| N’avez-vous jamais entendu, songeant à fuir, s’égrener les notes aux cordes d’une harpe invisible, dans la nuit ? N’avez-vous jamais couru le long du chemin obscur, évitant la haie d’ajoncs et la douve sombre qui la sépare de la route, de peur qu’en sorte l’esprit perdu qui joue des complaintes sur son instrument ?
C’est de celui qui joue ces airs nocturnes que je veux aujourd’hui vous parler. Son nom ne naissance, l’histoire l’a oublié, mais son visage nous est encore familier, du moins à ceux qui l’ont entraperçu depuis leur fenêtre, à la lueur frémissante d’une chandelle de résine, ou d’une torche qui fumait trop. Il a la stature d’un jeune homme, et le regard d’un enfant, bien que ses mains, fines et blanches, aient pour elles la force d’un carrier ou d’un laboureur. On dit qu’alors qu’il était encore un homme, l’éclat du soleil ne teintait pas sa peau d’un blanc de lait, bien qu’il fut sur les chemins de l’aube au crépuscule, et qu’il allât toujours nu-tête. Ses yeux avaient couleur du ciel – ne croyez pas qu’ils fussent toujours bleus ! Gris, verts, d’une ambre orageuse ou presque noirs, ils étaient le reflet de son cœur et du temps qui passe.
A sa naissance, il était un « enfant trouvé », déposé par quelque femme, le cœur broyé de chagrin, à peine accouchée, au pied d’un calvaire tout barbu de lichen. Ce fut un barde qui le ramassa, ayant pitié de cette petite chose livide, enveloppée dans un tablier de grosse toile et presque bleui de froid : on était au mois de février. Ne pouvant l’élever dans sa vie d’errant, il le confia à une paysanne qui avait perdu l’un de ses jumeaux. Il glissa dans sa main une petite bourse, recommandant qu’elle élève l’enfant comme le sien, qu’elle le soigne, et qu’elle lui donne quelque instruction jusqu’à ce qu’il revienne le chercher. La pauvre femme, ravie par la vue des beaux écus, accepta avec empressement. Voici maintenant son histoire, une histoire de chez nous, comme il y en a d’autres. Bien entendu la mort y a sa part –comme dans toute chose. Ecoutez et vous entendrez…
Quand sept ans furent passés depuis l’aube de février où il avait trouvé l’enfant, le barde revint à la ferme et le réclama. Le garçon était resté mince et fluet, mais il semblait en bonne santé. Bien qu’il parlât peu, quand il le faisait, c’était avec aisance et précision. Ne lui connaissant pas de nom, la paysanne l’avait fait baptiser selon celui du saint patronnant l’oratoire où avait été célébré le baptême : Meriadec. Cependant, au village, nul ne l’appelait ainsi. Comme il était mince comme une baguette, sa famille, puis tout le monde, l’avait surnommé Scion, et il s’accommodait fort bien de ce nom. Le barde, remerciant la fermière de quelques écus supplémentaires, s’enquit des habiletés que pouvait montrer l’enfant. « - Dame ! dit la paysanne, ce n’est pas qu’il soit bien fort ni bien rapide. Il ne sait pas mener les bêtes, à part les oies. Mais il lie bien les gerbes, et il est habile de ses mains. Tantôt, il m’a taillé un beau fuseau dans un bloc de buis. Il ferait un bon ébéniste, ou un tailleur, si Dieu lui prête vie. - A-t-il été souvent malade ? demanda le barde. - Pas vraiment, répondit la bonne femme. Mais il est toujours si blanc. Le soleil, la viande rouge, le cidre, rien n’y fait. Il grandit mais n’épaissit pas, et ses yeux ont une drôle de couleur, parfois. Mon fils Yaouen prospère plus que votre Scion, sauf votre respect, pourtant ils ont eu le même lait, la même couche et la même maison. - Je vais voir ce qu’il est possible de faire de ce garçon, dit le barde, empoignant son bâton de marche. En attendant, portez vous bien, vous, vos filles et fils, et votre maison. » Sur ce, il tourna les talons en appelant Scion, qui s’approcha à pas lents, mais sans paraître effrayé outre mesure.
