" Nul n'entendra pleurer Saadi, car il niera la peine de son coeur. " Saadi, Golestan, traduction libre.
Je suis un homme sans cœur.
Aussi étrange et inquiétante que puisse paraître cette affirmation, elle n'en figure pas moins sur mes papiers d'identité. Certains individus ont pour signe particulier d'avoir un pied bot, des tâches de naissance, un membre atrophié, un dos bossu, une taille démesurée, de très grands pieds, un bégaiement, une surdité, des yeux qui ne servent à rien, un cerveau à l'usage douteux, une langue de vipère, un caractère de cochon ou quoi que ce soit d'autre qui ait plus ou moins mal fonctionné durant le long processus de maturation qu'est l'ovulation intra-utérine ou non. Et bien pour moi, ce qui a mal fonctionné lorsque les gamètes de mes parents ont fusionné, c'est la programmation d'un coeur normal et viable. Peut-être était-ce là l'attestation biologique d'une incompatibilité sentimentale flagrante ? Qui sait. Tous les enfants dont les parents se haïssent, ne naissent heureusement pas avec une défaillance cardiaque. En ce qui me concerne, on peut néanmoins et légitimement féliciter le hasard pour ce joli pied de nez. Tout jeune adulte encore, je n'étais pas peu fier d'arborer ce signe particulier, aussi surprenant soit-il. Je me rappelle encore parfaitement du jour où je suis allé me faire délivrer ma carte d'identité certifiant de ma majorité pelinosienne. Lorsque l'agent de police me demanda si je voulais que figure sur ma carte quelques signes particuliers que ce soit --selon une formule routinière qu'il oubliait à peine l'eût-il énoncée tant il était habitué à ce qu'on lui réponde par la négative, et comme je lui indiquais fort civilement qu'il serait sans doute avisé de faire mentionner le fait que je n'avais pas de cœur, le bonhomme qui jouait impassiblement avec une gomme anti-stress, s'arrêta net et me considéra pour la première fois. Comme je voyais qu'il me dévisageait d'un air soupçonneux, mesurant avec ses petits yeux de fouine la probabilité que je fus un fou ou un original, je fouillai dans mon attaché caisse pour lui montrer l'attestation médicale que j'avais préparée au préalable, anticipant ce genre de réaction. L'homme me l'arracha quasiment des mains et la relut trois fois pour être tout à fait certain de ce qu'il lisait. Il eut un sourire nerveux et me jeta un regard noir, sans doute causé par un mouvement de jalousie bien compréhensible. « Eh beh, ça c'est pas courant comme signe particulier ! » « Non, en effet. » Il me rendit l'attestation en me dévorant des yeux, espérant sans doute que je lui confie mes impressions sur le fait de ne pas avoir de cœur. D'ailleurs, peut-être même aurait-il voulu se faire retirer le sien si mes paroles se seraient révélées enthousiastes. Mais, à sa grande déception qu'il ne chercha pas à dissimuler, je n'ajoutai rien de plus. J'attendais que l'homme en finisse avec la procédure administrative pour que je reparte avec ma carte nationale électro-biologique d'identité pelinosienne de majorité sur laquelle figurerait à jamais le fait que je n'ai pas de cœur. Il n'en fut pas toujours ainsi.
On m'a enlevé le cœur lorsque j'avais treize ans. Avant cet âge, mes souvenirs sont voilés par la monotonie d'une enfance difficile. Je suis né avec un souffle au cœur que de surcroît j'avais trop petit. S'il suffisait à peine à me maintenir en vie pendant mon enfance et ma prime adolescence, ma croissance aurait eu raison de lui. J'allai à l'école jusqu'à l'âge de neuf ans, étant néanmoins privé de toute activité physique. Passé cet âge, mon état allant de mal en pis, je fus contraint de rester chez moi en évitant de devoir affronter toute émotion violente. La dernière année, je restai cloué au lit, trop épuisé pour faire quoi que ce soit, pas même lire, regarder les écrans cinématographiques ou ne serait-ce que me lever. Il ne m'était permis que de rêver des fantaisies monotones et inoffensives. Mon père avait embauché une infirmière qui me lavait et me nourrissait pendant qu'il travaillait d'arrache-pied afin d'obtenir la nationalité pelinosienne de sorte que je puisse avoir accès à ses soins révolutionnaires que même la meilleure clinique de Atio ne pouvait prodiguer. Ma mère, elle, était partie il y a huit ans avec un de ses nombreux amants. Je n'ai aucun souvenir d'elle. On jugea bon de lui interdire son droit de visite afin de m'éviter toutes émotions fortes que sa venue générait, paraît-il, en moi. Elle-même possédait la nationalité tant convoitée, mais elle n'avait jamais pris la peine de faire les démarches nécessaires à ma naturalisation : certainement trop préoccupée par les charges que sa fonction de journaliste internationale lui imposait sans répit. Elle aidait malgré tout financièrement mon père pour qu'il puisse financer l'équipement qui permettait de me maintenir en vie limitée. Quand je repense à ces années passées seul dans la pénombre de ma chambre, les rideaux toujours fermés de peur que le monde extérieur ne vienne faire battre un peu trop fort le cœur de vieillard qui me soutenait péniblement, j'en frémirais si j'en avais encore la capacité et la mémoire. Et puis finalement, nous avons déménagé à Pelinos dans un appartement plus modeste que la maison cossue de Atio, au vu des prix exorbitants de l'immobilier Pelinosien. Je n'ai aucun souvenir, ni du voyage, ni de notre emménagement. Mon père m'a confié que je passais alors mes journées à dormir et que je n'en n'avais sans doute plus que pour quelques mois. J'étais si pâle et maladif que j'aurais sans doute fait un excellent modèle d'infant royal à la santé délicate, pour un peintre d'il y a quelques siècles. Mon premier souvenir de Pelinos est celui des fils et des tubes innombrables qui s'enfonçaient dans mon corps et semblaient être devenus une extension de mes veines. Je me souviens d'une douleur dans la poitrine qui se faisait toujours plus oppressante, de sorte qu'il me semblait qu'il disparaissait et que mon corps était en train de le digérer comme un vulgaire aliment. Je me souviens également de la fenêtre ouverte et de la verdure abondante qui l'entourait. Avant que l'on ne m'emmène au bloc opératoire pour retirer ce cœur qui n'en finissait plus de hurler, le médecin-chef me dit ces quelques mots : « Tu vas voir mon grand, à partir de maintenant tu vas avoir un cœur tout neuf et si puissant que même lorsque le dernier homme se sera éteint, ton cœur à toi continuera de battre. » Ses paroles me firent forte impression et je pensais alors qu'il me rendrait immortel. C'était évidemment sans compter sur la dégénération naturelle de mes autres organes.
Quoiqu'il en soit, je suis positivement satisfait par ce « bijou de la technologie pelinosienne » comme dirait mon médecin attitré. On peut naturellement m'objecter que je ne suis pas vraiment dépourvu de cœur puisque j'ai une machine qui le substitue. L'objection est pertinente mais n'en demeure pas moins inexacte. Un cœur est un viscère rouge en forme de cône renversé, situé dans le médiastin, essentiellement constitué d'un muscle (myocarde) doublé de deux tuniques (péricarde, endocarde), divisé intérieurement en deux parties distinctes qui présentent chacune deux cavités communicantes (oreillette en haut, ventricule en bas) et l'agent principal de la circulation sanguine doué d'un réseau nerveux autonome qui assure son fonctionnement automatique, mais placé sous l'influence du système nerveux central.Ce qu'il y a d'important, voyez-vous, c'est que le cœur biologique entretient une interaction réciproque avec le système nerveux central. Un cœur ne bat de fait jamais à la même vitesse et son irrégularité elle-même est tout à la fois incontrôlable ou très précisément contrôlée par le cerveau. Ma machine, elle, bat au repos très précisément et très rigoureusement à 60 pulsations par minute. Ce n'est de fait pas un cœur que j'ai dans la poitrine, mais une horloge à pompe. Plus exactement, le Simkron 3.2. Ce qui est sensiblement différent. Qu'il pleuve, vente ou neige, qu'une jeune fille --que mes semblables qualifieraient de jolie-- m'adresse un sourire aguicheur, qu'un imbécile m'incendie vertement, que je sois coincé dans un embouteillage ou qu'un fantôme terrifiant se dresse devant moi en hurlant, mon Simkron 3.2 bat et battra toujours à 60 pulsations par minute. Un véritable engin pour athlète ! Et l'on se doute des conséquences tant avantageuses que fâcheuses que procure cette remarquable machine. D'ailleurs, il est à noter que les précédentes versions possédaient un régulateur de vitesse manuel adaptable en fonction d'une activité physique par exemple, out tout simplement pour permettre à son utilisateur de savourer un moment de palpitations à un rythme soutenu --ne dépassant toutefois pas les 140 pulsations par minute. Néanmoins cette option se révéla être trop souvent létale, en raison d'une utilisation compulsive ou d'accidents intempestifs (télécommande glissant sous un meuble, enfant ou conjoint « jouant » avec, etc) et même la protection par codes ne suffisait pas totalement à prévenir ce genre de désagréments. Par ailleurs, je n'en aurais guère l'utilité et cette option comprend des risques et des traquas parfaitement démesurés par rapport aux avantages et plaisirs restreints qu'elle génère. Car après tout, ce n'est pas le fait de régler la vitesse de la machine qui permet de procurer les sensations d'un cœur normal. Au contraire, elle engendre un manque et une frustration assez comparable à l'accoutumance due aux neuroleptiques, à l'alcool ou au tabac, et entraîne par ailleurs les mêmes effets : dégénérescence des organes et mort prématurée. L'ablation du cœur donne précisément l'opportunité de se défaire de ce genre de tracas liés au désir et aux sentiments, alors pourquoi devrais-je m'embarrasser de cette option superflue et grotesque destinée aux faibles d'esprit qui ne savent rompre avec leur passé d'hommes cardiaques.
