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Les Trois Miracles de Jérémy

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1.
(par Le conte de Jérémy, lui, est inspiré par cet endroit, et par certaines des personnes que j'y ai rencontré. Inspiré, seulement., ajouté le )







3. Prologue
(par lambertine, ajouté le 02/09/00 23:23)


Je n'aime pas les salles de réanimation.
Elle devraient me laisser indifférente, tout comme la mort. Il y a si longtemps que je suis morte moi-même...
Trois siècles...
Trois siècles à veiller au passage des âmes. Trois siècles à assister à leurs derniers instants dans leur enveloppe charnelle. Trois siècles à observer leur dernier combat, leur déchirement, leur angoisse face au grand départ. Trois siècles à tenter d'apaiser leurs craintes devant l'infini, leur peur du Néant, et de l'Enfer parfois.
Je n'accompagne pas d'âme en Enfer. Dieu ne donne pas de guide aux damnés.
Et c'est ce qu'il a fait de moi. Un guide.
Un Ange, dans les mots des vivants
Un Ange....

Je n'aime pas les salles de réanimation. Le combat y est trop rude. Bien plus qu'ailleurs, là où personne ne dénie sa place à la Mort. Sans doute les vivants posent il un autre regard sur le travail des médecins. Sans doute ceux-ci, à leurs yeux, sauvent-ils des vies ? Je ne suis pas présente, lorsqu'ils y réussissent.Je n'ai pas à être présente. Je suis un Ange du Passage. Un Ange de la Mort.

- C'est fini, Docteur...
Il me regarde. Il a de grands yeux noirs, pas même étonnés. Il a l'air soulagé. Heureux, même. Il ne s'est pas battu. Il s'est laissé partir. Les morts comme lui sont rares. Contre-nature. Je fus pareille, il y a trois siècles.
- Je suis mort, n'est-ce pas ?
Ni pâle. Ni décharné. Ni couvert de vermine. Il ne ressemble pas à son corps matériel. Il ressemble à un Ange. Un Ange de vingt ans.
- Peut-être. Ca dépend.
Ni mort, ni vivant. Ma tâche, aujourd'hui, est inhabituelle. Je ne suis pas ici pour l'aider à partir, mais pour lui demander d'attendre. A lui, qui désire plus que tout s'en aller.
- Ca dépend ? Ca dépend de quoi ?
Lui demander d'attendre, et d'agir.
- Ca dépend de toi.
D'attendre. Et d'agir. Comme j'ai moi-même attendu. Et agi. Il y a trois cents ans. Après ma première mort. Avant de devenir un Ange.
- Je ne tiens pas à vivre.
Il me sourit. Sans crainte du Néant. Sans crainte de l'Enfer. L'enfer est derrière lui. L'enfer de sa vie. De ses souvenirs. De ses actes. De ce qu'il a commis. De ce qu'il a subi. Rien ne peut être pire.
- Dieu t'a choisi. Lui seul sait pourquoi. Pourquoi toi. Tu es libre. De dire non. Ou de vivre. Encore un peu.
- Dieu m'a choisi pour quoi ?
- Pour devenir un Ange.
- Il a de drôles d'idées !
Il éclate de rire. D'un rire d'enfant perdu. D'un rire d'enfant quand même.
- Je ne suis pas un Ange.
- Tu ne l'es pas encore.
Il laisse dériver son regard sombre plein de tristesse vers les médecins et les infirmières qui s’affairent autour de son corps. Il frissonne, et des larmes immatérielles coulent sur son visage. Il irradie d’angoisse, et de chagrin. Je ne le comprends que trop bien. Moi aussi, il y a trois cents ans, je redoutais de vivre bien plus que de mourir.
- Dieu a de drôles d’idées, soupire-t-il à nouveau.
Il ferme les yeux, réfléchit un instant, et redresse la tête.
- Mais que Sa volonté soit faite.



4. Gonzague
(par lambertine, ajouté le 02/09/00 23:32)


Je m’appelle Jérémy, j’ai vingt ans, et je suis polytoxicomane. Même si je ne me suis plus drogué depuis que je suis mort. Depuis que j’erre, d’hôpital en hôpital. Un an, ou à peu près. J’ignore pourquoi j’écris ces mots. Personne ne les lira. Dieu y veillera. Dieu, ou l’un de ses Anges. Peu importe. Ca fait du bien , d’écrire, quand on est en sursis.
Les médecins disent de moi que je suis un miraculé. Ils n’ont pas idée d’à quel point je le suis. Ils disent aussi, du moins les croyants parmi eux, que Dieu gaspille ses miracles. Je ne peux pas leur donner tort. Un garçon comme moi ne mérite pas de miracle. Un garçon comme moi ne mérite pas de vivre. Et pourtant, je suis là. En vie. Plus étonnant encore, je suis en bonne santé. Nul virus ne circule dans mes veines de séropositif. Nul virus ne détruit mon foie à nouveau sain. Personne ne peut dire pourquoi. Sauf moi. Qui me croirait ? Personne. Je me tais, donc. Je n’ai d’ailleurs pas envie de parler. Je n’avais pas non plus envie de vivre encore. Je n’ai pas eu le choix, malgré ce qu’Elle m’a dit.
Elle, l’Ange.
Elle s’appelait Elisabeth. Autrefois. Dans une autre vie. Une vie de joueuse, et de prostituée. Au dix-huitième siècle. A Paris. Avant que Dieu la choisisse, comme il m’a choisi, moi. Drogué, voyou, enfant des rues. Et pire encore. Choisi, comme elle, pour être un Ange. Dieu a de drôles d’idées. Je n’ai rien d’un Ange, et tout d’un démon. Je n’ai jamais été quelqu’un de bien. Je ne sais pas ce qu’on attend de moi, ce qu’Il attend de moi.
Ma chambre est petite, mais propre. Je la partage avec un autre garçon, un peu plus vieux que moi. Aux antipodes de moi. Mis à part la drogue, et encore. Deviendrons nous amis ? Nous n’aurions pas pu l’être, autrefois. Avant ma mort. J’aurais sans doute été jaloux. De ses parents. De ses diplômes. De la fortune de sa famille. Du château où il a grandi. Lui, ne m’aurait même pas vu. Les gens comme moi n’existent pas pour les gens comme lui, au dehors, dans la vraie vie. Même s’ils nous jettent une pièce, quelquefois, quand il fait froid.
Il ne m’en dit pas plus. Mais je vois sa souffrance. Sa faille. Sa véritable faille. Et son unique amour.
Isabelle.

.................................................................

Nous somme une trentaine de malades dans cette Résidence. Toxicomanes, alcooliques. Riches, pauvres. Intellectuels, ouvriers. Croyants ou incroyants. De droite comme de gauche. Un monde en soi. Un concentré de tous les malheurs de la Terre. Un concentré de tous les péchés de la Terre. Un ramassis d’êtres humains. Très humains Trop humains. De Valentine la vieille fille aigrie, à Ophélie la mère désenfantée. De Louis l’ancien légionnaire à Farid le voyou des cités. D’Aurore l’artiste maudite à Nathanaël le hooligan du Kop Boulogne. De Gonzague le polytechnicien à Liliane qui ne sait pas écrire son nom. De Georges qui a soixante-dix ans à moi qui viens d’en avoir vingt. Je les vois, je les ressens, chacun d’entre eux, et tous ensemble. Leurs voix, leurs pensées, leurs craintes font naître dans ma tête une cacophonie qui me déchire le cerveau.
- J’ai mal. Il me font mal.
- Tu ne devrais pas être dans ta chambre.
- Vous ne devriez pas être dans ma chambre.
Et pourquoi pas ? Elle est invisible, sauf à mes yeux, comme seuls le sont les Anges.
- Pourquoi suis-je ici ? Je veux dire, dans cette Résidence ?
- Parce que c’est ici qu’est ta place.
- Je ne sortirai jamais, n’est-ce pas ?
- Tu nous rejoindras, ta tâche terminée.
Je mourrai donc entre ces murs… Ici ou ailleurs, quelle importance. Je m’allonge sur le lit trop étroit, essaie de fermer les yeux. En vain. Il les attire comme un aimant. Un carnet noir qui ne m’appartient pas. Il m’attire, contre mon gré. Et c’est contre mon gré que je l’ouvre. Ou qu’il s’ouvre entre mes mains sur une fragile pensée séchée. Une pensée mauve qui disparaît soudain, comme si elle n’avait jamais été entre ces pages. Qui disparaît, parce qu’elle n’a jamais été entre ces pages. Je lis. Isabelle de Maupin-Valendray.
06 83 65 66 22
Isabelle de Maupin-Valandray.
Isabelle…
Isabelle.
Je referme le carnet noir, le repose à sa place. A sa place, exactement. Je me recouche, et je m’endors. Enfin. D’un sommeil sans rêves. Je ne rêve plus depuis que je suis mort.

