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La question du Libre Arbitre - sosryko - 02/04/2020

Je suis totalement incompétent en la matière, mais le post d'Elendil ne serait-il pas en droite ligne avec l'excursus sur la toute-puissance du Créateur puisque Sanavaldo signifie le Tout-puissant (the Almighty) (Home IX, p. 401)  ?
S.




La question du Libre Arbitre - sosryko - 02/04/2020

(Décidément, on n'arrête pas de se croiser Hyarion, ces dernières heures. Salut à toi ! S.)




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 02/04/2020

sosryko a écrit :

(Décidément, on n'arrête pas de se croiser Hyarion, ces dernières heures. Salut à toi ! S.)

En effet, il y a eu croisement par deux fois... et cela sans concertation ! ;-)
Salutations à toi également.
B.




La question du Libre Arbitre - Elendil - 02/04/2020

Hyarion a écrit :

Tout cela me semble triste, gris, froid... et ce quels que soient les « faits » que l'on pourrait m'opposer, reflets d'une réalité humaine toujours plus mouvante et complexe qu'on ne l'imagine, entre nature et culture, entre individualité et société, entre matériel et spirituel...

À te lire, on pourrait croire que c'est toi qui négligerait volontairement la réalité (les « faits », taxés au passage d'irréalité par un usage significatif des guillemets) au profit d'une théorie de ton cru, qui, si elle n'est pas formellement sceptique, affirme du moins l'impossibilité de formuler, voire de penser, la complexité de la réalité.

En fin de compte, ma position est globalement en miroir de la tienne : sans négliger la complexité gigantesque du réel, qui nous dépasse effectivement de très loin, je crois à l'utilité de la langue pour le formuler d'une façon qui nous le rende (plus) accessible. Cette représentation échouera toujours, bien sûr (je renvoie à ce propos à la Critique de la raison pure, s'il en était besoin), de même que la carte ne modélisera jamais parfaitement la géographie réelle. Elle constituera toutefois un progrès certain par rapport au renoncement a priori à tout effort en la matière, qui ne serait que stagnation à mes yeux. Et bien sûr, plus il y aura de théorisations différentes, plus nous aurons des chances de cerner la réalité d'un peu plus près, en partant de points de vue qui peuvent in fine s'avérer complémentaires.

Il n'est donc pas surprenant que je trouve ladite citation gaie, colorée, dynamique..., car comme souvent, les paradoxes énoncés par Chesterton ne me paraissent aucunement vouloir constituer des analyses exhaustives et définitives du monde qui nous entoure, mais être des incitations à voir le réel avec des yeux neufs et à l'interroger d'une manière différente de celle suivie par les chemins battus de la pensée. On rejoins évidemment là l'approche prônée par Tolkien dans « Du conte de fées », mais appliquée de manière plus systématique encore. Chose qui peut occasionnellement être encourageante face aux difficultés de la vie, d'ailleurs. Wink

E.




La question du Libre Arbitre - Elendil - 02/04/2020

Pour séparer la discussion :

sosryko a écrit :

Je suis totalement incompétent en la matière, mais le post d'Elendil ne serait-il pas en droite ligne avec l'excursus sur la toute-puissance du Créateur puisque Sanavaldo signifie le Tout-puissant (the Almighty) (Home IX, p. 401)  ?
S.

C'est un excellent point. Nous ne disposons pas d'analyse détaillée du mot Sanavaldo, mais il est effectivement envisageable que le premier élément dérive d'une racine SAN(A), qui n'est pas attestée dans les premiers textes linguistiques, mais peut se déduire du gn. sana- « can; to know how to; to have knowledge, craft or skill » et des mots apparentés ; voir cette page.

Toutefois, je serais plutôt tenté d'y voir un dérivé d'une racine STAN « fix, indicate, decide », attestée dans les Étym., qui donne des mots comme sanye « rule, law » ou sanya « regular, law-abiding, normal ». Dans ce cas, le « s- » initial serait le réflexe tardif pour « þ- » (*Þanavaldo en parmaq(u)esta).

Dans tous les cas, le second élément doit manifestement dériver de la racine BAL « power; powerful, mighty; have power », dont dérive le nom Valar, ainsi d'ailleurs qu'un adjectif plus tardif que Sanavaldo et qui signifie aussi « tout-puissant » : ilúvala « omnipotent ».

E.




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 02/04/2020

Elendil a écrit :
Hyarion a écrit :

Tout cela me semble triste, gris, froid... et ce quels que soient les « faits » que l'on pourrait m'opposer, reflets d'une réalité humaine toujours plus mouvante et complexe qu'on ne l'imagine, entre nature et culture, entre individualité et société, entre matériel et spirituel...

À te lire, on pourrait croire que c'est toi qui négligerait volontairement la réalité (les « faits », taxés au passage d'irréalité par un usage significatif des guillemets) au profit d'une théorie de ton cru, qui, si elle n'est pas formellement sceptique, affirme du moins l'impossibilité de formuler, voire de penser, la complexité de la réalité.

En fin de compte, ma position est globalement en miroir de la tienne : sans négliger la complexité gigantesque du réel, qui nous dépasse effectivement de très loin, je crois à l'utilité de la langue pour le formuler d'une façon qui nous le rende (plus) accessible. Cette représentation échouera toujours, bien sûr (je renvoie à ce propos à la Critique de la raison pure, s'il en était besoin), de même que la carte ne modélisera jamais parfaitement la géographie réelle. Elle constituera toutefois un progrès certain par rapport au renoncement a priori à tout effort en la matière, qui ne serait que stagnation à mes yeux. Et bien sûr, plus il y aura de théorisations différentes, plus nous aurons des chances de cerner la réalité d'un peu plus près, en partant de points de vue qui peuvent in fine s'avérer complémentaires.

Il n'est donc pas surprenant que je trouve ladite citation gaie, colorée, dynamique..., car comme souvent, les paradoxes énoncés par Chesterton ne me paraissent aucunement vouloir constituer des analyses exhaustives et définitives du monde qui nous entoure, mais être des incitations à voir le réel avec des yeux neufs et à l'interroger d'une manière différente de celle suivie par les chemins battus de la pensée. On rejoins évidemment là l'approche prônée par Tolkien dans « Du conte de fées », mais appliquée de manière plus systématique encore. Chose qui peut occasionnellement être encourageante face aux difficultés de la vie, d'ailleurs. ;)

Quelques précisions nécessaires m'obligent à rouvrir la parenthèse. ^^'

Je ne néglige évidemment pas la réalité : j'entends simplement être prudent pour l'interpréter, et surtout interpréter le regard que d'autres peuvent y porter, notamment lorsque le réel semble leur donner raison quand il ne fait, parfois, que donner apparemment simplement raison aux conformistes. L'usage que je fait des guillemets quant aux « faits » n'est pas destiné à « taxer d'irréalité » ceux-ci, mais renvoie simplement à tes propres habitudes de rhétorique, basées sur un goût pour le maniement du réel comme argument suprême d'autorité par rapport à ton propre discours, inévitablement subjectif mais pas toujours explicitement assumé comme tel. ;-) Quant à laisser penser, mine de rien, qu'au fond, ton interlocuteur (moi en l'occurrence) se laisserait aller à l'irrationalité ou à la paresse intellectuelle, a fortiori donc en invoquant des « faits » s'ils ne font, au fond, qu'arranger une posture... disons que, compte tenu de notre « passif » en matière d'échanges, je veux bien croire que cela n'était pas intentionnel de ta part, vu que tu parles de miroir par ailleurs. ^^' Voila, en tout cas, pour ce qu'il en est du sens exact de mes modestes guillemets. :-)

J'ai plusieurs fois, par la passé, en divers endroits du présent forum, évoqué le fait qu'à mes yeux une pensée digne de ce nom est une pensée en mouvement, le contraire étant ce que j'ai appelé le « lithisme ». Je n'affirme donc pas « l'impossibilité de formuler, voire de penser, la complexité de la réalité », je dis simplement que — du moins jusqu'à preuve du contraire depuis que le monde est monde — l'appréhension du réel est à l'aune de la constatation de sa complexité effectivement gigantesque : une tâche à l'échelle de toute une vie et qui la dépasse même. Ce n'est pas une théorie de mon cru, vu que chacun, face au réel, peut en convenir depuis la nuit des temps, du moins à ce qu'il me semble et à condition de ne pas se contenter d'une pensée arrivée, propre de la bêtise dont j'ai déjà parlé ailleurs. La langue est utile pour aider à appréhender le réel, mais il ne faut simplement pas oublier sa dimension conventionnelle, ni la confondre avec la parole individuelle (ni d'ailleurs avec le langage). De mon point de vue, le problème n'est pas l'outil (ici de communication), mais celui qui le manie dans un contexte donné. Ce que j'apprécie, de façon générale, c'est la prudence et l'humilité dont on peut faire preuve quant à la question de nommer et définir le réel, sachant que le nommer et le définir ne signifie pas forcément le « maîtriser » de toute façon, qui plus est dans une perspective générale censée toutes et tous nous concerner : à cette aune, je continue d'apprécier la réflexion de Philippe Borgeaud sur le fait qu'un universel peut exister, mais qu'il ne faut pas essayer de le définir si l'on ne veut pas tomber dans les certitudes idéologiques (et religieuses). 

Quant au cas de G. K. Chesterton, je connais le texte dans lequel tu as puisé ta citation. Pris dans son contexte, l'auteur se veut effectivement, comme c'est souvent le cas de sa part, le moteur d'une pensée stimulante et novatrice vis-à-vis de questions souvent étouffées par les habitudes. Son opinion, ici en l'occurrence sur la famille et le mariage, n'en reste pas moins prisonnière de son époque, sachant qu'il est rare, de toute façon, que l'on y échappe. Que dit-il, au fond, par delà son goût pour les métaphores, les représentations imagées, et la polémique de presse ? Que la famille semble être un invariant de la condition humaine : grande découverte. Qu'il ne faut pas se plaindre de la famille et du mariage dans la mesure où ils comportent inévitablement des contraintes, lesquelles n'empêchent pas forcément le bonheur : encore une grande découverte. Qu'il faut d'autant moins se plaindre que, selon lui, les hommes et les femmes sont de toute façon « incompatibles » : quelle « belle » conclusion, littéralement sexiste. Si l'on ajoute à cela le fait que Chesterton est un inlassable promoteur du mariage chrétien, le tableau victorien est complet, quand bien même Chesterton passait en son temps pour un esprit vif et original. Bien sûr, là, c'est moi qui interprète, mais je ne crois pas que mon regard soit moins rationnel ou « stagnant » que le tien.

Tu trouves cette citation « gaie, colorée, dynamique », en partant de l'impression que le réel te donnerait raison, aujourd'hui comme hier. Personnellement, comme je l'ai écrit, malgré le souci chestertonien d'être vif et chaleureusement coloré dans sa rhétorique, je trouve cette citation triste, grise, et froide, tout comme les propos de Tolkien sur la famille, le couple et le mariage dans sa correspondance privée (Lettres 43, 49...), type de propos dont on pourra toujours me dire que je ne peux pas les « comprendre », parce que je ne serais pas assez religieux (pour le dire vite), n'ayant pas assez de « sensibilité » (dans quel sens ?), ou je-ne-sais quoi d'autre. Pour s'en tenir au rationnel, en quoi ce genre de discours « familiaux », sur les hommes, les femmes, le sexe, les enfants, etc., n'ont-ils pas de prétentions désespéramment normatives, a fortiori face à la complexité du réel ? À qui ces discours peuvent-ils parler, sinon à ceux qui, encore aujourd'hui, font référence à une « norme » familiale qu'ils pensent universelle mais qui ne font en fait qu'exprimer par là des représentations qui leur appartiennent, représentations à la source de tout un discours socialement normatif qui ne fait que plaire aux « angoissés moraux » adeptes d'une idéologie conservatrice ? Nous avons déjà parlé ailleurs de la question du référentiel, et je t'ai déjà dit que, selon moi, si référentiel il doit y avoir, il ne peut être ni tout fixe, ni tout mobile, ni tout « lithique », ni tout « liquide »... face à une réalité complexe qui, qu'on le veuille ou non, se transforme, et notamment en ce qui concerne les conditions féminine et masculine, le couple, la famille, le désir d'enfant, etc.