« - On m’appelle Mael mab Gwilim, dit le barde, quand ils se furent éloignés de la ferme. Si tu le veux bien, je serai ton père, tu pourras donc te faire appeler Scion mab Mael. L’enfant hocha la tête. - Tu seras également mon apprenti, à moins que tu ne veuilles apprendre un autre métier, dit le barde en désignant la harpe pendue à son dos. - Pourrais-je tailler du bois, si je suis barde ? demanda Scion. - Bien sûr, dit tranquillement Mael. Tu le feras moins souvent que si tu étais tourneur, mais ce sera du meilleur bois, et tu y mettras davantage de soin. Scion opina. Le grand homme lui ressemblait un peu. Il avait lui aussi les cheveux sombres et la peau très claire. Mais ses yeux étaient d’un brun presque noir, et ne changeaient pas de couleur comme les siens. Les yeux de personne ne changeaient de couleur. Il s’était vu, dans les flaques d’eau, ou l’abreuvoir de pierre, ou sur le bord poli de la marmite. Ses yeux n’étaient jamais bleus, ni gris, ni verts ou noirs. Ils étaient un peu tout cela, mais pas en même temps.
Scion ne mit pas longtemps à adopter Mael. Il ne le rudoyait jamais. Non qu’il aie beaucoup souffert à la ferme, mais malgré tout, il avait appris à ses dépens qu’une chose mal faite est mal faite, « ni fait ni à faire » disait la fermière, ou son bonhomme de mari. On ne gâche pas la paille en battant le blé avec maladresse, ni le bois en fendant un tronc de travers. A la ferme, on ne gâchait pas même le fumier. Avec Mael, il pouvait abîmer le bois d’un coup de ciseau mal assuré sans peur de représailles. « C’est le métier qui rentre » lui disait le barde, en rectifiant ses mouvements, ou en lui montrant comment aiguiser les outils. Le temps coulait agréablement, le barde était généralement bien accueilli par son auditoire. Les bardes et les mendiants ont ceci de particulier qu’on ne leur ferme jamais la porte, cela attirerait le malheur sur la maisonnée. Dans l’ensemble, les portes comme les tables leur étaient toujours ouvertes. Mael tenait à remercier comme il se doit, par des gwerz et des sônes, par des chansons des îles lointaines, et en portant les nouvelles à travers le pays. Parfois, ils couchaient à la belle étoile, enroulés dans leur manteau. Mais ils ne manquaient jamais d’un feu ou d’un pain. D’autres jours, ils chantaient pour un seigneur, et dormaient dans une bonne salle chaude, dans des draps blancs sur la jonchée. Scion aimait les maisons où l’on jonchait le sol, l’hiver de sapin, au printemps avec de l’aspérule, l’été, c’étaient le tilleul et la verveine qui embaumaient.
Mael lui apprit le luth et la harpe, la vielle, la flûte, le chant seul ou à deux voix. L’instrument préféré des hôtes de bonne maison était bien entendu la harpe. Scion jouait sur la harpe de Mael, un peu grande pour lui, car il n’avait pas encore la sienne. Il apprenait à fabriquer les instruments, à les réparer. Il aimait travailler le bois, et s’appliquait de son mieux à utiliser les boyaux de chèvres ou d’autres animaux, même s’il ne se sentait guère d’affinités avec ce travail. Pendant ses heures de rêverie, il imaginait remplacer les boyaux secs et jaunes par du fil d’argent, des cheveux de sirène tressés, des fils d’araignée ténus sur laquelle la rosée viendrait perler. La harpe jouerait la musique de la pluie et du vent, la musique du bois vivant sur l’arbre vert.
