se réduisait principalement à dresser des contraventions, ramener les éméchés chez eux et séparer les bagarreurs ou les couples. Pour le reste, il s’agissait de rendre service, de rassurer, de faire en sorte que Hem ait toujours l’air de la ville paisible qu’elle était. Kathrin se souvenait avoir tiré un coup de feu, quelques années auparavant. Il avait fallu achever un cerf imprudent renversé par une camionnette.
   Elle roulait au pas dans un quartier résidentiel quand son attention fut attirée par madame Lawson qui agitait les bras. Kathrin gara la voiture, faisant le deuil de ses kilos perdus. La tarte de madame Lawson allait, sans nul doute, s’ajouter à celle de madame McDougal. Mais ce matin là, madame Lawson n’avait pas fait de tarte.
   Dans le salon, son petit fils, Patrick – qui n’était donc pas à l’école, nota Kathrin – jouait nerveusement sur sa Playstation. Sa grand-mère s’approcha et lui toucha l’épaule. Il sursauta et se retourna. Lorsqu’il reconnut Kathrin il lui fit un faible sourire.
   « Raconte à l’officier Stockdale ce que tu as vu dans la forêt ce matin, dit madame Lawson. Il est ici pour la semaine, ses parents sont en voyage, glissa t-elle à Kathrin, alors je me dis qu’il peut bien se permettre l’école buissonière.
- Ben… C'était dans la grande clairière près du pont écroulé sur la rivière… C’est là que c’était… Des animaux morts. Tués. Et des tas de corbeaux en train de les bouffer. Leur croassement… C’était pas normal. Comme si quelqu’un avait tué toutes ces bêtes pour les offrir aux corbeaux. Alors je me suis enfui… »

   « Je vais me charger de ça, Patrick » avait dit Kathrin. Elle roulait maintenant vers Beau Woods, la forêt de Hem. Un taré qui s’amusait à massacrer les animaux, ça n’était jamais très sain. Elle passa un appel radio au poste. Le chef en personne lui répondit :
   « Ecoute, tu ne devrais peut-être pas y aller seule… Il s’est passé un truc, viens au bureau, je voudrais t’en parler directement… »


7. Enlisage
(par Gurth, ajouté le 15/01/07 22:22)


Dugway Proving Ground, Utah, mess des officiers, 6 mars, 10 : 04 AM

   A première vue, une table métallique était un objet sans intérêt, absolument uniforme. Mais depuis quelques minutes, Dan avait fait d’intéressantes découvertes au sujet des tables métalliques. Se concentrer sur ce genre de détail lui permettait d’oublier la terreur qu’il avait ressenti au niveau – 7 et de faire abstraction du brouhaha. Autour de lui, l’état-major de l’unité de test Delta au grand complet, c'est-à-dire le général Caldwell, son adjoint le colonel Adamson, le commander Krazinsky, l’agent Calahan, monsieur Beckman, et monsieur Jones lançaient à tour de rôles des menaces et des imprécations. Caldwell, en tant que militaire et officier général, était le plus virulent.
   « Ecoutez-moi, Huxley – le nom de Dan était devenu une insulte dans sa bouche – vous allez arrêter vos conneries et redescendre tout de suite au niveau – 7.
- Il n’en est pas question. Je refuse d’entendre encore une seule fois ce… cri de toute ma vie.
   Alors que Dan s’apprêtait, incrédule, à essayer une formule de salut en Commun, un cri terrible avait secoué le niveau – 7. Le hurlement d’une créature piégée, ou peut-être une de ses armes, car tous avaient vacillés, et Hoskins, le linguiste de la DIA, avait été pris de tremblements incontrôlables. Quant à Dan, il s’était précipité vers l’ascenseur, s’y était engouffré sans même se retourner.
- Je vais personnellement vous faire inculper pour trahison si vous refusez de coopérer, et vous serez condamné à la peine capitale, hurla le général.
Beckman allait rajouter quelque chose, quand il fut interrompu par Stewart Jones, le scientifique de la DARPA.
- Ça suffit ! Tout le monde se calme, et on arrête de menacer le professeur Huxley. Tout ça n’est qu’un malentendu. Venez, professeur, on va déjeuner en ville.
- Vous, vous allez la fermer, rétorqua rageusement le colonel Adamson à Jones. Mais le général lui fit signe d’arrêter là. Il s’essuya le front et dit, crachant plus que ne parlant :
- Ça va. Laissons monsieur Jones essayer de ramener le professeur à la raison.
Jones hocha gracieusement la tête et tendit la main en avant.
- Si je pouvais disposer d’une voiture…
- Prenez la mienne, dit l’agent Calahan en lançant ses clés. D-4031. Ne touchez pas à la boîte à gant. »

   Le véhicule immatriculé D-4031 était, comme Dan s’y attendait, un gros 4x4 noir aux vitres teintées. Stewart Jones se mit au volant avec une mine réjouie, et à peine Dan était-il installé qu’il lança :
« Ça fait trois jours que j’ai demandé une voiture et qu’ils me font attendre ! Bon alors, on l’ouvre, cette boîte à gant ?
- Vous êtes sur que vous voulez savoir ce qu’il y a dedans ? Moi j’ai l’impression d’avoir perdu toute ma curiosité…
- Allez-y, qu’est-ce qu’on risque ? »

   La boîte à gant contenait un pistolet automatique glissé dans un holster. Jones eut un petit sourire méprisant, puis demanda à Dan de le dégainer et de lire ce qui était gravé sur le canon. Il s’exécuta et déchiffra : MK23 USSOCOM.
   « Un flingue conçu pour le commandement des opérations spéciales par Heckler&Koch. Seulement, il est trop lourd, alors les opérateurs se servent généralement du modèle USP. Seuls des idiots prétentieux, comme l’agent Calahan, trimballent ce genre d’artillerie dans leur boîte à gant. Il y a certaines choses qu’il va falloir que je vous explique, professeur. Enfin, ça attendra le déjeuner. Voyons voir ce qu’on capte par ici à part Radio Mormon… Ah, j’adore cette chanson ! »

   Et le 4x4 s’engagea sur la route poussiéreuse qui menait à la sortie de la base, l’autoradio à fond.

   Well I don't know why I came here tonight,
   I got the feeling that something ain't right,
   I'm so scared in case I fall off my chair,
   And I'm wondering how I'll get down the stairs,
   Clowns to the left of me,
   Jokers to the right, here I am,
   Stuck in the middle with you.


8. Coma et Hamburger
(par Gurth, ajouté le 18/01/07 20:52)


City Hall, Police Department, Hem, Idaho, 6 mars, 10 : 25 AM

   Le HPD – Hem Police Department– employait sept officiers sous le commandement d’un lieutenant nommé par le conseil municipal. Les locaux étaient situés dans la mairie, imposant bâtiment de style palladien, style largement anachronique au moment de son édification en 1889. Mais le fondateur de la ville était nostalgique de l’époque de la guerre d’indépendance. La police utilisait quelques pièces du rez-de-chaussée. L’une d’elle était l’étroit bureau du lieutenant Burroughs, seul policier du HPD à n’être pas en uniforme. Régulièrement reconduit dans ses fonctions par le conseil municipal depuis plus de quinze ans, il était devenu, sinon un notable, du moins une figure locale de Hem.
   Kathrin toqua à la porte vitrée du bureau. Burroughs se leva pour venir lui ouvrir lui-même la porte. Tandis qu’elle entrait et s’asseyait il lui servit une tasse de café.
   « Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de massacre animalier ? demanda t-il.
- Je n’en sais rien, c’est pour ça que j’allais voir sur place.
- Ecoute d’abord ça : il y a trois quart d’heure, on a retrouvé Miles Parker allongé inconscient au bord de la route 134.
La route 134 traversait Beau Woods.
- Miles Parker ? « Fisherman » ? fit Kathrin.
- Lui-même. On l’a amené à la clinique, et là ils ont… attends, je te lis ce que m’a dit le docteur Cross tout à l’heure, ah voilà. Glasgow E2-V2-M4 à l’arrivée, intubation, intraveineuse. Bilan des fonctions vitales, tout est normal. Ils ont essayé de le réanimer mais ça n’a rien donné. Le Glasgow est tombé à E2-V1-M3. A priori il est dans le coma. Un hélico va arriver pour l’emmener à l’hôpital de Twin Falls.
- On sait ce qui s’est passé ? Kathrin, bien que désolée, ne voyait pas qu’est-ce qu’il y avait d’inquiétant pour elle dans cette histoire.
- C’est là qu’il y a quelque chose de bizarre, fit le lieutenant. Le docteur Cross n’a rien trouvé qui puisse expliquer la cause de ce coma. Aucun signe de traumatisme crânien, apparemment Fisherman n’avait pas bu, ni prit de drogue – ce qui ne serait pas son genre de toute façon – et il n’était pas sous traitement.
- Qui l’a trouvé ?
- Un type, euh, Kyle Jensen. Tu pourrais t’occuper de prendre sa déposition ? D’après ce qu’il a dit au docteur, il a trouvé Fisherman vraiment tout au bord de la route. Et il n’y a aucune trace de chute sur lui. Je trouve qu’on dirait…
- Que quelqu’un la gentiment déposé, continua Kathrin. Je suis sur l’affaire, alors ?
- Quelle affaire ?
- Le mystère de la forêt… Kathrin se leva d’un air décidé.
- Où est-ce que tu vas ?
- A Beau Woods ! »