« Voir le réel avec des yeux neufs et [...] l'interroger d'une manière différente de celle suivie par les chemins battus de la pensée » suppose donc, de mon point de vue, une grande souplesse d'esprit, une pensée en mouvement précisément, jusqu'à être capable de penser contre soi-même, a fortiori quand on entend axer sa vie sur des certitudes absolues, ici évidemment religieuses. Il ne s'agit pas de cesser de « croire » : nos vies sont faites de toutes sortes de croyances, ainsi que nous en avons déjà parlé ailleurs. Il s'agit de ne pas s'enfermer dans un esprit de système, quelles que soient ses croyances et les régimes de croyances qui y correspondent, car c'est le prix à payer pour rester ouvert sur la condition d'autrui, celui qui n'est pas soi, et qui ne le sera jamais. Malgré toute sa volonté en matière d'agilité d'esprit, Chesterton n'échappe pas à la grisaille victorienne de son temps, pas plus que Tolkien... une grisaille banale, en somme, qui n'épargne pas leurs propres horizons en matière de raisons d'espérer. Tous deux peuvent inciter à voir le monde différemment, être éventuellement stimulants pour certains, dans certains sens, selon certains points de vue. Mais cela en soi ne fait pas des adeptes de leurs citations, ni des gens réfléchis, ni des gens ouverts, car tout dépend de l'esprit dans lequel on sollicite le propos d'autrui, ce qui se fait souvent dans un sens qui évidemment nous arrange, ou du moins nous parle, à nous, individus.

Bref, pour toutes ces raisons et quelques autres, Chesterton n'est pas ma tasse de thé, a fortiori en matière de discours sur la nécessité d'une pensée « non définitive » (discours dont il n'a clairement pas le monopole). Au-delà de son cas, note bien cependant que je ne te reproche pas d'avoir choisi une citation à l'appui d'un moment te semblant approprié. Les mariages, les enterrements, se prêtent à ce genre d'usage, et c'est quelque-chose qu'il m'est moi-même arrivé de faire (en citant d'autres auteurs). Face aux faits, il y a des choix que l'on fait, plus ou moins librement. N'est-ce pas censé être, du reste, le propre du libre-arbitre ?

Fin, à nouveau, de la parenthèse pour ma part, sans chercher à avoir le dernier mot.

Sur ce, je vous laisse : il est déjà tard, et j'ai encore beaucoup de choses à faire en cuisine, avant de pouvoir dîner comme il se doit. ;-)

B.

EDIT (3 avril 2020): menues corrections diverses (orthographiques, typographiques, syntaxiques...).




La question du Libre Arbitre - Yyr - 06/04/2020

Eh bien, grand merci à tous les trois pour votre intérêt et vos retours !
J'avais posté avant d'enchaîner une séquence de gardes .. dont je sors aujourd'hui, en attendant la prochaine ...

Merci beaucoup, Benjamin, pour ton généreux travail de traduction !
Et si Damien n'avait pas répondu, j'aurais pu te répondre pour le lieu et l'heure et le (ou l'essentiel du) contenu de la citation de Chesterton ; nous n'étions d'ailleurs pas très loin l'un de l'autre ; même si, pour ma part, j'avais trouvé cette entrée en matière des plus excellentes ;).

Pour ce qui concerne Chesterton :

Elendil a écrit :

[...] j'ai tendance à voir cet extrait comme une manifestation du goût de Chesterton pour le paradoxe. Ici, le conte de fées obéit à des lois voulues par un écrivain et la nature pourrait n'être qu'une manifestation répétée de la volonté de son créateur, sans qu'on puisse en déduire une loi de causalité, alors qu'on s'attendrait naturellement à l'inverse. Je ne pense pas qu'il faille y voir une manifestation de la théologie d'Occam, sauf en tant que boutade.

Sosryko a écrit :

Je ne comprends pas la note sur Chesterton. Je ne vois pas en quoi la joie de Dieu créant la récurrence (les lois physiques) du monde relèverait véritablement de la métaphysique d'Occam. Les premiers chapitres de la Genèse montrent cette instauration de la répétition et l'exultation qui la valide : « cela était bon/beau/bien ». Tom Bombadil est la manifestation de cette joie enfantine et pure devant la récurrence, dès lors qu'il est beau et bon : depuis que le monde est monde, chaque année, sauvegarder à la fin de la saison les lis d'eau pour les apporter au pieds de Baie d'Or. Son nom lui-même marque la joie de la répétition par le jeu des assonances et allitérations (om/b). Tolkien lui-même ne cesse de répéter les mêmes structures ou schémas narratifs (triplications, chiasmes / les Aigles qui sauvent / les chutes successives / les Noirs Seigneurs)... L'amour exige la répétition : la récurrence des  phénomènes transitoires comme moyen de sauvegarder la beauté et maintenir la « pensée de l'éternité » dans le « cœur de l'homme » (Ec 3,11).

Je ne connais pas assez ce géant de Chesterton pour en parler avec assez de prudence. J'ai inséré cette remarque à son sujet, qui provient de J. S. McIntosh, après avoir moi-même rassemblé les références correspondantes, parce que ces extraits, hors contexte, sont effectivement évocateurs de la métaphysique d'Occam (ce qui n'implique pas nécessairement, d'ailleurs, que Chesterton la valide par ailleurs ; surtout pour quelqu'un, je crois, qui aimait beaucoup saint Thomas), tout en ayant quelque rapport avec l'essai de Tolkien sur le Conte de Fées. La différence entre la métaphysique d'Occam et celle de l'Aquinate ne repose pas sur l'acceptation pour l'un et le refus pour l'autre de la récurrence en elle-même (et moins encore de la répétition de la parole), mais sur ce qui relie la Création (y compris dans ses récurrences) au Créateur. Pour saint Thomas, il s'agit de l'essence (~ de la nature) de Dieu, tandis que, pour Occam, il s'agit de Sa Volonté. Dans le premier cas, la Création (avec ses récurrences) a une nature, certes ordonnée par la Volonté du Créateur, mais qui dérive de l'essence du Créateur (d'où des lois naturelles, qui découlent d'une loi éternelle). Pour le second, elle n'en a pas, de nature, et son apparente stabilité n'est due qu'à l'exercice récurrent de la seule Volonté du Créateur (qui n'est tenue par aucune loi autre que le principe de non contradiction et qui pourrait très bien tout changer d'un instant à l'autre et encore à nouveau et ceci à chaque instant). Cf. la citation d'Étienne Gilson : à chaque fois que le feu (s')enflamme, ce serait à cause de la volonté de Dieu exercée hic et nunc et non parce qu'il a pourvu le feu de cette capacité par nature. Une autre façon d'exprimer ce débat serait de dire que, pour Occam, ce n'est pas l'amour qui exige la répétition mais la répétition qui crée (l'idée de) l'amour (et que Dieu peut très bien décider de ne pas demander cette répétition, ou encore demander une répétition opposée).

En lien :

Sosryko a écrit :

On aurait pu aussi renvoyer, dans cet excursus, à « Les Couleurs du monde », in Pour la gloire de ce monde, p. 186-187, qui part de Barth plutôt que de Thomas d'Aquin pour arriver au même point : la toute-puissance de Dieu est « la puissance de la sagesse et de l'amour et de la bonté de Dieu ».

Tu as raison ! Et je redonne ici cette citation en son ensemble, qui pourra aider à comprendre la problématique d'un autre point de vue :

Souvent on croit honorer Dieu en lui attribuant une puissance qui ne serait pas potestas, mais potentia. Potestas signifie pouvoir légitime, pouvoir fondé dans la justice et le droit. Potentia, ce n’est que la puissance en tant que telle, une puissance non caractérisée. Il faut se méfier de cette potentia. Elle n’est pas l’attribut de Dieu que nous appelons toute-puissance. Celle-ci est réglée, ordonnée, logique, savante ; elle est la puissance de la sagesse et de l’amour et de la bonté de Dieu — non pas une puissance quelconque. Il faut se méfier, par exemple, de toutes les définitions de la puissance […] qui se fonderaient sur une puissance neutre, une sorte de puissance infinie — très supérieure, bien sûr, à tout ce que nous connaissons dans la nature, mais cependant quelque chose d’analogue.

Karl Barth, Réalité de l'homme nouveau, Labor et Fides, 1964 (1949), p.95

La potestas et la potentia de Barth correspondent respectivement à la potentia (absoluta ou ordinata) de saint Thomas (réglée, ordonnée ... par l'essence de Dieu) et à la potentia (absoluta ou ordinata) de d'Occam (une puissance neutre) — plus ou moins (plus ou moins c'est-à-dire après quelques approximations métaphysiques ;)).

Au passage, si j'avais le temps à trouver à (faire) traduire The Flame Imperishable, je commencerais peut-être d'abord trouver à (faire) traduire quelques essais comme celui des « Couleurs du Monde » ;).

Pour finir sur cet aspect métaphysique, et rejoindre en partie (en partie seulement mais en partie quand même ;)) l'insistance de Benjamin à se méfier du « lithisme », rappelons que l'on prête à saint Thomas lui-même, à la fin de sa vie, cet aphorisme d'après lequel tout ce qu'il avait écrit ne valait guère plus que de la paille. En outre, je ne crois pas que Tolkien se soit mis à écrire avec la Somme à côté de lui. Peut-être, via son ascendance « newmanienne », en avait-il été directement ou indirectement nourri, tandis que, surtout, son cheminement mythologique a finalement recoupé celui, théologique, de l'aquinate (les récents travaux de Jonathan McIntosh et de Yannick Imbert (non encore publiés pour ce dernier) sont extrêmement convaincants).

Jérôme

— Les messages #50, #54 et #56, sans être inintéressants, font un peu redite les amis ;).
Si l'on tient malgré tout à y revenir, il aurait été / il serait plus approprié d'ouvrir un fuseau dédié.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 06/04/2020

Elendil a écrit :

Au passage, puisqu'on parle désormais beaucoup de volonté (et quoi de plus logique en matière de libre-arbitre ?), je pense qu'il serait fort utile de s'intéresser de près au vocabulaire quenya pour le caractère, la volonté, la décision : le rapport entre ces termes, leur étymologie et le contexte dans lequel ils apparaissent en diront long, je pense, sur les conceptions de Tolkien en la matière.

On pourrait commencer par sanar « mind, thinker, reflector » < SAN « think, use mind; (trans.) ponder, consider in thought » (VT41, p. 13–14, 16 : un texte majeur) et  indo « (state of) mind, (inner) thought, mood ; will, resolve », diversement dérivé de NID « force, press(ure), thrust; will » (PE 22, p. 165 ; VT 41, p. 17) ou de IN(ID) « mind, (inner) thought, inmost heart, inner senses » (PE 17, p. 155, 189). Ce dernier terme serait évidemment à mettre en regard de son parent indómë « settled character ; will of Eru », dont les deux significations vont typiquement dans le sens de la conception thomiste exposée ici, me semble-t-il.

sosryko a écrit :

Je suis totalement incompétent en la matière, mais le post d'Elendil ne serait-il pas en droite ligne avec l'excursus sur la toute-puissance du Créateur puisque Sanavaldo signifie le Tout-puissant (the Almighty) (Home IX, p. 401)  ?
S.

C'est un excellent point. Nous ne disposons pas d'analyse détaillée du mot Sanavaldo, mais il est effectivement envisageable que le premier élément dérive d'une racine SAN(A), qui n'est pas attestée dans les premiers textes linguistiques, mais peut se déduire du gn. sana- « can; to know how to; to have knowledge, craft or skill » et des mots apparentés ; voir cette page.

Toutefois, je serais plutôt tenté d'y voir un dérivé d'une racine STAN « fix, indicate, decide », attestée dans les Étym., qui donne des mots comme sanye « rule, law » ou sanya « regular, law-abiding, normal ». Dans ce cas, le « s- » initial serait le réflexe tardif pour « þ- » (*Þanavaldo en parmaq(u)esta).

Dans tous les cas, le second élément doit manifestement dériver de la racine BAL « power; powerful, mighty; have power », dont dérive le nom Valar, ainsi d'ailleurs qu'un adjectif plus tardif que Sanavaldo et qui signifie aussi « tout-puissant » : ilúvala « omnipotent ».

Encore et toujours un grand merci à toi, cher Damien : tu es pour moi le filet de sécurité dont j'ai besoin en la matière ;).
Même si, pour une fois, j'avais regardé une bonne partie de ce que tu rassembles ici.
Mais tu le fais de façon complète et parfaite (et je compte toujours sur toi pour continuer à m'assurer de ce côté :)).

En fait, toutes ces références peuvent être interprétées assez diversement (c'est d'ailleurs ceci, le langage, le cœur de sa subcréation, qui a achevé de me convaincre que Tolkien n'a pas décidé sciemment d'être thomiste dans sa mythopoésie). Le fait que l'esprit soit essentiellement défini à partir de la faculté de l'intelligence (cf. sanar) tandis que la volonté se rapporte davantage à un état arrêté de l'esprit (cf. indo) est on ne peut plus thomiste, surtout pour ce qui concerne le libre arbitre. En revanche, la diversité des racines à l'origine d'indo comme de Sanavaldo témoigne du débat métaphysique lui-même quant à la compréhension de la volonté individuelle pour le premier et de la puissance de Dieu pour le second : IN(ID) et SAN(A) en faveur d'une compréhension thomiste (la volonté reliée à l'intériorité, la puissance reliée à l'art), NID et STAN en faveur d'une compréhension occamiste (la volonté comme force et pression, la puissance comme pouvoir de décréter). Toutefois, rien n'empêche d'intégrer les étymologies NID et STAN à une compréhension thomiste (qui intègre cette compréhension de la volonté) alors que ce serait plus difficile d'intégrer IN(ID) et SAN(A) à la métaphysique ultra-volontariste d'Occam.

