Accueil » Fervent hommage » Votre Nouvelle
Apparence  

 

Pour Didier

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
Add Chapter
Stories List
Voir les Options:
Sommaire | Plein texte
addition are allowed l'auteur permet les ajouts

1. La légende
(par Gurth et Rebeca, ajouté le 25/04/07 00:47)



Gurth releva les yeux du livre qu’il était en train de lire, et dit : « Morgenstern, ma douce, je voudrais te raconter ce que je viens de lire. Tu te rends compte, le XIXème, c’était quand même fabuleux -»
« Oh non, vieil ours » répondit la petite. Elle venait d’allumer les dernières loupiottes de leur roulotte et vint s’asseoir à ses genoux. « Ce soir je ne veux pas entendre parler du monde, donne-moi du rêve »
« Ah, tu voudrais une histoire, mon cœur bohème, un conte ? »
« Oui, raconte moi l’histoire de Drak, celle que tu relis sans cesse et ne veut jamais me dire »
Gurth se leva, se dirigea vers l’étagère et passa un doigt sur sa vieille épée.

« C’était à l’époque où je sillonnais, avec mon fidèle valet, Benilbello, les contrées oubliées de la Saigne. C’est là qu’un soir, autour d’un feu aux abords des marais, tandis qu’hululaient les batraciens, que nous fut contée cette légende par un autre voyageur.

« Il est d’usage en mes contrées de consulter les oracles avant de commencer toute entreprise, en particulier quand elle est d’envergure. Cette coutume est souple : elle n’exige pas de faire appel aux haruspices d’un rite particulier ; voilà qui est bien commode pour nous autres voyageurs errants, qui ne pouvons toujours consulter la pythie de nos terres de naissance. C’est ainsi que je me trouvais promenant en Haemorragia, vaste territoire qui s’étend au nord de ces marécages, quand il me fallut choisir par où poursuivre mes pérégrinations. Je me renseignai alors auprès des autochtones, afin qu’il m’indiquasse la demeure d’un devin local, qui répondrait à ma question par quelque phrase sibylline, que je pourrais interpréter en toute bonne foi comme étant un encouragement à poursuivre vers le sud, car c’était vers ces marais de la Saigne que je comptais diriger mes pas. Les habitants d’Haemorragia exaucèrent instantanément ma demande en me parlant d’un certain Drak, spécialiste selon eux des réponses. Tout du moins est-ce ainsi que je le compris, mais après tout je ne maîtrise que sommairement leur dialecte. Je me rendis donc à la demeure de ce Drak, hutte troglodyte pleine de moisissures et de grimoires ancestraux, tout à fait semblables aux nombreuses tanières divinatoires que j’avais pu observer au cours de mes voyages. L’oracle lui-même, Drak, donc, avait bien ce faciès caractéristique de ces répondeurs professionnels. Mais alors que je m’enquérais des modalités rituelles ou financières, il me dit simplement : ‘Quelle réponse m’apportes-tu, voyageur ?’. Au début, je songeai qu’il devait s’agir d’une sorte de mise à l’épreuve ou de préparation, mais je fus bien vite détrompé. Drak n’avait pas pour habitude de répondre à des questions, mais bien de recevoir des réponses. Il se mit à me poser quelque questions, et j’y répondis du mieux que j’y pouvais – exercice ô combien difficile, surtout quand la question vous est posée avec tellement de candeur. Il ne s’agissait pas pour lui de vérifier, mais bien d’apprendre ; pourtant je décelai en lui un instinct infaillible : impossible de lui mentir ou de proposer une réponse paresseuse, il ne l’aurait pas acceptée. Je crois ne m’en être pas trop mal tiré, car Drak eut l’air satisfait, et de mon côté je m’en fus vers ces marécages, quoique je ne devais pas y arriver avant de longues années, mais ceci est une autre histoire.»