Annie’s Burgers, Pearl Ridge, Utah, à 15 kilomètres de Dugway Proving Ground, 6 mars, 10 : 43 AM

   Attablé devant deux hamburgers, trois oeufs sur le plat et une énorme portion de frites, Stewart Jones semblait encore plus joyeux que lorsqu’il avait chanté à tue-tête et avec un indéniable talent Stuck in the Middle with You. De son côté, après un café et quelques tranches de bacon, Dan se sentait mieux. Il était prêt à écouter les explications de celui qu’il considérait déjà presque comme un allié.
   « Voyez-vous, professeur, commença Jones la bouche pleine, l’unité de test Delta est une espèce de chimère. Une créature mythique dont on garde l’existence secrète et qui ne sait pas très bien elle-même ce qu’elle est. Civile ? Militaire ? Et puis qu’est-ce qu’elle est censée faire ? Du renseignement ? De la recherche ? Excusez moi, mademoiselle, est-ce qu’on pourrait encore avoir du café ? »
   La serveuse resservit Dan, abasourdi par la facilité avec laquelle Jones parlait ouvertement de choses qui nécessitaient une accréditation Top Secret. Il ne craignait donc pas d’être jugé pour trahison ? D’autant que les environs d’un centre de recherche militaire était cerné d’espions chinois, c’était bien connu. Jones devina ses pensées.
   « Personne n’écoute ni ne comprend, professeur. C’est ça, l’humanité. Par exemple, si je vous raconte la façon dont j’ai dépecé et mangé ma petite sœur… »
   La serveuse continua à servir les quelques clients alentour. Personne n’avait rien entendu, et pourtant Jones avait parlé assez fort. Ou alors tout le monde faisait semblant de rien et la serveuse allait discrètement appeler la police.
   « Vous voyez ? Ils sont dans leur monde à eux. Et nous, dans le nôtre. Reprenons. L’unité Delta est bicéphale. Elle est dirigée à la fois par un militaire, le major général Caldwell, et par un civil. En l’occurrence, moi. Et je n’ai de compte à rendre qu’au secrétaire à la Défense. Caldwell et ses petits copains en uniforme, je m’assois dessus. Quant à ce qui est de Beckman et de Calahan, je suis de fait leur supérieur. Je me méfie de Beckman, cela dit. Il vous a dit pour qui il travaillait ?
- Il m’a juste tendu un badge du département de la Défense, répondit Dan. Jones, qui l’écoutait en regardant par la vitre, fronça les sourcils une fraction de seconde.
- Pas très précis. J’aimerai bien en savoir plus… Tiens… Attendez- moi une seconde. »
   L’expert se leva et alla au comptoir, où il commanda deux cafés à emporter. Il se retourna vers Dan, lui adressa un clin d’œil, et sortit sur le parking. Dan l’observa s’avancer jusqu’à une Ford Taurus gris métallisé et offrir les cafés à ses deux occupants. Jones revint, visiblement très satisfait de lui.
« Je me suis dit que ces deux agents de la DIA étaient peut-être frustrés de nous regarder boire et manger. Vous auriez du voir leurs têtes !
- Ces types nous espionnent ? Dan eut un début de panique. Si ces agents avaient un micro longue portée, ils avaient sûrement tout entendu, et alors…
- Pas vraiment, fit Jones d’une voix rassurante. Ils sont juste là pour notre protection : cadeau de Calahan.
- Pourquoi ils se planquent, dans ce cas ?
- Ne vous inquiétez pas pour ça, ça n’a aucune importance. Revenons plutôt à ce qui nous occupe. Vous avez remarqué les types en treillis noir et leurs hélicoptères, je suppose ? Prêté par le commandement des opérations spéciales. Oui, on utilise des soldats d’élite comme vigiles. Je peux vous assurer qu’ils ne font rien d’autre que garder des portes. C’est comme le colonel Adamson ; c’est un béret vert. Quant au commander Krazinsky, c’est un commando SEAL de la Navy. Vous vous demandez à quoi ça rime, non ?
- Oui, fit Dan pour la forme. Il était toujours inquiet à propos des agents qui les surveillaient, et les subtilités militaires dont Jones semblait se délecter le préoccupaient peu par rapport à la chose qui était dans enfermée entre quatre plaques de blindage.
- Vous savez ce qu’il y a dans la boîte au niveau – 7 ? demanda Jones qui décidemment lisait dans son esprit. C’était un peu dérangeant.
- Non, évidemment.
- Eh bien personne ne le sait. Ce qu’on sait, c’est qu’il est très dangereux. Alors on a mis des types également très dangereux pour le garder. Mais entre vous et moi, si ce qu’il y a là-dedans s’échappe, forces spéciales ou pas, on pourrait tous bien y passer. Bon, tant qu’on est là, on va prendre une bière, et après je vous raconte l’histoire de cette fascinante boîte. »


9. Corbeaux
(par Gurth, ajouté le 20/01/07 20:57)


Beau Woods, Idaho, 6 mars, 11 : 07 AM

   Kathrin gara sa voiture à côté de celle du shérif adjoint. C’était Burroughs qui avait fait appel au bureau du shérif du comté, apparemment toujours aussi inquiet à l’idée que Kathrin aille seule dans la forêt. Elle ne l’avait pas très bien pris, mais les dix minutes qu’elle avait passé à rouler dans la forêt l’avaient fait changer d’avis. Une atmosphère étrange régnait sur les bois. Même en ce froid mois de mars, la forêt n’aurait pas du être aussi silencieuse.
   Becker, l’adjoint du shérif, fumait nerveusement, appuyé contre sa voiture. Un fusil à pompe était posé sur le capot. Lorsqu’il aperçut Kathrin, il eut un soupir de soulagement.
   « Une cigarette ? demanda t-il lorsqu’elle l’eut rejoint.
- Merci, j’ai les miennes. Vous croyez que je dois prendre le fusil ?
Becker tira longuement sur sa clope et répondit, la voix rendue légèrement nasillarde par la fumée :
- Inspirez à fond, et faites comme vous voulez. Allez-y, inspirez. »
   Elle obéit, et comprit ce qu’il voulait dire. L’odeur de la forêt semblait différente qu’à l’accoutumée. Comme si elle exsudait la peur. Kathrin alluma une cigarette et ouvrit le coffre de sa voiture. Elle en tira un Remington 870, le chargea et fourra une dizaine de cartouches dans ses poches. « Allons-y. » dit-elle.
   Les deux policiers jetèrent leurs mégots sur l’asphalte de la route 134 et s’enfoncèrent sous les arbres. Kathrin marchait devant, les emmenant vers la clairière dont Patrick avait parlé. Autour d’eux, on n’entendait que le bruit du vent dans les branches sans feuilles. Ils leur semblaient faire un vacarme terrible en marchant, et cela les inquiétait. Car cela risque d’attirer un prédateur, songeaient-ils, sans se le dire l’un à l’autre, car tout deux savaient bien qu’il n’y avait dans Beau Woods aucun prédateur qui ne craigne les humains.