Un soir qu’ils traversaient le pays pour se rendre au manoir du seigneur des lieux, ils durent s’arrêter au beau milieu d’une forêt, car il faisait trop sombre pour continuer. Scion ne craignait pas la forêt. Comme chacun, il craignait les loups et les brigands. Mais l’été avait été bon, et il ne doutait pas que tous les loups à des lieues à la ronde trouveraient meilleure pitance que deux bardes maigres et fatigués. Mael non plus ne craignait pas la forêt, mais pour une autre raison. Il la connaissait bien. Il n’en avait jamais soufflé mot à son apprenti, mais il savait qu’il est d’autres dangers que les loups et les batteurs de pays qui se cachent dans les bois. Les strobinellou, les groac’h, plus rarement les korrigans pouvaient vous jouer de mauvais tours. Au mieux, vous vous perdez et vous passez la nuit dans l’épouvante, à trembler couvert de rosée, au pire, vous faites un faux pas au bord d’une fondrière et personne ne vous revoit jamais. Paisiblement, le barde avait allumé un feu avec le petit bois rapporté par son apprenti. Il y avait mis à bouillir le pot rempli de froment pour qu’ils puissent manger quelque chose de chaud. L’automne commençait à poindre et les nuits allaient fraîchir. En silence, Scion prépara leur couchage au bord de la clairière où ils s’étaient arrêtés. Mael avait commencé à façonner des clés pour sa harpe. Il y travailla à la lueur baissante du feu jusqu’à ce que la lune soit haute. Couché sur son lit de feuilles, Scion s’endormit avant que son maître aie achevé son ouvrage.
Ce fut le bruit qui le réveilla. Un son continu, ténu et cristallin, comme celui d’une lame de glace qui se brise en se détachant du toit l’hiver. Scion entendait aussi le bruit du vent, mais qui faisait comme une musique en bruissant dans les arbres, il y avait aussi un murmure d’eau susurrant entre des galets, mais tout proche. L’enfant se passa le dos de la main sur les yeux. Il ne restait que quelques braises dans le feu, mais la lune brillait assez clair pour qu’il voie. Aux côtés de son maître se tenait une minuscule personne, assise sur le nœud d’une racine, qui tenait un psaltérion sur ses genoux et en frappait les cordes avec une baguette aussi fine qu’une aiguille de pin. Une autre était perchée sur l’une des grosses pierres autour du feu, et agitait un « bâton de pluie » dont le bruit s’égrenait comme un froissement de feuilles. Une troisième était montée sur le genou de Mael et soufflait dans une flûte pas plus épaisse qu’un tuyau de plume d’oie. Une foule de petites gens était éparpillée autour du barde, dans des manteaux couleur d’écorce. Lui faisait sonner sa harpe dans les aigus, accompagnant les musiciens du petit peuple. Scion étouffa un cri : il n’avait jamais vu de kornikaned. Leurs visages étaient presque humains, mais suffisamment étranges pour faire grimper un frisson d’épouvante dans son dos. Il y avait des vieillards noueux, tout en coudes et en genoux, et des jeunes filles aux cheveux ornés de plumes de geais, de perdrix. Quelques enfants étaient même couchés à plat ventre sur des feuilles, la tête posée dans leurs mains, les yeux fixés sur le grand barde humain.
L’apprenti ne dit rien, mais se redressa sur sa couche, les yeux agrandis de peur. Le joueur de psaltérion s’arrêta immédiatement. Tous les kornikaned se retournèrent vers lui. - Ne crains rien, lui intima le barde. Ce sont des korrigans. Je les dédommage de notre nuitée dans leur domaine, ils sont nos hôtes. L’enfant ne dit rien. Il n’avait jamais entendu parler des petits êtres des bois. Par les chansons, il connaissait les grands et fiers Thuath de Danann, les Fir Bolg, les héros, les fées, les sorcières et les hommes de pouvoir. Rien de commun avec ces créatures couleur de terre aux visages si bizarrement expressifs. Scion se leva lentement et alla chercher son luth. Il s’installa à terre parmi les kornikaned et attendit que Mael donne la mesure. Ils jouèrent jusqu’à ce que la lune pâlisse. Puis Scion, recru de fatigue, s’allongea près du feu et s’endormit. Mael l’éveilla tardivement. - Debout, rejeton de Taliesin ! Lui dit-il avec un large sourire. Nous nous remettons en route. Tu as plu à nos hôtes hier soir. J’ai conclu un pacte pour toi cette nuit. Le visage de Scion se ferma. - N’aie pas d’inquiétude, cela n’implique nulle contrepartie. Le Petit Peuple te prend comme filleul. Quand tu te trouveras dans le besoin ils t’apporteront leur aide. Il lui tendit une cheville joliment tournée, taillée dans du bois orangé. Quand tu auras ta propre harpe, il te suffira d’y ajuster cette cheville pour tendre ta corde, et d’en jouer. Le son de ta musique leur servira d’appel. - Merci, murmura l’enfant en suspendant sa cheville à un morceau de corde à harpe pour l’attacher à son cou. - C’est eux qu’il faut remercier, dit le barde, en ficelant leur paquetage. Quand ils furent à l’orée de la forêt, Scion laissa Mael, et se retourna quelques toises en arrière pour crier « Trugarez d’an holl ! ». Et ils laissèrent les bois derrière eux.