Sur ce plan, j'ajouterai une autre référence, tirée des Notes on Órë, qui renforce encore davantage la correspondance avec saint Thomas. Mais c'est prévu pour le chapitre suivant, sur la liberté du subcréateur. — Quel suspense ! quel talent ! :)




La question du Libre Arbitre - sosryko - 06/04/2020

En attendant le chapitre suivant (raahhhh !), on peut noter que les points ici inspirés par le livre The Flame Imperishable de Jonathan McIntosh avaient donné matière à plusieurs billets de son blog :

  • « “The laws of contradiction”: Tolkien on the limits of sub-creative possibility » (1er oct. 2011)
  • « Tolkien’s Chestertonian Nominalism? » (2 oct. 2011)
  • « Sub-creation as “tribute” to God’s “infinite variety” » (3 oct. 2011)
  • « A sub-creative critique of Ockham and medieval theological voluntarism » (9 oct. 2011)
  • « Sub-creative Omnipotence » (20 oct. 2011)
  • « From imitability to producibility » (24 sept. 2013)

S.




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 06/04/2020

Yyr a écrit :

Merci beaucoup, Benjamin, pour ton généreux travail de traduction !

De rien, Jérôme. ^^
Comme je l'ai dit, c'est ta brève mention de David Hume qui m'aura titillée au départ... ;-) ...même si on parle ici donc plutôt de Guillaume d'Occam (qui m'intéresse moins, comme je l'ai dit, mais dont je salue tout de même bien volontiers, au passage, le rôle selon moi positif qu'il a joué, en son temps, dans l'histoire de la pensée occidentale, que ce soit par son positionnement stimulant dans la querelle des universaux ou par sa courageuse remise en question, à la fois spirituelle et politique, de l'autorité pontificale).

Yyr a écrit :

Pour finir sur cet aspect métaphysique, et rejoindre en partie (en partie seulement mais en partie quand même ;)) l'insistance de Benjamin à se méfier du « lithisme », rappelons que l'on prête à saint Thomas lui-même, à la fin de sa vie, cet aphorisme d'après lequel tout ce qu'il avait écrit ne valait guère plus que de la paille. En outre, je ne crois pas que Tolkien se soit mis à écrire avec la Somme à côté de lui.

À côté de lui pendant la rédaction de son œuvre, peut-être pas, en effet, mais je reconnais moi-même que ladite Somme n'était peut-être pas non plus très loin. ;-) S'agissant de son écriture de fiction, je ne pense pas moi non plus que Tolkien ait voulu consciemment la truffer de références thomistes (ou thomasiennes) directes. Cependant, on pourra toujours rappeler qu'il devait, semble-t-il, assez bien connaître la Somme Théologique de Thomas d'Aquin, et pour le coup directement, si l'on en croit la présence de nombreuses annotations au crayon (gris, bleu et rouge) et à l'encre violette dans une édition vénitienne du XVIIIe siècle de la Summa theologica en sept volumes que Tolkien, selon Christopher T., aurait achetée dans les années 1920, et dont certains volumes (I, II, IV, VI) appartiennent aujourd'hui à Claudio Testi (Cf. Oronzo Cilli, Tolkien's Library: An Annotated Checklist, 2019, Section A, réf. 2294 à 2300, p. 287). À noter, pour mémoire, que l'édition en question de la Summa theologica avait aussi été signalée précédemment ailleurs, notamment dans la Feuille de la Compagnie n°3 (note 160, p. 77), quoiqu'en ne signalant alors que six volumes au lieu de sept.

Yyr a écrit :

— Les messages #50, #54 et #56, sans être inintéressants, font un peu redite les amis ;).
Si l'on tient malgré tout à y revenir, il aurait été / il serait plus approprié d'ouvrir un fuseau dédié.

Ta digression (excursus) de départ (concernant notamment Chesterton) a simplement générée une autre digression (principalement sur Chesterton) en marge de mon aide modeste à la traduction. ;-) Cependant, oui, je suis moi-même bien conscient d'une (inévitable ?) répétition (pas trop théâtrale, celle-là, j'espère, me concernant), et bien évidemment, comme nous en restons, au fond, aux mêmes paradigmes, je ne tiens pas à revenir aux « gros débats » du passé, d'où la précision (certes pour le coup répétée aussi ^^') de la fermeture de parenthèse pour ma part.

Je vous laisse : c'est l'heure de ma sortie...

B.

P.S.: tiens, cette fois-ci, c'est Sosryko qui m'a doublé... ;-D




La question du Libre Arbitre - Yyr - 06/04/2020

Whâou !
Merci à tous les deux !!

Mon excursus était tout à fait dans le sujet du fuseau ; la suite le montrera ;)




La question du Libre Arbitre - Yyr - 13/04/2020

La liberté du subcréateur (1/3) : ce qu'elle est

Nous entrons maintenant dans le cœur du sujet : essayer de caractériser le libre arbitre dans le Légendaire.

Nous avons vu déjà à quel point la liberté du subcréateur est liée à celle du Créateur.
Il n'y a sans doute pas de meilleure formule pour l'exprimer que la première parole d'Ilúvatar adressée aux premiers subcréateurs :

De ce thème que j'ai proclamé devant vous, je voudrais (I will) maintenant que vous jouiez, ensemble et harmonieusement, une Grande Musique. Et comme j'ai doué chacun de vous de la Flamme Impérissable, vous ferrez preuve de vos dons pour embellir et glorifier ce thème, chacun jouant de ses pensées et de ses talents, s'il le veut (if he will).

HoMe X, p.8

I will ... if (you) will !

Essayons donc de caractériser cette relation.
Nous l'avons déjà approchée à bien des reprises :

Yyr a écrit :

Eru fixe à la fois la possibilité et les limites (ou les conditions, ou encore la nature) de la liberté de ses créatures. D'une part, parce que la réalité du monde et des êtres du monde suppose qu'il y ait en leur sein « la Flamme Impérissable » [...]. D'autre part, parce que la liberté des êtres créés s'inscrira à l'intérieur du Dessein dont ils vont dépendre. [...] Et c'est pourquoi — on y reviendra dans la partie sur la liberté des subcréateurs — « le libre arbitre ne procède pas de nous et ne fonctionne que dans certaines circonstances ; mais afin qu'il puisse exister, il est nécessaire que l'Auteur s'en porte garant, quoi qu'il advienne [:] il n'arrête pas les péchés en actes et leurs conséquences, ni ne les frappe d'“irréalité” » (Lettres, n°153 p.278). [...] Il en résulte une dépendance des Incarnés comme des Puissances Angéliques au Dessein de l’Unique, dépendance qui, toutefois, n’est pas servitude : si la partition est fixée de toute éternité, son exécution dépend des protagonistes du Conte, pour reprendre l'image de Stéphanie.

Un passage du Conseil d'Elrond, qui n'a pas encore été donné, résume encore cette connivence nécessaire : « Dans cette quête, les faibles auront autant d'espoir que les forts. Mais il en va souvent ainsi des actes qui font tourner les roues du monde : de petites mains s'en chargent parce qu'il le faut, pendant que les yeux des grands regardent ailleurs » (SdA, II.2). Ce sont les actes des Incarnés, ces « créatures rationnelles dotées d’un libre arbitre en relation avec Dieu » (Lettres, n°181 p.334), qui font tourner les roues du monde (i.e. du Destin, cf. la quasi réciprocité des termes Ambar et Umbar) et non l'inverse. Mais « [c]e libre arbitre ne procède pas de nous » : il s'agit d'un don : celui de l'Unique, une expression de sa propre liberté. C'est ce don sans pareil que « l'Ennemi » (ou encore Saruman, notamment avec sa voix, cf. Lettres n°210 p.390) s'efforce de ravir avant tout autre : « l'intention suprêmement mauvaise » de sa magie « consiste [...] à vouloir dominer les autres “libres” arbitres » (Lettres, n°155 p.284).

Mais il est un autre don de l'Unique, plus précieux encore, un don que présuppose le précédent : celui de la Création, de l'existence en elle-même. Ce don que Melkor, et lui seul, dans sa « folie », aurait voulu « annihiler » s'il avait pu (cf. HoMe X, pp.395-396).

C'est que les deux dons, qui sont les deux dons suprêmes, sont liés : le don de la Création (l'existence), et le don de la subcréation (le libre arbitre), le dernier dépendant du premier. Chacun de ces dons « comporte sa propre part de danger, comme il en va de tous ses libres dons [d'Eru] : ce qui revient à dire, en fin de compte, qu’ils ont un rôle à jouer dans le Grand Conte en vue de sa complétion ; car sans danger ils seraient sans effet, et le don serait vide » (HoMe , p.379[édit:] X, p.380).

Je viens d'identifier le libre arbitre à la subcréation. En effet, pour Tolkien, la subcréation est le paradigme du libre arbitre. Ce qui vaut pour l'un vaut pour l'autre, au point que libre arbitre et subcréation forment une quasi équivalence. C'est ici l'occasion de donner le contexte entier d'un passage déjà plusieurs fois cité, et de souligner ce contexte :

Ce puissant mode du « mythe » peut, bien entendu, faire beaucoup de mal, en particulier de manière délibérée (wilfully). Le droit à la « liberté » du subcréateur n'est pas une garantie, chez les hommes déchus, qu'elle ne sera pas utilisée de façon aussi malfaisante que le Libre Arbitre. [...] Puisque j'évoque le Libre Arbitre, je pourrais dire que dans mon mythe j'ai utilisé « subcréation » dans un sens particulier [...] afin de rendre visibles et sensibles les effets du Péché ou du Libre Arbitre mal employé par les Hommes. Le Libre Arbitre ne procède pas de nous et ne fonctionne que dans certaines circonstances ; mais afin qu'il puisse exister, il est nécessaire que l’Auteur s'en porte garant, quoi qu'il advienne [...]. Ainsi dans ce mythe, on prétend [...] qu'Il a donné des pouvoirs « subcréatifs » particuliers à certains des êtres les plus nobles qu’il a créés : cela est la garantie que ce qu'ils ont conçu et fabriqué devrait mériter de recevoir la réalité de la Création. Dans certaines limites, bien entendu, et bien entendu en restant soumis à certaines obligations et interdictions. Mais s'ils « chutaient », à l'instar du Diabolus Morgoth, et que chacun se mît à fabriquer des êtres « pour lui, pour être leur Seigneur », ces derniers « existeraient » alors, bien que Morgoth ait rompu l'interdit suprême en fabriquant d’autres créatures « rationnelles » que les Elfes ou les Hommes. Au moins ils « existeraient », vraies réalités physiques dans le monde physique, aussi maléfiques qu'ils puissent se révéler, même en « imitation » des Enfants de Dieu. Ils seraient le plus grave Péché de Morgoth, un abus de son plus grand privilège, et ces créatures seraient engendrées par le Péché, donc naturellement mauvaises. (J'ai failli écrire « irrémédiablement mauvaises », mais ce serait aller trop loin. Car, en acceptant ou tolérant leur fabrication — condition indispensable à leur existence effective —, même les Orques deviendraient une partie du Monde, qui est celui de Dieu et est, au final, bon.)

Lettres, n°153 pp.277-278

Autre élément fondamental pour Tolkien, que nous avons vu dans La liberté du Créateur : création et subcréation sont de deux ordres différents. Seule l'œuvre de Dieu dans notre monde, celle d'Eru dans le Conte d'Arda, est une « création ». Celle des Valar et des Incarnés n'a pas valeur de « création » mais de « sub-création » : elle n'a pas accès à « l'existence » ou à « la Réalité » par elle-même, mais parce que le Créateur lui procure cet accès (par sa Flamme Impérissable). Dans l'Ainulindalë, après que les Ainur se furent épris de la Vision, Ilúvatar lui donne sa réalité : « Je connais les désirs de vos cœurs : que ce que vous avez vu puisse être vraiment (should verily be), non seulement dans vos pensées, mais encore comme vous êtes vous-mêmes, et cependant autre que vous. C'est pourquoi je déclare : Que ces choses soient ! (Let these things Be!) Et j'enverrai dans le Vide la Flamme Impérissable : elle sera au cœur du Monde, et le Monde Sera (shall Be) [...] » (HoMe X, pp.13-14). À partir de ce point, la Création est une œuvre continue : « e. L’Accomplissement (Achievement), qui se poursuit encore » (HoMe X, p.336), à cause de l'« Oienkarmë Eruo (l'ouvrage perpétuel de l'Unique) » (HoMe X, p.329), « l'activité Créatrice d'Eru [...] par laquelle les choses pouvaient recevoir une existence “réelle” et indépendante » (HoMe X, p.345).