   Kathrin et Becker débouchèrent finalement sur la clairière. Une nuée de corbeaux s’envola avec des croassements sinistres. Au sol s’étalaient les cadavres d’une vingtaine d’animaux, principalement des petits rongeurs et des oiseaux. Après le passage des corbeaux, ils étaient en piètre état, mais Becker découvrit un écureuil à peu près intact. Il le retourna avec le canon de son fusil, révélant clairement qu’il avait été éventré par un instrument tranchant.
   « Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est un rituel sataniste, ou quoi ? dit Becker.
- Je n’en sais rien. Ce que je voudrais bien savoir c’est si ça a un rapport avec l’état de ce pauvre « Fisherman ». répondit Kathrin.
- Ce carnage doit dater de ce matin. Peut-être que celui qui a fait ça est encore dans la forêt…
Au son de sa voix, Kathrin comprit que Becker n’exprimait pas par là son espoir de capturer le responsable. Il reprit :
- Peut-être qu’on devrait demander du renfort. S’il faut fouiller Beau Woods…
- Allons déjà faire un tour à nous deux. »
   Après un moment d’angoisse, Kathrin était en train de se reprendre. Il n’y avait pas de raisons rationnelles d’avoir peur. Elle était officier de police, tout comme Becker, et ils devaient faire leur travail. Et ils étaient armés…

   Au détour d’un large chemin, ils découvrirent un pick-up F-150 vert délavé, modèle 1987. Kathrin était sûre de l’avoir déjà vu à Hem, mais elle ignorait à qui il appartenait. Becker et elle s’approchèrent du véhicule et jetèrent un œil à l’intérieur de la cabine. Il n’y avait rien de particulier. Soudain, une branche craqua derrière eux. Les deux policiers se retournèrent brutalement tout en armant leurs fusils à pompe. Un grand type venait de sortir du bois derrière eux et les regardait d’un air narquois, les mains en l’air. Il portait une casquette des Mariners de Seattle, une grosse veste à carreaux rouges, un jean et des bottes.
« Qui êtes-vous ? » demanda Kathrin sans cesser de le menacer.
- Jack Talmage. C’est mon camion. Quel est le problème, officier ?
- Ça dépend. Qu’est-ce que vous faites dans la forêt ?
- Je me promène. » rétorqua t-il, moqueur.
   Son insolence ne plaisait pas à Kathrin. Ça n’était pas comme souvent la manifestation d’un esprit indépendant et défiant. Il y avait dans sa voix quelque chose qui rappelait le caïd minable qui sait que l’avocat du parrain va arriver d’un moment à l’autre pour le tirer d’affaire. Une fierté malsaine. Cependant, elle baissa son fusil et Becker l’imita.
« Rien remarqué de particulier, monsieur Talmage ? demanda le shérif adjoint.
- Rien de spécial, shérif. Beau Woods est tranquille en cette saison.
- Trop tranquille, intervint Kathrin. Vous feriez mieux de rentrer chez vous. Vous pourriez nous laisser vos coordonnées ?
- Bien sûr. »
   Il ouvrit son pick-up et farfouilla dans la boîte à gant. Il en tira une carte et la donna à Kathrin. « Ça pourrait vous servir de toute façon », précisa t-il. Jack Talmage était dépanneur. Il monta dans son camion et repartit.
« On aurait du l’amener au poste. Il avait peut-être un couteau sur lui. » dit Becker.
- Possible. Mais pas de sang sur ses mains ni ses vêtements.
Becker pointa quelque chose par terre, à l’endroit où se tenait Talmage quelques instants auparavant.
- Vous avez vu ça ? »
Kathrin jeta un œil. Quelques plumes de corbeau étaient étalées dans la terre froide.


10. Mojave
(par Gurth, ajouté le 22/01/07 21:22)


Entre Pearl Ridge et Dugway Proving Ground, Utah, 6 mars, 12 : 03 PM

   « En 1969 le chanteur Ian Gillan et le bassiste Roger Glover, du groupe Episode Six rejoignirent Deep Purple, remplaçant Rod Evans et Nick Simper. Le premier album de ce «Deep Purple Mark II» fut In Rock, contenant l’extraordinaire Child in Time que voici pour vous sur TCRS, la meilleure station musicale du comté de Tooele, Utah. »

Sweet child in time youll see the line
The line thats drawn between the good and the bad
See the blind man shooting at the world
Bullets flying taking toll


   Jones lâcha le volant, et se mit à gratter quelques riffs sur une guitare électrique imaginaire. Puis il se mit à imiter les hurlements de Ian Gillan. Il y parvenait presque. Dan jeta un coup d’œil angoissé au rétroviseur. La Ford Taurus grise les suivait à bonne distance. Jones reprit le volant, mais continua à battre la mesure avec ses doigts. Il secouait la tête de droite à gauche et plissait les yeux tandis que le solo de Ritchie Blackmore faisait vibrer les enceintes de l’autoradio. Finalement, il prit une profonde respiration, et se tourna vers Dan.
   « OK, professeur, comme je vois que vous êtes impatient, voilà ce qui s’est passé le 22 février dernier dans le désert de Mojave… »


Désert de Mojave, Arizona, 22 février 1998, 00 : 04 AM

   Un hélicoptère MH-60G de l’Air Force se tenait en vol stationnaire juste au dessus de la météorite. Le vent généré par les pales, qui avait dissipé la fumée, créait des nuages de poussière et de sable à l’extérieur du cratère. Un projecteur illuminait la masse métallique noire, donnant au mitrailleur latéral une vision claire de sa cible. Malgré le vacarme du rotor, il semblait à tous ceux qui observaient la scène qu’un silence de mort régnait sur les environs. Le seul son qu’ils écoutaient encore était celui du battement de leur propre cœur.
   Un homme se tenait debout sur la météorite. Il n’était pas là quand celle-ci s’était écrasée. Les caméras d’OuterSpace Tech., société privée sous contrat avec l’US Space Command, n’avaient filmé rien d’autre qu’un crash normal. Et puis un technicien, qui regardait les images provenant de la caméra UV, avait signalé qu’il détectait quelque chose. A l’écran, on distinguait une forme perchée sur la météorite. Une forme humaine. Au bout de quelques minutes, les moniteurs aux couleurs grisâtres qui réceptionnaient les images des caméras standards avaient elles aussi montré quelque chose. On le voyait aussi à la jumelle de vision de nuit. Un homme nu, desséché comme une momie inca, les bras levés. Il portait un anneau au majeur de la main droite. « On devrait appeler l’armée » avait dit quelqu’un.
   Au bout d’une demi-heure l’hélicoptère était arrivé. L’homme sur la météorite n’avait pas bougé, pas plus que l’équipe d’OuterSpace Tech., figés derrière leurs jumelles et leurs écrans de télévisions. En moins de vingt minutes, le lieutenant-colonel aux commandes de l’hélico avait fait venir un général trois étoiles accompagné par un peloton de guerre chimique, en manœuvre dans les environs. Leur savoir-faire et leur équipement semblaient les plus adaptés pour gérer la situation inédite.
   A présent, tout le monde était dans l’attente. L’alien, comme il avait été promptement surnommé, ne s’était toujours pas déplacé. Mais il faisait des mouvements. Des ordres commençaient à arriver du Pentagone, allant principalement dans deux sens. Premièrement, le « visiteur » et sa météorite devaient se retrouver dans un centre de recherche avant le lever du jour, et deuxièmement, l’officier responsable sur place devait s’assurer qu’aucun élément de l’histoire ne soit rendu publique. La détention provisoire des civils d’OS Tech. avait déjà été décidée.
   Finalement, quatre soldats engoncés dans leurs combinaisons de protection TAP s’approchèrent du cratère avec des détecteurs. L’alien sembla remarquer leur présence. Il ne fit aucun geste hostile jusqu’à ce que les soldats grimpent sur la météorite et essaient de s’emparer de lui, suivant les ordres qui venaient de leur être donné. Le mitrailleur de l’hélico, chargé de leur couverture, avait lui reçu l’ordre de ne pas ouvrir le feu quoiqu’il arrive. Les quatre hommes au sol l’ignoraient.
   L’alien laissa les soldats s’approcher de lui, et soudain, sans même qu’il ait fait un geste, les soldats s’écroulèrent. Alors un cri terrible résonna dans le désert.