Les années filèrent comme file toujours la vie. Scion grandit et devint un jeune homme habile. Les seigneurs du pays l’appréciaient pour sa dextérité au luth et pour sa poésie. L’art de la harpe était quelque peu tombé en désuétude et Scion n’en avait finalement jamais fabriqué une pour lui-même. Mael prêtait volontiers la sienne, bien qu’il regrettât toujours qu’un aussi noble instrument perde les faveurs de la foule. Il était fier de son apprenti, bien entendu, et ne regrettait pas les années où ses cheveux avaient blanchi et où sa vue avait diminué : elles avaient été bien employées à former un tel pupille. Scion était doué au-delà de ses espérances. Il avait un don avec le bois et savait écouter. Il aimait à retrouver dans sa musique le bruit du vent et de l’eau, les sombres accents du tonnerre, et le bruissement du vent agitant les épis sur les champs. Il lui arrivait de passer quelques heures, les doigts à travers les cordes de la harpe, à produire des sons à peine audibles, pour retrouver le froissement du buisson d’ajonc, quand les cosses sèches tremblent sur leur tige.
Ses jours d’éclat, il prenait son luth et jouait pour les jouvencelles de quelque seigneur. Son teint clair, son air doux et ses manières de petit page enchantaient l’auditoire qui se trouvait peu à peu pris au filet dans la musique. Les jeunes filles le récompensaient d’une branche de romarin, d’une coupe de vin, parfois d’une mèche de cheveux, ou d’un ruban. Il souriait pour elles, mais au fond de son cœur n’en avait cure. Il vidait son verre à leur santé et s’en faisait servir un second, qu’il tendait à son maître avec le respect d’un écuyer à son suzerain. Tout deux étaient sobres, courtois et silencieux, plus habitués à l’eau froide d’une fontaine qu’aux boissons miellées de la table des nobles. Malgré cette discrétion, le nom de Scion mab Mael commençait à être connu à travers le pays, et celui de Mael mab Gwilim déclinait lentement. Le maître s’effaçait devant l’élève. Scion n’en avait pas conscience et le barde ne lui faisait pas sentir.
Un soir, ils passèrent de nouveau dans la forêt où Mael avait joué pour le Petit Peuple, pour se rendre au manoir du seigneur Salaün. Cette fois, ils ne dînèrent pas ensemble : à la nuit close, Mael pria Scion de garder leur campement, et s’en fut, disparaissant dans l’ombre des arbres. Scion n’était pas inquiet, et supputait quelque conciliabule avec les kornikaned. Toutefois, il prit son luth et chanta à mi-voix, espérant attirer à lui les créatures nocturnes, et jouer de nouveau avec eux. Mais pas un seul ne se montra, et les cendres du feu étaient froides depuis longtemps quand Mael rentra au campement. Il trouva Scion endormi et se coucha à ses cotés, après avoir couvert sa harpe, qu’il avait emporté avec lui à travers bois.