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

- Jérémy ?
Nous parlons beaucoup, Gonzague et moi. De tout et de rien. De football, de musique et de littérature. Parfois de politique. Souvent d’écologie. Rarement de religion. Presque jamais de nous-mêmes.
- Tu dors ?
- Pas encore.
Il n’allume pas la lumière. La lumière est interdite après la bien nommée extinction des feux.
- Ça ne va pas ?
- Si... Non. Je n'arrive pas à dormir.
- Tu penses trop.
- Le moyen de faire autrement ? A moins de me shooter, ou de me tirer une balle dans la tête... Je me déteste trop pour ne pas penser. Je n'ai fait que des conneries, Jérémy. Rien que du mal, autour de moi. Rien que du mal, à elle.
- Isabelle ?
- Isabelle. Je l'aimais. Je l'aimais, et pourtant je l'ai trompée, maintes et maintes fois. Et pourtant je l'ai trahie. Et pourtant je l'ai quittée. Comme le lâche que j'étais. Elle... elle m'acceptait, tel que j'étais, avec mes faiblesses. Mais moi... moi, je n'ai pas eu la force de l'imposer à mon père. Je n'ai pas eu la force d'imposer une infirme à mon père. Il ne voulais pas d'elle pour moi. J'ai cédé. J'ai rompu. Et pourquoi ? Pourquoi, hein ? Pour me dire, et me redire, et me redire encore que j'avais tort, et que je suis un lâche. Un fils-à-papa de rien du tout. Ou plutôt, rien du tout. Rien que du vide...
- Tu n'envisages pas la vie sans elle ?
- Je n'envisage plus la vie tout court.
- Alors, vas la rejoindre. Implore son pardon, et dis-lui que tu l'aimes. Et, tant que tu y es, demande-la en mariage.
- Elle m'enverra sur les roses, et elle aura raison.
- Tu n'en sais rien. Tu n'as pas essayé.
Et il n'essaiera pas. Il a trop mal. Il a trop honte. De ce qu'il lui a fait, de ce qu'il est devenu. Il a trop honte, et il a trop peur qu'elle le rejette.

06 83 65 66 22...

06 83 65 66 22.

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La jeune fille qui m'ouvre la porte n'est pas en fauteuil roulant. Quel âge a-t-elle ? Quinze ans ? Seize, à tout casser. le regard noir. Le regard dur. Mauvais. Elle n'apprécie pas ma présence. Elle n'apprécie pas ma venue, et me le dit, en termes peu amènes. Elle parle d'Isabelle en termes violents. La traite d'imbécile. Elle tente de m'empêcher d'entrer. En vain. Je ne suis pas ici pour elle.
- Votre sœur m'attend.
- Elle a pleuré pendant deux ans, à cause de ce salaud. Et maintenant qu'elle va mieux, vous lui téléphonez de sa part, et vous vous ramenez avec vos gros sabots. Vous ne vous soupçonnez pas ce qu'elle a pu souffrir.
Elle a raison, sauf sur une chose : je ne le soupçonne pas, je le sais. Et Gonzague le sait aussi. Et c’est terrible de savoir. De ressentir la peine et la souffrance. Même quand on tente de réparer.
- Laisse-nous, Eugénie !
Elle est là, devant moi. Isabelle. Blonde et pâle, telle la vierge sur un tableau d’église. Elle a les yeux rougis. Visiblement, elle a pleuré.
- Qu’est-ce que Gonzague me veut ?
- Rien.
Je craignais de me retrouver devant elle. Je craignais de ne savoir que lui dire. Mais les mots me viennent. Naturellement. Comme si j’étais un orateur-né. Comme si j’étais avocat.
Je suis avocat. Et Isabelle m’écoute.
Je finis par lui tendre une boîte. Un écrin de velours noir.
- Elle est à vous. Elle n’a jamais cessé de l’être.
Elle l’ouvre, et porte la main à sa bouche. Bouleversée.

....................................................................

Gonzague ne s'est rendu compte de la disparition de son bien le plus cher que trois jours plus tard. Signe qu'il s'en détachait ? Sûrement pas ! Coup de pouce du Patron à son humble serviteur, plutôt. C'est du moins ce que je crois. Ou ce que j'espère. Que le Patron, là-haut, jette de temps à autre un coup d'œil vers moi. Après tout, c'est lui qui m'a choisi.
- Tu en doutes ?
Elle me fait sursauter à chaque fois qu'elle apparaît, sans prévenir, et qu'elle me parle.
- Oui. Non. Je n'en sais rien. Comment voulez-vous que je sache ?
Elle porte une robe blanche et fluide du temps du charleston, et ses cheveux courts sont un casque de lumière. Elle ne ressemble pas plus à un ange qu'à une putain du XVIIème. Beaucoup plus à Daisy je-ne-sais-plus-comment. Celle pour qui se damnait Gatsby.
- Gatsby ne s'est pas damné. Il s'est juste rendu malheureux, à courir après des chimères.
- Gatsby n'est qu'un personnage de roman. Les anges lisent donc les romans parus après leur mort ?
- Les anges voient le monde. Les romans font partie du monde.
- Drôle d'histoire. Drôle de Dieu, qui s'intéresse à des gens qui n'existent pas.
- Ils n'existent pas, mais laissent leur empreinte dans l'Humanité.
- Scott Fitzgerald a laissé son empreinte. Pas Gatsby.
Elle sourit, ironiquement. Elle a l'air de se moquer de moi. Elle est celle qui sait. Pas moi.
- Nous en reparlerons dans 300 ans, Jérémy.

Je n'ai pas le temps de répondre. La porte s'ouvre, et Gonzague entre dans notre chambre tel un diable en furie. Je n'ai pas le temps de réagir. Je me retrouve contre le mur, a demi assommé, le poing de mon compagnon à quelques centimètres de mes dents.
- Où est-elle ?
Je ne lui demande pas de quoi il parle, s'il a parlé, s'il m'a accusé de vol, s'il ma dénoncé.
- Ca ne regarde personne. C'est entre toi et moi. Je sais que tu l'as prise. Alors, où est-elle ?
- Elle est où elle doit être. Où elle n'aurait jamais dû cesser d'être.
Il me lâche, hagard, et je m'effondre, la tête en feu, sous le regard goguenard de l'invisible Élisabeth.
- Pourquoi ? Pourquoi t'as fait ça ?
Je ne sais pas s'il crie ou s'il murmure. Sa voix assourdie me transperce la cervelle. J'ai mal, et j'ai froid, et ne sais que répondre.
- Parce qu'il le fallait. Parce que c'est comme ça.
Tout s'embrouille, et je perds connaissance.

.....................................................................

- Vous êtes avocat ?
Isabelle et Gonzague se sont isolés dans un coin du jardin. Au doigt de l'infirme brille une drôle de bague. Diamants et rubis. Celle que j'ai volé dans le casier de mon compagnon de chambre. Celle que j'ai rapportée à la jeune fille. Celle que son aimé avait, dans une autre vie, dessiné pour elle. Moi, je suis seul avec Eugénie. Eugénie de Maupin-Valandray. La petite sœur. Le genre de fille à qui, avant ma mort, je n'aurais jamais envisagé d'adresser la parole. Le genre de fille à qui jamais je n'aurais dû adresser la parole.
- Je ne suis qu'un toxicomane sans intérêt.
- Un type qui a réussi à convaincre ma sœur de revoir Gonzague, et Gonzague d'affronter son père n'est pas sans intérêt. Sans jugeote, peut-être, mais pas sans intérêt.
- Sans jugeote, vous avez raison. Et sans avenir. Vous ne devriez pas discuter avec moi.
- Pourquoi dites-vous ça ?
Parce que je vais bientôt mourir. Parce qu'en fait, je suis déjà mort .
- Je ne suis pas de votre monde. Je ne suis qu'un enfant des rues.
- Et alors ?
Elle sourit. Ses yeux pétillent. Espiègles. Enfantins.
- Ça te dirait, un tour en ville ?
Tu...
- Tu es mineure. Je n'ai pas le droit...
Elle hausse les épaules. Ses rondes et ravissantes épaules.
- Et qui le sait, que je suis mineure ?
Nous signons le registre, et nous voilà dehors. Il fait soleil. Elle me prend la main, et je me laisse faire. Elle se met à courir, et je la suis. Elle nous achète deux cornets de glace. Vanille-pistache. Dieu que c'est bon !
Assis dans l'herbe, nous bavardons de choses et d'autres.
Elle m'embrasse, et je reste pantois.
Elle m'embrasse à nouveau.
Je lui rends son baiser.
Je sais que je ne devrais pas.