11. Linguistique appliquée
(par Gurth, ajouté le 26/01/07 23:17)


Entrée principale de Dugway Proving Ground, Utah, 6 mars, 12 : 25 PM

   Jones racontait toujours :
   « Ça n’a pas été facile de l’attraper. Ceux qui se sont approchés ne sont pas morts, mais ne valent guère mieux. Un espèce de coma bizarre. Tout simplement déconnectés du monde. Après ça, la créature est descendue de la météorite et à commencer à marcher vers le nord. Vous imaginez ça ? Les enregistrements vidéos sont formels : à l’arrivée ça n’avait pas de corps physique. Cette… entité s’est littéralement matérialisée. A mon avis, ce corps, c’est juste un moyen d’interagir avec le monde. Enfin, c’est mon hypothèse. Son essence est ailleurs. »
   Il semblait fasciné par ses propres phrases. A ses côtés, Dan était incrédule. Le cri, il ne pouvait l’oublier. Mais cette histoire de créature de l’espace…
   « Il est vraiment terrorisant, vous savez. Sa nature même est effrayante. Et son lien avec ce monde… Bref, cette nuit du 22 février, il avançait dans ce désert. Ils l’ont suivi jusqu’à ce qu’un hélico amène de quoi le capturer. D’abord ils ont utilisé le souffle d’un rotor pour le renverser, et ils lui ont balancé un filet, un de ceux qu’on utilise dans les avions de transport pour amarrer les chargements. Après ça ils ont amené tout un tas de trucs. Comme on ne sait pas exactement de quoi il est capable, il est maintenant dans une cage entourée par une barrière électromagnétique et un grillage électrifié, le tout recouvert de blindage.
- C’est ça la boîte du niveau – 7 ? S’il existait une chance pour que Jones ne soit pas en train de divaguer, c’était franchement sinistre, se dit Dan. Ça faisait un peu Hannibal Lecter.
- Oui. Et donc, ils étaient prêts à le disséquer vivant, si j’ose dire, quand il se met à parler… »


Area 51, Groom Lake, Nevada, 3 mars 1998, 02 : 22 AM

   « Putain j’en ai marre, ça sert à rien. Mr. Face d’Acier, là-dedans, nous baratine depuis une semaine avec sa même connerie quand il se met pas à gueuler. Je te jure à chaque fois je crois que je vais me pisser dessus. Toute cette histoire est beaucoup trop malsaine. »
   Kyle Sanders hocha la tête. Il était on ne peut plus d’accord avec ce que son collègue, Alex Muybridge, venait de dire. Ils prenaient un café, assis dans un vaste hangar sinistre en face d’un cube blindé. Ils ne savaient pas ce qu’il y avait dedans, simplement que ça parlait et criait, via un micro relié à l’ordinateur installé devant les deux hommes. Pour l’instant, le son était coupé. Eux aussi disposaient d’un micro, mais la créature ne répondait à aucune sollicitation. Kyle et Alex avaient deviné qu’il s’agissait d’un alien, sinon pourquoi aurait-on fait appel à eux, linguistes travaillant pour un curieux programme du département de la défense, « Recherche en langage extra-terrestre » ?
   Mais la suite de sons que la chose dans le boîte répétait de temps à autre, ils ne pouvaient rien en tirer. Ils l’avaient déjà dit à l’armée, quelques heures à peine après leur arrivée et leurs premiers essais de communication. Leurs premières terreurs aussi. Mais ni l’armée ni leur responsable, un certain Hoskins de la DIA, ne voulaient rien savoir.
« On est amis depuis quand, Alex ? Dix ans, non ? demanda Kyle d’un air désespéré.
- Quelque chose comme ça.
- Est-ce que tu te souviendrais par hasard de ce qui nous a pris d’aller bosser pour le département de la défense ?
- Le salaire ? Alex eut un sourire narquois qui tourna vite à la grimace. Kyle se lança dans un monologue quasi-hystérique.
- « Recherche en langage extra-terrestre ». Putain, si j’avais ça que ça me mènerait ici. Le truc là-dedans va sûrement détruire le monde et nous faire mourir tous dans d’atroces souffrances. Je parie qu’il a des tas de tentacules. Ses cris, là, c’est pour appeler sa maman où un machin comme ça. C’est pas ça qui m’intéressait dans la linguistique, moi. Ce trip c’était plutôt bon pour Danny Orwell.
- Danny Huxley, corrigea Alex. Tu te souviens pas ? « Moi, c’est Le meilleur des mondes, pas 1984» ! qu’il disait toujours. J’aurai surtout dit Les portes de la perception, hin hin.
- Et maintenant il est prof de linguistique à Berkeley, à ce que je sais. Tu te rappelles quand il avait distribué sa revue de tarés, là ?
- Oui ! Son grand délire de l’époque, les langues inventées. Surtout celle des manuscrits Baggins. Attends, je me souviens encore d’une de ses tirades qu’il aimait à répéter. C’est comme une chanson des Bee Gees, ça reste en tête ces conneries. »
   Et Alex déclama. Kyle enchaîna aussitôt. Dan s’amusait à citer les évangiles en Commun au cours de soirées, pour la musicalité. Linguistes habitués à retenir toutes sortes de mots, Alex et Kyle avait intégré quelques phrases sans même y penser. Kyle bailla en parlant.
   « Fini pour cette nuit. L’autre équipe va arriver. Putain. Hoskins veut qu’on soit levé à huit heures pour travailler sur les enregistrements. Je suis épuisé, et j’ai peur. Après ce coup-ci, je démissionne !
- Amen ! » répondit Alex, en Commun.


12. Docteur Rowe, je présume
(par Gurth, ajouté le 07/02/07 22:25)


Devant le bungalow de Dan, Dugway Proving Ground, Utah, 6 mars, 12 : 37 PM

    « Kyle et Alex. Je me souviens d’eux. J’ignorais qu’ils travaillaient pour le Pentagone… fit Dan pensivement.
- C’est grâce, ou à cause d’eux, que vous êtes là, poursuivit Jones. Ces deux punks n’avaient pas coupé leur micro pendant leur conversation. En écoutant les enregistrements de leur séance, Hoskins découvre que la créature avait réagi quand ils s’étaient mis à parler en Commun. C’était la première fois qu’elle prononçait autre chose que son habituelle même phrase. Hoskins est un petit malin, ça explique sa présence dans l’unité de test Delta : il a demandé des précisions à vos deux copains sur le Commun, ils ont fait d’autres essais. De toute façon, au point où on en était…
- Et moi là dedans ? Je ne comprends pas… demanda Dan.
- Une fois qu’on a attesté que la chose parlait le Commun, la DIA a réquisitionné le fonds Tolkien de l’université Marquette. Seulement, messieurs Sanders et Muybridge n’étaient pas vraiment opérationnels. Ils ont dit qu’il leur faudrait « un certain temps » pour maîtriser et comprendre le Commun. Mais ils nous ont très aimablement signalé votre existence.
- Je les remercierai à l’occasion. Dan le pensait, même sarcastiquement. Avec eux il aurait peut-être le droit de parler de cette histoire de dingue.
- Et vous voilà ! fit joyeusement Jones. Je suis sûr que nous allons faire du bon travail ensemble. Ecoutez, allez à votre bungalow, faites une sieste, et donnons-nous rendez-vous à quatre heures au A1. J’arrange le coup avec Caldwell et les autres.
- Merci, Jones.
- Pas de problème, professeur. »