« Tu connais Benilbello et son cœur rapide à s’enflammer à de telles histoires, et dès le lendemain il me harcela pour partir à la recherche de ce Drak. Il brûlait de répondre à ses questions, croyant ainsi obtenir des réponses, car c’est ainsi que fonctionne son esprit tortueux. Comme à mon habitude, et selon mon âme trop bonne, je cédais à ses suppliques, et nous nous partîmes vers une de nos plus longues quêtes, plus longue encore que celle qui me valut mon épée de sable et à mon cher ami sa harpe d’argent. »

« Oh, vieil hibou, tu parles encore de toi, là, moi je voulais -»
« Ah, mon coeur impatient, j’y viens, j’y viens » Gurth se rassit, un verre d’eau à la main, dans son vieux fauteuil à bascule.

«En Haemorragia, Drak était encore fort connu des populations. On racontait qu’avant de s’établir en ermite il allait de village en village, posant sans cesse des questions, parfois encyclopédiques, parfois métaphysiques. Lorsqu’il repartait sans avoir eu satisfaction, les personnes consultées mettaient un point d’honneur à préparer une réponse pour sa prochaine venue. Il revenait, on lui donnait sa réponse, il hochait la tête en buvant la bière qu’on lui avait offert, se grattait la tête, et demandait une précision qui nécessitait encore de longs mois de réflexion. Les gens se prêtaient volontiers à ce jeu, car Drak semblait ingénu, et n’était pas de cette espèce de philosophe qui pose des questions pour bouleverser les saines certitudes des honnêtes gens : il se demandait vraiment si un fromage rouge désignait un fromage à la pâte rouge où à la croûte rouge, et n’attendait pas autre chose qu’une précision à ce propos. Mais au fil des années, les gens changèrent, et certains ne voulaient plus répondre, sous prétexte qu’il ne s’agissait que d’une perte de temps, et Drak trouva plus difficilement le gîte et le couvert. Alors il décida de s’installer plus sédentairement, et d’attendre que vienne à lui ceux qui avaient vraiment envie de lui apporter une réponse. Et c’est ainsi qu’il devint une sorte de légende, car nombreux étaient ceux en quête de réponses, mais bien peu se souciaient de questions. »

« On nous indiqua sa hutte, et nous nous y rendîmes. Benilbello avait hâte d’entendre les questions afin de répondre de son mieux, et de se lancer dans la quête éperdue de ce qu’il ne saurait point. »

Chat rentra de sa ballade du crépuscule et s’étira sur le tapis moelleux. Il sauta sur les genoux de sa belle et s’y enroula en ronronnant.

« Arrivés enfin sur place, nous ne vîmes cependant plus aucune trace de vie, plus signe que quelqu’un eut put un jour avoir vécu ici. Ne restait que, posée dans une touffe de clochettes mauves devant le pas de la porte, une petite étoile… »

« Une étoile, vieil éléphant? Que veux-tu dire ? »
« De celles, mon cœur nomade, qu’on ne trouve que sur les ailes des Fées, de celles dont elles laissent fleurir la terre quand elles aiment… »

Elle resta un instant silencieuse, caressant doucement Chat endormi. « Tout ce que tu viens de me raconter, vieil hérisson, tu viens de l’inventer, n’est-ce pas ? »
« C’était un conte que tu voulais, mon cœur orageux. »

Gurth se leva et sorti sous la lune qui illuminait doucement les bois endormis.
« Drak n’est pas un conte » murmura-t-il, « c’est un ami. »


2. l'histoire suisse du Dragon dans la Brume
(par Kendra (Elisa), ajouté le 28/04/07 21:04)


- J’m’ennuie ! rouspéta le petit Lucchino entre deux soupirs à fendre l’âme.
Sa grand-mère leva le nez de ses travaux d’aiguille.
- Lucchino, grand-père est en train de réparer ton épée en bois. Vous pourrez jouer dès que ce sera fini. Cesse de soupirer comme ça, tu fais du vent à travers tout le salon.
Le petit avait hérité un peu de sang suisse italien de son père, nullement tempéré par la moitié de sang belge de sa mère. Dans le chalet de ses grands-parents, il régnait une douce chaleur dispensée par la cheminée. Dehors, un jour opaque et humide s'achevait.