....................................................................._

- Mission accomplie.
- .....
- Ce n'est pas le moment de tomber amoureux.
Comme si je ne le savais pas !
- Allez au diable, Elisabeth !





5. Aurore
(par lambertine, ajouté le 02/09/00 23:38)


Jamais je n’ai rencontré quiconque portant plus mal son prénom qu’Aurore. Brune, sèche, je la qualifierais volontiers de « crépusculaire ». Elle porte la solitude en elle, le déclin, et aucun espoir. Elle s’est sans doute mise à boire pour ça, Aurore. Par désespoir. Par amertume. Par manque de confiance en elle et en la vie. Et pourtant, je l’aime bien. Je l’aime bien parce qu’elle est douce sous ses dehors sévères. Je l’aime bien parce qu’elle est gentille. Je l’aime bien parce qu’elle m’aime bien, sans que je sache pourquoi, moi qui suis si différent d’elle, moi qui n’ai aucun point commun avec elle. Je l’aime bien parce qu’elle m’écoute sans me poser de question, sans me juger, et surtout sans me plaindre. Sans pour autant m’approuver à chaque fois.
- Tu ne devrais pas fréquenter cette fille.
Pour le coup, elle ne m’apprend rien. Je le sais mieux qu’elle, que je ne devrais pas fréquenter Eugénie, que je ne devrais pas m’attacher à elle, que je ne devrais pas la laisser s’attacher à moi. Que je ne devrais pas, et pour cause…
- Il n’y a pas d’espoir, pour vous deux. Pas d’avenir. Crois-tu que sa famille verra de bon œil qu’elle soit en relation avec un garçon tel que toi, quand tu sortiras d’ici ?
- Parce que je suis un enfant des rues ?
- Oui. Un enfant des rues. Dealer. Délinquant. Toxicomane au dernier degré. Et qu’eux sont nobles. Riches. Catholiques.
- ... et que le Comte de Maupin-Valandray est Procureur Général.
- Ca n'arrange pas les choses, en effet. Sois raisonnable, Jérémy. Tu es jeune, elle a seize ans à peine. Des filles, tu en rencontreras d'autres. A foison. Mignon comme tu l'es...
- Mignon, peut-être, mais tout pourri, à l'intérieur. Tu ne m'apprends rien, Aurore. Je sais ce que je suis, et ce que je vaux. Je sais ce que je peux espérer, c'est à dire pas grand chose. Mais avec Eugénie, je me sens vivant. Te rends-tu compte de ce que ça veut dire, pour moi, vivant ?
S'en rend-elle compte ? Non, je ne le crois pas. Parce qu'elle ne sait pas ce que je suis, ni quel est mon destin. Et parce qu'elle même ne l'est plus, vivante, depuis bien longtemps. J'ignore pourquoi. J'ignore quel est son secret. Je sais seulement qu'elle en a un, bien caché, au creux de son âme flétrie. Peut-être le met-elle en scène, dans les lignes, dans les pages, dans les histoires qu'elle ne cesse d'écrire ? Des histoires bien cachées, qu'elle ne montre à personne. Pas même à moi.
- Pourquoi ?
- Pourquoi, quoi, Jérémy ?
- Pourquoi caches-tu tes textes ? Quand on écrit, c'est pour les autres, non ? Pour partager. Ca n'a pas de sens, d'écrire pour soi tout seul.
- Et qui veux-tu que ça intéresse, les textes d'une vieille fille qui ne connaît rien à la vie ? D'une vieille fille qui n'a même pas de talent ?
- Moi, ils m'intéressent. Et tu n'en sais rien, si tu as du talent ou pas. Tu ne le sauras que si tu sautes le pas.

......................................................................

- Elle n'a pas tort, tu sais.
- Ah, c'est vous ?
Question idiote. Quelle autre femme pourrait m'attendre dans la salle de bain des hommes ? Elle a troqué son look des années folles contre un costume fin XVIIIème, qui ne l'avantage pas.
- Bofff...
- Quoi, bofff ?
- Je vous préférais en Daisy, plutôt qu'en Marie-Antoinette. Et ça ne sert à rien d'en remettre une couche, concernant Eugénie. Je ne suis ni sourd, ni stupide.
- Sourd, non. Stupide, par contre…
- C’est Dieu qui est stupide. De m’avoir ramené à la vie. Et de me donner des raisons de l’aimer.
- Il te met à l’épreuve. Personne ne devient un Ange sans souffrir.
- Alors, il est sadique. Quant à souffrir, j’ai déjà donné, merci. Pas la peine d’en rajouter.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

Je n’aime pas les thérapies de groupe. Parler de moi devant des gens qui n’en ont rien à faire, et qui m’auront oublié dès leur sortie de la Résidence, je n’en vois pas l’intérêt. Comme je ne vois pas l’intérêt de me faire humilier à longueur de réunions. Aurore non plus. Aurore préfère se taire, observer, et prendre des notes. Les psychologues n’apprécient pas. Elle donne l’impression de s’en moquer. Elle ne s’en moque pas du tout. Elle a peur. Des autres. De nous. Même de moi.
- Je ne vois pourquoi je leur parlerais de ma vie sexuelle.
- Moi non plus.
- Tu ne dois pas avoir grand-chose à raconter, à ton âge.
- Tu tirerais une drôle de tête, si tu savais…
Mais elle ne sait pas, et je ne lui dis rien. Elle non plus. Elle prend mon paquet de cigarettes dans ma poche de poitrine, se sert, allume nerveusement le petit tube blanc. Elle ne m’a pas demandé mon autorisation, mais je la laisse faire, parce qu’elle en a besoin. Parce qu’elle n’a pas d’argent, et encore moins de mémoire.
- J’ai quelque chose pour toi.
Elle me tend une chemise plastifiée. Bleue. De celle que nous recevons en quantité à notre arrivée. Elle contient une centaine de feuilles quadrillées couvertes d’une écriture ronde, enfantine. Je souris intérieurement. Je ne tiens pas à lui montrer ma jubilation. Je risque trop de l’effrayer, de la faire revenir sur sa décision.
- Ne les montre pas à Gonzague.
- Pourquoi les montrerais-je à Gonzague ?
- C’est ton copain.
- Tu n’as pas confiance ?
- Si. Je ne te les donnerais pas, sinon. Mais…
Mais elle craint, malgré tout, que je ne les garde pas secrètes, ses nouvelles. Et pour cause…
- Qu’est-ce que tu comptes en faire ?
- Les lire. Quelle question.
Les lire, au creux de mon lit. Me plonger dans l’univers de mon amie, si je puis la traiter de telle. Univers sombre, noir, glauque. Univers de sexe et de sang, de mort et de misère. Univers de mots et de poésie, de style et de folie. Tant de noirceur…
Et tant de talent.

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

- Ton père connaît des éditeurs ?
- Des éditeurs ? Pas intimement. Il a dû en croiser, mais sans plus. Tu n’as qu’à lui demander.
Elle soulève sa longue jupe blanche pour enjamber un arbre mort, se retourne, me prends les mains.
- Qu’est-ce que tu mijotes encore ?
Je m’assieds sur le tronc noirâtre. Le bois craque sous mon poids. Elle s’assied sur mes genoux. Le bous craque encore plus. Le tronc se casse, et nous nous effondrons, l’un sur l’autre, en riant. Enlacés. Pantelants. Je sens sa joue contre la mienne. Fraîche. Douce.
J’ai envie d’éclater en sanglots.
- Qu’est-ce que tu mijotes encore ? répète-t-elle, les doigts cherchant dans mes cheveux des débris de feuilles mortes.
- Rien.
- Menteur !
- Toxicomane. Ca va de pair.
- Tu n’es plus un toxicomane.
Non. C’est vrai. Mon secret est bien plus lourd que dix grammes d’héroïne.
- Qu’est-ce que tu mijotes encore ?
Je finis par céder. A moitié.
- Je dois montrer quelque chose à un éditeur. C’est important.