City Hall, Police Department, Hem, Idaho, 6 mars, 15 : 30 PM

   Installée devant l’un des ordinateurs du poste de police, Kathrin tapait son rapport pour le lieutenant Burroughs. Un peu plus tôt dans l’après-midi, elle avait rendu visite à Kyle Jensen, l’homme qui avait trouvé « Fisherman » au bord de la route 134. Il ne lui avait rien appris d’intéressant à ce sujet, mais Kathrin avait profité de la conversation pour lui demander si il connaissait un certain Jack Talmage. Jensen avait répondu par l’affirmative, et à ses dires Talmage n’avait pas une excellente réputation. Comme la policière s’y attendait, il était d’ailleurs fiché pour divers délits mineurs. De plus, il avait fait un peu de prison pour l’agression d’une prostituée à Boise. Kathrin prit la carte de visite graisseuse qu’il lui avait laissée. Est-ce que ce type avait provoqué le coma de « Fisherman » ? Il en était capable, certainement, mais il était du genre à laisser des marques de coups.
   L’officier préposé à l’accueil s’approcha du bureau, suivi par un homme assez âgé vêtu d’un costume élégant. Kathrin reconnu le docteur Edward Rowe, le psychiatre de la ville. Le médecin faisait de temps à autre des expertises pour la police, mais Kathrin avait connu Rowe avant d’entrer au HPD. Il avait été une connaissance de sa mère, et surtout de son père. Le sujet paternel était tabou pour Kathrin, et le psychiatre n’en parlait jamais. Elle lui en savait gré, et le trouvait plutôt sympathique. Il salua et se vit offrir une chaise et du café.
   « Merci, officier Stockdale.
- Toujours aussi solennel, docteur. Rowe ne l’avait pas toujours appelée ainsi.
- J’aime les titres ; ce doit être à force de fréquenter les médecins.
- Qu’est-ce qui vous amène par ici ?
- Eh bien... Vous connaissez madame Lawson ? Je l’ai croisée par hasard, et il parait que son petit-fils, Patrick, a eu un léger choc ce matin. Je ne suis pas psychologue, ça n’est donc pas de mon ressort, mais…
- Oui ? fit Kathrin, comme si elle ne comprenait pas où il voulait en venir.
- On dit que « Fisherman » a été trouvé dans le coma au bord de la route 134.
- On ? l’interrompit la policière avec une moue amusée.
- Je reformule pour vous faire plaisir. Le docteur Cross m’a dit cela. Je m’interroge donc… Qu’est-ce qui se passe à Beau Woods ?
- Je crois que vous en savez autant que moi… Il était inutile de parler de Talmage à Rowe.
- Je crois que je vais allez me promener en forêt…
- Je vous le déconseille… Ecoutez, je n’ai aucune raison rationnelle de le faire, mais…
Cette fois-ci, ce fut Rowe qui sembla amusé.
- Ne vous inquiétez pas, je n’irai pas seul. Votre oncle est d’accord pour m’accompagner.
- Oncle Gus est ici et il n’est même pas venu me voir ? Je croyais qu’il ne quittait jamais la Floride avant le printemps…
- Je ne parlai pas de votre oncle du côté maternel, Kathrin… »
   La jeune femme ne répondit rien, tandis que le psychiatre se levait et quittait le poste de police. Il pouvait bien aller s’amuser dans la forêt avec qui bon lui semblait, tant qu’elle n’était pas impliquée. Soudain, le téléphone sonna. C’était monsieur McDougal, qui semblait bien embarrassé. Il voulait savoir si Kathrin avait appelé la NASA à propos de la météorite. Elle répondit qu’elle ne l’avait pas encore fait et allait s’excuser quand McDougal lui dit :
   « Non, non, c’est très bien comme ça. Quelqu’un est venu la prendre… Ecoutez, je suppose que vous avez vu la télé… Mais cette personne m’en a proposé cinq mille dollars, et…
   Il y avait vraiment des trafiquants de n’importe quoi, songea Kathrin. Si ça se trouve, les McDougal avaient commis un crime fédéral, et elle risquait d’en être la complice. Bah… Ce n’était qu’un gros tas métallique, et puis les McDougal avaient bien mérité leur petit Clark Kent, même si en fait de fils adoptif ce n’était qu’un tas de billets verts. Cependant, elle préférait autant en savoir le plus possible.
- Vous pouvez me donner le nom de la personne qui vous l’a achetée ?
- Un certain Talmage, un dépanneur. Il est venu avec son camion… »


13. L'Ombre de l'Orient
(par Gurth, ajouté le 13/02/07 22:42)


Dugway Proving Ground, bâtiment Z 00, niveau 0, 6 mars, 04 : 12 PM


   Avant de se soumettre aux procédures de sécurité qui ouvraient l’accès à l’ascenseur, le général Caldwell se retourna vers Dan. Il essayait de prendre un air contrit.
   « J’espère que tout malentendu est bien dissipé. Sur le conseil de monsieur Jones, j’ai décidé de montrer plus de… transparence à votre égard. Vous allez donc pouvoir voir la créature. Il est primordial que vous réussissiez à communiquer. Nous avons abandonné l’idée de vous dicter des questions. Nous nous contenterons de vous conseiller au cours de l’interrogatoire, en vous laissant seul juge des formulations les plus adéquates. Pour l’instant, nous cherchons à obtenir quelques informations de base : qui est la créature, d’où vient-elle, quelles sont ses intentions… Allons-y. »
   Dan et l’état-major de l’unité de test Delta se retrouvèrent bientôt au niveau – 7. On n’entendait qu’un ronronnement de machine, mais Dan se préparait déjà au cri à venir. Le général fit signe à un des soldats en faction, qui appuya sur un bouton. La face avant du cube d’acier coulissa lentement. Dan regardait, le souffle coupé. Malgré le grillage électrifié, il pouvait très nettement voir ce qu’il y avait dans « la boîte ».
   Ce n’était pas une créature qui était enfermée là, c’était un être humain, nu. Mais au corps vieilli au-delà du possible, à la peau desséchée, terriblement ridée, simplement tendue sur les os. Le visage ressemblait à celui d’une momie, sauf qu’il était mobile, avec deux points rouges au fond des orbites. Et l’humain, ainsi que Dan le nomma mentalement, se tenait droit comme jamais un vieillard n’aurait pu le faire. Il était de haute stature, et les longs cheveux blancs qui tombaient sur ses épaules lui donnaient un air véritablement royal. Dan baissa soudainement la tête. Les points rouges l’avaient fixé, et il avait lu quelque chose de maléfique dans leur lueur. Jones avait raison. « Il » était vraiment terrorisant.
   Le linguiste s’approcha du micro, et posa sa première question. « Qui êtes vous ? » Au bout de quelques instants, une réponse parvint par les haut-parleurs. La voix était un souffle rauque, une expiration caverneuse. Il était impossible qu’elle provienne d’hypothétiques cordes vocales dans le corps physique. C’était une émanation plus directe. Dan ne comprit pas immédiatement, mais tout était enregistré, et il réécouta jusqu’à saisir le sens de la phrase. Seul un mot restait impénétrable. Certainement un nom propre.
   Khâmul.