Au manoir, ils furent accueillis fraîchement. Le vieux Salaün était mort, et son fils Waroc avait pris possession du domaine en sa qualité d’aîné. Au contraire de son père, c’était un homme emporté et il ne goûtait guère la musique ou la danse. Son plaisir était la chasse. Aussi, les bardes ne le trouvèrent pas au manoir, et on leur dit qu’il chassait le cerf en forêt. Les valets n’osaient leur offrir l’hospitalité jusqu’à ce qu’Euriel, la fille du vieux seigneur revienne de la lessive et s’empresse de disperser les valets. - Ne reconnaissez-vous pas Mael mab Gwilim ? La porte lui était toujours ouverte du temps de Salaün, leur dit-elle en manière de reproche. Elle leur ouvrit elle-même le passage. Scion sentit que s’ils avaient été à cheval, elle aurait volontiers tenu l’étrier. Euriel les mena près du feu, car l’hiver était là. Le ciel s’était éclairci à mesure de la journée, et le soir avait laissé le ciel net pour un coucher de soleil rouge. - Il va geler à pierre fendre, cette nuit, leur dit-elle en les faisant asseoir sur des fourrures. - Le ciel sera étoilé, dit tranquillement Mael en tendant ses mains vers les flammes. - Dieu merci, vous m’avez trouvé au logis, dit Euriel en versant du vin dans deux coupes. Sans quoi, vous n’auriez pu entrer. Mon frère n’a pas fait de l’hospitalité une des devises de sa maison. Vous auriez dormi dehors, comme les mendiants. Elle s’assit et jeta un regard inquiet par les losanges de verre de la croisée. - Même les mendiants trouvaient un toit au manoir, du temps de mon père. Mais ce temps est terminé. - Ne vous mettons-nous pas dans l’embarras en restant ici ? demanda Mael, en savourant son vin. - Mon frère le supportera, dit Euriel avec fermeté. Il sera sans doute trop occupé à regarder rôtir le produit de sa chasse, et à l’arroser de vin, pour remarquer qu’on joue de la harpe dans sa propre maison. Scion n’avait pas desserré les lèvres depuis son arrivée, et n’avait pas touché à sa coupe. - Ne buvez-vous pas avec nous ? demanda Mael avec courtoisie. - Le vin n’a pas de saveur, quand le cœur n’y est pas, dit Euriel, croisant ses mains sur ses genoux. Mais buvez, vous venez du dehors, et je vois à vos yeux que vous avez beaucoup marché. - Après vous, chère dame, dit le barde. Et si la joie vous manque, nous tâcherons de vous la rendre. Sur un signe de Mael, Scion tira son luth de son paquetage et commença à en pincer les cordes. Comme les notes s’égrenaient, un peu de couleur revint aux joues de la dame. Scion joua de tout son cœur, sachant qu’au contraire de son maître, les mots ne lui viendraient pas pour réjouir la fille du seigneur Salaün. A la fin de la chanson, Mael tendit une coupe à Euriel, et ils burent à la santé des musiciens et des poètes, les enfants de Taliesin.
Waroc rentra à la nuit close, sa suite et lui fumants de buée dans la demi-lumière des torches. Il sentait le cheval, le fer oxydé et le sang. Par chance, il était de grande humeur : ses piqueurs portaient derrière lui un magnifique cerf de six ans, dont le pelage blanc était taché de sang là où l’épieu s’était planté. Le jeune seigneur se débarrassa de son manteau, commanda un bassin d’eau chaude et du vin épicé. Avec une tape de sa main terreuse sur l’épaule de sa sœur, il lui demanda d’apporter séance tenante un baquet pour le cerf, qu’il tenait à dépouiller lui-même. Sans même avoir salué les bardes, il s’installa à son ouvrage, devant le feu. Il ôta les bois du cerf et fendit la peau avec tout le soin requis. C’est seulement quand il eut fini, couvert de sang jusqu’au coude, qu’il avisa Mael et Scion, qui préparaient leurs instruments pour distraire l’assistance durant le dîner.
- N’êtes-vous pas le jongleur qui amusait mon père, il y a quelques années de cela ? dit-il en lavant ses mains dans le bassin que lui tendait sa sœur. Votre valet a poussé, à ce que je vois. Scion et Mael saluèrent. - Scion est maintenant barde, et a terminé son apprentissage, dit Mael. Il se fera un plaisir de jouer pour vous de son luth, qui a déjà sonné pour l’évêque de Kemper et pour la maison des seigneurs de Gwened. Waroc agita négligemment sa main, les yeux déjà tournés vers le foie du cerf, posé sur un tailloir, et songeant à son repas. - Je n’y entends guère en luths et en divertissement de cette sorte. Vous jouerez vous-mêmes les airs que mon vieux père appréciait. Nous verrons si je me rappelle de quelques un d’entre eux, dit-il en rejoignant l’écuyer de cuisine qui préparait le cerf. Les bardes s’inclinèrent.