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………

- Merci, Aurore.
- Déjà terminé ? Ca t’a ennuyé, je suppose. C’est sûrement mal écrit, et de peu d’intérêt pour quelqu’un de ton âge.
- Non. C’est beau, et c’est triste. Et tu écris très bien.
- Comment peux-tu dire une chose pareille ? Qu’est-ce qu’un garçon comme toi y connaît, en littérature ?
- On peut être à la rue, et aimer lire. C’était mon cas.
Les livres m’ont tenu compagnie pendant des années. La lecture est un loisir pratique, et bon marché. Pratique, parce qu’elle ne nécessite aucun accessoire, pas même une ampoule électrique. Bon marché, surtout quand je volais les bouquins à la FNAC ou dans les hall de gare. Toutes sortes de bouquins. Tolstoï et Diderot. Jim Harrison et Jean-Paul Sartre. Tolkien et Frank Herbert.
- Et puis, tu sais, un livre vous donne une contenance, et une apparence honorable. Personne ne se méfie d’un clodo qui lit sur un banc. Personne ne l’assimile à ce qu’il est. Un clodo. Il passe inaperçu. Il devient un être humain normal. Les gardiens de parc ne le chassent pas. Les flics ne lui cherchent pas de poux dans la tête. Les dealers eux-mêmes lui fichent la paix. On ne cherche pas à fourguer de la came à quelqu’un qui lit Victor Hugo.
- Et c’est ainsi que tu es devenu critique littéraire…
Pas critique. Juste amateur de bonnes choses. Comme ce que tu écris, toi. Pas critique, mais agent, peut-être. Un agent littéraire d'un genre spécial.
- Pourquoi crois-tu que ce que tu écrit est sans intérêt ? Pourquoi crois-tu que tu es sans intérêt ?
- Parce que c'est vrai. Je ne suis qu'une vieille fille, qui n'a rien vécu de bien intéressant. Qui ne peut donc rien écrire de bien intéressant. La vie banale d'une secrétaire provinciale. D'une secrétaire provinciale damnée.
Damnée ? Pourquoi dit-elle ça ? C'est stupide. je suis bien placé pour le savoir : même moi, Dieu ne m'a pas condamné aux flammes de l'Enfer. Je me demande quelquefois s'il n'aurait pas dû, mais le fait est qu'il ne l'a pas fait. Qu'a-t-elle bien pu faire, quel crime a-t-elle bien pu commettre, pour se croire destinée à brûler pour l'éternité, elle, si douce, si gentille derrière son apparence de sécheresse ? Je lui pose un baiser sur la joue.
- Il ne faut pas dire des bêtises pareilles. Je t'aime bien, moi.
Et j'ajoute, sans savoir pourquoi :
- J'aurais bien aimé que tu sois ma maman.
Deux grosses larmes se mettent à couler sur les joues pâles d'Aurore.

…………………………………………………………………………………………………

Je n'ai jamais eu de vraie famille. J'ai grandi, plus ou moins, auprès de ma tante. La soeur de ma mère. Elle ne me parlait jamais de mes parents. Me manquaient-ils ? Je mentirai si je disais que non. Ils me manquent toujours. Ils me manqueront, je crois, jusqu'à la fin des temps.
- Le repas te plaît, Jérémy ?
- Oui, Madame. C'est très bon. Je vous remercie.
Je suis tombé des nues lorsque les parents d'Eugénie m'ont proposé de passer mon week-end de sortie auprès d'eux. Je croyais dur comme fer qu'ils feraient tout leur possible pour m'éloigner de leur fille, et c'est le contraire qui se passe. Et je me retrouve, moi, l'enfant abandonné, à la table familiale de ces aristocrates. Je me retrouve, moi, le délinquant juvénile, à la table familiale d'un procureur général.
D'un procureur général qui m'invite, après le repas, à le suivre dans son bureau. Qui me tend une grande enveloppe.
- Tu aurais pu nous demander l'autorisation, avant de faire envoyer ton courrier chez nous.
Il me parle en souriant, sans animosité. Plutôt complice. Il me tend un verre de tonic .
- Tu n'ouvres pas ?
- Je suis désolé, Monsieur. Je... Je craignais, en donnant l'adresse de la Résidence...
- Tu as bien fait. J'aurais préféré que tu m'en parles d'abord, mais tu as bien fait. Et tu devrais ouvrir cette lettre. J'ai l'impression qu'elle contient de bonnes nouvelles. Les éditeurs n'envoient pas de refus dans des enveloppes A4.
Il a raison. J'ai entre les mains un contrat. Un contrat d'édition, pour les nouvelles d'Aurore.
J'ai envie de lui sauter au cou.
Mais on ne saute pas au cou d'un Procureur général.
Je bois une gorgée de tonic, plus pour me donner une contenance que parce que j’ai vraiment soif. Je n’ai jamais eu de rapports humains avec un membre du système judiciaire. Seulement des rapports de justiciable. De justiciable délinquant. Le procureur de Maupin n’est pas stupide, bien au contraire. Il perçoit mon malaise et, je crois même, le comprend. Je reste désarmé devant la gentillesse inattendue de cet homme dont tout me sépare. Une gentillesse qui, plutôt que de m’apaiser, fait monter en moi un terrible, irrépressible chagrin. Je tente en vain de refouler mes larmes, de maîtriser mes sanglots. Je voudrais rentrer cent pieds sous terre, cacher ma vulnérabilité. Je voudrais…
- Tout va s’arranger, Jérémy. Je te le promets. Tout va s’arranger.
Il peut bien me promettre tout ce qu’il veut, je sais bien, trop bien, que rien ne s’arrangera. Rien. Et jamais, jamais, de toute ma vie, je n’ai regretté autant qu’aujourd’hui de n’avoir pas de père.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

- Elle est furieuse. Elle m’en veut à mort.
- Tu t’attendais à quoi ? A des remerciements ?
- Oui. Ou peut-être pas. Mais pas à un tel déferlement de rage. Elle a voulu déchirer les contrats, en m’accusant de l’avoir trahie. Je ne l’ai pas trahie. J’ai juste voulu l’aider.
Elisabeth pose une main qu’elle veut réconfortante sur mon épaule. J’ai envie de me débarrasser d’elle. Mais on ne se débarrasse pas aussi facilement d’un ange. Même en étant particulièrement désagréable.
- Ma mission, Jérémy, est de m’occuper de toi. Et ta mission à toi, de t’occuper d’Aurore. Elle est furieuse, c’est vrai. Pour l’instant. Ca lui passera. Et tu pourras terminer ton travail.
Terminer mon travail ? Je tombe des nues. Ne consistait-il pas à faire publier les écrits d’Aurore ? A transformer la vieille fille solitaire en écrivain à succès ?
- Il consistait, et il consiste toujours, à lui permettre de vivre, et de vivre heureuse. Tu en as accompli une grande part, mais il n’est pas terminé. Pas encore.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