14. Frankie's
(par Gurth, ajouté le 18/02/07 23:15)


Frankie’s, Hem, Idaho, 9 mars 1998, 08 : 10 PM

   Frankie’s était le restaurant le plus chic de Hem, ce qui ne voulait pas dire grand-chose dans l’absolu. Simplement, la carte était relativement diversifiée et raffinée, et la cave recélait quelques bons crus californiens et même du champagne de qualité. On pouvait y rencontrer la notabilité du coin, les visiteurs de marque et les couples en sortie. Ce soir-là, le docteur Edward Rowe, un habitué, avait un invité. Frankie, chef et propriétaire du restaurant, apporta personnellement le vin, un Sauvignon de la Napa Valley, à son ami le docteur et salua son invité, monsieur Corbin Edmo. Pour ne pas décevoir Frankie, Corbin prit un saumon sauce crème et vodka. Les Indiens Shoshones de l’Idaho étaient connus pour être friands de saumon.
   Au premier abord, Corbin Edmo semblait pleinement assimilé. Il ne vivait pas dans la réserve de Fort Hall, n’arborait aucun symbole indien sur sa personne, si minime soit-il, et il enseignait l’histoire à l’université d’état de Boise. L’histoire médiévale européenne, plus particulièrement la période du haut Moyen Âge germanique et nordique. Une bien curieuse orientation pour le fils d’un leader spirituel qui ne parlait pratiquement que le dialecte Shoshone. Mais Corbin avait voulu élargir son horizon, et en découvrant le monde il s’était découvert lui-même. Il s’était débarrassé du poids des traditions, mais il ne pouvait rester longtemps loin de l’Idaho. Sa langue était l’anglais, il parlait l’anglo-saxon, il lisait le vieux norrois, mais souvent il rêvait en shoshone. Il fêtait Thanksgiving, Christmas, le Super Bowl et le 4 juillet avec sa belle-famille blanche, et il était presbytérien, mais il savait que ce n’était pas de ce côté-là qu’il combattrait si il devait y avoir une nouvelle bataille et un nouveau massacre sur la Bear River.
   « Alors Edward, qu’est-ce que vous voulez entendre ? Qu’un esprit néfaste est à l’œuvre dans Beau Woods ? Dans l’après-midi, les deux amis s’étaient rendus dans les bois. Ils avaient vu le talus au bord de la route 134 et la clairière.
- C’est à vous de me le dire, Corbin Deepwater.
- Un nom aux implications multiples. Vous savez bien que je n’aime pas être appelé ainsi.
- Je le sais, fit Rowe d’un air badin. Les deux hommes jouaient à ce jeu depuis des années. Toujours rester en surface, avec les faux-semblants et l’artificiel. Et puis, par moment, plonger.
- Je suis un mécréant, Edward.
- Et moi aussi.
- Tous ces trucs indiens – même si Edward savait exactement à quoi s’en tenir à ce sujet, Corbin ne pouvait se retenir d’affecter de l’indifférence à l’égard de sa culture – sont fascinants d’un point de vue ethnologique et philosophique. Mais…
- Poursuivez, dit Rowe avec délectation.
- Vous savez ce que je veux dire, non ? C’est pour ça que vous m’avez appelé.
- Je poursuis moi-même, alors. Il y a quelque chose de bizarre dans Beau Woods.
- Plus maintenant. La forêt est en train de se remettre, dit Corbin à voix basse, soudain très sérieux. C’était là, il y a trois jours, mais c’est parti.
- Vous voulez dire que tout va bien ?
- Non. Ça se prépare, invisible, mais toujours là, dans l’ombre.
- Mais qu’est-ce que c’est ?
- Je ne suis pas sûr d’avoir envie de jouer cette fois-ci, Edward.
- Vous n’avez pas le choix, Corbin. Kathrin est concernée. Vous devez l’aider à résoudre ce mystère. Ça pourrait être une chance unique pour vous deux.
- Elle va très mal prendre ma présence, vous ne croyez pas ?
- Je peux toujours essayer d’arrondir les angles entre vous. Et vos problèmes familiaux pourraient bien être secondaires dans cette histoire. »


15. Irak
(par Gurth, ajouté le 27/02/07 22:22)


Quelque part dans la zone d’exclusion aérienne Nord, Irak, 11 mars 1998, 01 : 21 AM

   Une paire de chasseurs-bombardiers F-14B survolait l’Irak à plus de dix mille pieds d’altitude. Ils avaient été catapultés d’un porte-avion dans le Golfe Persique avec pour mission de bombarder une station radar de la Garde Républicaine. Les pilotes aimaient ce genre d’opérations : ça permettait de se faire la main sur des cibles réelles, et il y avait toujours une chance pour que ça provoque la chasse irakienne. Depuis la fin de la guerre du Vietnam, les occasions de devenir les nouveaux Cunningham et Driscoll s’étaient faites rares pour les fighter guys de la Navy.
   Mais cette nuit là, ce que personne à bord du porte-avion ne saurait jamais, il ne s’agissait que d’une mission de diversion.
   Quelques minutes après que les missiles aient pulvérisé la station radar, provoquant une panique généralisée parmi les troupes irakiennes de la zone, deux hélicoptères MH-53 – les plus gros, les plus sophistiqués, et les plus coûteux du monde occidental – franchirent la frontière qui séparait le Kurdistan autonome de l’Irak. L’un d’eux transportait une quarantaine de soldats ; l’autre était vide. Il allait avoir à élinguer un poids conséquent.


Incirlik Air Base, Turquie, 11 mars, 06 : 25 AM

   Le commander Krazinsky observait le chargement de la météorite noire dans un gros-porteur C-141. Elle avait été récupérée trois heures plus tôt en Irak et immédiatement ramenée sur la base aérienne de l’OTAN. En soi, ces gros blocs noirs n’avaient que peu d’intérêt. Ils étaient fait d’un alliage aux propriétés assez intéressantes, souple, léger et très solide, mais rien qui ne soit en mesure de résister à un obus-flèche M829. L’unité de test Delta aurait préféré de loin capturer l’alien qui était arrivé chez Saddam sur le dos du météroïde, mais Steward Jones avait estimé que le seul moyen de transport justifiait une opération clandestine. Et puis il ne valait mieux pas laisser ce genre de choses aux mains des Irakiens. La perspective qu’ils puissent d’une façon ou d’une autre entrer en contact avec l’alien était déjà suffisamment angoissante.
   Les interrogatoires préliminaires menés par Dan avaient été pleins d’enseignements. Ils avaient révélé que les aliens étaient au nombre de neuf, si l’on admettait que le sujet 01, qui s’était identifié comme « Khamûl » ait dit la vérité. L’une des priorités de l’unité Delta était la capture des huit autres visiteurs. Six points d’impacts avaient été repérés, cinq sur le sol américain et ce sixième, curieusement situé. Toute la question était de savoir si il s’agissait d’une erreur de trajectoire ou d’une volonté délibérée de la part des aliens. Khamul n’était pas très loquace à ce propos, mais ni lui ni ses petits copains ne semblaient avoir prévu d’alliance avec Saddam Hussein ou quelque autre chose de ce genre.


Dugway Proving Ground, bâtiment Z 00, niveau -3, 11 mars, 01 : 25 PM

   Confortablement installé dans ce qui lui servait de bureau, Dan écoutait l’enregistrement de l’interrogatoire de la matinée en sirotant un café. Les facultés d’adaptation humaine étaient étonnantes : il n’y avait que quelques jours à peine qu’il s’était enfui, terrorisé par le cri poussé par une momie vivante enfermée dans une cage. Maintenant, une sorte de routine passionnante s’était installée : le matin Dan discutait avec la créature, en essayant d’obtenir les renseignements demandés par l’unité Delta, en début d’après-midi il préparait son rapport, et il donnait ensuite quelques heures de cours de Commun à l’agent Hoskins et, à sa grande surprise, à un Stewart Jones très motivé.
   Il était impressionnant de constater à quel point la bureaucratie et la technologie faisait lentement disparaître la terreur provoquée parla créature. En soi, elle était toujours aussi malsaine, et parler avec elle revenait à se plonger dans un monde répugnant, à la fois incompréhensible et pourtant parfois humain, trop humain. Mais l’horreur avait tendance à passer au second plan derrière les procédures de sécurité, les gestes mécaniques – préparer l’enregistrement, et même, oui, penser la formulation de la prochaine question, et l’exaltation de la recherche du résultat. Même le sinistre bâtiment Z 00 devenait un lieu familier où Dan prenait ses repères et ses habitudes. Et puis, Khamul ne hurlait plus. Sans doute s’était-il résigné, ou peut-être Dan n’entendait-il plus les cris.


16. Bonnie Blue Flag
(par Gurth, ajouté le 20/03/07 17:38)


Old Confederate Veteran's Home Cemetery, Higginsville, Missouri, 17 mars 1998, 03:35 PM.

   Une dizaine d’hommes déguisés en confédérés se tenaient face aux tombes de véritables rebelles. Tous avaient dépassés la quarantaine et arboraient d’amples bedaines. Adossé à un arbre à quelques dizaines de mètres de là, un véritable colosse les observait. Il les trouvait touchants, mais aussi un peu ridicules et obscènes. Les soldats enterrés ici n’avaient été que des adolescents faméliques. Le petit groupe costumé entama un chant, et depuis son arbre, Bill Strider se mit à fredonner à mi-voix.

   We are a band of brothers and native to the soil,
   Fighting for the property we gained by honest toil;
   And when our rights were threatened, the cry rose near and far,
   "Hurrah for the Bonnie Blue Flag that bears a single star!"
   Hurrah! Hurrah! For Southern rights hurrah!
   Hurrah for the Bonnie Blue Flag that bears a single star.