- Mais on peut pas sortir, et jouer aux chevaliers dans le salon, c’est pas intéressant ! bougonna l’enfant. J’veux aller dehors !
- Et tu ne peux pas, répondit tranquillement l’aïeule. Il y a du brouillard à couper au couteau, et il fera nuit dans une heure.
- M’en fiche ! répondit l’enfant en donnant une pichenette dans une pelote de fil. Le brouillard, c’est pas dangereux, d’abord.
- Le brouillard, non, mais les choses qui le soufflent, oui, marmonna la grand-mère en coupant son fil d’un coup de dent.
Son petit fils dressa l’oreille, et la dévisagea d’un air plus ennuyé que jamais.
- Veux-tu une histoire, Lucchino ? Demanda la grand-mère, sans lever -les yeux, l’air de ne pas y toucher.
Le petit Luc entrebâilla la bouche et fit « oui » de la tête.
- Très bien. Et prend Caramel sur tes genoux, elle essaye de se faire les griffes sur mes mollets. »

Cessant toute tentative de se plaindre, le garçonnet attrapa la petite chatte écaille-de-tortue et la cala fermement entre ses genoux.
Quand elle fût sûre que son petit-fils avait cessé de remuer, Granny-Zazú jeta un coup d’œil au carreau couvert de buée.
- Sais-tu, Lucchino, qu’il y a des dragons dans la brume ? »
Le garçonnet regarda sa mère-grand d’un air incrédule.
- En vérité, il y en a eu, continua Granny sans se démonter. Qui sait dans quel trou ils dorment maintenant ? En fait, on dit que les dragons qu’on appelle « lintwurms » furent engendrés d’un seul autre dragon, le grand Dragon de Brume. Ce n'est peut-être pas vrai, car les suisses disent en voir Suisse depuis le Moyen-Age.
- Il y avait une maman-dragon ? coupa Luc.
- Non, rit Granny. Le Dragon de Brume les a engendré de sa pensée.
- C’est pas possible ! répondit Lucchino en boudant à moitié.
- Et pourquoi donc ? fit Granny en attrapant une pelote de fil orange. Il les a créés par magie, bien que sans le faire exprès.

Voyant que son petit-fils s’apprêtait à la couper de nouveau, elle reprit :
- En fait, on sait qu’autrefois, le Dragon de Brume était un homme. Evidemment, il avait alors un nom humain, et personne ne l'appelait le Dragon de Brume. Ce n'était pas un homme ordinaire, certainement. Les hommes ordinaires ne se changent pas en dragons. Cet homme-là, on le disait solitaire. Ce qui était sans doute faux, car comment aurait-il appris autant, en ne côtoyant personne ?

Lucchino écoutait maintenant attentivement, en rebroussant les poils de Caramel comme le râteau fait avec la terre.
- On apprend dans les livres, dit Granny. Mais on n’y apprend pas la moitié de ce qu’il y a à savoir. C’est ça qui me fait penser que le Dragon de Brume (car c'est sous ce nom qu'il est resté dans l'Histoire) n’était pas solitaire, sinon il n'aurait pas été si savant. Je pense que les conteurs qui lui ont prêté cette réputation entendaient par là qu’il vivait seul.
Le savoir qu’il avait accumulé au cours de ses pérégrinations l’avait rendu fin. Cynique, même, diront certains. Moi je dirais fin, d’après ce que je sais –et j’en sais bien peu, par rapport à tout ce qu’il y a à savoir. Chez certains, dit Granny d'un air inspiré, le savoir donne le pouvoir, et rend puissant. Chez certains, il donne la sagesse, et rend plus sagace. Chez d’autres… il ouvre simplement les yeux, et vous rend plus… perméable. Selon que vous êtes optimiste ou pessimiste, vous serez heureux ou triste, car la vie, colorée et accentuée par le savoir, vous paraîtra douce ou amère.
Quelle était sa vie, je serais bien en peine de te le dire !
- Mais, Granny, tu ne l’as pas connu, demanda Lucchino, mi-ingénu, mi-curieux.
- Non, certes ! qui peut se vanter de le connaître ? Lui seul, certainement, est capable de dire qui le connaît ou non. Car on ne laisse connaître de soi que ce qu’on veut bien laisser savoir, après tout. Je me suis laissée dire que l’homme était volontiers bavard. Il partageait sa connaissance avec qui voulait l’entendre. Mais évidemment, cela ne suffit pas. On ne comprend pas un magicien juste en l’écoutant.