- Jérémy ?
Elle s’assied à côté de moi. Sur le banc, au fond du jardin. Timide. Engoncée dans ses sentiments. Dans ses remords.
- Je te demande pardon.
Et moi, comme un imbécile :
- Je n’ai pas montré tes écrits à Gonzague.
Pas à Gonzague, mais au monde entier, par l’intermédiaire d’un éditeur. Si Aurore l’accepte. Elle peut toujours refuser de signer le contrat et, je le suppose, c’est ce qu’elle va faire.
Je suppose à tort.
- Je suppose que tu me prends pour une imbécile et pour une ingrate.
Elle suppose à tort, elle aussi.
- J’avais peur.
Ca , il ne fallait pas être grand clerc pour le deviner.
- J’ai toujours peur, mais j’ai décidé de sauter le pas, et de signer ce contrat.
- Merci, lui dis-je, assez bêtement.
- C’est à moi de te remercier, bien que je ne comprenne pas pourquoi tu as fait ça pour moi.
- Parce que tu as du talent, et parce que je t’aime bien.
Et parce que c’était ma mission. Ou du moins, une partie de ma mission.
- C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour te rendre heureuse. Ou pour essayer, du moins.
Je ne serai jamais heureuse. Je n’en ai pas le droit.
- N’importe nawak. Tout le monde a le droit.
- Non !
Elle s’énerve. Elle se fâche. Elle éclate en sanglots. Elle veut… non, elle ne veut pas parler. Ou ne peut-elle pas ? Ou est-ce trop dur de dire ce qu’elle a écrit, quelque part, au sein d’une de ses nouvelles ? Même à un enfant des rues ?
- Non. Pas moi. Je suis un monstre. Un monstre criminel.
- Tu n’as tué personne.
- J’ai tué mon enfant.
Elle l’a écrit. J’avais raison. « J’ai tué mon enfant… » la Salle Carrelée… page 54.
- Tu n’as tué personne.
- Tais-toi, Jérémy !
- Tu n’as tué personne. Tu n’as rien fait du tout.
- Justement. Je n’ai rien fait du tout.
- Tu avais quinze ans.
- Et j’ai obéi. Et j’ai laissé faire. Je me suis laissée faire.
- Tu avais quinze ans, tu étais enceinte d’un salaud, et c’est ton père qui a décidé de faire passer l’enfant. Pas toi.
- J’aurais pu dire non. J’aurais pu m’enfuir. J’aurais pu. J’aurais dû. Je n’ai rien dit. Je n’ai rien fait. Je m’en souviens encore. J’étais malade, et j’avais peur. Ils m’ont allongée sur une table. Les pieds dans les étriers. Une table d’accouchement. Ils m’ont fait une piqûre. Et je les vois, les murs. Les murs carrelés, blancs, du cabinet de l’avorteur. Je les vois encore. Je les verrai toute ma vie. Mon enfant est mort ce jour-là. Mon âme est morte avec lui.
- Elle n’est pas morte, Aurore. Elle n’est pas morte. Elle est enfouie, au fond de toi. Anesthésiée. Endormie. Comme moi, après un shoot d’héro. Pour ne pas penser. Pour ne pas souffrir. Elle peut se réveiller. Elle doit se réveiller pour que tu vives enfin, dans ce monde, et dans l’autre. Tu n’es pas damnée, Aurore. Tu es désenfantée. Et tu n’as pas eu le choix. Tu es tout sauf un monstre.
- Quelquefois, je l’appelle… Adélaïde… je l’aurais appelée Adélaïde.
- Alors prie-là. Prie Adélaïde. Là où elle est, elle t’entendra.

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

- C’est bien, Jérémy. C’est très bien.
- Non.
- Si. Elle va pouvoir vivre, à présent.
- Je sais. Plus qu’un, n’est-ce pas ?
- Plus qu’un.
- J’ai peur, Elisabeth. Je ne veux pas mourir.
Elle me caresse maternellement la joue.
J’ai froid, si froid.
Si froid…
Froid…

………………………………………………………………………………………………………………………………………..

- Jérémy ?
Gonzague me secoue, me crie dessus. Me gifle même.
Je ne peux pas répondre.
- Jérémy, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui t’arrive, bon sang ?
Froid…
- Jérémy ! Nathanaël, vite ! va chercher de l’aide ! Jérémy, petit frère ! Tiens bon. Tiens bon, petit frère !
Si froid…




6. Le Procureur
(par lambertine, ajouté le 02/09/00 23:46)


Je déteste les hôpitaux depuis ma plus tendre enfance. Et j’ai peur des piqûres. Bizarre pour un junky, non ? Mais suis-je vraiment à l’hôpital ? Plutôt entre deux mondes, comme la première fois. Comme le jour où…
- Qu’est-ce que je fais-là, Elisabeth ? Que m’est-il arrivé, encore ?
Sa tenue d’infirmière est de circonstance.
- Tu es malade. Plus que malade, même. Tu sais ce qui t’attends.
- Je croyais avoir encore une mission à accomplir, avant.
- Je n’ai pas dit que c’était pour tout de suite. Mais c’est un signe. Le signe que ton temps est compté. Ton cœur va redémarrer. Mais il ne battra plus très longtemps.
- Combien de temps ? Et que puis-je faire, depuis un lit d’hôpital ?
- Je ne sais pas. Quelques semaines. Quelques mois, tout au plus. Quant à ce que tu peux faire… Poser une question, quand tu te réveilleras. Tu sais laquelle.
- Ils n’accepteront jamais. Je suis toxicomane.
- Ils accepteront. Mais tu dois prendre tes dispositions pour ça.

…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

Mal… Froid…
Froid…
Les hôpitaux ont tous la même odeur, mais je la perçois à peine, empêché par les tuyaux qui acheminent l’oxygène vers mon corps malade. Je sens la présence d’Elisabeth à mon chevet. Et aussi… c’est impossible… une main tient la mienne. Celle de qui, et pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais j’ai confiance, et je m’y raccroche, désespérément.
Froid…
Mal… Noir…
Si mal…
La main est toujours là. Je n’ai pas la force d’ouvrir les yeux. Je ne comprends pas les mots que me dit la voix. Une voix d’homme, rassurante. Qui m’enveloppe, et me rattache au monde des vivants.
J’ai mal.
Je ne veux pas mourir.
Je…
J’ai froid… froid… Ils s’affolent autour de moi. Je ne veux pas qu’ils m’emmènent. Je ne veux pas lâcher la main… la main… la main…
Pardon.

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

- Jérémy ?
- Papa…
C’est idiot. Je n’ai pas de père. Je n’ai jamais eu de père.
- Ca va aller, mon garçon. Le pire est passé. Ne t’en fais pas.
- Monsieur de Maupin ?
Monsieur de Maupin ?
- Eugénie ? Eugénie ?
- Calme-toi, Jérémy. Calme-toi. Elle viendra ce soir, après les cours.
Ce soir.. après… que ???
- Je suis ici depuis longtemps ?
- Un peu plus de douze heures. Tu nous as fait peur, tu sais.
- Je vous demande pardon.
- Ce n’est pas ta faute.
- Vous êtes là… vous êtes auprès de moi depuis… depuis douze heures ?
Je ne parviens pas à y croire. Le procureur de Maupin me connaît à peine. Il devrait m’en vouloir à mort d’aimer sa fille, et au lieu de ça, il se comporte avec moi comme… comme…
- Jérémy ! Ne pleure pas, mon garçon. Ca va aller, maintenant.
- Ce n’est pas ça. C’est… Pourquoi êtes-vous resté auprès de moi ?
- Parce que j’en avais envie, je crois. Parce que tu en avais besoin. Parce qu’il n’y avait personne d’autre pour le faire. Eugénie ne sait pas encore. Elle me croit parti d’urgence en province. Je ne voulais rien lui dire, avant de savoir si tu allais vivre ou mourir.
- Je vais mourir, Monsieur.
- Ne dis pas de bêtises. Tu es passé tout près, mais tu vas mieux, à présent.
- Peut-être. Je ne sais pas…
Oh si, je sais. Trop bien. Je voudrais lui dire… Je voudrais tellement lui dire, mais je ne le peux pas. Cela m’est impossible. Physiquement impossible. Alors, je fais semblant d’y croire. Malgré tout.
- Monsieur le Procureur ? Est-ce que je peux vous demander quelque chose ? Un service ?
- Ne m’appelle pas comme ça. Je ne suis pas procureur, dans cette chambre. Et tu peux me demander ce que tu veux. Libre à moi de dire « non », mais je n’ai pas l’impression que j’aurai à le faire.
- Je voudrais que vous posiez une question aux médecins, pour moi. Je sais que je devrais le faire moi-même, mais je crains leurs moqueries.
- Personne ici n’a envie de se moquer de toi, crois-moi. Bien au contraire.
- Vous êtes gentil. Seulement… J’ai mené une vie… Vous savez ce qu’a été ma vie.
- J’ai lu ton casier, et même un peu plus. Ca ne me donne pas pour autant envie de me moquer de toi. Plutôt de t’aider à recommencer, ou à commencer tout court. Et avant ça, de t’aider à guérir.
Je secoue la tête. Il ne peut pas. Personne ne peut.
- Jérémy ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Chaque fois que j’essaie de te réconforter, j’ai l’impression de te faire du mal.
- Pardonnez-moi. Je n’ai pas l’habitude. Je ne sais pas comment réagir quand quelqu’un m’aime. Parce que vous m’aimez un peu, n’est-ce pas ?
- Oui, Jérémy. Plus qu’un peu. Nous en reparlerons plus tard. En attendant, laisse-toi faire, simplement. Et repose-toi, tu en as bien besoin. Dors. Eugénie sera là, à ton réveil. En attendant, je veille sur toi. Tu n’es plus seul, désormais. Tu ne seras plus jamais seul.