   Ça rendait vraiment bien, Bill devait le reconnaître. Au troisième couplet, il aperçut un nouveau venu qui venait vers lui, et arrêta de chanter. L’autre vint se placer juste à côté de lui, et glissa :
   « Plutôt sinistre, non ?
- Moi j’aime bien, fit Bill. Je comprends vos réticences.
- A cause de ça ?
Il montra sa main, désignant par là sa couleur de peau. Bill acquiesça.
- Mes ancêtres étaient esclaves dans le coin, je crois. Mais c’est plutôt du cimetière en soi dont je voulais parler. Je me présente : Charles Parker. Rien à voir avec un oiseau.
- Bill Strider.
- Elen sila lúmenni, omentielvo. »

   Bill déglutit. Il plaqua son mètre quatre-vingt dix contre l’arbre pour ne pas chanceler. La dernière fois qu’il s’était senti dans un pareil état, il était à couvert sous un porche de Mogadiscio, son visage couvert du sang du sergent-chef. Mais si la sensation physique était la même, l’émotion était bien différente. Il avait attendu ces mots depuis des années, tout en étant persuadé que sa vie s’écoulerait sans qu’il les entende jamais.
   « J’ai besoin d’un ranger, fit Charles Parker.
   L’autre tira un paquet de Lucky Strike, en alluma une et tendit le paquet à Charles. Ils fumèrent en silence. Le groupe costumé était parti chanter de l’autre côté du cimetière. On entendait Dixie’s Land dans le lointain.
   Les deux hommes écrasèrent leurs mégots, et restèrent encore un moment sans rien dire. Puis Bill demanda à Charles de regarder la pierre tombale qui se dressait juste devant eux. C’était un simple bloc de granite, décorée à son sommet d’une croix. On pouvait y lire :

CAPT
WILLIAM C QUANTRILL
MO PARTISAN
RANGER
CSA
1837
1865


   « Lui était un ranger. Un héros. Un criminel de guerre. Il a massacré des hommes et des adolescents désarmés. Mais il aurait personnellement mis une balle dans la tête du premier de ses hommes qui aurait touché une femme.
- Ce n’était pas le pire des irréguliers, dit Charles. J’ai lu un bouquin sur lui.
- Ce que je me suis toujours demandé… Quel place a le… contexte dans la vie d’un homme ? Si Quantrill avait combattu pendant la seconde guerre mondiale, aurait-il été un méprisable assassin ? Et au Vietnam ? Et moi ?
- J’ai besoin d’un ranger, répéta Charles.
- Sergent Bill Strider, 3ème Bataillon, 75ème Régiment de Rangers, en retraite, au rapport, monsieur. »


17. Flash-back
(par Gurth, ajouté le 09/04/07 22:26)


Bungalow de Dan, Dugway Proving Ground, Utah, 17 mars, 10 : 37 PM

   Beckman frappa à la porte du bungalow. Dan n’appréciait pas le bonhomme depuis qu’il avait menacé de le tuer, et leurs rapports restaient plutôt froid. Cependant, il lui fit signe qu’il pouvait entrer et lui proposa de s’asseoir et de prendre un verre. Pas la peine d’être inutilement hostile, se dit-il. Mais Beckman déclina son offre.
   « Ecoutez, Dan, commença t-il. Je suis juste passé vous dire… Méfiez vous de Jones. Je sais qu’il a pas mal arrondi les angles entre vous et le général, et que c’est sans doute grâce à lui que votre boulot se passe plutôt bien au final, mais…
- En fait, ce monsieur Jones est la seule personne qui n’ait pas menacé de me tuer. Dan regrettait déjà d’avoir laissé entrer Beckman. A quoi jouait-il ? Voulait-il regagner les bonnes grâces du linguiste ? Pourquoi ?
- C’est peut-être parce que c’est un hypocrite, répondit Beckman.
- Je pense plutôt que c’est le seul qui se préoccupe de ce que peut ressentir quelqu’un de normal plongé dans votre monde bizarre…
- Ce sont de foutues conneries, Dan. Jones travaille pour la DARPA depuis plus de vingt ans. Il ne sait plus ce que c’est, quelqu’un de normal.
Beckman réfléchit un moment, fixant Dan, et reprit :
- Vous savez, vous n’êtes pas la première personne que je menace de mort, et si tout va bien pour moi vous ne serez pas la dernière. Je parie que Stewart Jones, lui, n’a pas pour habitude de menacer les gens. D’un autre côté, je n’ai en fait jamais tué personne de toute ma vie. Tout le monde ne peut pas en dire autant.
- Qu’est-ce que vous insinuez ? Dan songea que faire ce genre d’allusions était vraiment un procédé dégueulasse.
- Vous n’aurez qu’à demander à votre nouveau copain de vous parler d’Eugene Kelly. Sur ce, bonsoir, et à demain matin. »
   Il n’attendit pas que Dan lui réponde, et quitta le bungalow.


Quelque part dans la jungle non loin de la frontière avec le Laos, province de Quang Tri, République du Sud Vietnam, 4 mai 1969, 08 : 04 AM

   Une voix angoissée grésilla sur toutes les radios du secteur, à peine audible au milieu des cris et des rafales d’armes automatiques. « Ici Harvester, requiert soutien aérien immédiat coordonnées zéro-deux-deux-quatre-huit je répère ici Harvester requiert soutien aérien immédiat, coordonnées zéro-deux-deux-quatre huit ! » Il y eut un moment de flottement, et vint une réponse. « Harvester ici Landroval, bien reçu ! Accrochez-vous, les aigles arrivent ! Je répète, les aigles arrivent ! »
   En fait d’aigles ce fut un gros monomoteur A-1 Skyraider qui se présenta en rase-mottes au-dessus de la jungle quelques instants plus tard, lâchant une cargaison de napalm sur les coordonnées demandées. La végétation s’embrasa instantanément, et la radio grésilla de nouveau. « Harvester, ici Landroval, je refais un passage au 20 mike-mike ! Yippeee ! »
   L’appareil reprit de l’altitude, et se présenta une seconde fois au dessus des coordonnées. Mais il fut soudainement entouré de traceurs jaunes, il y eut un craquement métallique et le moteur se mit à cracher une fumée noire. Deux minutes plus tard, un parachute blanc flottait dans les airs.

   Presque trois décennies plus tard, Charles Parker lisait toujours la citation en souriant ironiquement. La croix de l’Air Force est présentée à Charles Parker, lieutenant, USAF, pour son héroïsme extraordinaire au cours d’une opération militaire contre une force armée ennemie en tant que pilote d’un hélicoptère HH-3 le 4 mai 1969 dans la province de Quang Tri. Ce jour-là, le lieutenant Parker, de retour d’une mission d’infiltration, s’est volontairement dérouté pour participer au sauvetage d’un pilote abattu. Malgré un intense barrage antiaérien le lieutenant Parker n’a pas hésité à atterrir dans une étroite clairière. Alors même que son engin menaçait d’être touché par des tirs précis de mortiers ennemis, le lieutenant Parker a attendu que le pilote abattu soit en mesure d’atteindre son hélicoptère, engageant personnellement l’ennemi avec une inlassable combativité. Le lieutenant Parker a ensuite été en mesure de retourner à la base avec le pilote sain et sauf alors que son hélicoptère était endommagé, faisant montre dans son pilotage d’une extrême dextérité. Le crédit du lieutenant Parker rejaillit sur lui-même et l’US Air Force, etc.   Une matinée de dingue, c’était sûr. Combien de temps le pilote avait-il mis pour rejoindre l’hélico ? Deux minutes ? Cinq minutes ? Les obus de mortiers pleuvaient, pas si précis que ça il fallait bien l’admettre, mais c’était en tout cas terrifiant. Et puis le pilote descendu avait fini par apparaître, apparemment poursuivi. Charles avait déchargé son .45 par la vitre latérale en direction de la jungle, un geste totalement inutile mais qui avait rajouté une ligne à la citation. Et ensuite…

   « Putain c’était chaud ! Merci les gars ! » Le pilote du Skyraider tapa sur l’épaule de l’ingénieur de bord et se fraya un chemin depuis la soute de l’hélicoptère qui vibrait à mort jusqu’au poste de pilotage. Charles se retourna vers lui, et fit : « Je vous dépose… » Il lut son grade et son nom «…mon colonel ? ». Charles pensa un long « meeerde ». Le type souriant à qui il venait de sauver la vie n’était autre que le lieutenant colonel Michael Fwyne, une légende vivante, plus connu sous son indicatif « Landroval ».
   Le soir même, « Landroval » payait une tournée à Charles et à son équipage dans un club-bordel de Da Nang. Et c’est ainsi que Charles Parker entama un voyage qui devait le mener bien des années après jusqu’à un vieux cimetière confédéré dans le Missouri. Pour Bill Strider, les choses s’étaient passées plus ou moins de la même façon, au cours d’une autre guerre, ou bien ce qui en tenait lieu.