De ce qui précède, on retrouve le parallèle chez saint Thomas, pour qui la création correspond exactement à « l’émanation de tout l’être à partir de la cause universelle, qui est Dieu » (ST Ia.45.1), tandis que les formes produites par la nature ou par l'art des Hommes ne sont pas créées « mais il leur revient d’être concréées » (ST Ia.45.8). Le terme, sorti d'usage, disait, au Moyen-Âge, la production ou la formation, et saint Thomas s'en sert à l'occasion pour la distinguer de la création en elle-même : la « concréation » désigne alors la contingence de l'art et de la nature, et leur dépendance radicale vis à vis de la création, dans la mesure où une forme concréée ne peut exister par elle-même mais seulement à partir de substances dont l'existence est causée par le Créateur directement. La « concréation » chez saint Thomas renvoie à la « subcréation » chez Tolkien. En outre, on trouve également chez saint Thomas l'indice d'une relation étroite entre la concréation et le libre arbitre, saint Thomas employant « art » et « volonté » de façon interchangeable dans le titre de son examen de la place de « la création dans la nature et l'art / la volonté » (ST Ia.45.8 + Ia.45.préface, cf. The Flame Imperishable, pp.177-183). Il s'ensuit que « la providence divine s'étend immédiatement à toutes choses » même si, pour cela, « la providence divine use d’intermédiaires » : « non que sa providence soit en défaut, mais par surabondance de bonté, afin de communiquer aux créatures elles-mêmes la dignité de cause » (ST Ia.22.3). Cette dignité de l'artiste, c'est d'être « comme un associé de Dieu dans la facture des belles œuvres ; en développant les puissances mises en lui par le Créateur, — car “tout don parfait vient d’en haut, et descend du Père des lumières” [Jacques 1,17] — et en usant de la matière créée, il crée pour ainsi dire au second degré » (Maritain). Aussi la création artistique est-elle incapable de copier celle de Dieu, mais elle la continue. (*)

Dans le Conte d'Arda, la naissance des Nains manifeste on ne peut mieux la nature et des limites de la subcréation, et donc du libre arbitre, et sa relation à l'Unique :

Étant le plus grand de tous les artisans [Aulë] a essayé de fabriquer (make) des enfants [...]. L'Unique blâma Aulë, disant qu'il avait tenté d'usurpé le pouvoir du Créateur ; mais il ne pouvait pas donner une vie autonome (independent life) à ce qu'il avait fabriqué. Il n'avait qu'une seule vie, la sienne, qui provenait (derived) de l'Unique, et qu'il pouvait tout au plus distribuer. « Vois ! dit l'Unique, ces créatures à toi n'ont que ta volonté (thy will) et ton mouvement. Bien que tu aies conçu une langue pour eux, ils ne peuvent que te rapporter ta propre pensée (thine own thought). Cela est me caricaturer. »

[Suivent le chagrin et le repentir d'Aulë, la miséricorde d'Eru, et la (véritable) naissance à la vie des pères des Nains]

« Cela te surprend ? demanda-t-il. Vois ! Tes créatures vivent désormais, libres de ta volonté (free from thy will) ! Car j'ai vu ton humilité, et j'ai eu pitié de ton impatience. Ce que tu as façonné (Thy making), je l'ai inclus dans mon dessein. »

Lettres, n°212 pp.404-405 (trad. modifiée)

On pourrait donner d'autres illustrations. Mais l'exemple de la Naissance des Nains offre un paradigme complet de la question. Où il découle que la liberté des créatures rationnelles, en fin de compte, dépend de son inclusion dans le Dessein d'Eru. Autrement dit, la liberté du subcréateur s'inscrit dans une dépendance nécessaire à l'existence, à « l'être », tout comme la subcréation s'inscrit dans une dépendance nécessaire à la Création. Si elle s'en écarte, elle devient une illusion ou une caricature de la liberté. Ce qui revient à dire que, « pour Tolkien, le libre arbitre subcréateur ne fait pas que refléter faiblement la liberté qu'éprouve avec joie le Créateur dans l'acte de création ; comme pour dans son application spécifique à la subcréation, de la même façon, le libre arbitre des créatures est entièrement dépendant, pour son existence même et pour son exécution, de la providence divine » (The Flame Imperishable, p.182). (**)

Écho on ne peut plus direct à l'Évangile, en particulier, pour le dire de façon tolkienienne, à la nature christo-centrée de la subcréation :

Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi. Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.

Jean 15,4-5

Mettez la parole en pratique [lit. Soyez les poètes (ποιηταὶ : poiētai) de la parole]

Jacques 1,22

Car nous sommes son ouvrage [lit. son poème (ποιημα : poiēma)],
ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres,
que Dieu a préparées d'avance,
afin que nous les pratiquions.

Éphésiens 2,10

Jérôme
— avec la collaboration passive de quelqu'un qui se reconnaîtra ;)

__________________________________________________

(*) Sur le rapport thomiste entre la Création et la subcréation (ou concréation) :

Créer ne peut être l’action propre que de Dieu seul. Il faut en effet ramener les effets les plus universels aux causes les plus universelles et les plus primordiales. Or, parmi tous les effets, le plus universel est l’être lui-même. Aussi faut-il qu’il soit l’effet propre de la cause première et absolument universelle, qui est Dieu. C’est pourquoi on dit aussi dans le Livre des Causes, que ni une intelligence, ni une âme, malgré sa noblesse, ne donne l’existence, sinon en tant qu’elle opère par l’opération divine. Produire l’être absolument, et non en tant qu’il est celui-ci ou qu’il est tel, cela relève de la raison même de création. Aussi est-il manifeste que la création est l’action propre de Dieu lui-même.

Somme Théologique Ia.45.5

Objections : Il semble que la création se mêle aux œuvres de la nature et de l’art. Dans toute opération de la nature ou de l’art il y a production d’une certaine forme. Mais elle n’est pas produite à partir de quelque chose, puisque la matière ne fait pas partie d’elle-même. Donc elle est produite de rien. Et ainsi, dans toute production de la nature ou de l’art, il y a création. [...]

En sens contraire : S. Augustin distingue l’œuvre de propagation, qui est une œuvre de la nature, de l’œuvre de création.

Réponse : [...] la forme naturelle d’un corps n’est pas une réalité subsistante : elle est ce par quoi quelque chose est. Aussi, puisque être fait, être créé ne convient à proprement parler qu’à un être subsistant [...], les formes ne sont ni faites ni créées, mais il leur revient d’être concréées. [...] Aussi, dans les œuvres de la nature, la création [...] est présupposée à l’opération de la nature. [...] L’opération de la nature présuppose toujours des principes créés, et c’est ainsi que les produits de la nature sont appelés des créatures.

Somme Théologique Ia.45.8

La providence comprend deux moments : le plan de l’ordination des choses à leur fin, et la mise en œuvre de ce plan, qu’on appelle le gouvernement. Pour ce qui est du premier, Dieu par sa providence, s’occupe de toutes les choses, car il a dans son intelligence la représentation de toutes les choses, même les plus petites, et quelques causes qu’il ait attribuées aux divers effets, c’est lui qui leur a donné la vertu de les produire. Aussi faut-il qu’il ait d’abord dans son intelligence, le rapport de ces effets à leur cause. C’est au second moment que la providence divine use d’intermédiaires, car Dieu gouverne les inférieurs par l’entremise des supérieurs, non que sa providence soit en défaut, mais par surabondance de bonté, afin de communiquer aux créatures elles-mêmes la dignité de cause.

Somme Théologique Ia.22.3

[L'art] est la faculté de produire, non pas sans doute ex nihilo, mais d'une matière préexistante, une créature nouvelle, un être original, capable d'émouvoir à son tour une âme humaine. Cette créature nouvelle est le fruit d'un mariage spirituel, qui unit l'activité de l’artiste à la passivité d'une matière donnée. De là provient en l’artiste le sentiment de sa dignité particulière. Il est comme un associé de Dieu dans la facture des belles œuvres ; en développant les puissances mises en lui par le Créateur, — car « tout don parfait vient d’en haut, et descend du Père des lumières » — et en usant de la matière créée, il crée pour ainsi dire au second degré. Operatio artis fundatur super operationem naturae, et haec super creationem. La création artistique ne copie pas celle de Dieu, elle la continue.

Jacques Maritain, Art et scholastique, 1920, p.87

(**) Au passage, signalons, en contrepoint en quelque sorte, un exemple positif de subcréateur, celui de Nerdanel, rarement mise en valeur. L'épouse du plus illustre des Ñoldor était aussi la fille de Mathan, un des Ñoldor les plus chers au cœur d'Aulë, le plus grand des subcréateurs. Nerdanel est décrite comme une subcréatrice des plus douées, puisqu'« elle réalisait des images, des Valar dans leurs formes visibles, ou des hommes et des femmes des Eldar, et celles-ci étaient si ressemblantes que leurs propres amis, s'ils ne connaissaient pas son art, pouvaient leur parler ; mais elle façonna également bien des choses issues de sa propre pensée en des formes étranges et solides mais très belles ». Or, Nerdanel, qui s'inscrit ici parfaitement dans le Dessein d'Eru, était douée d'un grand libre arbitre, car « elle était forte, et libre d'esprit (free of mind), et pleine du désir de la connaissance [...]. Elle était aussi d'une grande volonté (firm of will), mais elle était plus tranquille et plus patiente que Fëanor, désirant comprendre plutôt que diriger les autres » (HoMe X, pp.272-273). Au passage, nouvel écho, analogue à celui que j'évoquais plus haut (en PS), à la partition conjugale en Arda, lorsqu'on lit qu'« avec sa sagesse, au début, elle pouvait retenir Fëanor quand le feu de son cœur s'embrasait excessivement ; mais les dernières actions de son époux l'affligèrent et ils s'éloignèrent l'un de l'autre » (ibid.).




La question du Libre Arbitre - sosryko - 13/04/2020

Raahhhh !  il fallait que tu postes dans la nuit pour que je découvre cela ce matin alors que je n'ai pas le temps de lire un long post. Rahhh! Ce n'est que partie remise mais d'ore-et-déjà merci pour cette suite appétissante.
(Je n'ai lu que les premières lignes, celles de la traduction de HoMe X, p. 8, très belle, si belle qu'elle et m'a conduit à consulter la VO. Il y a quelques surinterprétations il me semble avec la répétition du verbe jouer, l'introduction du verbe glorifier, et l'atténuation de "powers" en "dons"... Quant à "devices" peut-on le traduire par "talents", ne faut-il pas plutôt y lire "desseins" (cf. Ps 33,10 ; Pr 12,2 ; Es 1,16 , etc. dans l'édition Douay-Rheims ; ailleurs encore pour "'actions", "voies") ? Bon, je chipote, hein ? mais c'était parce que je me suis demandé s'il n'y avait pas un chiasme dans l'original avec la Flamme Impérissable au centre... on ne se refait pas ;-))




La question du Libre Arbitre - Yyr - 13/04/2020

Je savais que le début te plairait particulièrement — la fin aussi :) :).
Je dirais surtraductions plutôt que surinterprétations. Je ne proposerais pas cette traduction comme officielle, c'est vrai. Il est vrai aussi que j'ai ainsi voulu souligner le jeu de miroir qui est tout de même présent au niveau du sens (dans la phrase, dans le contexte, dans l'Ainulindalë, et dans le Conte). En fait, comme j'étais gêné par mes premières traductions, plus littérales mais disgracieuses, je me suis dit : quitte à adoucir la traduction ... J'avais d'ailleurs redonné la VO in extenso, au début, et j'aurais pu expliquer, mais, vu la longueur des posts et du fuseau, j'ai finalement simplifié. Pour device, je dirais plutôt, dans le contexte : capacités, moyens, etc. À noter que Pierre Alien me rejoint sur une partie de mes choix (même si je me doute que ce n'est pas le meilleur garant ;)).
Avec le recul, je pense que je devrais quand même éviter de souligner que vous jouiez / chacun jouant : ayant introduit ici une symétrie qui n'existait pas dans l'écriture même. Allez, hop ! profitons de la facilité de l'outil : je retire leur souligné. La symétrie qui compte, et la seule, que je tenais à souligner, et qui est bien inscrite à la fois dans la forme et le fond, est : I will ... if he will.




La question du Libre Arbitre - sosryko - 14/04/2020

ça y est : ) , j'ai pu lire : c'est clair et net. Quant à la fin : rrron-ron : )

Merci aussi pour la mise en lumière du personnage de Nerdanel, il aurait été dommage de passer à côté de ces parallèles.

Pourras-tu préciser de quel volume de HoMe vient la citation que tu donnes

Yyr a écrit :

Chacun de ces dons « comporte sa propre part de danger, comme il en va de tous ses libres dons [d'Eru] : ce qui revient à dire, en fin de compte, qu’ils ont un rôle à jouer dans le Grand Conte en vue de sa complétion ; car sans danger ils seraient sans effet, et le don serait vide » (HoMe (??), p.379).