Ce qui m'amène aux avantages multiples du Simkron 3.2. Les médecins antiques n'avaient pas totalement tort lorsqu'ils affirmaient que le cœur était le siège des sentiments. Si le cerveau en est indéniablement le centre neurologique, le cœur lui, n'en est pas moins son reflet organique. Pas de sensation ou d'émotion qui ne soit traduite par une variation du rythme de l'organe. Et inversement, les palpitations, douleurs à la poitrine, arythmie ou autres, provoquent chez l'homme cardiaque un mal-être qui se traduit bien souvent par une humeur maussade, déprimée ou irritée. En définitif, que ce soit le sentiment de surprise, de peur, de joie, d'excitation, de stress, de fatigue, de colère, d'extase, d'ivresse et le sentiment amoureux (qui est une savante combinaison de tous les autres), tous se traduisent invariablement par un changement des pulsations cardiaques, attestations premières de l'émotion qui se différencie ainsi de l'état au repos (si tant est que cet état existe en pratique) et entraîne une chaîne de réactions secondaires telles le tremblement, le rougissement ou l'acte manqué. Fort heureusement, je ne suis plus assujetti à tous ces aléas incontrôlables du corps humain ! Et si l'homme cardiaque se maudit souvent de n'avoir su contrôler ses émotions, jurant d'apprendre à maîtriser le flux incessant de ses pensées, c'est son cœur, en vérité, qu'il devrait d'abord dompter car la parfaite conduite de celui-ci entraîne invariablement la domination sur ses affects. On peut très légitimement répugner à se débarrasser des sentiments si caractéristiques de l'humanité cardiaque. Pourtant, l'absence même des passions qui agitent d'ordinaire les êtres vivants, est loin d'être aussi inconvenant qu'on pourrait bien le supposer. Bien sûr, je suis dépourvu de toutes sensations d'extase, de joie ou de bien-être absolu, et ces termes que j'évoque représentent pour moi autant de notions abstraites dont je ne ferai jamais l'expérience. Ils sont en somme aussi flous que la notion d'infini : je les comprends logiquement mais ne puis les concevoir concrètement. Beaucoup des personnes qui me côtoient et que je n'oserai qualifier d'amis, trouvent ma situation parfaitement misérable et sujette à une pitié à vrai dire fort déplacée. Car, pour autant que je sache, ma situation est sans doute assez comparable à ce qu'on pourrait appeler bien-être justement. Du moins, c'est l'idée que je me fais de ce concept, exempt des fluctuations des émotions « positives » ou « négatives ». A la vérité, il me semble que ceux qui me prennent un peu trop facilement en pitié et qui prétendent endosser des souffrances que je ne connaîtrai jamais, sont secrètement jaloux de mon indifférence sereine. Ainsi, une de mes connaissances m'a un jour avoué qu'il ressentait un mouvement de pitié incontrôlable à chaque fois qu'il me voyait, déclenchant chez lui un « tiraillement au niveau de la poitrine », à la pensée que je sois dépourvu de toute émotion, ce qui par ailleurs, n'est pas tout à fait exact. Mon corps réagit effectivement de façon émotionnelle lorsqu'il est confronté à des stimuli généralement supposés déclencher ce type de réactions. Toutefois, du fait que mon pouls, lui, demeure inchangé, l'émotion en elle-même n'est que partiellement exprimée. De fait, il m'est impossible d'exprimer précisément ce que je ressens car il m'est difficile de distinguer ce qui provoque parfois en moi un fantôme de joie ou de tristesse. Et puis il faut également préciser, pour être plus juste dans la description de ce fabuleux engin, que tous les hommes « sans cœur » ne sont pas dépourvus de ces sentiments qui me font si ostensiblement défaut. Tout dépend en fait de l'âge auquel on se fait implanter le Simkron et les patients les plus âgés ne ressentent pas ou peu de pertes sentimentales puisqu'ils y ont été soumis leur vie durant.
Le professeur Darancio, brillant cardio-neurologue dont je suis devenu le patient, a par ailleurs merveilleusement exprimé la relation entre pouls et affect dans son célèbre petit traité de musicologie émotive. Selon ses écrits, chaque émotion, ou plutôt chaque variation du système émotionnel entraîne une subtile variation de l'eurythmie cardio-vasculaire, suivant des équations fractaliennes bien particulières, elles-mêmes fonctions des sentiments impliqués dans ce changement d'état. Ainsi, selon le professeur Darancio, il suffirait de mesurer les pulsations du cœur et leurs variations de façon très précise afin de déterminer dans quel état d'esprit se trouve le sujet. Ce, en ayant au préalable défini les fonctions d'état spécifiques à telle ou telle émotion, celles-ci différant naturellement selon les individus. En prenant un exemple grossier, mettons que l'émotion de joie accélère le rythme cardiaque alors que celui de tristesse le diminue ; suivant la prédominance de l'émotion qui traverse le corps du patient, ce phénomène se traduira par un rythme cardiaque particulier. Pour autant, de toutes les émotions qui ont tendance à « ralentir » le pouls du sujet comme parfois la tristesse, la sérénité ou le dégoût, tous ont une fréquence de variation spécifique que l'on est désormais à même de reconnaître. Dès lors, lorsque l'on mesure un pouls qui semble être régulier et que l'on qualifie donc d'eurythmique, il ne l'est pourtant jamais parfaitement et sa fréquence, infime, d'instabilité, est le témoignage du sentiment principal et des émotions secondaires qui traversent le sujet à un temps donné. Pour citer un autre exemple et afin de reprendre le « tiraillement du cœur » de ma connaissance, il s'agit là de façon évidente d'une des manifestations des variations émotionnelles dont le cœur est perpétuellement l'objet, et particulièrement dans les cas de tristesse et d'angoisse qui se caractérisent par une arythmie douloureuse. Ainsi, dans les cas extrêmes de somatisation cardiopathologiques ou d'insuffisance cardiaque, le cœur ne semble trouver un équilibre qu'en stade d'arythmie continuelle, comme s'il prenait un plaisir douteux à se cogner aux parois du corps ou encore comme si on l'avait entouré d'une ficelle néfaste que quelques démons sournois s'amuseraient à tirer par les deux bouts, ce qui provoque une souffrance corporelle généralisée. C'était précisément le genre de « sensations » que je percevais sans discontinuer lorsque j'avais un cœur, et qui ne me sont maintenant plus que des bribes de souvenirs que j'ai de grandes difficultés à me remémorer : tout juste puis-je les exposer de façon parfaitement théorique car désormais, mon rythme cardiaque absolument régulier m'empêche d'activer pleinement les systèmes neuronaux responsables des émotions et de leur interprétation en sentiments. Il m'est donc impossible de projeter mon être dans une simulation imaginaire où la mesure ne battrait pas à très exactement 60 pulsations par minute. Je suis une « marche militaire », comme dirait le professeur Darancio, ce qui déclenche invariablement chez moi ce plissement des lèvres que l'on nomme « sourire », mais dont je ne sais s'il est d'amusement ou de tristesse.