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- Tiens.
Assis au bord de mon lit, Gonzague, un sourire espiègle sur le visage, me tend une grande enveloppe blanche. Il piaffe d’impatience alors que je tarde à l’ouvrir. A croire que ce qui s’y trouve est un cadeau qui lui est destiné.
Ce qui est le cas.
- C’est un faire-part de mariage ?
Il opine du chef. Tout en s’étonnant de ma question.
- Tu n’en avais encore jamais vu ?
- Non. Quand aurais-je pu ? C’est bizarre. Ce sont les grands-parents, et les parents des mariés qui annoncent l’union de leurs enfants.
- Dans les familles vieux-jeu, oui.
- Je ne trouve pas le procureur vieux-jeu.
- Lui, peut-être pas. Mais mes parents… Ils exigent de tout organiser dans les règles de l’art. Nous auront droit aux chants grégoriens, et à l’oncle Victor pour célébrer la Messe. Ah ! Et aux invités en queue-de-pie. Je me demande quelle tête tu auras, en habit .
- Moi ? Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire à un mariage de bourges… d’aristos, même ?
- De un, tu es mon ami. De deux, ce mariage est un peu ton œuvre. Un peu beaucoup, même. De trois, d’habitude, le témoin du marié est présent à la cérémonie.
- Le…
Je suis alité, et heureusement. J’en tomberais par terre, sinon.
- Tu te moques de moi ?
- Non. Tu peux toujours refuser. Dans ce cas, je serai obligé de confier cet honneur au cousin Gaspard. Mes parents en seraient ravis. Pas moi. Moi, je te veux toi, aux premières loges.
- Tes parents ont raison. Je ne suis pas de ton monde, Gonzague. Et puis, je suis ici. Cloué sur un lit d’hôpital.
- Le mariage a lieu dans trois mois. D’ici là, tu auras quitté cet endroit infect. Tu seras même en fin de cure. Et en pleine forme. S’il te plaît, ne me laisse pas tomber. Ni Eugénie. Tu l’imagines, avec le cousin Gaspard pour cavalier ?
- Il est si terrible que ça, ton cousin ?
- Il a terminé deuxième de sa promo de l’ENA. Pas major. Il ne l’a toujours pas digéré. Et il est conseiller municipal UMP, en attendant mieux.
- Il est sérieux. Pas comme moi.
- Toi, tu es gentil. Et plein d’autres choses. A propos, qu’est-ce qui t’est encore passé par la tête ? C’est quoi cette histoire de donneur d’organes ?
- Rien. Rien du tout. Je voulais juste savoir si c’était possible. Au cas où…
Au cas où.



7. Nathanaël
(par lambertine, ajouté le 02/09/00 23:53)


Depuis mon retour à la Résidence, tout le monde me traite comme une fleur de serre. Ca ne me plaît pas vraiment, mais je me laisse faire, et je dois reconnaître que la situation n’a pas que des mauvais côtés. Je ne suis pas forcé d’accomplir les tâches qui me rebutent. Je peux me permettre de m’extraire du groupe sans recevoir de blâme des psychologues. Je ne suis pas forcé de cornaquer les nouveaux, ce dont je n’ai ni le désir, ni le courage. Je passe l’essentiel de mon temps libre en compagnie d’Aurore, et je partage, depuis le départ de Gonzague, ma chambre avec Nathanaël.
Elle a bien changé, Aurore, et porte à présent son prénom comme un gant. Elle a retrouvé le goût de vivre qui l’avait quitté lorsqu’elle avait quinze ans. Elle continue d’écrire, des histoires courtes et sombres, dans lesquels l’espoir a trouvé sa place. Elle a envers moi une attitude maternelle, que je ne rejette pas, et qui me fait du bien. J’ai honte, quelquefois, de la laisser ainsi s’attacher à moi. Elle aura du chagrin, je crois, le jour où je m’en irai. Mais peu importe, le mal est fait, et je n’ai plus la force de refuser l’amour qu’on me donne. Là aussi, je me laisse faire, suivant les conseils du Procureur. J’absorbe cet amour comme une éponge, comme une terre asséchée dont l’eau a fini par vaincre la dureté, et qui gonfle, gonfle, à exploser. Je le rends aussi, cet amour, à ma manière. J’aime Aurore comme j’aurais pu, je crois, aimer la mère que je n’ai pas eue. D’une façon infantile, irraisonnée, à la fois douce et brutale. De la façon dont j’aime aussi le Procureur. Dieu ne m’a pas donné de parents à la naissance. L’ironie a voulu que j’en trouve à la veille de ma mort.
Eugénie vient me rendre visite deux fois par semaine. Son père l’accompagne une fois sur deux. Pas sa mère. La Comtesse est un être humain normal : elle a du mal à accepter que sa fille chérie soit amoureuse d’un bon à rien. Pire encore, d’un bon à rien gravement malade. Elle accepte encore moins que son époux veuille lui tenir lieu de père, à ce bon à rien.. Mais elle ne s’oppose pas à ce qu’ils viennent me voir. Parce qu’elle a pitié de moi. Et ça aussi, c’est normal, même si je n’aime pas ça du tout.
Eugénie m’emmène, bien souvent, au milieu de la forêt. Nous y restons des heures, sans rien dire, blottis dans les bras l’un de l’autre. Nous allons rarement plus loin. Nous n’avons même été plus loin qu’une seule fois. A son initiative, du moins me semble-t-il. Je ne sais plus vraiment. Sauf que je l’ai aimée, du plus fort de mon âme, en lui donnant mon corps et en prenant le sien.
- Tu ne regrettes rien ?
- Regretter ? Moi ? Pourquoi ? Je t’aime, Jérémy. Je n’aimerai que toi, jusqu’à la fin des temps.
- Ne dis pas de bêtises. Je t’aime, moi aussi, plus que je ne puis l’exprimer. Mais s’il m’arrivait malheur ? Promets-moi de continuer à vivre. Promets-moi de ne pas te fermer à l’amour. S’il te plaît. Je n’en vaux pas la peine.
- Si. Tu en vaux la peine. Et tu dis des bêtises.
Je n’insiste pas. Je n’insiste plus. Je n’ai plus la force de parler de la mort.
- Qu’est-ce que tu me trouves donc, Eugénie ? Qu’est-ce qu’une fille comme toi, une fille qui a tout, une fille intelligente, belle, en bonne santé, une fille du meilleur monde, peut trouver à un garçon dans mon genre ?
- Tu es vrai.
Elle me serre fort, très fort dans ses bras.
- Tu n’es pas comme les garçons du lycée, ni comme les types de mon rallye, toujours à jouer un rôle. A se prétendre meilleurs que les autres alors qu’ils crèvent de trouille. A regarder les filles de haut parce qu’ils n’osent pas les inviter à danser. A se prendre pour des bêtes de concours, comme Gaspard, le cousin de Gonzague. Quand je suis avec toi, je sais avec qui je suis. J’ai vu tes défauts, je connais tes faiblesses. Tes qualités n’en sont que plus apparentes. Tu es le garçon le plus gentil, le moins égoïste que je connaisse. Et tu es l’homme que j’aime.

…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………….

- Tout va bien ?
- A vous de me le dire.
- Tu as l’air d’accepter.
- Parce que j’ai le choix ? Que Sa volonté soit faite, Elisabeth. Et la vôtre.
- La mienne serait de te voir vivre heureux pendant de longues années. Ca me fait mal, que tu en doutes. La Sienne, par contre, rejoint la tienne, au moins sur un point.
- Ah oui ? Je me demande bien lequel.
- Il veut te voir paraître devant lui comme un homme de bien.
- Comme un homme de bien ? Mais le suis-je devenu ?
- Je crois qu'au fond de toi, tu l'as toujours été.