Lucchino fit la moue, voyant que l’histoire tournait aux « choses de grands ».
- Pour te répondre directement, Lucchino-petit-oiseau, je l’ai vu plusieurs fois, mais souvent à travers ces écharpes de brume comme nous en avons ici : ce que tu vois pendant une seconde, un clin d’œil et pffft, tu ne le vois plus. Malgré ça, j’ai même eu la chance de lui parler ! Oh bien sûr, fit la grand-mère en fourrageant dans son chignon avec une aiguille à tricoter tordue, il ne m’a pas révélé de secrets de magiciens, non. (Lucchino eut l’air déçu). Il m’a donné une recette de pommade pour les bleus, ce qui a le mérite d’être utile.

- Mais pourquoi l’appelle-t-on le dragon, si c’est un homme ? demanda Lucchino, en jouant à faire voler Caramel, qui poussait des miaulements pathétiques.
- Repose le chat, dit tranquillement sa mère-grand. J’y viens. Vois-tu, il est devenu un dragon, un jour, comme ça. Sans le faire exprès. On dit que son grand savoir l’avait parfois déçu, que la vie lui devenait terriblement compliquée, avec toute cette magie dans la tête. C’est qu’il faut avoir un sacré crâne, pour contenir de la magie. Ta tête de linotte bouclée n’y suffirait pas, par exemple.
Lucchino tira la langue. Caramel lui lécha le menton.

- Un matin, le Dragon de Brume se réveilla avec un mal de tête carabiné et une envie de bouder incroyable. Il commença –d’après des sources bien renseignées- par ne pas prendre de petit-déjeuner, ce qui est très mauvais. Il enfila un mauvais manteau troué, et s’en alla ruminer sous la pluie. Ce jour-là, il était tout seul, et n’avait de toute façon envie de parler à personne. Comme il grommelait dans sa barbe, il passa sur le pont de la Reuss, près de Lucerne, et voulut jeter des cailloux dans l’eau.
Mais quand il se pencha pour en ramasser, il vit que sa main était devenue une énorme patte griffue. Il se vit dans l’eau et poussa un hurlement qui résonna jusqu’au sommet des Alpes : il était devenu un dragon.
Alors, il s’envola comme une colonne de fumée, et on ne le revit plus pendant trois semaines. Pendant ces trois semaines, il y eut des crûes terribles dans les rivières, et un brouillard impossible, spécialement autour du mont Pilate. Tout à fait dans le genre de celui que nous avons ce soir, dit Granny en montrant la fenêtre. Des habitants de Lucerne disent qu’ils ont vu un grand serpent au sang glacé dévaler la Reuss au milieu des troncs d’arbres flottants. Bien entendu, c’était lui.Il les produisait avec sa magie, que sa tristesse changeait en brouillard, en pluie et en rivières.