Et quelqu'handicapant que fut pour moi le fait de ne pas avoir de sentiment précis dans ma vie de tous les jours, j'ai, il me semble, atteint un niveau socioprofessionnel plus qu'honorable au vu du malfonctionnement dont je suis tributaire. Même si le contact avec une clientèle m'était proscrit, du fait qu'il m'est impossible de « pressentir » les personnes et leurs désirs profonds, mes capacités d'abstraction naturelle contre lesquelles aucun affect sentimental n'est à même de rentrer en conflit, m'ont tout naturellement déterminé à être juge de la cour suprême de Pelinos. Ainsi, quelles que soient les simagrées auxquelles se livrent les accusés, quels que soient les signes de douleur ou d'accablement que simulent les victimes, je ne prends en compte et ne juge que les faits et toujours les faits. Je fus ainsi affecté aux litiges administratifs et autres contentieux. Les affaires plus « délicates » telles que les crimes passionnels et de façon plus générale tout autre délit faisant appel au pathos, ne sont pas de mon ressort. Ces cas étant généralement très médiatisés et très populaires, il est nécessaire pour le public que les affects soient presque autant mis en avant que les faits... Pour des raisons qui m'échappent, bien entendu. « Les citoyens de Pelinos ne sont pas encore prêts à se plier au jugement de la raison pure », me confia le directeur Seraphor lorsqu'il m'appointa à mon nouveau poste, après mes services concluants en tant que stagiaire greffier. « Vous êtes un prototype, avait-il poursuivi, et à ce titre vous n'avez aucun droit à l'erreur car c'est en fonction de vos résultats que le Gouvernement Pelinosien déterminera l'utilisation systématique d'hommes au cœur artificiel dans le domaine de la magistrature. C'est pour cette raison que votre « spécificité » doit être tenue secrète, si possible. Il faut éviter tout scandale, vous comprenez... Du moins, jusqu'à ce que vous fassiez vos preuves. Nous devons préparer le public à ce nouveau procédé de jugement et démarcher les sponsors adéquats en vue d'une campagne médiatique éventuelle. Pourquoi pas même entrevoir carrément une série virtuelle dont le héros serait un homme comme vous, Rajkarov ! Cela vous plairait, n'est-ce pas ? » Je le dévisageais nonchalamment avec toute l'indifférence courtoise que j'ai jamais su exprimer. Les traits de son visage jusqu'alors flasques et élastiques, qui vibraient sous les rebondissements de son intonation presque mélodieuse, se figèrent soudainement et en fronçant les sourcils il poursuivit : « Mouaaii, bien, forcément, je ne pouvais pas attendre de vous autre chose que cette expression de mollusque ! Que pourriez-vous comprendre au plaisir et à la renommée, hein ? Mais c'est exactement ce qu'il nous faut, Rajk ! Les avocats de nos jours... Ils réussiraient à injecter assez de mièvrerie dans le cœur de n'importe quel juge aguerri et à faire acquitter le loup du meurtre de la mère-grand encore hurlant dans ses tripes ! Pire, c'est tout juste si ils ne traîneraient pas le chaperon rouge en justice pour traumatisme émotionnel et harcèlement sexuel. Alors quoi, pour les procès publics, les grands mélos passionnels, ça passe encore. Mais pour les affaires, grands dieux! Cela suffit comme ça, j'ai des investisseurs, moi, je dois rendre des comptes aux Trois et aux subventions sans lesquelles ce palais de Justice serait un beau tas de ruines et de foutoir babouviste ! Et alors Rajk, je vous le demande, quel foutu crédit les honnêtes et cossus citoyens de Pelinos peuvent-ils porter à une justice dont les représentants se font emberlificoter par les douceries d'avocats plus vicieux que des acteurs ? Aucun, Rajk, aucun. Et vous verrez qu'on risque ensuite de confier la gestion de la justice à des entreprises privées, si ça continue. J'ai entendu des bruits traîner. Ça serait une véritable catastrophe ! La libre concurrence appliquée à la Justice ! Autant la bafouer tout de suite, en ce cas ! Parce que, vous comprenez Rajk, je crois encore à la notion de justice équitable pour tous. Malgré les grosses ficelles avec lesquelles je dois jouer. Et je pense que ce sont des gars comme vous qui en sont l'avenir. C'est à vous de devenir le précurseur d'une grande famille de juges, Rajk. Car quand le public sera prêt, ce seront des hommes comme vous qu'on affectera aux grandes affaires et aux crimes passionnels. Alors ne me décevez pas, mon vieux. » Et il termina son discours par un nouveau froncement de sourcils. J'ignore s'il me dit cela dans le but de m'inspirer quelque motivation mais je ne crois pas avoir jamais failli à la tâche, ni avoir été une quelconque source de déception pour Maître Seraphor. Preuve en est que les procès auxquels j'ai eu l'honneur de présider sont devenus de plus en plus importants les années s'écoulant. J'ai même eu à régler quelques affaires de divorce. Je suis, paraît-il, le cauchemar des avocats et cela fait quelques années que mon secret n'en est plus un. Il n'y a pas eu de série virtuelle en mon honneur... Ce n'était pas assez porteur. En revanche, un personnage au cœur artificiel a fait son apparition au sein d'une série sur un cabinet d'avocat. Il y est, je crois, décrit de façon fondamentalement antipathique. Je suppose que Maître Seraphor est loin d'avoir gagné sa « bataille de l'image » concernant la profession de juge. Il s'est révélé moins influent que Mohed, président général des avocats associés de l'helap, dont la série en question s'inspire largement, et qui projette de fusionner avec le barreau public. Les Trois n'ont pour l'instant pas donné leur accord à ce que Maître Seraphor qualifie d'hérésie. Ils projettent également de lancer des avocats sans cœur, toutefois, je me demande s'ils seront aussi efficaces que leurs homologues cardiaques. Ainsi, même si l'image de juge n'a pas réellement évolué aux yeux des consommateurs, il n'en reste pas moins que je fais a priori bonne figure, malgré cette mauvaise presse virtuelle. Accusés comme plaignants sont tous également sensibles à mon impartialité qui me confère une aura de respectabilité parfaitement irréprochable. Je ne réussis toujours pas vraiment à me rappeler de froncer les sourcils pour me donner l'air grave, comme Maître Seraphor m'a chaudement incité à le faire, mais mon air impassible et ma voix douce et modérée mettent en confiance avocats et jurés, ce qui atténue sans doute la réalité austère que je suis supposé inspirer. J'ignore si l'expérience que je constitue sera renouvelée ou élargie. « Le public n'est toujours pas prêt », affirme Maître Seraphor en laissant retomber ses yeux. Cela m'est, comme on s'en doute, absolumement indifférent. De même que le fait d'accomplir parfaitement mon travail, ou non. Je le fais machinalement, logiquement, pour subvenir à mes besoins tout comme je me nourris ou comme je bois et sans jamais en tirer de satisfaction particulière. Et, le fait que j'ai globalement réussi dans ma vie professionnelle n'est finalement dû qu'au hasard de la vie et à une fortune qu'on qualifiera de bonne, quoique sans réelle surprise.