Mael serra doucement le bras de Scion et lui glissa à l’oreille : - Prends garde à tes yeux, Scion-flèche-d’arbre. Ils lancent des éclairs. Même à travers son vin, le jeune maître pourrait en prendre ombrage. Nous sommes ici à la grâce de sa sœur, et sa patience tient davantage au contenu de son écuelle qu’au mérite de notre musique. N’attirons pas sa colère sur la dame Euriel, et obéissons à sa volonté. Scion hocha la tête, et réprima un regard haineux d’un battement de paupière : ses yeux étaient d’un noir opaque où se fondaient l’iris et la pupille.
L’atmosphère de la salle était étouffante. A cause du froid, les croisées étaient toutes tenues fermées. L’odeur du cerf grillé, de la fumée et des sauces épicées imprégnait les vêtements. La peau du cerf séchait tristement au-dessus de la cheminée. - Un cerf blanc, souffla Mael à son apprenti. Quelle pitié. Les deux bardes mangèrent en silence au bout de la table. Pas un ne toucha au cuissot de cerf, et ils se contentèrent principalement d’œufs, de pain et de beurre salé. Scion avait hâte que son maître se lève pour qu’ils puissent jouer. Quand il lui fit signe, ils s’installèrent en face de la table. Mael prit sa harpe et Scion sa flûte. Ils jouèrent un morceau au sujet de Morrigan, dame guerrière des légendes d’Irlande. La musique réconforta un peu le jeune homme, qui jouait presque les yeux fermés. Le barde, égal à lui-même, était tranquillement assis sur un tabouret, et souriait parfois à la jeune sœur du seigneur, qui ne touchait guère à son écuelle. Assis à sa gauche, Waroc n’écoutait pas.
Après quelques chansons, un homme en pelisse d’ours entra sans bruit dans la salle, souffla quelques mots à l’adresse d’un des piqueurs de la chasse, qui tira sur la manche de ses compagnons. Scion fronça le sourcil et souffla de plus belle pour couvrir leurs murmures. Les piqueurs sortirent précipitamment. Le calme revint pour quelques minutes, puis des éclats de voix se firent entendre. - C’est un sorcier ! Cria-t-on dans le couloir. Scion pâlit et s’arrêta de jouer. Waroc leva la tête. Un de piqueurs repoussa la tenture de la salle et entra en brandissant un épieu de chasse. - Seigneur, cria-t-il d’une voix hargneuse. Vous hébergez un sorcier dans vos murs ! - Que dis-tu ? répondit Waroc, mécontent d’être interrompu dans son repas. - J’ai vu votre homme, celui avec la harpe, hier soir, dans vos bois. Je rentrais de relever vos collets à lièvres à la nuit tombante. Je l’ai vu de mes yeux, à jouer à la lune, il s’entretenait avec des nutons ! Il y en avait toute une foule autour de lui, et ils ne lui faisaient aucun mal, et lui leur répondait ! C’est une engeance du démon ! - Es-tu soûl, Goustan, gronda le seigneur en se levant avec peine ? - Non pas ! Je reviens des communs, où j’ai interrogé mon propre fils, qui était avec moi hier, il l’a vu comme je vous le dis. L’homme poussa devant lui un jeune garçon, sale et défait. - Il jouait de la harpe aux nutons, dit-il d’une voix blanche. Ils lui ont donné un jouet en or, je l’ai vu briller sous la lune. - Que répondez-vous ? dit Waroc en se tournant vers le barde. Très droit, comme accroché à sa harpe, Mael ne répondit pas. - Qu’on cherche sur lui la babiole en or, tonna Waroc. Et qu’on lui lie les mains s’il le faut. Scion se précipita au-devant de son maître, qui le retint du regard. Euriel était d’une blancheur de craie. Deux rudes piqueurs empoignèrent le barde, d’autres défirent son bagage sur le sol de la salle. N’ayant rien trouvé, ils entreprirent de lui retourner les poches. L’un d’eux poussa un cri de triomphe : au cou de Mael, au bout d’une cordelette, pendait une clé de harpe, en or. - Nies-tu que les nutons te l’ont donné ? cria Waroc, la face rougie. Le barde ne desserra pas les lèvres. - Peux-tu jurer que tu n’as jamais eu commerce avec les Enfants de la Nuit ? siffla le seigneur. - Non… souffla le barde.