- Il n’aimait pas être un dragon ? demanda Lucchino.
- Ce n’est pas que ça lui déplaisait foncièrement, dit Granny, en reprenant une pelote à Caramel, qui en avait dévidé la moitié. Mais quand vous êtes né sur deux pattes et tout rose, les écailles, les griffes, l’obligation de vivre dans des grottes froides et sans cheminée, ça vous fait un choc terrible ! Sans parler que les dragons ne sont pas du genre optimiste.
Ses amis finirent par apprendre ce qui lui était arrivé, et se mirent à sa recherche. Ils le trouvèrent, bien entendu, mais il n’y avait rien à faire pour lui rendre sa forme. C’est alors qu’on se mit à entendre murmurer. Le dragon se donnait un nom dans la langue-elfe, qu’on ne parle plus aujourd’hui : il se faisait appeler Hiswelokë, le dragon de brume.
Luccino eut l’air impressionné.

- Et en effet, il semblait commander à la brume et à la pluie, dit Granny en bougeant les bras et en faisant voler des mèches de ses cheveux. Sa colère déclenchait les crues, et son chagrin des chutes de neige fondue. Il y avait des oranges terribles au-dessus du mont Pilate. Cette année-là (et j'étais encore toute jeune, mais bonne jardinière, chez mes parents) mes patates gelèrent dans la terre, et les crocus ne sortirent même pas. Une calamité. Le Dragon allait mal, et tout le monde en sentait les effets, même si presque personne ne croyait qu’il y avait vraiment un dragon.
Il n’y a presque rien de pire qu’un magicien draconesque très instruit et malheureux. Moi, qui croyais aux dragons, comme aux nutons et aux dryades, je me mis à le chercher, afin de lui dire deux mots sur mes patates, mes crocus, et la pile centrale du pont de Lucerne, qui s’effritait avec les crûes. J'étais moins dangereuse que Winkelried ou saint Georges, mais j'était furieuse.

- C’est en le cherchant de la sorte (j'y passais mes mercredis après-midi) que je l’aperçus plusieurs fois : volant très haut, près du soleil, pas plus épais qu’un filet de fumée, quand le matin était clair, volant en rases-motte dans le brouillard qu’il déclenchait, et même couché au bord d’un torrent, la tête presque dans l’eau. Ce jour-là, j’ai failli lui marcher dessus, en le prenant pour un tas de pierres éboulées. Quelle frayeur !

Lucchino écoutait, bouche bée.
- C’est ce jour-là que je lui ai parlé pour la première fois, dit Granny d'un air attendri. Il a redressé sa tête écailleuse. Il était tout gris, couleur muraille. Il a jeté des coups d’œil de droite et de gauche et m’a dit, en étouffant le son avec sa patte « Non mais ça ne va pas ? Vous n’allez pas me faire croire que vous ne m’avez pas vu ? ». Il ne voulait pas non plus qu’on l’entende, visiblement, car il parlait très bas. Il jeta un regard soupçonneux aux vaches qui broutaient dans le pré à côté et me dit « Bon, d’ailleurs, vous ne m’avez pas vu du tout, en fait. Du moins c’est ce que vous direz si on vous demande. » Et il s’envola. Assez poussivement, d’ailleurs. Je le soupçonne d’avoir mangé quelques chamois ce jour-là. J’espère qu’il n’était pas fier : c’est une espèce protégée.

Lucchino rit à la répartie de sa mère-grand : elle triait scrupuleusement ses déchets, et « éduquait »(le plus souvent à coup de jurons suisses) -comme elle disait- les randonneurs à ne pas jeter leurs ordures dans la nature.

- Evidemment, j’ai continué à le chercher, dit Granny. J’ai fini par lui retomber dessus, alors qu’il prenait le soleil sur une pelouse d’alpage. Tu sais que ces bêtes-là ont le sang froid, elles ont besoin de se chauffer. Je l’ai réveillé au milieu de sa sieste. Il a levé une paupière à la vitesse d’un treuil rouillé. D’une voix monocorde et pâteuse il a baragouiné que pour les bleus, il fallait de l’arnica, de la sauge et du tilleul à mettre dans une pommade à la cire d’abeilles et à l’huile de noix. Et puis il a refermé son œil, et s’est mis à ronfler comme une barrique. Je n’ai jamais compris pourquoi il m’a dit ça.
- Il est plutôt nul, ton dragon, Granny ! Assenna Lucchino d’un air dédaigneux. En plus, tu l’as même pas vraiment connu, et il ne dit que des choses inutiles. Je vois pas à quoi sert la magie si c’est juste pour manger des chamois et faire de la pommade pour les bleus.