Aussi curieux que cela me paraisse bien souvent, je possède également un semblant de vie affective. J'ai une « bonne amie » qui m'est tombée dessus il y a quelques années. Elle est rondouillette, maladroite, mais possède un contact social absolument déconcertant, à son grand dam. Il me semble qu'elle a le don d'inspirer le rire aux autres, bien que ce soit généralement involontaire. Je l'ai rencontrée à la suite d'une sortie entre connaissances. Elle me fut présentée comme une chimiste exubérante et incompétente, mais sympathique. A l'inverse de la plupart des individus que je glace lorsqu'ils me rencontrent pour la première fois, Ramia fut tout de suite fascinée par ce que je représentais. Le fait qu'elle ait toujours rêvé d'être comme moi est indéniable. Mais contrairement aux autres personnes en général, elle le reconnaît bien volontiers. Après quelques rencontres fortuites, et quelques discussions virtuelles, elle m'invita chez elle pour m'avouer qu'elle était fascinée par ma personne et qu'elle souhaitait prendre modèle sur moi et devenir mon disciple. Elle me déclara ces paroles incongrues d'un ton égal et sans sourciller, pourtant le tremblement de sa voix et de ses mains ainsi que la rougeur qui colorait son front ne laissait aucun doute sur le trouble qui devait l'agiter. Il fut convenu qu'elle emménagerait chez moi pour une période d'essai de quelques mois qui s'avéra finalement concluante. Contrairement aux autres représentantes de la gente féminine que j'avais côtoyées d'un peu trop près, et qui, pour je ne sais trop quelle absurde raison, avaient fermement décidé de « faire fondre ce cœur de glace », entreprise ô combien ridicule et si peu rationnelle, caractéristique chez les individus de phénotype XX... Contrairement à ses semblables entreprenantes, donc, Ramia ne tenta pas une seule fois de me changer. Au contraire, elle s'efforçait de suivre mon rythme monotone et de reproduire l'indifférence avec laquelle je perçois le monde extérieur. Il est évident qu'elle n'y parviendra jamais. Ceci dit, elle dut acquérir une forme de monotonie assez développée pour que, de la copine sympathique qu'elle était aux yeux de tous, elle devienne peu à peu un être gentiment méprisé et qu'elle finisse par devenir franchement ennuyeuse. Du moins, c'est ce qu'elle m'a rapporté avec autosatisfaction. Et cet état d'inexistence sociale semble lui convenir tout à fait. En ce qui me concerne, Ramia est devenue un objet de tous les jours comme la nourriture, l'eau ou mon travail. Nous ne nous adressons la parole que pour ce qui est utile et de temps à autres il nous arrive d'avoir de longues conversations logiques, sous forme de joutes, que je remporte la plupart du temps. Mes connaissances se demandent souvent ce que m'apporte un être gauchement insipide tel que Ramia, devenu objet de leur déconsidération. Elle serait laide, paresseuse, triste, malhabile et ennuyeuse. Peut-être. Mais si les qualités de Ramia ne m'apportent rien, ses défauts ou définis comme tels, ne me gênent pas davantage. Je pourrais parfaitement vivre sans elle, comme on peut vivre sans son ombre. Toutefois, sa présence est confortable et il m'est familier d'avoir à mes côtés ce double disproportionné dont l'isolement forcé cache certainement une sensibilité dévorante contre laquelle elle se bat, quitte à devenir sujet de mépris et d'incompréhension aux yeux de ses anciens amis. Ainsi, l'impassibilité lymphatique qu'elle a su tirer de mon « enseignement » n'est autre qu'un bloc épais derrière lequel elle protège des émotions trop nombreuses et qu'elle laisse parfois encore exploser par les soirs où la neige recouvre peu à peu les toits et les branches de Pelinos. Un « ami » commun m'a révélé qu'avant de me connaître Ramia avait profondément aimé quelqu'un, une femme des terres du Sud je crois, qui l'avait abandonnée. Elle ne s'en était jamais remise et sans doute s'efforçait-elle de l'oublier en restant avec moi. « C’est d'un classique ! » avait sifflé l'ami en question, me taxant d'un sourire en coin et d'un clin d'œil furtif. Espérait-il me faire peur ou susciter une tristesse ou un autre sentiment désagréable en moi ? Le passé de Ramia ne regarde qu'elle, aussi en quoi cela me concernerait-t-il que quelqu'un d'autre fasse battre son cœur ? C'est, à dire vrai, beaucoup mieux ainsi. Comme dirait Khasma, un autre homme au cœur automatisé et qui est une des rares personnes que Ramia et moi-même côtoyons régulièrement --c'est-à-dire trois fois par an : « Je ne suis pas l'homme qui fait battre le cœur de Ramia, mais celui qui lui donne une cadence régulière. » Position qui me convient tout à fait, et il me semble que si je pouvais ressentir quelque chose de profond pour autrui, ce serait en tout logique pour ce Pierrot lunaire de Ramia... Bien que la logique n'ait, semble-t-il, rien à voir avec ce genre d'affaires. En tout cas, même si Ramia ne m'aime guère plus que je ne saurais l'aimer, elle a à mon égard une affection et un respect sincères et ne se plaint pas le moins du monde de nos contacts physiques inexistants, ni de la progéniture que nous n'aurons de ce fait jamais, puisque je suis naturellement dans l'impossibilité biologique de lui prodiguer ce genre d'attentions inutiles, si ce n'est à l'espèce humaine, dont je fais par ailleurs peu de cas. Un sage des provinces du Kamtchouk a un jour affirmé que « la perle des compagnes n'est pas la la plus belle, ni la plus convoitée, ni même la plus intelligente, mais plutôt celle qui se montre la plus courageuse et endure peines et joies sans reproche et sans complainte. » Je tiens cette maxime comme des plus avisées. Me concernant, qu'aurais-je à faire d'une compagne jolie ou intelligente ? C'est ainsi que s'est passablement écoulée ma vie depuis que je n'ai plus de cœur. Et rien, absolument rien ne laissait présager qu'il en soit un jour autrement et que cette autre vie me gênât de façon assez singulière pour faire naître en moi le désir de rédiger cette page aussi virtuelle qu’éphémère.
Tout a commencé il y a trois mois.
Je me suis réveillé un dimanche matin avec l'horrible impression que quelque chose n'allait pas. Le monde extérieur avait changé ou plutôt : il lui manquait quelque chose. Ramia le remarqua tout de suite. « Quelque chose est changée en toi. », me fit-elle savoir en fronçant les sourcils, les yeux agités et la mâchoire tombante. Je pris ma température mais je n'avais pas de fièvre et à vrai dire je ne ressentais aucune douleur. Il me semblait que j'avais soif, mais le fait de boire ne parvenait pas à étancher cette envie. Je décidai donc sagement de prendre rendez-vous de toute urgence avec le professeur Darancio afin de découvrir la source de cet état que je qualifierais de « manque ». Au fond de moi, je n'ignorais pas que je n'avais pas besoin d'aller chez le professeur pour sentir ce qui n'allait pas. Mon cœur n'était plus parfaitement régulier. Bien sûr, cela ne pouvait se déceler de façon humaine et imprécise : lorsque je comparais les pulsations de la machine avec celles d'un métronome, je ne distinguais rien d'anormal et aucun décalage n'était significativement perceptible. Pourtant, il me semblait, j'en étais certain, que les battements de mon métronome interne se décalaient insensiblement et inexorablement et retardaient très faiblement par rapport à leur rythme normal, par rapport à ce rythme parfait qui avait scandé mon existence, de ma naissance mécanique jusqu'à ce jour incompréhensible. Quand j'arrivai chez le professeur Darancio, il me trouva lui aussi l'air changé : « Rien de grave ? », me demanda-t-il, incrédule. « Mon cœur ne bat plus normalement », lui annonçai-je franchement. « Hmm. Il fronça les sourcils et esquissa un sourire. Bien. Voyons voir ça. » Il saisit son stéthoscope électronique et m'ausculta. « Tout me semble parfaitement normal. » « Ah bien sûr, ce n'est pas avec ce genre d'instrument que vous pourrez déceler la moindre différence, mon irrégularité n'est heureusement pas encore assez notable. Essayez donc de mesurer mes pulsations avec votre scanner d'ondes. - Entendu. Mais je ne suis pas certain que cela sera concluant. - Allez-y ! Insistai-je. - Hmm, hmm, marmonnait-il en se grattant la barbe, pendant qu'il faisait glisser le scanner sphérique sur la zone humaine qui recouvrait ma précieuse machine. Et bien en effet, il y a un retard de quelques millionièmes de seconde dans quatre-vingt-dix pour-cent des battements et une légère accélération d'une dizaine de millionièmes dans dix pour-cent des autres. Ceci dit, ce résultat est parfaitement conforme aux normes de votre Simkron. Rien ne prouve d'ailleurs que ce n'ait pas toujours été plus ou moins le cas, même si vos précédents relevés ondulaires étaient effectivement plus réguliers. Et puis vous savez, un cœur, même mécanique, ne peut pas toujours retomber absolument juste ! Vous êtes un homme intelligent, Monsieur Rajkarov, vous vous doutez bien que plus le degré de précision d'une mesure est élevé, moins il y a de chances d'obtenir un résultat absolument parfait. Et il cligna de ses petits yeux en m'adressant à nouveau un léger sourire. - Ah ! Mais mon cœur était sans conteste plus régulier