Les piqueurs lui attachèrent les mains et s’apprêtaient à faire de même de Scion. - Goustan n’a rien dit de l’apprenti, coupa la dame Euriel. Sait-il quelque chose de lui ? - Je n’ai pas vu le garçon, répondit le piqueur. Juste le joueur de harpe. Son fils acquiesça et s’enfuit derrière la tenture. - Etait-tu avec ton maître hier soir ? interrogea Waroc. Scion jeta un regard implorant à Mael, ses yeux à peine plus colorés que l’eau qui y montait. - Il n’y était pas, dit le barde. - C’est à lui que je l’ai demandé vociférera l’homme. Mael encouragea Scion du regard. - Je n’y étais pas, dit-il dans un souffle. Euriel courut à lui et se tint à son côté, n’osant prier son frère d’épargner le barde. - Tu es libre, dit Waroc en faisant signe à ses valets, mais ton maître sera brûlé à l’aube. - Lâchez-le ! cria Scion en s’interposant entre son maître et ses geôliers. - Il ne sera pas dit qu’un larron ami des fantômes aura reçu l’hospitalité de mon père pendant toutes ses années sans que je l’en récompense, cracha Waroc, saisissant Mael par le col. Scion n’y voyait plus rien. Il sentait l’haleine pleine de vin du seigneur, la fumée, la chaleur. La tête lui tournait. Soudain, il brandit sa flûte et ouvrit les yeux. Euriel les vit briller d’un éclair plein de haine, et elle recula. Il brisa son instrument sur le visage du seigneur, qui s’effondra contre le mur.
On lui courut sus, il sentit des coups pleuvoir mais rien ne comptait : un colosse hirsute avait saisi son maître jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. - Lachez-le ! Cria-t-il. L’homme ouvrit brusquement la croisée. Un vent glacial s’engouffra dans la salle, éteignant les bougies et faisant battre les tentures. Devant les yeux de Scion, l’homme jeta le barde à travers la fenêtre. Une seconde plus tard, le jeune homme lui assenait un coup du tronçon brisé de sa flûte à la jointure du cou et de la tête. L’homme vacilla, étourdi. Prestement, Scion saisit la harpe de Mael qui gisait devant ses pieds, comme une épave dans un naufrage, et sauta vivement par la fenêtre. Il étaient au rez de chaussée, il y avait à peine une demi-toise entre la fenêtre et le sol. Pourtant, son maître était à terre, inconscient. Avec peine, il le hissa sur son épaule, fuyant ses poursuivants qui avaient ramassé leurs armes.
Il n’y avait pas de lune. A la faveur de l’obscurité, il parvint à se glisser hors des murs du manoir. Par miracle, nul n’avait pensé à lâcher les chiens sur lui. Le bois de la harpe lui meurtrissait le bras, et il avait peine à porter son maître, trébuchant à chaque pas. Mael ne pesait pas lourd, mais il faisait une tête de plus que lui. Ses jambes pendantes battaient contre les siennes. Quand il fut à bout de souffle et que ses jambes ne purent plus le porter, il se laissa tomber, les yeux brouillés de larmes. Eperdu, il s’acharna sur les liens qu entravaient les poignets du barde, et finit par défaire les nœuds. Il n’avait plus son poignard, ni aucun objet, à part la harpe. Plusieurs cordes étaient cassées. Il appela Mael, et frotta ses mains pour le réchauffer, mais il ne bougea pas. - Nous ne pouvons pas encore nous arrêter maintenant, nous sommes encore trop près, murmura le jeune homme, redoutant de voir jaillir des torches au bout du chemin. A nouveau, il hissa Mael sur son épaule et ramassa la harpe. Au bout de longues peines, ses pas désorientés le ramenèrent à la forêt. Il était transi et moulu de coups. Mais il se sentit en sécurité dès que les arbres couvrirent sa tête. Alors seulement, il remarqua la plaie béante derrière la tête du barde. Sa chemise était trempée d’eau froide. L’homme hirsute avait jeté son maître sur une flaque gelée, et la glace, ou une pierre, avait entaillé sa peau. - Maître, souffla Scion, en écartant les mèches humides qui barraient le front du barde, je vous en prie, ouvrez les yeux. Nous sommes sauvés. Ils ne nous trouverons pas. Mais Mael mab Gwilim ne répondit pas.