Ce ne semble pas être HoMe X. Où alors j'ai lu trop rapidement car le sommeil vient.

S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 14/04/2020

Si si c'est bien HoMe X (en général chez moi, HoMe est un lapsus pour HoMe X ;)) mais à la page d'après :) — merci !
Je procède à une édition corrective de ce pas.

Mais surtout, merci pour ton plaisir :).




La question du Libre Arbitre - sosryko - 15/04/2020

Yyr a écrit :

en général chez moi, HoMe est un lapsus pour HoMe X ;)

Je m'en doutais, mais je n'avais pas le courage de chercher (ni la logique nécessaire : il suffisait effectivement de commencer par tourner la page !).
S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 15/04/2020

La liberté du subcréateur (2/3) : conscience et délibération

La liberté prend place au cœur de notre existence, au centre de notre expérience, à la source de nos vouloirs et de nos actes. Elle est nous-même dans ce que nous avons de plus personnel. Aussi pourrait-on penser que rien ne nous doive être plus connu. À nous écouter parler de la liberté, à nous l’entendre revendiquer sans cesse, elle paraît nous être familière à tous comme un héritage de naissance, comme une propriété inaliénable. Et cependant quand nous nous interrogeons sur la nature de la liberté humaine, quand nous essayons de la saisir, de la décrire, de la définir, nous constatons qu’elle échappe toujours à nos prises, que nous n’en atteignons jamais que des traces et des reflets.

S. T. Pinckaers, Les sources de la morale chrétienne, 2012 (1985), pp.335-336

J'avais relevé en amont :

Enfin et surtout (pour la question que je me pose), dans cette discussion, Nikita a la grâce de poser la question de notre conception du libre arbitre :
- D'un côté, et en particulier « pour l’homme moderne », « la liberté équivaut à l’absence de toute influence et de hiérarchie » (cf. Mircea Eliade) ;
- De l'autre, la chose est impossible et la liberté consisterait plutôt, dans ce langage, à assumer telle ou telle influence : « Sois libre et choisis ton maître ».
[...]
Cela renvoie à un débat théologico-philosophique, sur lequel je reviendrai certainement.

J'y reviens maintenant.

Pour saint Thomas et pour les doctrines qui l’ont précédé, la liberté procède de nos facultés spirituelles : l’intelligence et la volonté. Ces dernières sont elles-mêmes finalisées par (respectivement) la vérité et la béatitude — c’est-à-dire par Dieu. L’intelligence est finalisée par la recherche de la vérité, à l’aune de laquelle elle peut chercher à connaître. La volonté est finalisée par la recherche de la béatitude, à l’aune à laquelle elle peut chercher à se mouvoir. La liberté est le produit de cette inclination naturelle de l’intelligence et de la volonté à la vérité et au bien : elle consiste dans la capacité à délibérer et choisir des moyens personnels et singuliers susceptibles de satisfaire cette inclination universelle. Le choix est ainsi un acte de la volonté « informée » par l’intelligence. Il est un acte de volonté en tant qu’il a pour objet direct un certain bien en vue d’une fin voulue. Il est informé par l’intelligence en tant qu’il est formé par une recherche et un jugement de la raison. Le choix est donc un acte décisif mais non primitif. Sa liberté s’enracine dans nos inclinations naturelles à la vérité et au bien universels. Il a pour objet les voies et les moyens (bien partiels), en vue de la fin ultime (bien absolu : la béatitude, Dieu). Cette fin ultime est voulue purement et simplement, nécessairement : elle ne peut tomber sous le choix, c’est-à-dire que la liberté ne peut atteindre l’inclination naturelle au bonheur qui est sa racine, sa cause et son orientation. C’est parce qu’elle est ainsi animée par le désir du bien ultime que la volonté peut être libre à l’égard des biens partiels et singuliers, avec le concours de la raison qui nous en fait discerner la nature, la qualité, et les limites. Autrement dit, la liberté suppose une délibération, ce qui nécessite une référence ultime. Dans cette perspective, la disposition naturelle au vrai et au bien fonde notre liberté.

Pour Occam en revanche, la liberté précède nos facultés spirituelles. Le libre arbitre devient la faculté première qui se tient dans une indétermination foncière entre les contraires, entre le oui et le non, dans une indifférence originelle de la volonté qui lui permet de ne se déterminer dans le choix qu’à partir d’elle-même, indépendamment de toute cause autre qu’elle-même. Ainsi comprise, la liberté réside tout entière dans le pouvoir d’autodétermination de la volonté. Elle s’identifie pratiquement à la volonté, comme source des vouloirs et des actes et en vient à constituer, par elle seule, l’être de l’homme et l’origine de ses actes (cf. Sartre). Le choix libre n’a alors d’autre cause que ce pouvoir d’auto-détermination. Chaque acte libre est un acte volontaire et singulier sans lien nécessaire avec une finalité universelle et l’agir humain sera constitué par une suite d’actes finalement indépendants entre eux. Les inclinations naturelles sont rejetées en dehors du noyau de l’acte libre : « Pour saint Thomas […], nous étions libres non pas malgré, mais à cause de ces inclinations naturelles [au bien, au bonheur, à l’être, à la vérité]. Pour Occam, en revanche, la liberté domine les inclinations naturelles et les précède du fait de son indétermination radicale et par son pouvoir d’un choix contraire à leur égard. Dans cette perspective, on pourrait dire que la liberté se manifeste le mieux quand elle résiste aux inclinations naturelles » (Les sources de la morale chrétienne, p.255). Cette conception de la liberté est solidaire de la théologie d’Occam, qui insistait sur la toute-puissance divine, en tant que pouvoir absolu et arbitraire : ce que Dieu veut est juste et bon parce que et uniquement parce qu’il le veut (cf. notre excursus : la toute-puissance du Créateur). Occam se refusait dès lors à concevoir l’existence d’un ordre naturel des choses, doté d’une nécessité et d’une intelligibilité propres, qui, selon lui, aurait assigné des limites à la toute puissance divine. (S’ensuit le nominalisme : ce que nous tenons pour universel n’a de valeur que « nominale » : nos concepts ne sont qu’une simple appellation commode pour désigner l’impression laissée dans notre esprit par la répétition d’expériences similaires toutes singulières.) L’idée d’une nature sensée et finalisée, que nous tirons du réel, est récusée. Le sens et la finalité des êtres naturels sont en Dieu seul et le monde n’est à considérer que d’un point de vue causal, sous l’angle de processus matériels non finalisés, tandis que les êtres humains sont à même de s’ordonner eux-mêmes en vue de fins décidées par eux-mêmes. Dans cette perspective, une éventuelle disposition naturelle entrave la liberté. La compréhension de nature passe d'une conception métaphysique à une conception empirique : « n’étant plus comprises dans l’acte volontaire, les inclinations naturelles tomberont en dessous de la liberté et formeront une zone inférieure à l’univers moral, de l’ordre de l’instinct, de la sensibilité, du biologique » (ibid.).

Qu'en est-il dans la mythopoésie tolkienienne ?
Damien avait avancé le travail :

Elendil a écrit :

Au passage, puisqu'on parle désormais beaucoup de volonté (et quoi de plus logique en matière de libre-arbitre ?), je pense qu'il serait fort utile de s'intéresser de près au vocabulaire quenya pour le caractère, la volonté, la décision : le rapport entre ces termes, leur étymologie et le contexte dans lequel ils apparaissent en diront long, je pense, sur les conceptions de Tolkien en la matière. On pourrait commencer par sanar « mind, thinker, reflector » < SAN « think, use mind; (trans.) ponder, consider in thought » (VT41, p. 13–14, 16 : un texte majeur) et  indo « (state of) mind, (inner) thought, mood ; will, resolve », diversement dérivé de NID « force, press(ure), thrust; will » (PE 22, p. 165 ; VT 41, p. 17) ou de IN(ID) « mind, (inner) thought, inmost heart, inner senses » (PE 17, p. 155, 189). Ce dernier terme serait évidemment à mettre en regard de son parent indómë « settled character ; will of Eru », dont les deux significations vont typiquement dans le sens de la conception thomiste exposée ici, me semble-t-il.

Yyr a écrit :

Le fait que l'esprit soit essentiellement défini à partir de la faculté de l'intelligence (cf. sanar) tandis que la volonté se rapporte davantage à un état arrêté de l'esprit (cf. indo) est on ne peut plus thomiste, surtout pour ce qui concerne le libre arbitre. En revanche, la diversité des racines à l'origine d'indo [...] témoigne du débat métaphysique lui-même quant à la compréhension de la volonté individuelle [...] : IN(ID) [...] en faveur d'une compréhension thomiste (la volonté reliée à l'intériorité [...]), NID [...] en faveur d'une compréhension occamiste (la volonté comme force et pression [...]). Toutefois, rien n'empêche d'intégrer [...] NID [...] à une compréhension thomiste (qui intègre cette compréhension de la volonté) alors que ce serait plus difficile d'intégrer IN(ID) [...] à la métaphysique ultra-volontariste d'Occam. Sur ce plan, j'ajouterai une autre référence, tirée des Notes on Órë, qui renforce encore davantage la correspondance avec saint Thomas. Mais c'est prévu pour le chapitre suivant, sur la liberté du subcréateur. — Quel suspense ! quel talent ! :)

Eh bien, voici enfin venu le moment de soulager une attente qui ne pouvait plus durer :).
On lit, au détour des « Notes sur Óre », comment s'enchaînent la délibération, la résolution, puis l'action :

sanwe ‘thought’ > nāma ‘a judgement or desire’ > indo ‘resolve’ or ‘will’ > action

VT n°41 p.13

Cette séquence, en lien avec les éléments produits par Damien, notamment la volonté comme un état arrêté de l'esprit, en lien avec ce qui se situe au plus profond du cœur (inmost heart), s'intègre tout de même très bien dans la métaphysique de saint Thomas, avec le travail de l'intelligence qui informe une volonté elle-même « située » là où elle sera reliée à son inclination.

La cohérence entre Tolkien et saint Thomas s'approfondit donc encore.
Nous avions vu que la mythopoésie d'Arda s'inscrivait volontiers dans la théologie de la puissance divine de l'Aquinate, une puissance de sagesse, non arbitraire.
Nous venons de voir que le subcréateur ne peut rien faire de véritable sans s'inscrire dans l'ordre de cette sagesse et de bonté qui caractérise la Création.
Nous voyons maintenant que le libre arbitre des Incarnés en Arda est mis en œuvre par le travail conjoint de la raison et de la volonté, elle-même enracinée (étymologiquement et spirituellement) dans le lieu des inclinations de la personne. Inclinations naturelles à l'ordre de la Création, autrement dit à ce qui est vrai et bon.

Et c'est bien ce que l'on constate, en effet, dans le Conte d'Arda : lorsque une créature douée de libre arbitre se détermine à agir dans un sens ou dans un autre, elle ne le fait pas en vertu d'une auto-détermination, d'une volonté auto-référentielle, mais d'une délibération en vue de ce qui est vrai et sain :

« Je voudrais bien avoir su tout cela plus tôt, dit Pippin. Je n'avais aucune idée de ce que je faisais. »

« Oh, que si ! Vous saviez agir mal et stupidement (wrongly and foolishly) ; et vous vous l'êtes dit, encore que sans écouter. [...] »

SdA III, 11

Dans une perspective thomiste, on dirait que Pippin a ici choisi un bien partiel (inférieur mais immédiat et plus facile) au détriment du bien absolu (meilleur mais qui demandait un renoncement). Mais son être, sa nature, sa conscience, savait que, ce faisant, il s'écartait du bien absolu auquel il est lui-même naturellement ordonné — et qui lui sert de référence absolue : son intelligence et sa volonté sont naturellement inclinées à la vérité et à la béatitude (le bien absolu : Dieu) à l'aune desquelles elles peuvent juger et désirer la qualité des biens partiels qui se présentent à elles. J'ai employé ici spontanément le mot de conscience. On rejoint effectivement ici la question d'« agir en conscience ». Rappelons que la tradition médiévale distinguait et reliait ensemble deux niveaux dans la conscience : non seulement la notion de conscientia, qui désignait « l'acte de conscience » (la seule qui a perduré dans la Modernité), mais encore la notion de synderesis, que l'on traduira (à la suite de Joseph Ratzinger) par « l'anamnèse », et qui constitue la base ontologique de la conscience. Elle est l'enracinement de l'intelligence et de la volonté dans une référence absolue qui leur permet de raisonner et se mouvoir : car « il ne nous serait pas possible de juger en disant que l'un est mieux que l'autre si une notion fondamentale du bien n'avait pas été gravée en nous » (saint Augustin, De Trinitæ VIII.3.4) (*).