qu'il ne l'est désormais, lui objectai-je. - C'est peu probable. - Enfin voyons ! N'a-t-on pas fait de mesures précises de mon rythme cardiaque quand le Simkron a été installé ? Ce serait tout bonnement impensable ! M'écriai-je, sans très bien comprendre comment j'avais pu hausser le ton. - Si, si, sûrement. Hmm. Laissez-moi donc fouiller dans votre dossier. Ah ! Nous y voilà ! Hmm, et bien on pouvait déjà constater un retard global un peu moins conséquent de un pour cinquante millionièmes. Enfin, rien de réellement conséquent. D'ailleurs, rien ne prouve que votre cœur n'ait pas décéléré progressivement sans que vous ne vous en soyez aperçu jusqu'alors. Ceci dit, si cela peut vous rassurer, vous viendrez me voir une fois toutes les deux semaines pour faire des mesures très scrupuleuses de votre cœur et pour que vous me décriviez tout aussi scrupuleusement les nouvelles sensations que vous éprouvez. Mais d'abord, dites-moi. Pensez-vous qu'il y ait eu quelque élément dans votre vie sociale, affective, professionnelle ou corporelle qui aurait pu être à l'origine de cette légère décélération ? Pas de deuil, pas de rencontre ? Vous sentez-vous irrité ou euphorique, par exemple ? - Et bien non, non, rien de tout cela. - Rien de notable, donc, dans votre environnement quotidien qui ait pu modifier vos habitudes et entraîner cette insolite sensation de manque ? - Non. Rien n'a changé, tout est normal. Absolument normal. Si ce n'est cette chose qui dérègle mon cœur. Mais pour tout vous dire, j'ai déjà pensé que cela pouvait m'arriver. Souvent, même. - Vous avez souvent pensé qu'un jour votre cœur ne battrait plus normalement, c'est cela ? - C'est cela même, oui. Cette idée m'a traversé l'esprit de temps à autres, mais pas de façon obsessionnelle, notez bien. Je me demandais juste par curiosité conceptuelle, ce que cela ferait de ne plus avoir un cœur parfaitement et absolument régulier. Mais en même temps, je ne pouvais, ni ne voulais l'envisager, car fort logiquement cette éventualité ne pouvait qu'être l'origine de bien des tracas... Et en voilà bien la preuve aujourd’hui. - Bien, bien. Et dites-moi encore, pour quelle raison pensez-vous que votre cœur ait décéléré ? - Je pense que la raison n'a rien de sentimental ou d'émotionnel, professeur. Il me semble qu'elle est davantage physique. - Physique ? - Parfaitement, professeur. Vous n'ignorez pas que pas plus tard que samedi soir, une nouvelle médiathèque a été inaugurée non loin de chez moi. - Oui, c'est exact. Une bien belle œuvre architecturale, cet Athenäum, oui. Et cette médiathèque serait donc responsable de votre décélération cardiaque ? - En quelque sorte, oui. Vous savez que les systèmes radars antivol installés dans les grands magasins peuvent êtres létaux pour des personnes comme moi. Et bien il me semble que la recrudescence de ce genre de matériel a modifié l'électromagnétisme global de Pelinos et que tout naturellement, mon Simkron s'en est trouvé affecté. - N'est-ce pas ce que vous avez pensé samedi soir avant de vous endormir ? - Oui, c'est effectivement une pensée à laquelle j'ai songé samedi soir. » Le professeur esquissa à nouveau un sourire, qui cette fois me tirailla la mâchoire. Il me cachait quelque chose, sans aucun doute. - Eh bien, eh bien. Il semblerait que je n'aurai plus à vous surnommer « marche militaire », désormais. - Oh, mais cela me convenait tout à fait, pourtant. - Oui, bien. Nous verrons. Revenez dans deux semaines, donc. Nous comparerons vos résultats avec ceux que j'ai enregistrés aujourd'hui. Je vous ferai également une nouvelle mesure des harmonisations encéphales. »
Comme convenu, je suis revenu toutes les deux semaines. Le professeur Darancio a mesuré mon harmonique céphalique et a noté une augmentation sensible des ondes rattachées au cortex cingulaire, par rapport aux mesures qu'il avait effectuées précédemment, environ une fois par an, plus à titre de recherche personnelle que pour soigner mon apathie si caractéristique des personnes se trouvant dans la même situation que moi. « Le problème, me fit comprendre le professeur Darancio, c'est qu'il m'est impossible de savoir de façon absolue si c'est d'abord votre cœur qui s'est effectivement ralenti, produisant le sentiment de manque dont vous êtes la proie, ou bien si ce léger ralentissement n'a pas quelque chose à voir avec une émotion latente chez vous et que, pour des raisons encore inconnues, vous avez réussi à percevoir de façon concrète, ou du moins que votre système cérébral a réussi à encarter grâce à un stimulus pour l'instant indéfini. Je vous propose de revenir désormais toutes les semaines afin de relever les différentes étapes de votre évolution, si évolution il y a, ce qui nous permettrait sans doute de comprendre les causes et les aboutissants de ce changement d'état. » Je remerciai le professeur pour ces explications, qui du reste ne me satisfaisaient pas. Il n'y avait eu absolument aucun événement particulier dans les semaines passées qui aurait pu expliquer mes nouvelles sensations, et qui aurait pu servir de « stimulus compétent » pour reprendre les termes du professeur Darancio. D'ailleurs, mon état n'a absolument pas évolué ces derniers mois. Du moins pas pour les appareils de précision du professeur. En revanche, en ce qui me concerne, je sens bien que le manque oppressant, la chose incompréhensible qui semble attirer mon cœur à elle, s'est continuellement aggravé. Plus les jours, plus les semaines passent, plus mon être tout entier brûle d'une soif qu'il m'est impossible de satisfaire ou de m’expliquer. Je bois des quantités astronomiques d'eau afin d'y remédier et puisque c'est le seul remède que je connaisse à la soif ; mais, comme on peut s'en douter, mon organisme n'est pas dupe et ces quantités astronomiques que j'engloutis ne sauraient étancher mon besoin anonyme. J'ai essayé une fois d'y remédier par l'alcool, moi qui n'en avais jusqu'alors jamais ingéré, mais comme je le pressentais, cela ne me fut d'aucun secours ; pis, j'en fus quitte pour une migraine désastreuse qui dura deux jours, doublée de l'amnésie totale de ma soirée de beuverie, inhérente à ce genre d'expérience à vrai dire fortement traumatisante. Un de mes collègues m'incita néanmoins à renouveler l'expérience de temps à autres, car selon lui, ce produit infernal aurait sur moi des influences étonnantes. « Je t'assure, Rajk, me dit-il en me gratifiant d'un coup de coude trop familier à mon goût, tu devrais te détendre plus souvent comme ça, tu parles plus et surtout tu as l'air plus vivant. » Bien sûr, je n'accorde aucun crédit à ces paroles étant donné que cette personne est alcoolique notoire elle-même ; de fait, son jugement est forcément biaisé. De plus, je n'ai plus aucun souvenir de cette soirée, si ce n'est quelques paroles foncièrement incompréhensibles que j'aurais sans aucun doute proférées. Mais cette expérience étant recouverte d'un voile de brume aussi épais que celui jeté sur mes années de jeunesse, il me paraît inopportun de la renouveler : ma soif n'ayant par ailleurs nullement été assouvie. Hélas ! Il me faudra pourtant trouver un moyen d'y pourvoir au plus tôt, car ce poison invisible, cette chose qui ne veut dire son nom, a fatalement affecté ma rigueur de juge infaillible. Ainsi, il n'est pas un procès qui ne s'écoule sans que je ne lise involontairement le même manque dans les yeux de la victime, dans les yeux de l'accusé, dans le regard du procureur ou dans celui du greffier... Tous sont également traversés par cette maladie incurable, ce besoin imminent d'un ailleurs introuvable, cette chose ignoble et parasite qui se gorge de leur carence et qu'ils croient tromper en lui donnant une cause, en lui donnant un nom et en essayant ensuite de remédier à cette cause arbitraire, puis faute de succès ils renouvellent l'opération en trouvant une autre cause, un autre nom à cette chute, à cette chose incurable. Mais moi, je ne le sais que trop bien, il ne saurait y avoir de remède, puisqu'en vérité, ce mal terrible ne connaît pas de cause tangible ! Ah ! Les bienheureux dans ce malheur, au moins ignorent-ils --ou feignent-ils d'ignorer-- cette vérité insurmontable qui écrase ma précieuse machine de tout son poids titanesque. Au moins peuvent-ils prétendre en connaître la raison et jouer à être leurs propres dupes ! Mais moi, je ne puis connaître cette félicité ignorante, et quand, du haut de mon siège de respectabilité juridique, je juge ces pantins, proies avisées de leurs désirs palliatifs, je ne peux m'empêcher d'être traversé par cette chose profonde et impérieuse qui est aussi la leur et qui jamais, je ne le sais que trop bien, jamais ne connaîtra de repos. Et alors, il me semble que je les plains comme je les méprise, et tout autant que je les envie ! Comme c'est étrange... tous ces sentiments que j'arrive désormais à nommer... Juste parce que ma précieuse machine s'est ralentie et que mon corps semble protester de pleurs et de grondements qu'on lui rende ses très exactes et très inaltérables soixante pulsations par minute. Et pourtant... La providence seule sait que si jamais on m'offrait de m'implanter un Simkron parfait, hélas... Je n'en voudrais plus !