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Je n'ai jamais été très proche de Nathanaël, même s'il a mon âge, ou à peu près. Je fais des efforts pour tenter de le comprendre, mais ce n'est pas facile. Il y a chez ce garçon quelque chose de déroutant. Et il n'est pas vraiment du genre à parler de lui-même. Je me doute que si je partage sa chambre, ce n'est pas par hasard. Plus rien désormais, ne m'arrive par hasard. Seulement, comment aider quelqu'un dont on ne sait pas pourquoi il va mal ?
Il a à mon égard une attitude bizarre. Ma fragilité l'agace, l'irrite au plus haut point, et l'irrite plus encore le traitement de faveur dont je jouis auprès de l'équipe soignante. Ce n'est pas parce que je suis malade que, selon lui je ne dois pas être traité comme tout le monde. D'ailleurs, ici, tout le monde est malade. Je ne peux pas lui donner tort, mais je n'arrive pas à saisir pourquoi cette situation le dérange, et lui seul, à ce point. Je ne saisis pas non plus pourquoi il lui arrive, la nuit, de vérifier ma température, de me recouvrir pour m'éviter de prendre froid, de me regarder respirer et dormir. Bref, de prendre soin de moi. Je ne sais comment lui demander ses raisons d'agir ainsi. Il est rétif Nathanaël, et muet comme une tombe quand il s'agit de lui.
Je ne vois qu'une façon de l'apprivoiser. Nathanaël est un supporter fanatique du Paris-Saint-Germain. Pire c'est un hooligan. Il se bagarre volontiers pour un but refusé où l'attitude qu'il juge déplaisante d'un joueur de ballon. Je crois même qu'il tuerait pour ça. Je n'ai rien contre le football. J'aime, à l'occasion, regarder un bon match, et plus encore taper dans la baballe. Mais le fanatisme de Nathanaël me déroute.
- Est-ce que tu as un seul vêtement qui ne soit pas aux couleurs de ton club ?
Je lui pose la question alors qu'il vient d'enfiler un magnifique - et fort coûteux - pyjama rouge et bleu. Pyjama, oui.... même pour dormir.
- Ca te regarde ?
- Non. Ca m'intéresse, c'est tout.
- Tous mes vêtements sont aux couleurs du club. Absolument tous. Aux couleurs de ma famille.
- Ta famille ?
- Ma vraie famille. Celle pour qui je compte. Celle pour qui j'existe. Pas "les autres".
"Les autres" viennent lui rendre visite deux fois par semaines...
- Ils le font parce qu'ils le doivent. Parce qu'ils se sentent forcés. Parce qu'ils culpabilisent, peut-être, de ne pas m'aimer.
- Tu ne crois pas que tu exagères ? Ils ont l'air gentil tes parents.
- Gentils ? Tu ne comprends pas. Je n'existe pas, à leurs yeux. Je suis invisible, transparent. Oh, je sais ce que tu vas me répondre. Que je ne mesure pas la chance que j'ai, d'en avoir, des parents. Et des qui sont toujours ensemble, en plus. Que toi tu n'en as pas eu, et que tu t'en contenterais bien de mes parents. Qu'en plus, je ne suis pas con, et que je suis en bonne santé, et que, là-dessus non plus, je ne mesure pas ma chance. Tout le monde me la jette à la figure, ma chance, depuis que j'ai dix ans. Ma chance ? Je pourrais crever, qu'ils ne le verraient même pas. Je me bourrais la gueule tous les jours, dans ma chambre et ils ne l'ont jamais remarqué. Jamais. Ils ne me voient pas. Ils ne voient qu'elle.
- Elle ?
- Gabrielle. Ma sœur Gabrielle.
Le barrage se rompt. Il se met à parler.
- Je suis un salaud n’est-ce pas, d’être jaloux d’une enfant malade ? Jaloux, oui. Depuis, quoi, treize ans ? Depuis que les médecins ont diagnostiqué… qu’on sait… qu’elle n’est plus une enfant comme les autres. Depuis que mes parents ont oublié mon existence, que ne comptent plus pour eux que les désirs de Gabrielle, que les souffrances de Gabrielle, que les besoins de Gabrielle. Que Gabrielle. Depuis que je ne suis plus… que rien. C’est dégueulasse, hein, d’être jaloux de ma sœur, alors que ma sœur est mourante ?
- J’ai dit ça ?
- Non. Mais tu l’as pensé. Je suis sûr que tu l’as pensé. Tout le monde le pense. Et Tu as raison : c’est dégueulasse. Gabrielle a passé presque toute sa vie à l’hôpital. Elle n’a jamais pu aller à l’école comme tout le monde. Avoir des amis comme tout le monde. Faire du sport comme tout le monde. Moi, si. J’ai tout eu. Et je l’envie, pourtant. J’en suis jaloux. A en crever.
- Au sens propre.
- Qu’est-ce que tu dis ?
- A en crever, au sens propre. Tu bois à t’en rendre malade, tu te bagarres, tu te retrouves en garde à vue, tout ça pour attirer l’attention de tes parents. Je ne crois même pas que tu le fais exprès. Mais tu le fais. Parce que tu es malheureux. Tu crois que je te juges Mais c’est toi qui te juges.
- Tu racontes n’importe quoi.
- Je ne crois pas. Tu es jaloux de ta sœur, mais tu en as honte, parce que tu l’aimes, ta sœur. Et tu ferais n’importe quoi pour elle. Mais tu ferais n’importe quoi aussi pour une fois une seule fois, être plus important qu’elle aux yeux de tes parents. N’importe quoi, même mourir.
- Je voulais lui donner un des mes reins, même si je devais y rester. Mais nous ne sommes pas compatibles. Personne ne l’est. Elle ne supporte plus les dialyses, Jérémy. Elle va mourir dans les semaines qui viennent.
Je laisse tomber le livre que je tenais dans mes mains. Je tombe assis sur mon lit, au bord de la défaillance.

………………………………………………………………………………………………….

- Alors, c’est ça ?
- Guérir le frère, en sauvant la sœur ? C’est à peu près ça oui.
- Quand ?
- Dans peu de temps.
- Et vous êtes certaine que ça fonctionnera ?
- Oui, Jérémy.
- Ca fait bizarre, d’être considéré comme une réserve de pièces détachées.
- D’une seule. Rarissime.
Il me vient une question saugrenue. Vraiment saugrenue.
- Je pourrai assister au mariage ?
- Dieu seul le sait, mon garçon.

………………………………………………………………………………………………….

- Pourquoi t’accroches-tu à moi comme ça ?
- Je ne sais pas. Parce que je t’aime, je suppose ? Et que j’ai peur de te perdre.
- Papa a raison. Tu n’arrêtes pas de dire des bêtises. Tu ne me perdras jamais.
Elle prends mon visage entre ses mains, plonge ses yeux clairs dans les miens. Je frissonne quand elle m’embrasse. Je ne la désire pas. Plus. Je suis au-delà du désir. J’ai besoin d’elle. Elle n’est qu’une enfant. Une gosse de riches…
- Tu as l’air si fatigué, si fragile. Il ne faut pas que tu restes tout seul. Tu viendras habiter chez nous, après ta cure. Nous aurons de la place, puisqu’Isabelle sera partie. Toute la place nécessaire. Tu resteras le temps qu’il faudra. Jusqu’à ce que tu ailles bien. Et même plus, si tu veux.
Je l’écoute. Je ne la contrarie pas. Je me noie dans ses mots. Dans ce rêve. Mon rêve…
- Ta mère ne voudra jamais.
- Ma mère a déjà dit « oui ». C’est son côté « dame patronnesse ». Et elle a l’habitude d’avoir sous son toit un enfant malade.
Je ne suis plus un enfant. Isabelle encore moins. Mais à propos d’enfant malade…
- Tu n’en as jamais été jalouse ? D’Isabelle, je veux dire…
- D’Isabelle ?
Elle réfléchit. Hésite. Se lance enfin.
- Si, Jérémy. Souvent. Je sais que ce n’est pas bien, pourtant. Mais un enfant malade, dans une maison, passe avant les autres. Toujours. C’est normal, mais parfois difficile à vivre. Je n’en aime pas moins ma sœur.
- Et tu la défends, comme une louve !
- Je ne te connaissais pas, ce jour-là. Je te demande pardon.
- Tu n’as pas à me demander pardon. Je voulais réintroduire le loup dans la bergerie.
- Tu en as même introduit deux.
Six heures sonnent au clocher de l’église. L’heure pour nous de rejoindre la Résidence. De nous quitter. L’heure pour moi de retrouver Aurore, Nathanaël, et ma prison.
Eugénie m’embrasse une dernière fois.
- Papa viendra te chercher, Samedi matin. Nous aurons des courses à faire.
- Essayer mon uniforme de pingouin ? Je serai ridicule, là-dedans. Je suis un jeune à capuche !
- Tout le monde est ridicule, en habit. Mais tu es le témoin du marié. Et c’est la tradition de se déguiser, pour l’occasion. Je suis curieuse, de te voir ainsi vêtu.
- Je suis curieux, de t’admirer en robe de princesse. Je t’aime, Eugénie.
- Je t’aime.
La porte se referme sur moi. Sur elle. J’ai l’intuition que c’est pour la dernière fois.