Dans cette perspective, le libre arbitre n’est pas indéterminé à l’égard du bien et du mal : il est par soi ordonné au bien, et ne tend au mal que par déficience. Choisir entre diverses choses conformément à l’ordre de la Création relève de la perfection de la liberté ; choisir une chose en s’écartant de cet ordre relève d’une déficience de la liberté. Une déficience pour ainsi dire inscrite dans notre « seconde nature » depuis la Chute, quand le bien le plus parfait en vient à ne plus coïncider entièrement, à nos yeux, avec notre idée du bonheur, et à prendre pour nous une apparence d’imperfection : nous prenons alors des biens partiels comme référence ultime dans nos choix. Cet état est ce que saint Thomas appelle, depuis saint Augustin, la concupiscence : le foyer de tendances et de convoitises, la source d’inclination vers un mauvais usage de nos facultés — le mauvais usage effectif étant le péché (**). Ce foyer de tendances et de convoitises, dans le Légendaire, a été thématisé : il s'agit du Marrissement d'Arda : la tendance au Mal, c'est-à-dire à l'écartement, au dévoiement, de l'ordre de sagesse et de bonté du Créateur (cf. « Le Marrissement d'Arda » et « Estel Eruhínion »).

Ainsi, Tolkien renoue avec une conception de la liberté comme pouvoir de choisir ce qui accomplit l'être, et donc le bien, quand nous aurions plutôt tendance aujourd'hui à nous représenter la liberté comme le pouvoir de choisir indépendamment voire au-delà du bien et du mal. [Édit: L'idée d'une liberté ainsi déterminée par une inclination naturelle au bien n'est certainement pas très évidente à appréhender à notre époque où l’on a l’habitude d’opposer la nature et la liberté, en se représentant ce qui est naturel comme ce qui est d’avance déterminé d’une façon nécessaire, et ce qui est libre comme dépendant uniquement de notre décision volontaire. Mais c’est parce que les catégories nominalistes se sont inscrites dans notre esprit à tel point qu’elles nous semblent aller de soi. La tension nécessaire de nos facultés spirituelles vers un au-delà d’elles-mêmes ne les limite pas davantage que l’attirance nécessaire de nos facultés sensibles, comme la faim et la soif, vers ce qui procure la croissance du corps. C’est précisément l’inclination nécessaire à la vérité et au bonheur qui nous confère le pouvoir de dépasser toute limitation et nous oriente vers une liberté plus parfaite : l’inclination spirituelle de notre nature est une détermination intime qui rend libre.] (***).

__________________________________________________

(*) Chez saint Paul, saint Basile, et Joseph Ratzinger :

Oui, détresse et angoisse pour tout homme qui commet le mal, le Juif d’abord, et le païen.
Mais gloire, honneur et paix pour quiconque fait le bien, le Juif d’abord, et le païen.
Car Dieu est impartial.
En effet, tous ceux qui ont péché sans la loi de Moïse périront aussi sans la Loi ; et tous ceux qui ont péché en ayant la Loi seront jugés au moyen de la Loi.
Car ce n’est pas ceux qui écoutent la Loi qui sont justes devant Dieu, mais ceux qui pratiquent la Loi, ceux-là seront justifiés.
Quand des païens qui n’ont pas la Loi pratiquent spontanément ce que prescrit la Loi, eux qui n’ont pas la Loi sont à eux-mêmes leur propre loi.
Ils montrent ainsi que la façon d’agir prescrite par la Loi est inscrite dans leur cœur, et leur conscience en témoigne, ainsi que les arguments par lesquels ils se condamnent ou s’approuvent les uns les autres.

Romains II.9-15

L'amour de Dieu ne s'enseigne pas. Personne ne nous a appris à jouir de la lumière ni à tenir à la vie par-dessus tout ; personne non plus ne nous a enseigné à aimer ceux qui nous ont mis au monde ou nous ont élevés. De la même façon, ou plutôt à plus forte raison, ce n'est pas un enseignement extérieur qui nous apprend à aimer Dieu. Dans la nature même de l'être vivant, je veux dire de l'homme, se trouve inséré comme un germe qui contient en lui le principe de cette aptitude à aimer. [...] J'approuve votre zèle, il est indispensable au but ; nous-même, autant que le saint Esprit nous en donnera le pouvoir, nous nous efforcerons, avec l'aide de Dieu et de vos prières, d'exciter l'étincelle de l'amour divin caché en vous. [...] Posons d'abord cette prémisse : nous avons reçu de Dieu la tendance naturelle de faire ce qu'il commande et nous ne pouvons donc nous insurger comme s'il nous demandait une chose tout à fait extraordinaire, ni nous enorgueillir comme si nous apportions plus que ce qui nous est donné. C'est en usant loyalement et convenablement de ces forces que nous vivons saintement dans la vertu ; en les détournant de leur fin, que nous sommes au contraire emportés vers le mal. [...] Cela étant, nous dirons la même chose de la charité. En recevant de Dieu le commandement de l'amour, nous avons aussitôt, dès notre origine, possédé la faculté naturelle d'aimer. Ce n'est pas du dehors que nous en sommes informé ; chacun peut s'en rendre compte par lui-même et en lui même, car nous cherchons naturellement ce qui est beau, bien que la notion de beauté diffère pour l'un et pour l'autre ; nous aimons sans qu'on nous l'apprenne, ceux qui nous sont apparentés par le sang ou par l'alliance ; nous manifestons enfin volontiers notre bienveillance à nos bienfaiteurs.

Basile de Césarée, Grande règle monastique, q.2

Ce que l'on pourrait appeler la première couche ontologique du phénomène de la conscience réside dans le fait que quelque chose qui s'apparente à un souvenir originel du bien et du vrai (les deux étant identiques) a été gravé en nous ; de l'intérieur de son être, l'homme créé à l'image de Dieu tend vers ce qui est conforme à Dieu. Son être même est, de par son origine, à l'unisson avec l'un et en contradiction avec l'autre. Cette anamnèse de l’origine qui résulte de la constitution conforme de notre être à Dieu n'est pas un savoir conceptuellement articulé [...]. Elle est pour ainsi dire un sens intérieur, une capacité à reconnaître, de sorte que l’être humain qui se sent appelé et ne se cache pas à l'intérieur de lui en reconnaît l'écho. Il constate : c’est la direction que mon être indique et c’est là qu’il veut aller.

J. Ratzinger, Valeurs pour un temps de crise, 2005, pp.74-75

(**) Chez saint Thomas et saint Paul :

Il n’appartient pas à la nature du libre arbitre d’être indéterminé vis-à-vis du bien ou du mal, car, de soi, le libre arbitre est ordonné au bien, puisque le bien est l’objet de la volonté ; il ne tend au mal qu’en raison d’une carence, du fait que celui-ci est perçu comme un bien, puisqu’il n’y a de choix que de ce qui est bon ou de ce qui a l’apparence de la bonté.

Commentaire des Sentences, II.25.1.1

Le libre arbitre se trouve à l’égard des moyens qui mènent à la fin, dans le même rapport que l’intelligence à l’égard des conclusions. Or, l’intelligence peut, selon les principes donnés, déduire diverses conclusions ; mais elle commet une faute lorsque, pour parvenir à une conclusion, elle ne tient pas compte de l’ordre imposé par les principes. De même, que le libre arbitre puisse choisir divers moyens, du moment qu’ils sont ordonnés à la fin, cela relève en lui de cette perfection qu’est la liberté ; mais qu’il opère un choix en se soustrayant à l’ordre de la fin, ce qui est pécher, cela relève de ce qu’il y a de déficient dans sa liberté.

Somme Théologique, Ia.62.8

La loi de l'homme qu'il reçoit de l'ordonnance divine, adaptée à la condition qui lui est propre, est qu'il agisse selon la raison. Cette loi fut si puissante dans l'état originel que rien ne pouvait surprendre l'homme, qui échappât à sa raison ou lui fût contraire. Mais quand l'homme s'est éloigné de Dieu, il est tombé en cet état où il est emporté par la fougue de sa sensualité ; et cela arrive à chacun d'entre nous en particulier dans la mesure où il ne suit plus la raison [...]. [Cette] inclination de la sensualité, que l'on appelle foyer de convoitise [...] n'a pas raison de loi chez les hommes ; ce serait plutôt une déviation de la loi de raison.

Somme théologique IaIIæ.91.6

Nous savons bien que la Loi est une réalité spirituelle : mais moi, je suis un homme charnel, vendu au péché.
En effet, ma façon d’agir, je ne la comprends pas, car ce que je voudrais, cela, je ne le réalise pas ; mais ce que je déteste, c’est cela que je fais.
Or, si je ne veux pas le mal que je fais, je suis d’accord avec la Loi : je reconnais qu’elle est bonne.
Mais en fait, ce n’est plus moi qui agis, c’est le péché, lui qui habite en moi.
Je sais que le bien n’habite pas en moi, c’est-à-dire dans l’être de chair que je suis. En effet, ce qui est à ma portée, c’est de vouloir le bien, mais pas de l’accomplir.
Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas.
Si je fais le mal que je ne voudrais pas, alors ce n’est plus moi qui agis ainsi, mais c’est le péché, lui qui habite en moi.
Moi qui voudrais faire le bien, je constate donc, en moi, cette loi : ce qui est à ma portée, c’est le mal.
Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu.
Mais, dans les membres de mon corps, je découvre une autre loi, qui combat contre la loi que suit ma raison et me rend prisonnier de la loi du péché présente dans mon corps.
Malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps qui m’entraîne à la mort ?

Romains VII.14-24

(***) Servais Théodore Pinckærs parle de « liberté de qualité » pour désigner la première, issue de la tradition, et de « liberté d'indifférence » pour désigner la seconde, issue du nominalisme. Moi qui avais du mal à me « libérer » de la compréhension nominaliste de la liberté, j'ai trouvé éclairantes trois images qu'il propose — dans l'art, dans la langue, et dans le domaine moral — pour faire saisir la différence entre les deux :

Nous savons tous comment on apprend la musique à un enfant, à jouer du piano, par exemple. Il faut d’abord que l'enfant possède certaines prédispositions à la musique. S’il n’y a aucune inclination ou s’il n’a pas d'oreille, on perd son temps à vouloir la lui apprendre. Mais s’il est doué, il vaut la peine de requérir pour lui un professeur de musique qui lui enseignera les règles de son art, qui les lui inculquera par des exercices nombreux et réguliers. Au début, l'élève, malgré son désir d’apprendre, éprouvera souvent les leçons et les exercices comme une contrainte imposée à sa liberté et à ses attraits du moment. Il faudra maintes fois l’obliger à se mettre au piano. Mais s’il s'applique et persévère, l'enfant doué fera bientôt des progrès sensibles et parviendra à jouer avec justesse et mesure, avec une certaine aisance, les morceaux même difficiles qu’on lui propose. Son goût et son talent se développeront. Bientôt il ne se contentera plus des exercices imposés, mais il en ajoutera d'initiative propre et prendra plaisir à improviser. Son jeu deviendra alors plus personnel. S'il a l'étoffe nécessaire et s’il peut poursuivre ses études, il pourra devenir un artiste, capable d’exécuter avec maîtrise les œuvres qu’on lui demande, d’une façon à la fois fidèle et originale, pour la joie de ceux qui l’écoutent. Il créera aussi des œuvres nouvelles dont la qualité manifestera l’épanouissement de son talent et révélera sa personnalité musicale.

Dans cet exemple très simple, nous voyons clairement apparaître une nouvelle forme de liberté. Chacun de nous est certes libre de frapper à sa guise sur chaque note du piano indifféremment. Mais cette liberté est rudimentaire, sauvage, en quelque sorte ; elle cache l’incapacité de jouer convenablement des morceaux même faciles et d'éviter les fautes. En revanche, celui qui possède l’art du piano a réellement acquis une liberté neuve : la capacité de jouer convenablement toutes les pièces qu’il veut et d'en composer de nouvelles. Sa liberté, au plan musical, peut se définir comme un pouvoir lentement acquis d'exécuter avec perfection les œuvres qu'il veut. Elle repose sur des dispositions naturelles, sur un talent devenu ferme et stable par l'exercice régulier et progressif, soit proprement un habitus.

Les sources de la morale chrétienne, pp.361-362

Prenons l’exemple de l’étude d’une langue étrangère. La meilleure méthode est sans doute de commencer par suivre des cours où l’on apprend le vocabulaire et les règles de la grammaire, et d’y ajouter un séjour dans le pays ou dans un milieu où on parle uniquement cette langue. Ici encore il faut un minimum de dispositions au départ, la persévérance dans l’effort et la pratique des règles qui sont les contraintes propres à une langue. Mais peu à peu on parvient à s'exprimer correctement et à mieux comprendre ce qu’on entend et ce qu’on lit. Bientôt viendra l’aisance, puis le plaisir de parler, enfin la maîtrise de la langue qui confère le pouvoir de comprendre et de dire tout ce que l’on veut, avec facilité et avec exactitude.