Comme on pourrait s’y attendre, mon supérieur Maître Séraphor, avec l’intuition quasi-surnaturelle qui le caractérisait, eut tôt fait de remarquer que quelque chose n’allait pas. Aussi, à peine une semaine s’était-elle écoulée depuis mon « congé maladie » que je fus convoqué dans son bureau. « Vous avez changé, Rajk, je ne sais pas en quoi, mais il y a quelque chose de pas normal chez vous. Enfin, de pas normal, nous nous comprenons, n’est-ce pas ? » Et il cligna des yeux en m’observant très minutieusement le visage, puis il reprit : « Vous n’avez pas changé de coiffure pourtant, non. Vous avez toujours cette même petite moustache soignée qui sied si bien à votre air de mollusque. Hmm, hmm. Nous y voilà. C’est votre regard qui n’est pas tout à fait le même. Des lentilles de contact pour s’humaniser, peut-être ? » Maître Seraphor me scruta droit dans les yeux. J’en éprouvais quelque chose de très désagréable qui semblait accroître mon manque, alors que je m’efforçais tant bien que mal de me donner des airs les plus mollusques possibles. Mais je savais bien qu’il était vain d’échapper au regard inquisiteur de Maître Seraphor, juge de tous les juges, serviteur consciencieux des Trois, et à son intuition métaphysique. « Hmm, hou... Se pourrait-il que... l’on vous ait rendu votre cœur ? Hmm, non, bien sûr, on n’a pas encore les moyens de fabriquer des cœurs qui ne soient pas clonés, pas vrai ? Et le votre était clonablement parlant irrécupérable. Oui bien sûr, cela est donc positivement improbable. » - J’ai de nouvelles lentilles de contact en effet Maître, décidément votre perspicacité est toujours aussi aiguisée. » Je parvins à lui donner cette excuse, qui, si elle ne le tranquillisa pas tout à fait, sembla le satisfaire pour l’heure. J’étais parvenu à prendre sur moi et à contrôler les traits de mon visage afin de les mouler dans l’expression la plus molle que je pouvais concevoir, et je crois que j’y réussis tout à fait tant je me sentis envahi d’une trêve placide telle que je n’en n’avais éprouvée depuis trop longtemps... Pourtant, avant que je ne prenne congé, Maître Seraphor m’admonesta en ces termes : « Bien, Rajk. Vous pouvez continuer de prétendre tant qu’il vous plaira, n’oubliez pourtant pas que vous êtes un prototype important... capital pour l’avenir de la juridiction pelinosienne. Vous serez jugé sur vos résultats, comme toujours. - Oui, Maître, je ne l’oublie jamais. » Je n’osais pas me retourner et le regarder en face. Si je l’avais fait, Maître Seraphor aurait lu en moi ce qui tous les jours en autrui me suit comme une ombre obsédante. Depuis, j’ai fait comme les autres juges, j’ai évité de rencontrer le regard perçant de Maître Seraphor dans les longs couloirs au marbre zébré du tribunal et j’ai essayé de rendre mon verdict comme je l’aurais sans doute fait il y a encore quelques mois. Mais je doute de jamais parvenir à la perfection implacable dont je suis l’imposture. L’albâtre de ma justice s’est effrité en états d’âme. Mes journées se déroulent ainsi dans la crainte que mon jugement ne soit irrémédiablement biaisé par ce sentiment troublant qui a pris possession de mon esprit ou de mon « encartage cérébral », et qui ne saurait me laisser le moindre répit. Et puis, tous les soirs, je rencontre les yeux de Ramia. Ces yeux affaissés qui renvoyaient une réflexion parfaite de mon apathie et qui désormais semblent traversés par le même gouffre innommable que celui qui m’a précipité dans les griffes de la chose. Et chez Ramia, la chose qui ternit son regard me semble bien plus vive et plus captivante que celle que je décèle immanquablement chez mes victimes, mes accusés, mes avocats et mes procureurs. Comment ai-je pu ne jamais me rendre compte que Ramia n’avait jamais été autre chose qu’un état de manque perpétuel, victime obstinée de la chose qu’elle avait désespérément combattue grâce à l’apathie dont j’étais l’inspiration providentielle ? Mais maintenant que le lac était troublé, la défaillance de Ramia s’en voyait pareillement décuplée. Hélas ! Si j’avais été jusqu’alors le remède à ses maux, elle ne pouvait, la malheureuse, devenir la solution des miens. Et en vérité, quelle solution puis-je encore espérer apporter à cette crise avant qu’il ne soit trop tard, avant que je ne perde travail, compagne et considération sociale... Et que la malédiction qui me poursuit ne s’accomplisse pleinement ? Serait-ce une perte d’ailleurs ? Non, en y regardant de plus près, cette perspective m’indiffère tout autant qu’au temps où mon cœur fonctionnait normalement. A tout le moins, rien n’a changé de ce point de vue. S’il y a une chose concrète qui m’obsède véritablement et à laquelle j’accorde une importance toute particulière, c’est la machine elle-même et son tempo --presque-- régulier qui continuera de battre après ma mort et après que le dernier cœur humain ait sans doute cessé de palpiter. Cette conjecture m’est tout à fait détestable et je ne doute pas que la chose se nourrisse des pensées avortées qui en découlent et dont elle est peut-être la mère naturelle. Tout ceci m’est presque aussi désagréable que de concevoir que ma machine pourrait servir à faire battre le cœur de quelqu’un d’autre. Heureusement que j’ai pris les dispositions nécessaires à cet égard : j’ai récemment dépensé toutes les économies que j’avais mises de côté et n’utilisais jamais, à racheter ma propre machine afin qu’elle devienne partie intégrante et inaliénable de mon corps. Concession à perpétuité à mon cœur défendant. La machine reviendra au final à Ramia. Elle y tenait absolument. Je n’y vois aucune obstruction à la condition qu’elle n’aille jamais plus battre dans le corps de qui que ce soit d’autre que moi. Pourtant elle continuera de battre sans moi, de battre à ce tempo presque parfait qui semble scander la cadence du manque des hommes. Un frisson intempestif et plus saisissant que lorsque j’ai froid me parcourt l’échine à chaque fois que j’y songe. Le fait même de le lire sur l’écran me procure une douleur lancinante au cerveau qui déploie toutes ses ressources pour combattre cette idée abjecte : ne survivre qu’au travers de la machine. Sans cesse me poursuit la voix du docteur, celui-là même qui me greffa cet odieux et inflexible tambour : « Même lorsque le dernier homme se sera éteint, même lorsque le dernier cœur aura cessé de se contracter, ton cœur à toi continuera de battre jusqu’à la fin des temps. » Jusqu’à la fin des temps et rien moins que cela ! Et qui sait s’il ne continuera pas encore après, le bougre...
Aussi, bien souvent, je le rêve gisant au milieu d’un tas de ruines et de cendres encore chaudes, spectateur esseulé d’un théâtre eschatologique dont le paysage lugubre n’aurait rien à envier aux Ténèbres de Sire Noyrb, poète fou des îles d’Andrinople. Le sol, jonché de dédales fantomatiques, y est aussi infiniment morne que le ciel qui le recouvre, comme un désert aux dunes frémissant d’ombres. Seul, au milieu de ce paysage morbide, se dresse un arbre plus triste encore et ses ramilles stériles forment autant de buissons gelés. Son tronc noir et calciné est jonché d’une large couronne de branches effeuillées qui semblent comme autant de bras s’entrelaçant infiniment autour d’une lune pleine et rouge, un beau rouge ni trop vif ni trop sombre, mais un peu passé comme celui d’un soleil couchant et voilé. D’ailleurs l’astre n’est peut-être pas la lune mais le soleil lui-même, dont l’éclat parvient difficilement à travers les dunes enfumées des cieux. Au pied de l’arbre, mon cœur bat la cadence de cette agonie imperturbable. Alors, un bourdonnement s’élève dans le lointain. C’est une mélodie froide, grave et hypnotique modulée par une guitare saturée de plaintes mélancoliques, dont le phrasé lent et quasi psalmodié semble provenir de l’astre rouge lui-même. Lentement, au pied de l’arbre, des ombres se dressent qui délicatement font tinter têtes et bras avant de se fondre dans le tronc béant dont elles sont l’âme et la matière intarissable. Et puis, au bout d’un certain temps --celui qu’il me faut pour parvenir à détourner les yeux de ce ballet obsédant, la musique se tait, l’astre s’enfonce comme aspiré par les dunes célestes et l’arbre lui-même se désagrège. Ses branches retombent plus lentement encore en une pluie de bras, de mains et de visages figés de douleurs, qui disparaissent en une écume de poussière quand ils touchent le sol. Mon cœur, lui, continue de battre égoïstement, indifférent au sort de ce monde englouti. Et, lorsque les cieux eux-mêmes se liquéfient en un suintement charbonneux, lorsque le sol se craquelle et s’anéantit progressivement, cette terre de ténèbres laisse place aux ténèbres de l’espace infini au milieu duquel mon simkron résonne, comme un pendule tyrannique.
Il est évident qu’il est plus qu’improbable que ce simkron continue de palpiter au beau milieu du quasi-vide intergalactique. Néanmoins, la pensée que la machine puisse continuer de vivre après ma mort m’est intolérable. Je n’ignore pas qu’une proportion non négligeable de mes comparses vendraient leur âme au premier venu pour peu qu’il leur garantisse qu’une partie, même infime, de leur personne survive éternellement après leur mort, sans retomber dans les affres d’une inexistence qui arrive d’autant plus rapidement que nous pullulons et sommes de fait d’autant plus inconsistants et interchangeables. N’a-t-on d’ailleurs pas érigé nos anciennes religions monothéistes sur cette aspiration toujours si vivace ? Et bien moi, je préfère accueillir ce néant à bras ouverts plutôt que de survivre à travers ma machine, ou pire encore, à travers la régularité de ses pulsations. Elle et moi ne faisons plus qu’un, elle m’appartient tout autant que je lui appartiens. J’ai été l’enfant prodigue de ses pulsations, elle devra donc mourir en même temps que moi et ne pas poursuivre son existence une fraction de seconde de plus. Je refuse qu’elle m’accapare, qu’elle s’approprie mon identité à mon trépas, que tout mon être brûle et se désagrège en un écrin de poussière pour sa vie brisée de mes chaînes. Il serait inexact d’en conclure que je la voue aux gémonies. Non. Mais puisqu’elle fut ma propre vie, le son de mon sang, la mesure de mes pensées, en retour je me dois d’être son incarnation charnelle, ses gonds cérébraux et sa force vitale.