18. Histoire de famille
(par Gurth, ajouté le 23/04/07 18:49)


Beau Woods, Hem, Idaho, 19 mars 1998, 10 : 00 AM

   Kathrin était assise sous un grand chêne et écoutait la forêt, les yeux fermés. Il faisait froid, mais la jeune femme se sentait bien. Tout semblait revenu à la normale. On avait nettoyé la clairière du carnage, et la présence malsaine qui hantait les bois avait disparu. Seul l’état de « Fisherman » ne s’était pas amélioré. Mais qu’y pouvait-on ? Le mystère était destiné à n’être jamais éclairci, apparemment. Toutefois Kathrin ne considérait pas l’affaire comme close, simplement en suspens. Elle entendit soudainement un craquement et se releva, aux aguets.
   Ça n’était que son oncle Corbin. Ce fut sa première pensée, suivit de : « c’est mon oncle Corbin ! ». Et ça, c’était beaucoup plus compliqué. « Je croyais que les indiens se déplaçaient en silence » fit-elle. Agressive. Trop agressive, sur la défensive, se dit-elle. Elle tenta de rectifier avec un froid : « Salut, Corbin.
- Bonjour, Kathrin. Désolé de t’avoir fait peur.
- Pas de mal. Je me demandais quand tu viendrais me voir.
- Le chef m’a dit que tu étais ici.
   Tout cela était absurde. Kathrin avait été claire bien des années auparavant. Autant faire cesser la comédie.
- Désolée de le présenter comme ça, Corbin, mais tu sais bien que je ne voulais plus avoir affaire au côté… indien de ma famille, fit elle.
   Corbin baissa les yeux. Ça, c’était un peu méprisant. Une gronderie lointaine.
- Inutile d’utiliser ce qualificatif, Kathrin. Tu n’as aucun problème avec un côté indien. Ce serait plutôt avec la branche paternelle. Père, c’est le mot que tu ne voulais pas prononcer ?
- Que je ne peux pas. Tu vois, un peu comme un mot japonais qui désignerait un concept que moi pauvre occidentale je ne peux saisir, répliqua t-elle, sarcastique.
- Tu ne peux pas lui en vouloir d’être mort.
- Ah oui, dans quelles circonstances déjà ? Il rentrait du travail, avec un cadeau pour moi et un bouquet de fleur pour maman, c’est bien ça, je me rappelle. Quelle tragédie.
   Kathrin se forçait à l’ironie pour ne pas exploser.
- Kathrin…
- Ah mais en fait non… Il était à New-York, parce qu’ayant appris mon existence, et encore à ce moment là je n’étais pas grand chose d’autre qu’une possibilité – les fausses couches ça peut toujours arriver – il s’était barré très très loin ! Et ce connard se paie le luxe de crever, comme ça on peut se faire tout un tas de délire genre : ah mais il allait sûrement se reprendre et revenir ! Putain ! Je suis condamnée à lui laisser le bénéfice d’un doute qui ne sera jamais éclairci. Je ne peux même pas le haïr sans avoir mauvaise conscience.
- Ecoute… dit lentement Corbin, qui n’avait pas la moindre idée de ce qu’il allait pouvoir répondre.
- Attention pas de connerie psychologique et encore moins de débilité indienne…
- Je ne ressens plus la présence de la chose étrange et mauvaise qui était dans cette forêt et qui a détruit ce pauvre type… Mais il rôde encore dans les parages, j’en suis sûr.
- Hein ? Au visage de Kathrin, Corbin sut qu’il avait réussit à établir la trêve. La jeune femme n’était pas stupide, et il serait difficile de s’engouffrer par cette brèche. Mais c’était déjà un début. Elle continua :
- Tu veux me parler de l’affaire « Fisherman » ?
- C’est pour ça que le docteur Rowe m’a demandé de venir. Laissons tomber les affaires familiales, Kathrin, et occupons nous plutôt de cette histoire. Ensuite, je rentre dans ma réserve, ça va ?
- Me prends pas une conne, Corbin. Tu ne vis pas dans une réserve. »


Devant l’ambassade du Vatican, Panama City, Panama, 23 décembre 1989, 08 : 07 PM

   Le caporal Bill Strider observait l’ambassade en compagnie de quelques autres Rangers désœuvrés. Manuel Noriega, le dictateur local pourchassé par les forces américaines qui avaient envahi le pays, s’y était réfugié et refusait obstinément de sortir. Bien entendu il était impossible au GIs de violer le sol souverain du Vatican, et la situation risquait de se prolonger.
   Derrière les Rangers, une radio cracha un message bref : « Ranger Chalk, attention, Grey Pilgrim arrive sur votre position. » Quelques minutes plus tard, un tout-terrain Humvee apparut et vint se garer juste devant la grille de l’ambassade. Un officier en descendit. L’homme arborait une barbe grise et des cheveux allant bien au delà de la longueur réglementaire. Il était pratiquement en civil, ne portant qu’un t-shirt gris bleu sur un treillis standard et un curieux chapeau, qui évoquait celui d’une sorcière en plus réduit. Strider le détailla à la jumelle ; l’officier avait une carabine CAR-15 et un curieux nom était peint sur l’arme : Glamdring. Le nouvel arrivant alla se planter sous une fenêtre de l’ambassade.
   « Noriega ! Noriega ! » cria t-il d’une voix de commandement. « Noriega, venez ! » Pendant un moment il n’y eut pas de réponse, puis une fenêtre s’ouvrit, mais on ne pouvait apercevoir personne. « Qui est-ce ? » dit une voix. « Que désirez-vous ? Pourquoi troublez-vous mon repos ? Ne me laisserez vous pas de répit, de jour ou de nuit ? » L’officier se présenta comme était un certain colonel Hollowreen, et commença à négocier avec la voix, qui ne pouvait être que celle de Noriega lui-même. Le dictateur déchu tenta de rappeler quels bons services il avait rendu aux Etats-Unis, mais Hollowreen resta inflexible.
   « Ecoutez moi, Noriega, pour la dernière fois ! Ne sortirez-vous pas ? Votre pays s’est montré moins fort que votre espoir et votre fantaisie ne l’avait cru. Il se pourrait qu’il en aille ainsi pour bien d’autres choses en quoi vous avez encore foi. Ne croyez-vous pas qu’il serait bien de partir pour un temps ? Vers des choses nouvelles, peut-être ? Réfléchissez bien, Noriega ! Ne sortirez-vous pas ? » La fenêtre se referma brutalement, mettant fin à la négociation. Hollowreen fit un signal à l’un de ses hommes, et s’éloigna avec un petit sourire.
   Un peu plus loin, des soldats ouvrirent la bâche d’un camion, révélant une puissante stéréo. La musique explosa soudain.

   She was a fast machine
   She kept her motor clean
   She was the best damn woman I had ever seen
   She had the sightless eyes
   Telling me no lies
   Knockin' me out with those American thighs
   Taking more than her share
   Had me fighting for air
   She told me to come but I was already there


 Hollowreen se dirigea vers les Rangers en hochant frénétiquement la tête. « Salut les gars ! » hurla t-il. « Tout se passe bien ? On vous a amené un peu de musique ! Noriega est amateur de classique, on va voir combien de temps il supporte notre playlist. Guerre psychologique ! Bon, je vais rester un peu avec vous. J’ai amené de la bière.» Des cris de joie et des applaudissements retentirent. Hollowreen s’installa confortablement au milieu des Rangers et commença à discuter avec eux. Soudain, il remarqua Strider, et lut son nom sur son treillis. « Tiens, caporal… Strider… Curieux hasard, et comme on dit, l’occasion est chauve par derrière...
- Un hasard, monsieur ? »
 La conversation s’était poursuivie longtemps dans la nuit, et au petit matin, alors que les hauts-parleurs diffusaient Screaming for a Vengeance, de Judas Priest, le caporal Bill Strider était un autre homme.







Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.