Ici se manifeste de nouveau une forme de liberté bien différente du choix entre les contraires qui nous permettrait de disposer à notre guise les mots dans la phrase. C’est une liberté soumise à la contrainte des règles sans doute, mais elle est beaucoup plus réelle et s’appuie sur ces règles mêmes pour se déployer. Elle ne se confond pas avec la liberté de faire des fautes impliquée par le choix des contraires, mais elle réside plutôt dans le pouvoir de les éviter sans même devoir y songer. C’est proprement une liberté de qualité, car elle nous fait comprendre et parler à la perfection.

Ibid., p.362

Formé en nous progressivement par l’application d’une discipline de vie, d’abord reçue, puis devenue personnelle, le courage nous rend capables de poursuivre efficacement des desseins qui ont qualité et valeur pour nous et pour d’autres, malgré les résistances, les obstacles et les contrariétés, extérieurs et intérieurs, d’agir ainsi quand et comme nous voulons, jusqu’à tirer profit des épreuves même qui auraient pu abattre notre volonté et mettre en échec nos projets. L’homme de faible courage peut certes revendiquer la liberté de faire ce qui lui plaît, s’affirmer entre autres en rejetant les règles et les lois. En réalité, même s’il en parle beaucoup, il ne possède qu’une liberté infirme, proche de la servitude, car il ne saurait accéder à une volonté ferme, durable, assez forte pour se dégager de la pression des circonstances ou des sentiments et pour leur imposer sa maîtrise, comme il convient.

Ibid., p.363




La question du Libre Arbitre - sosryko - 17/04/2020

Yyr a écrit :

Eh bien, voici enfin venu le moment de soulager une attente qui ne pouvait plus durer :).

Enfin!!! :)
... et

Yyr a écrit :

Ainsi, Tolkien renoue avec une conception de la liberté comme pouvoir de choisir ce qui accomplit l'être, et donc le bien, quand nous aurions plutôt tendance aujourd'hui à nous représenter la liberté comme le pouvoir de choisir indépendamment voire au-delà du bien et du mal

... mais alors, la partie (3/3) n'abordera-telle pas la notion d'obéissance ?

Cf. le commentaire de Tolkien sur les Númenoréens :

Ils chutent et perdent la grâce en trois phases. Premièrement, le consentement, l'obéissance libre et volontaire [obedience that is free and willing], mains non toutefois en totale connaissance de cause [though without complete understanding]. Puis pendant longtemps ils obéissent à contre-cœur, récriminant de plus en plus ouvertement. Enfin, ils se rebellent -- et un fossé apparaît entre les hommes du Roi et les rebelles d'un côté, et la petite minorité des Fidèles persécutés de l'autre.

JRR Tolkien, Lettre n°131

et le texte même de La Route perdue dans HoMe V, avec les tous derniers échanges connus entre Elendil et son fils Herendil :

Il te faut choisir [Thou must choose] entre ton père et Sauron. Mais je te laisse libre choix et ne t'impose pas l’obéissance due à un père, si je n'ai pas convaincu ton esprit et ton cœur [But I give thee freedom of choice and lay on thee no obedience as to a father, if I have not convinced thy mind and heart]. Tu seras libre de partir ou de rester [Thou shalt be free to stay or go], et même d'aller rapporter comme bon il te semblera bon tout ce que je t'ai dit. Mais si tu restes et que tu en apprends davantage, ce qui impliquera des conseils plus approfondis et d'autres [? nom] que le mien, alors tu seras lié [thou will be bound] par l'honneur à garder le silence, quoi qu'il advienne. Vas-tu rester ?

JRR Tolkien, HoMe V = La Route perdue, HTM, p. 87

On retrouve dans ces deux textes, en négatif dans le premier, en positif dans le second,
- la nécessité et l'ambiguïté de l'obéissance
- la liberté comme instant décisif qui conduit à choisir d’obéir / d'être lié
- la connaissance par l'esprit et le cœur (donc une connaissance liée à l'amour) qui informe la volonté et la liberté
- et une connaissance incomplète (sans le fondement de l'amour) qui conduit à perdre la grâce pour fixer un destin inéluctable :

C'est une heure funeste qui [? place] un tel choix sur toi, dit son père, posant une main sur sa tête. Mais le destin en appelle certains à être hommes avant l'heure. Que choisis-tu ?
= It is an evil hour that [? putteth] such a choice on thee [...] But fate calleth some to be men betimes. What dost thou say ?

JRR Tolkien, HoMe V = La Route perdue, HTM, p. 87

De fait, il me semble qu'on retrouve ce que tu écrivais plus haut à propos du

travail de l'intelligence qui informe une volonté elle-même « située » là où elle sera reliée à son inclination.

Comme quoi, il n'y a pas que HoMe X :)

S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 17/04/2020

Alors non, j'ai prévu autre chose en (3/3) ;).

Ce passage exact des Lettres, je l'avais mis de côté pour la partie d'après (la liberté vis-à-vis du Bien). Mais il est évident que tout se recoupe ! D'ailleurs, à la fin, on (y compris moi-même) pourra préférer un autre agencement que celui que je suis actuellement : je suis en train d'étaler ma récolte et de l'ordonner en allant ... Elle peut très bien être complétée en allant également, comme tu le fais tout à propos ici : tu fais très bien de relier ensemble les questions de l'inclination, de la connaissance et de l'obéissance, car la liberté se retrouve à l'intersection de tout cela. Cela m'évoque aussi ce propos de Mandos :

Il nous échoit de régir Arda, et de conseiller les Enfants, ou de les commander dans les choses qui relèvent de notre autorité. En voie de conséquence, notre tâche est de gouverner Arda Marrie, et de déclarer ce qui est juste en son sein. Nous pouvons en effet indiquer par nos conseils le chemin plus élevé, mais nous ne pouvons forcer quelque libre créature (any free creature) que ce soit de l’emprunter. Cela mène à la tyrannie, qui défigure le bien et le fait paraître haïssable. [...] Un souverain qui, discernant la justice, vient à lui refuser la sanction de la loi, exigeant le renoncement des droits et le sacrifice personnel, ne conduira point ses sujets à de telles vertus, vertueuses seulement si librement consenties (if free), mais, en rendant anormalement une justice illicite, les conduira plutôt à se rebeller contre toute loi.

HoMe X, p.246

Mais le passage que tu donnes entre Elendil et son fils est l'un des meilleurs et des plus beaux, un de ceux qui m'émeuvent le plus en tout cas !
— Merci beaucoup ! Car je n'ai pas moissonné dans HoMe V (comme indiqué plus haut, j'ai bien dû me limiter, au moins dans un premier temps) ; pourtant, la chute de Númenor a tout à voir avec le sujet.
(Et encore merci à Damien et Benjamin aussi pour leurs précédentes contributions !)




La question du Libre Arbitre - Yyr - 18/04/2020

La liberté du subcréateur (3/3) : son épanouissement

Toujours dans HoMe X, j'ai observé que la liberté était la clé d'un accomplissement en deux lieux bien particuliers : le mariage et la mort.

En ce qui concerne le mariage, tout d'abord, celui-ci est accompli par un acte à la fois objectif et libre devant l'Unique :

Les Eldar se mariaient une fois pour toute dans leur vie, par amour ou en tout cas librement (by free will) de part et d’autre. Même quand, dans les temps qui vinrent ensuite, comme on le voit dans les histoires, bien des Eldar en terre du Milieu devinrent corrompus et leurs cœurs obscurcis par l’ombre qui s’étendait sur Arda, bien rares sont les contes qui rapportent des actes de convoitise (deeds of lust) entre eux. [...] [Les] cérémonies ne constituaient pas des rites nécessaires au mariage. Elles ne constituaient qu’une manière courtoise pour les parents de manifester leur amour, et l’union ainsi reconnue unissait ensemble non seulement les fiancés mais encore leurs deux maisons. C’était l’union corporelle qui accomplissait le mariage, après quoi l’indissolubilité du lien était parachevée. Dans les jours heureux et aux époques paisibles, il eût été discourtois et méprisant de renoncer aux cérémonies. Mais il fut de tout temps légitime pour aucuns des Eldar, si tous deux n’étaient pas déjà mariés, de se marier ainsi par un libre consentement (of free consent) donné l’un à l’autre sans cérémonie ni témoin (pourvu que les bénédictions soient échangées et le Nom [de l'Unique] nommé) ; une telle union ainsi établie était tout autant indissoluble. Dans les jours de jadis, en des temps troublés, dans la fuite, l’exil et l’errance, de tels mariages eurent souvent lieu.

HoMe X, pp.210-212

L'engagement, libre, entier (indissolubilité du mariage) et devant Dieu, manifeste le don total des époux l'un à l'autre.

En ce qui concerne le rapport à la mort, la volonté libre, c'est-à-dire le libre arbitre, est mentionnée lors du passage par-delà la Mer d'un Mortel et, incidemment, pour la mort d'Aragorn :

C'était en tous les cas une grâce spéciale. Une opportunité de mourir conformément au plan originel des Hommes prélapsaires (the unfallen) : ils atteignaient un état dans lequel ils pouvaient acquérir une meilleure connaissance et la paix de l'âme et, une fois guéris de toutes leurs blessures, aussi bien physiques que psychiques, ils pouvaient enfin s'abandonner eux-mêmes (surrender themselves) : mourir librement (of free will), dans l'estel — une chose qu'Aragorn réussit sans une telle aide.

HoMe X, p.341 (cf. Lettres, n°154 p.283, n°325 p.574 ; voir aussi Bëor l'Ancien, HoMe XI, p.225)

Cet abandon est un double don : pour recevoir le Don de l'Unique (la libération des Cercles du Monde), il faut remettre le don (la vie en leur sein). Il s'agit bien d'une acceptation et d'un dessaisissement de soi-même, et non d'une « mort volontaire » en refus de la vie. Alors que le premier manifeste la paix et la liberté de l'âme, la seconde manifesterait au contraire une déficience (de la liberté) du fëa :

Les Elfes pouvaient mourir, et [certains] moururent, de par leur volonté (by their will) ; par exemple à cause d'une grande affliction ou deuil, ou à cause de la frustration de leurs désirs et de leur principale raison d'être. Cette mort volontaire n'était pas perçue comme odieuse (wicked), mais c'était une faute qui impliquait quelque déficience ou déchéance (defect or taint) du fëa, et ceux qui arrivaient à Mandos par ce biais pouvaient se voir refuser une vie incarnée ultérieure.

HoMe X, p.341

Qu'il s'agisse du mariage ou de la mort, la liberté en acte se conjugue à la transcendance et au don de soi.

Ces deux lieux se réunissent d'ailleurs dans l'histoire d'une elfe endormie sous un arbre, où le débat des Valar autour de la situation singulière de Finwë et Míriel interroge la liberté des deux Incarnés et des « déficiences » qui furent les leurs. Ainsi Míriel est partie, certes malgré elle, mais aussi « dans la volonté de ne pas revenir », tandis que Finwë « céda [très rapidement] au désespoir » : l'un et l'autre, par ce « manquement à l’Espérance », qui fut aussi un « manquement au plein amour », s'empêchèrent de guérir ce qui pouvait l'être (HoMe X, pp.242-243). À l'inverse, l'épilogue de cette même séparation montre à la fois un regain de liberté et une promesse de guérison. Mandos, qui rappelait que le libre arbitre ne doit jamais être forcé (HoMe X, p.246), déclarera à Finwë, quand ce dernier s'offrira pour rester dans les Cavernes à la place de Míriel : « Il est bon que tu ne désires point de retour, car cela, je l’aurais défendu, jusqu’à ce que les présentes peines soient depuis longtemps passées. Mais il est encore meilleur que tu aies fait cette offre pour renoncer à toi-même, librement (of thy free will), et par pitié pour quelqu’un d’autre. Il s’agit là d’un avis porteur de guérison, d'où pourra croître du bien » (HoMe X, p.249).

La pitié permet le déploiement de la liberté. Et la liberté participe au déploiement, à la croissance du bien. On retrouve ici « la racine première » de l'agir libre. L'on repense à Bilbo, Frodo, Aragorn, Gandalf, etc. : tous ceux qui sont particulièrement libres sont ceux-là mêmes qui sont particulièrement miséricordieux sont ceux-là mêmes qui « accomplissent » les choses. Parmi les éléments que nous avions déjà rassemblés :

[Dans une affaire de volonté] l'élection de Frodo (ses hasards, ses songes) renvoie à celle d'un peuple, de prophètes et de disciples ; dans le SdA comme dans la Bible, les qualités morales et spirituelles des élus tendent au don total de soi — cf. « la sainteté d'ensemble (et l'humilité, la miséricorde) de l'individu sacrificiel » (Lettres, n°191) : « Frodo est cette personne sacrificielle par excellence du SdA » (Sosryko).