Sans moi, elle ne doit plus être.
Aussi c’est après une réflexion mûrie de nombreuses nuits blanches et tout à fait sans regret que j’ai décidé de mettre fin à mes jours et aux siens. Pourquoi maintenant, pourra-t-on questionner ? Pourquoi ne pas attendre une vie meilleure, un rétablissement vers un état moins troublé ou une perspective de vie remplie, accomplie, jouissive ou toute autre sorte de prétextes qu’une espérance perverse nous pousse à poursuivre afin de préserver en nous ce que l'on nomme instinct de survie. Je n’ai jamais eu cet instinct très développé et quant à l’espérance, la Providence a gracieusement retenu la main de Pandore avant qu’elle ne déverse en moi le reliquat de sa boîte. Je n’ai aucune perspective si ce n’est celle de notre mort à tous deux et je préfère la hâter et la réaliser pleinement plutôt que de sauver l’honneur de la société pelinosienne en attendant quelque évènement vain, qui dans mon cas ne viendra pas ; ou du moins, dont je ne saurai déceler l’existence fortuite et providentielle et qui donc ne pourra apaiser la chose dont la machine, et la machine seule, est la source despotique. On ne comble pas le vide en y injectant un monceau de souvenirs, de pensées ou de sensations comme on remplirait un placard d’épaves vacancières. Au contraire, cette succession de piles disloquées ne fait jamais que l'amplifier et y projeter des ombres et des désirs toujours plus vastes. La seule façon que j’ai trouvée de remédier à mon propre néant, c’est de le combler d’un néant irrémédiable, point final et apothéose d’une existence bien remplie. Pour m’y préparer, je me suis mis à écouter de la musique. Pas la grande musique de Pelinos aux envolées grandioses que je ne goûte guère, mais ce genre de musique qualifiée d'« occulte », qui ressemble à celle de mon rêve et dont on se récrie ouvertement à Pelinos, en poussant de grandes et louables exclamations. « Musique de barbares ! » clament-ils. « Capharnaüm d’Agsimesques frustrés ! » Peut-être. Mais elle n’en est pas moins écoutée et appréciée dans quelque cabinet secret, par ces mêmes pelinosiens qui, d’humeur décadente, viennent à la faire jouer les soirs d’orage ou de débauche. Pour ma part, elle m’apaise. Sa brutalité sereine, sa force monotone est un écho appréciable à mon simkron. Et parfois encore, sa clameur exubérante chante pour moi la perspective d’un trépas bouleversant.
Demain, je passerai les portes de la médiathèque qui a bien malencontreusement troublé mon simkron, et, devant les yeux médusés de Ramia, je disparaitrai dans une fantastique convulsion, agité par les secousses de mon simkron se débattant comme un diable pour ne pas périr avec moi.
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Mon coeur est devenu fou et brûle de l'être plus encore Je suis un étranger qui brûle de l'être plus encore Je vocifère à en déchirer les cieux Pour que mes lamentations de cœur brisé s'entendent encore. Baba Taher, traduction libre. Je suis la régulation arythmée d’un simkron sans âme. J’ai longtemps siégé sur la cheminée d’un appartement austère et presque vide, carcan éphémère et reflet rigide de ce que fut mon passé. J’appartiens désormais matériellement à Ramia del Prevo, endeuillée de mon ancien propriétaire psychique le très respectable et respecté juge Rajk. J’ai perdu l’esprit et la cadence au passage d’un portillon électromagnétique de la nouvelle et majestueuse médiathèque universelle : l’Athenäum de Pelinos. Maître Rajk était fermement résolu à finir ses jours en même temps que les miens, sans toutefois y être parvenu. Ce fut néanmoins, je crois, une mort qui s’est déroulée bien au-delà de ses espérances que toutes choses comprises, il n’avait pas. C’est arrivé par une charmante soirée printanière ; les fleurs exhalaient leurs couleurs savoureuses sous les bâtisses rutilantes de Pelinos, les éventails chamarrés entonnaient la symphonie pastorale d’un célèbre compositeur dont je ne connais pas le nom, car Rajk ne l’aimait pas. Il avait plu la veille et la ville était encore sous le charme d’une fraîcheur paisible qui insufflait une aura translucide et étincelante à l’atmosphère portuaire de Pelinos, ce à quoi Rajk était d’ailleurs très parfaitement et très injustement insensible. Il enjambait les longues avenues bordées de floraison en crécelles écarlates et les arches aux chimères rugissantes sculptées d’or et de nacre, avec la rigidité d’un métronome. Toutefois, alors que nous nous rapprochions de l’Athenäum, un vent violent s’était levé, annonciateur de giboulées et porteur déjà, d’un torrent de frondaisons. Il fouettait le visage des passants placides de mèches sournoises ou de branches odorantes et rendait leur conversation presque aussi inaudible que le bourdonnement des éventails, aux corolles repliées sous ses rafales grondantes. Aussi, c’est avec quelque peine que Rajk fit comprendre à Ramia qu’il venait de rejoindre, les intentions et le déroulement d’une surprise saugrenue pour une enveloppe spirituelle telle que lui. Elle devait l’attendre patiemment au pied de la somptueuse et gigantesque statue située en face de l’Athenäum et qui représentait une chèvre ailée, cabrée sous une arche de livres sculptés. Il lui dit que d’abord il voulait enregistrer une image afin de commémorer l’évènement marquant à venir. Ramia ne comprenait pas. Elle s’inquiétait du comportement de plus en plus insolite de son compagnon. Mais comme celui-ci abordait presque un sourire radieux, elle se tranquillisa ou feignit de l’être car ce sourire inaccoutumé ne lui disait, et à juste titre, rien qui vaille. Finalement elle obtempéra, avec la patience un peu piteuse et résignée qui lui seyait comme un gant. Alors, Rajk s’éloigna d’elle pour se rapprocher du titanesque Athenäum culturel ; il lui avait fait comprendre qu’il souhaitait obtenir un plan assez large du caprin de jaspe afin de pouvoir apercevoir le dôme de Pelinos dans le prolongement de ses cornes dorées. Il recula assez pour s’arrêter au pied de l’Athenäum, caméra à la main, face à cette grande bête farouche dont les ailes étaient des pages immobiles. Il observait paisiblement Ramia, il voulait graver en lui et en moi l’image du visage interrogateur de cette femme, interrogation que le vaste cercle des hommes se posait à son sujet d'hominidé estropié. Quelque chose fit briller ses yeux d’une lueur nouvelle, presque malsaine, au moment où mes sens m’avertissaient du prédateur qui rôdait derrière moi en grognements oscillatoires. Le vent lui aussi grondait davantage et il faisait virevolter les longs cheveux décoiffés de Ramia devant ses yeux ébahis. Elle avait compris les intentions de Rajk. Ce dernier la salua tranquillement de la main ; un sourire grimaçant, mais qu’il voulait toujours radieux, lui déformait le visage. Il recula d’un pas, de deux, trois ... Ramia se précipita vers lui d’un mouvement affolé. Il fit un dernier pas. Le portillon m’avait ébranlé. Son corps se convulsionnait en un rire démoniaque qui alla se fracasser dans les hauteurs de l’alcôve culturelle. Et alors le monde perceptible à lui devint vent, il devint spirales inégales de perception. Il lui semblait qu’un maelström s’était substitué à son souffle, qu’il grandissait dans ses artères, ses nerfs, ses veines, ses muscles jusqu’à faire vaciller ses os robustes. Il était devenu le siège kabbalistique d’une cérémonie des contraires dans laquelle tout son être se vautrait en un rire tonitruant, douloureux, effroyable. Il n’y voyait déjà plus. Son thorax cédait sous une impulsion dévastatrice et bien que son encartage cérébral fut la proie confuse d’une douleur absolument jouissive, ses dernières pensées se dirigèrent vers le cri silencieux et sublime de Ramia, vers tous ces êtres anonymes que la vue de son agonie formidable, de sa chair se tétanisant de spasmes, devrait à jamais traumatiser, à sa joie la plus scandaleusement exultante. Il pensa aussi à Maître Seraphor qu’il mettrait dans un embarras pénible et à toutes ses connaissances qui ne l’avaient jamais compris et comprendraient encore moins son geste dément, sa contorsion sublime au milieu de la gloire de Pelinos. Ces pensées éphémères décuplaient son allégresse monstrueuse qui s’exprimait à travers la grimace presque burlesque de son visage baigné de larmes. Les vents avaient redoublé de violence comme pour accompagner le râle ultime de cet instrument vivant, les témoins hurlaient à l’unisson avec la sirène gémissante de l’établissement terrorisé. C’était un concerto magnifiquement abominable que seule Ramia venait troubler par son silence suspendu. Le thorax se brisa, les membres se raidirent tout à fait. Nous n’avions jamais