…………………………………………………………………………………………………...

- Je suis curieuse de t’admirer, en habit.
Je hausse les épaules.
J’ai refermé sur moi la porte de ma chambre. Je suis seul, comme on peut l’être avec un Ange à son chevet. Un Ange qui, pour le coup, ressemble à une princesse.
- Iseut ? Galadriel ?
- Je ne suis pas une souveraine. Seulement une pute, à la base.
- Il m’est arrivé, à moi aussi, de faire la pute. Est-ce indispensable, pour devenir un Ange ?
- Il faut avoir connu le fond du désespoir, et l’absolu de l’Amour. Je crois que tu es prêt, à présent.
- C’est pour ce soir ?
- Non. Pas ici. Pas dans la chambre du frère de Gabrielle. J’ai dit que je voulais t’admirer en habit.
- Alors… Samedi ? C’est drôle. J’ai toujours cru que je mourrais ici. Comment, Elisabeth ?
- Je ne sais pas. Et même si je savais… Samedi. C’est tout ce que je peux te dire.
- Vous serez-là ? J’ai peur, Elisabeth. Si vous saviez comme j’ai peur !
- Je sais, Jérémy. Je suis passée par là, l’aurais-tu oublié ? Je serai près de toi.
Elle me pose un long, et très doux baiser sur le front. Je ressens ses regrets, son chagrin, presqu’aussi intense que le mien.
- Le Procureur avait raison. Tu ne seras plus jamais seul, Jérémy.

…………………………………………………………………………………………………...

J’ai laissé pour Aurore une lettre sous mon oreiller. Juste ces quelques mots : « J’aurais voulu que tu sois ma maman. Et pendant quelques semaines, tu l’as été. Je t’aime. Jérémy. ». Je me suis arrangé pour passer auprès d’elle les deux jours qui me restaient à vivre à la Résidence, mais je ne lui ai pas dit « au revoir » lorsque le Procureur est venu me chercher. J’ai seulement agité la main, de loin. J’ai pris place dans la berline allemande, et je suis resté silencieux. Longtemps. Très longtemps. Tout comme le Procureur. Ce n’est qu’à l’entrée de Paris qu’il a rompu le silence.
- Eugénie t’a-t-elle fait part de notre idée ?
- Oui, Monsieur.
- Qu’en penses-tu, mon garçon ?
- J’ai l’impression de rêver…
Je ne puis en dire plus. Ma voix se brise, et je me mets à sangloter. Comme le soir où il m’avait accueilli dans son bureau.
Rêver un impossible rêve… je ne veux pas qu’il soit impossible… je veux une maison… une famille…un père…
Eugénie…
Je ne peux rien lui dire. Il se méprend sur la signification de mes larmes, et c’est très bien comme ça. Il gare la voiture sur le bord de la route, me prend dans ses bras, tente de m’apaiser. Me promet que je guérirai. Qu’ensuite, je pourrai enfin commencer à vivre. Comme tout le monde. Heureux. Je ne le détrompe pas. Je voudrais tellement commencer à vivre !
- Je vous demande pardon.
- Il n’y a rien à pardonner. Essuie toi les yeux. Nous allons chercher Eugénie, et manger un morceau. Nous aurons beaucoup à faire, ensuite.

…………………………………………………………………………………………………...

Je n’ai pas grand-chose à dire sur les dernières heures de ma vie.

J’ai vu Eugénie dans sa longue robe bleu pâle. Sa robe de princesse.

J’ai essayé cet habit de pingouin que tous voulaient me voir porter. Il ne me rendait pas ridicule. Juste un peu plus maigrichon, encore, qu’à l’ordinaire.

Je n’ai pas vu la moto arriver, à contre-sens, au moment où j’ouvrais la portière de la Mercédès.

Un choc.

Un cri.

Pas même de douleur.

Pardon.

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- Pourquoi comme ça ?
Eugénie est agenouillée sur la chaussée. Son père me tient la main. Il n’y a pas de larmes. Seulement le silence.
Un silence de mort.
- Ce sera plus simple. Pour la greffe. Un jeune homme accidenté. Les documents nécessaires dans sa poche, analyses tissulaires comprises. Beaucoup plus simple.
- Et eux ? Et elle ?
- Elle aura du chagrin. Beaucoup de chagrin.
- Pourquoi, Elisabeth ?
- Les chemins de la Providence sont impénétrables. Tu l’apprendras.
- C’est injuste.
- Je sais.

Les sirènes. L’ambulance. L’hôpital.

Eugénie effondrée dans les bras de son père.

- Elle attend un enfant. Ton enfant.
Non…
- Il faut lâcher prise, à présent. Viens.
Elle m’entoure les épaules.
- Il est temps de rencontrer ton Dieu. Comme un homme de bien.


8. Le quatrième miracle
(par lambertine, ajouté le 02/09/00 23:57)


Je m’appelle Jérémy, et je suis un ange.
Dieu m’a donné le don de faire des miracles.

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La douleur… la douleur !
Le cri d’un nouveau-né.
La délivrance. Enfin.

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Mon amour,

Tu t’appelles Donatienne. Comme ta grand-mère. Peut-être ainsi t’aimera-t-elle un peu ? Elle n’était pas très heureuse de ta venue. Moi, je t’ai aimée dès le premier instant. Dès la première seconde. Dès que j’ai su que tu vivais en moi. Telle un cadeau. Telle un miracle. Le dernier souvenir de ton père. Sa dernière trace sur Terre. Un mélange de lui et de moi. Improbable. Inespéré.
Nous n’avons fait l’amour qu’une seule fois, lui et moi. Dans la forêt. Il osait à peine me toucher. Pour moi, c’était pareil. Il était si fragile. Je craignais de lui faire du mal. Je l’aimais tant, ton père. Plus qu’il n’est possible de l’exprimer. Ta marraine le fera, sans doute, mieux que moi. Elle a le don des mots, Aurore. Elle te racontera les mois qu’ils ont passés ensemble, et comment elle est s’est mise à l’aimer comme un fils. Elle te dira de ne pas croire les horreurs que l’on racontera sur lui. Même si elles sont réelles.
Ton père était toxicomane, et un enfant des rues. Il n’avait ni parents, ni famille. Il n’avait personne pour penser à lui. Même pas lui-même. Il ne pensait qu’aux autres, ton père. Au bonheur des autres. Comme s’il n’existait pas. Parce qu’il n’avait jamais existé. Pour personne. Jusqu’à nous. Jusqu’à ta marraine. Et jusqu’à ton grand-père.
Il voulait lui offrir une famille, ton grand-père. Sa famille. Notre famille. Il n’a pu lui offrir qu’une place au cimetière, dans le caveau des nôtres. Il le savait, je crois, que tu vivais en moi. Il ne nous l’a jamais reproché. Au contraire. Je crois que ton père lui manque autant qu’à moi.
Quelquefois, la nuit, j’ai l’impression qu’il est auprès de moi. Dans mes rêves, et en même temps pas. Je l’entends me parler. Me dire de vivre, et de continuer. Pour toi. Pour moi. Pour nous trois.
Je continuerai donc.
Je vous aime. Tous les deux.

Maman.

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Les Anges n’ont pas tous les mêmes missions.
Elisabeth aide au passage dans l’au-delà.
J’aide les vivants à se battre, en parlant dans leurs rêves.
Je m’appelle Jérémy, et je suis un ange.
Et je les aime.
Mon épouse, et ma fille.
Pour l’éternité.





Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.