Granny prit un air contrit et se concentra sur ses aiguilles pendant quelques minutes. Finalement, Lucchino tira sur sa manche en disant d’une petite voix.
- Et après ?
- Après ? dit Granny. On dit qu’il rencontra une fée. Du moins les gens disent que c’en était une. Pour ma part, je serais moins catégorique. Mais elle a sûrement été *sa* fée à lui, vu ce qui a suivi. On ne voyait plus du tout le dragon. L’été fut sec, sans brouillard et sans crûe. J’en déduis qu’il avait disparu. Mais en fait, non. Il était simplement guéri. Ma vieille nounou, qui était encore vivante à l’époque, m’a raconté qu’un matin, tout comme le jour où il était devenu dragon, il s’est réveillé d’une humeur étrange. D’une bonne humeur. Toute la magie qu’il avait dans la tête se tenait tranquille, et il n’était plus ni grognon ni triste. C’est alors que de sa pensée jaillirent trois lintwurms. Tu sais, dit-elle en décrivant avec les mains : des dragons tout fins, très longs, un peu comme des vivernes. Ils étaient aussi tout blancs et sans pattes. Ils s’envolèrent en enroulant leur long corps en boucles et disparurent dans les montagnes.

- C’est alors qu’Hiswelokë vit qu’il était redevenu un homme. Il avait ses deux jambes et ses deux bras. Ce matin-là, il courut pieds nus sur le chemin, ma vieille nounou l’a vu, cachée derrière un bosquet de noisetiers. Elle l’a vu sauter de joie et se jeter tout habillé dans le torrent. Puis il en est ressorti et s’est fait sécher au soleil, en remuant les orteils comme un bienheureux.

- Pourquoi il remuait les orteils ? demanda Lucchino en tripotant les coussinets de Caramel qui essayait de le griffer.
- J’imagine que c’était la joie de les revoir, dit Granny d’un air malicieux. Le lendemain, nounou a vu sa maison fenêtres ouvertes, je crois qu’il a passé la journée à la nettoyer. Et une semaine après, il prenait le train, avec une valise énorme et des pâquerettes coincées derrière les oreilles. Nounou m’a garanti qu’il allait retrouver sa fée. Quand le train est parti, les voyageurs ont vu trois traînées de fumée dans le ciel au-dessus de la gare, qui partaient en direction inverse. Je suis sûre que c’étaient les trois lintwurms.

- Et c’est fini, Granny ? demanda Lucchino.
- Oui, c’est fini. Les conteurs disent que Hisweloke resta quelque peut draconesque. Il garda le pouvoir de se changer en Dragon de Brume à volonté. Mais il ne le faisait plus guère que pour s’amuser. On dit aussi qu’il gagna en appétit, et que son plat préféré était la côte de bœuf. Mais je ne mettrais pas ma main au feu là-dessus. Par contre, à ma connaissance, il continua de fumer. Il s’installa avec sa fée dans un pays ensoleillé, et à Lucerne, on n’entendit plus parler de lui.

- Est-ce que tu t’ennuie toujours ? demanda Granny, en levant son ouvrage pour vérifier les nœuds.
- Non, maintenant c’est bon, dit Lucchino en se levant. Je vais aller voir si Grand-pa a fini de réparer mon épée, je vais en avoir besoin.
- Et pourquoi faire ? dit Granny en ramassant les morceaux de fil tombés sur le tapis ?
- Demain, je fais la chasse aux lintwurms, répliqua Lucchino en brandissant son chat.





Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.