autant ri. Ce fut merveilleux. A partir de ce jour, lorsque Ramia pleure, ce sont les jours de grand vent : elle a oublié la neige et la fille des terres du grand sud. Ramia ignore pourquoi ces larmes fugaces perlent insidieusement sur ses joues rondes et flasques les jours où les rafales viennent rouler sur les vitres de l’appartement vide. Et, lorsque aiguisé par une curiosité toute humaine, un visiteur de passage lui demande la raison de ces pleurs, elle dit qu’elle bat la mesure du vent comme le regret de n’avoir jamais pu aimer ni être aimée de l’homme sans cœur. L’échec que constitue l’expérience de Rajk ne mit pas un frein à l’expansion programmée du Simkron. L’expérience avait été menée sur d’autres sujets et s’était révélée bien moins désastreuse, pour finir, comme c’est souvent le cas, par être tout à fait concluante. Il fallait bien qu’il y ait une exception à la règle et cette exception n’était autre que feu mon néanmoins respectable propriétaire. D’ailleurs, le fait qu’il n’était pas vraiment un pelinosien de souche jetait tout le discrédit nécessaire sur la fiabilité inhérente à ses capacités d’homme sans cœur et la fragilité de son état mental ne pouvait trouver source qu’en un conditionnement infantile hors des frontières de la ville sacrée. Son médecin traitant, le cardioneurologue et harmoniste spinélectrique professeur Darancio, se récriait contre ces affirmations qu’il jugeait scientifiquement déplacées et humainement intolérables. Mais qui écoutait le sage professeur D. alors que les respectables professeurs X., Y. et Z. assénaient le contraire. Aussi, le prototype 4.0 de mon peuple fut bientôt mis à la disposition d’un plus large publique : pour ceux, par exemple, qui jugeaient que leur activité professionnelle pourrait être rendue plus efficace et plus lucrative grâce au sang froid que procuraient ceux de ma race. Ce ne fut pourtant pas le succès commercial tant désiré et savamment arrangé à coup d’éventails dithyrambiques ou de conques laudatives. Quoi de plus normal, malgré tout. La science opulente du commerce connaît ses limites dans les convoitises de ses ouailles et chez ceux de Pelinos elles étaient situées dans les parages d’un hédonisme conventionnel, c'est-à-dire sans faille et sans reproche moral. Néanmoins, les vastes couloirs du vaste palais dont Maître Seraphor était le héraut absolu, devinrent le lieu privilégié où déambulaient les longues silhouettes émaciées et uniformes des hommes sans cœur. Et bientôt, le port d’un rejeton de mon fier peuple devint la clause nécessaire et suffisante à la condition judiciaire. « Le public est enfin prêt » roucoulait Maître Seraphor en se frottant les mains. Les avocats perdaient plus régulièrement la face qu’ils avaient naturellement affable ou galvanisée. Les procès à scandale n’en devenaient que plus attrayants grâce au renfort des passions et des sentiments qui se brisaient devant la falaise d’impassibilité de ces nouveaux juges. Ah, quel fameux spectacle ce devait être. Les consommateurs ne s’y trompaient d’ailleurs pas : ils applaudissaient à tout va et en demandaient davantage. Ce revirement politico-judiciare était dû, parait-il, à une des nouvelles Ombres qui régnaient sur Pelinos. L’une d’elles était morte l’an passé car un cortège anonyme avait enluminé la cité de draperies et d’étendards couleurs d’hiver. Qui était cette nouvelle Ombre qui devait compléter la trinité régnante ? Je l’ignore tout à fait : même les machines les plus sophistiquées n’ont pas accès à l’identité des Trois. Quoiqu’il en soit de ce mystère humain que je me garderai bien de percer, quelques mois après la mort de Rajk, Ramia quitta son laboratoire de chimie pour se lancer dans une fulgurante carrière géopolitique où son mystérieux sang-froid qu’on qualifiait même de cynique, faisait merveille et devrait faire date. Elle dut donc se résoudre à m’abandonner. Ma présence chaotique siégeant insouciante sur un écrin confortable et surplombant l’appartement austère des hauteurs d’une large cheminée de marbre noir, ébranlait trop sa vie carrée de personnage politique. Il faut bien l’admettre, nos musiques cardiaques ne s’accordaient en rien et les souvenirs que j’évoquais finiraient tôt ou tard par compromettre de façon flagrante son inflexibilité toujours un peu factice à mon sens. Un soir, donc, elle me prit avec une précaution toute relative de ses longs doigts boudinés. « Tu ne peux pas rester ici, tu comprends ? » Elle avait pris cette habitude incongrue de me parler. Espérait-elle entendre une réponse dans ma musique ? « Il ne faudrait pas que nous nous portions encore mutuellement préjudice. » Elle eut un sourire amer. Elle prit la voiture de fonction qui seyait aux personnes de son rang, et accompagnée de trois individus d’allure massive aux pulsations synchrones, elle m’emmena à travers les ténèbres de la Grande Forêt où l’homme mortel ne pénètre plus guère, ce, non sans raison. Au bout de quelques heures en véhicule ainsi que d’une bonne heure de marche, entourés du souffle caverneux d’ombres centenaires ou fugaces qui contemplaient mes gardes et mon amie d’une férocité bridée, nous arrivâmes devant un arbre majestueux, un séquoia dont le ramage dépassait de plusieurs toises celui de ses congénères, attestant de sa vigueur et de sa longévité si fabuleuse qu’elle inspirait des soubresauts intempestifs au système nerveux de mes compagnons de route. « Tu seras en paix, ici. » me dit sobrement Ramia lorsqu'elle me déposa au pied noueux du séquoia après m'avoir plongé dans une boîte en acier noir et hermétique qu’elle avait toutefois fait percer de minuscules trous sur les côtés, sans doute pour me permettre de voir aux alentours. Cette attention, bien que louable, est au demeurant inutile car je ne dispose d’aucun organe me permettant de percevoir ; je me contente bien humblement de savoir. Et je connais bien la magnificence sauvage de la Grande Forêt où l’émeraude rutile de chatoiements alambiqués semblant moquer de leurs sombres halos, les lueurs emphatiques des lointains humains. Au final, les trous s’avérèrent tout de même d’une utilité surprenante car si je n’en avais guère besoin pour visualiser le galgal verdoyant où les racines de mon séquoia bourgeonnaient en ornements rampants, ma mélodie décousue réussit à se propager en dehors de cette bastide métallique et à intriguer les habitants des lieux qui parfois me rendent visite, seuls ou en meute, pour m’écouter jouer et se reposer à l’abri d’un temps qui a perdu pied. En retour, je reçois leur complainte hirsute qui me souffle des airs de leur monde de violence et de merveille où un dieu noir et possessif règne en maître fulminant sur les férocités sylvestres aux principes élémentaires plus somptueux encore que tous les trésors de Pelinos. Parfois encore, j’arbitre leur ballet rutilant de fureur et de crocs qui transfigure les futaies en légions écarlates, tandis que gloussent les peuples gouailleurs des sylves hérissées de noir et que grogne la caste solitaire des arpenteurs glutineux dans leurs marais fastueux. Parfois enfin, j’entends l’haleine infernale de notre sombre dieu vengeur qui embrunit des songes aux libertés sanglantes et roussit les lacs somnambules des montagnes assiégées ; et, lorsque la chaleur rauque de son bec vient frôler les cordes de mon chant, je ressens alors un remous orageux comme le pincement de la corde sépulcrale d'une harpe antique, qui descend paresseusement dans l'âme du royaume périlleux. A chaque fois que le temps perd la tête, je m’enrichis du savoir de la forêt, et de celui de ma demeure, ce vieil arbre radotant qui ne bruisse que par énigmes. Pourtant, s’il est bien une chose que j’ignore, c’est le temps qu’il me reste à égrener ce rythme dément dont je suis le musicien et l’interprète inspiré. Survivrai-je à ce séquoia séculaire qui m’a fort civilement recueilli ? Battrai-je plus longtemps que le dernier battement de cœur humain, lorsque toute créature se sera éteinte et comme l’avait prédit le chirurgien pelinosien, pythie cauchemardesque de Rajk ? Poursuivrai-je même ma cadence improvisée par-delà les cercles de ce monde au milieu du presque vide intersidéral, perspective ô combien grisante, je l’avoue, pour un musicien follet comme moi. Je vibre chaque jour davantage de l’ignorer. Pourtant, et en toute humilité cardiaque, je pense qu’au vu de l’héritage entropique qu’il a eu l’amabilité de me léguer, le très irrespectueux et irrespecté juge Rajk aurait été assez satisfait de cette péripétie inattendue où la voix de son âme disparue berce les bêtes légendaires de ce monde à l’abandon. |
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