Scion se leva, hagard. Il étendit proprement les membres du barde le long de son corps et coiffa ses cheveux de son mieux. Sans plus se préoccuper de savoir si les hommes de Waroc le retrouveraient, il s’assit près de son maître et accorda sa harpe dans le noir. Ses doigts savaient où trouver les clés et les chevilles. Il n’y avait plus que lui, la nuit, et la harpe. Le souffle avait quitté les lèvres de son maître, et sa vie s’était écoulée sur le chemin qui aurait pu le mettre en sécurité. L’avait-il porté mort ? Avait-il manqué ses derniers mots ? Il ne le sut jamais. Il ne pouvait remplacer les cordes brisées. Mais il se souvint de la cheville de bois orangé, cadeau des korrigans. C’était une clé d’or qui avait été la perte de son maître. Il eut un sourire fou et défit une des chevilles où avait été tendue une corde, à présent brisée. Il y ajusta la nouvelle, qui trouva parfaitement sa place. Ses mains parcoururent chaque corde valide. Il les laissa résonner et les compta en silence. Il y en avait une de trop. Cinq cordes brisées, quatre silences. Dans le noir, un fin fil argenté brillait entre le bois de la harpe et la cheville des korrigans. Il n’avait pas de consistance, et les doigts du jeune barde passaient à travers. C’était comme un fil tombé d’une étoile, un fil de lumière, mais qui résonnait comme les autres. Scion laissa ses mains courir sur la harpe, sans ouvrir les yeux. Les cordes jouaient le vent, le gel et la pluie, la terre qui gémit sous les racines, les feuilles qui s’ouvrent, le sable sous la vague, et la fuite du temps. Il joua à s’en étourdir, le bout de ses doigts était déjà insensible, et la buée de son souffle gelait sur ses cheveux. Un son grêle se fit entendre près de lui. Une musique enfouie sous les années refit surface. La nuit était noire sous les arbres, mais il reconnut le joueur de psaltérion des kornikaned. Une flûte minuscule se fit entendre. Ils jouèrent une complainte qui dura toute la nuit.
Quand l’aube pointa à travers les piliers noirs des arbres, la musique s’éteignit. Scion ouvrit les yeux. Son maître n’était plus là. Le minuscule joueur de psaltérion se tenait toujours près de lui. Les mains du jeune barde étaient vides, son cœur était vide. Le korrigan tira de son sein quatre chevilles de bois, sautant sur une pierre, il vint les placer au-dessus des cordes absentes, jetant les anciennes parmi les feuilles. Quatre lignes d’argent se dessinèrent. Scion fit tinter toutes ses cordes, une à une. Par cinq fois, ses doigts rencontrèrent le vide, par cinq fois, ils se teintèrent d’argent comme la note achevait de disparaître. Et l’argenté de la lune rampa le long de ses doigts froids, serpenta sur ses poignets, se coula sous les manches de sa tunique jusqu’à remonter à sa tête. Puis il glissa en redescendant, comme une pluie glacée, sur sa poitrine, son ventre, ses jambes, ses pieds. Le froid de la nuit, qui frappe les vivants, quitta peu à peu ses membres et les larmes lui montèrent finalement aux yeux. Tout ce qu’il possédait encore était dans ses mains, une harpe et sa propre vie, dont il n’avait que faire. Il avait le choix. Il décida d’abandonner la seconde au profit de la première.
Après ce jour, Scion ne fut plus jamais vu parmi les hommes. Waroc le chercha en vain, ainsi que le cadavre de Maël Mab Gwilim. Leur disparition le conforta dans l’idée qu’ils avaient eu commerce avec des créatures du diable, et il fut heureux de les avoir chassés. Scion, lui, resta pour toujours avec les kornikaned. Il ne franchit plus la frontière ténue entre le monde des hommes et celui des fées que de nuit, pour jouer sur la harpe de Mael mab Gwilim la musique que vous entendez parfois au loin, au détour d’un chemin quand le jour baisse. Il resta un homme-fée, marchant entre les deux mondes jusqu’à ce qu’il soit prêt à les quitter. Aussi, maintenant que vous connaissez son histoire, ne fuyez plus quand tinteront les notes à votre oreille. Asseyez-vous à l’écart, écoutez jusqu’à ce que la musique cesse, et sans chercher à l’apercevoir, remerciez celui qui l’a jouée pour vous.
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