Dans le Conte d'Arda, [...] on attend un « accomplissement » [et] ledit accomplissement [...] y est produit par la pitié, c'est-à-dire, par « le pouvoir de miséricorde [qui] ne nous est que délégué et est toujours exercé, avec ou sans notre coopération, par l'Autorité Suprême » (Lettres, n°113 p.186) : on pourrait y lire mot pour mot le Docteur Angélique qui, concluant sur la sagesse qui caractérise la puissance de Dieu, termine en disant qu'« en toute œuvre de Dieu apparaît donc, comme sa racine première, la miséricorde. La vertu de ce principe se retrouve dans tout ce qui en dérive, et même là elle agit plus fortement, comme la cause première a une influence plus forte que la cause seconde » (ST Ia.21.4).

[C'est ainsi] « en raison d’une “grâce” » que « le “salut” du monde et le propre “salut” de Frodo sont permis par la pitié et le pardon qu’il avait précédemment accordés » (Lettres, n°181 p.332).

Dit encore autrement, la liberté s'épanouit dans le don de soi — un thème qui a déjà été étudié en ces lieux.

Dans la Narration dans l'Ainulindalë, Soryko et moi relevions :

Tous ces efforts des Valar étaient destinés aux seuls Enfants d’Ilúvatar. L'accomplissement, l'« achèvement » d'une œuvre, c’est-à-dire, en suivant le Petit Robert, ce qui la conduit à la perfection, [s'effectue par le labeur de] l’amour ; car seul l’amour pousse à la perfection, et l’amour seul est « accomplissement » (Ro 13:10 : « L’amour ne fait pas de mal au prochain : l’amour est donc l’accomplissement de la loi »).

Les Valar se sont donnés [...] entièrement, sans compter, par l'Amour d'Eru, et pour l'Amour de Ses Enfants. [...] La Charité, qui commence par l'acte créateur suprême d'Eru, se poursuit  ensuite, dans le Monde, par l'exercice de la Liberté à choisir la « petite voie », la voie passive, celle du serviteur humble qui se laisse inspirer par Eru, qui se fait son instrument, comme les Valar l'ont fait à la Création d'Arda [...]. Quelle émotion par exemple à suivre le roi bien-aimé de Nargothrond se dessaisir lui-même de sa royauté, de son  royaume, et de sa vie, pour l'Amour des Hommes en général, et de Beren en particulier. Frodo aussi, dans son abandon, ce « lâcher prise », se laisse  conduire, et à la fin véritablement porter. Dans cet abandon, naît un discernement et une puissance de générosité qui le gardent longtemps de l'Anneau. Dans cet abandon naît aussi la compassion. On ne peut pas ne pas  penser aussi à ses compagnons, qui tous, font l'expérience parfois douloureuse mais toujours victorieuse, de la Charité, lorsque s'engageant sur la petite voie du service, de l'abandon, et de la Confiance : Merry et Pippin écuyers de Theoden et Denethor ; Aragorn, dans le secret en parcourant si longtemps en serviteur la Terre du Milieu, et, la Guerre de l'Anneau venue, non seulement dans le don de soi, bravant tous les périls à la tête de ses hommes quand l’Ennemi poussait devant lui ses esclaves en furie, mais aussi dans la perfection du don, qui est le pardon (Chemins des Morts, col de Cirith Ungol). Quelle lumière encore dans le dernier don du fier et vaillant Boromir, lorsqu'il s'abandonne enfin à être serviteur et  offre sa vie pour sauver celle des hobbits, après avoir tant et tant cherché à  vaincre activement dans sa vie — et donc finalement et naturellement à (se faire) posséder (par) l'Anneau.

Dans son essai (cité par ailleurs), Fangorn montrait :

[...] L'anneau de Barahir [...] n'a pas de don, il est un don. Il n'a « aucun pouvoir », si ce n'est celui d'être donné en gage d'amitié. [...] Parce qu'il est inutile (*), l'anneau de Barahir prend toute sa valeur symbolique. Voilà pourquoi nous préférons voir dans l'Anneau sans pouvoir, plutôt que dans les Palantíri ou les rejetons de l'Arbre, le principal symbole de l'amitié entre les Eldar et les Edain. [...] Le donateur de l'anneau de Barahir, lui, ne conserve rien. En revanche, son possesseur est riche de l'amitié de la seule personne qui le lui a donné. [...]

[ (*) Cf. Luc XVII.10 : « Vous de même, quand vous avez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. » ]

[...] En le passant au doigt, Arwen a alors choisi sa destinée : elle épousera un mortel et sera mortelle [...]. Accepter cet Anneau représente ici un don plus grand que de l'offrir, car il exige un changement radical. Il ne faut pas s'étonner de son rôle discret dans la Guerre de l'Anneau : cette histoire n'est pas la sienne. Les hauts faits des Peuples libres ne peuvent rivaliser avec l'éclat du choix d'Arwen, car il s'agit d'une liberté d'une toute autre nature [:] Arwen ne risque pas sa vie [...], elle la donne en acceptant le don d'Ilúvatar par amour. [...]

[...] Il s'agit de contempler le monde en mettant entre parenthèses toute notion de propriété individuelle. C'est la leçon de Finrod : créer et posséder de belles choses, tout en sachant les abandonner pour ne pas se perdre. [...] En recevant l'anneau de Barahir, les hommes s'engagent, à leur tour, à accepter leur place et à ne pas se tromper de désir.

Sébastien Mallet, « L'anneau de Barahir », in Tolkien, les racines du légendaire : La Feuille de la Compagnie n°2, pp.343-344, 351-352, 358-359

Et dans mon propre essai :

L’amour en tant que don de soi [...] est le principe d’Arda Immarrie — dans sa Création comme dans sa Recréation. Et l’on comprend alors pourquoi la Guérison ultime, passant logiquement par le don ultime de soi, est liée aux Hommes : la mort est ce don total qui ne garde rien pour soi-même. Mais alors, les Hommes ayant chuté, Eru seul pourra, dans son Incarnation mortelle donc (HoMe X, p.335), vraiment aimer c’est-à-dire se donner, et donc guérir totalement Arda (HoMe X, p.321).

Cet Avènement, les plus belles figures du Conte d’Arda vont l’anticiper. L’un des exemples les plus hauts est donné par le prince Finrod. L’esprit le plus sage des Exilés (HoMe X, p.305) fut aussi le plus généreux. Celui qui parle de s’en remettre, dans l’espérance, à la volonté d’Eru, est aussi celui qui, dans la patience et n’exigeant rien, s’offre lui-même. Lui qui ne se maria point en prévision de son sacrifice (HoMe X, pp.242-243), lui qui fut dès le début « l’Ami des Hommes » (HoMe X, p.305) empli d’amour et de compassion pour eux, ira pour eux jusqu’à déposer de lui-même sa vie et son royaume — et nul, dans le Conte d’Arda comme dans notre propre histoire, « n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » (Jean XV.13). Les Neufs Marcheurs pendant la Guerre de l’Anneau donneront de semblables témoignages, eux qui, petit à petit, devront s’abandonner dans une aventure dont l’issue ne leur appartient plus, et qui, à mesure de cet abandon, se donnent eux-mêmes de plus en plus entièrement, sans plus compter ni leur force ni leur peine ni leur vie. Tous font l’expérience parfois douloureuse mais toujours victorieuse de la Charité, lorsqu’ils parviennent à s’engager sur la petite voie du service et de la confiance.

Frodo exprime bien le sacrifice par lequel doivent passer les guérisons, grandes et petites : « Il doit souvent en être ainsi, Sam, quand les choses sont en danger : quelqu’un doit y renoncer, les perdre de façon que d’autres puissent les conserver » (SdA, VI.9). Le cas particulier de Frodo, qui prend pitié de Gollum et qui lui pardonne, nous amène alors à considérer l’incarnation particulière et parfaite de l’Amour de Guérison dans la miséricorde et le pardon — perfection du don (jusque dans l’étymologie) et donc de la guérison.

« Estel Eruhínion » II.3.b

Nouvel écho, nouveaux échos, à l'Évangile, en ce qu'il a de plus radical :

Quel avantage, en effet, un homme a-t-il à gagner le monde entier si c’est au prix de sa vie ?

Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle.

Marc VIII.36, Jean XII.24-25

Jérôme

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Note : Alors que je rédigeais ce billet, je découvrais une conférence de carême de celui qui deviendrait mon évêque. Il méditait sur le paradoxe de notre condition humaine : d'un côté, nous sentons être faits pour gagner le monde ; de l'autre, nous ne déployons notre liberté qu'en étant capables de renoncer à ce que nous possédons. Nous sommes ainsi appelés, d'un côté à développer nos talents, de l'autre à ne rien rapporter à nous-mêmes : la liberté se déploie non dans la thésaurisation mais dans la fécondité. D'où la qualification de la vie chrétienne par ce que la tradition appelle les « conseils évangéliques » : pauvreté, chasteté, obéissance. Non pas privation, abstention, et soumission, mais les voies du libre épanouissement de sa nature. La pauvreté est relation libre envers les biens matériels, que l'on recueille avec joie, avec un esprit de partage et sans les accaparer. La chasteté (qui n'est pas l'abstinence) est le secret de la relation entre homme et femme qui ne soit pas la recherche narcissique de chacun par lui-même, mais la découverte et la réception de l'autre en tant qu'autre. L’obéissance est la garantie de la liberté, personne ne devenant soi-même qu'à partir de soi, mais en s'ouvrant à plus grand que soi. Le conférencier, prenant l'exemple de saint Louis, terminait par l'image du roi chrétien comme celle de l'homme libre par excellence :

Un saint roi éclaire pour nous ce qu’est être libre, ce qu’est la liberté chrétienne, la liberté royale reçue dans le baptême. [...] Un roi possède toutes choses. Seulement, ne nous trompons pas de possession [:] Lorsque je visite un château ou que j’aperçois un jardin qui ne m’appartient pas ni ne m’appartiendra jamais, je puis ou bien me laisser gagner par la jalousie, ou bien cultiver l’illusion de m’en emparer un jour, ou bien en recevoir le charme comme une promesse pour la vie éternelle, en enrichir mon monde intérieur, et ainsi, il est à moi, sans que j’aie besoin de le posséder aux yeux des hommes et sans que j’en sois possédé.

Éric de Moulins-Beaufort, 30 mars 2014

Nul besoin de disserter sur la figure du (saint) roi chez Tolkien qui correspond parfaitement à cette description, de Manwë à Aragorn en passant par Finrod Felagund et Tom Bombadil.

— Du coup, j'ai même parlé un peu de l'obéissance ;)




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 18/04/2020

Yyr a écrit :

Toujours dans HoMe X, j'ai observé que la liberté était la clé d'un accomplissement en deux lieux bien particuliers : le mariage et la mort.

En ce qui concerne le mariage, tout d'abord, celui-ci est accompli par un acte à la fois objectif et libre devant l'Unique :

Les Eldar se mariaient une fois pour toute dans leur vie, par amour ou en tout cas librement (by free will) de part et d’autre. Même quand, dans les temps qui vinrent ensuite, comme on le voit dans les histoires, bien des Eldar en terre du Milieu devinrent corrompus et leurs cœurs obscurcis par l’ombre qui s’étendait sur Arda, bien rares sont les contes qui rapportent des actes de convoitise (deeds of lust) entre eux. [...] [Les] cérémonies ne constituaient pas des rites nécessaires au mariage. Elles ne constituaient qu’une manière courtoise pour les parents de manifester leur amour, et l’union ainsi reconnue unissait ensemble non seulement les fiancés mais encore leurs deux maisons. C’était l’union corporelle qui accomplissait le mariage, après quoi l’indissolubilité du lien était parachevée. Dans les jours heureux et aux époques paisibles, il eût été discourtois et méprisant de renoncer aux cérémonies. Mais il fut de tout temps légitime pour aucuns des Eldar, si tous deux n’étaient pas déjà mariés, de se marier ainsi par un libre consentement (of free consent) donné l’un à l’autre sans cérémonie ni témoin (pourvu que les bénédictions soient échangées et le Nom [de l'Unique] nommé) ; une telle union ainsi établie était tout autant indissoluble. Dans les jours de jadis, en des temps troublés, dans la fuite, l’exil et l’errance, de tels mariages eurent souvent lieu.

HoMe X, pp. 210-212

L'engagement, libre, entier (indissolubilité du mariage) et devant Dieu, manifeste le don total des époux l'un à l'autre.

Il peut y avoir bien des choses à "convoiter" entre individus, que cela soit ou non dans un cadre normatif conjugal, et à cette aune, si je puis me permettre, traduire "deeds of lust" par "actes de convoitise" relève de l'euphémisme, pour le moins... Pourquoi ne pas être plus explicite, et traduire l'expression "deeds of lust" par "actes de luxure", tout simplement ? Même si je persiste à ne pas approuver les démarches de recherche consistant à tout ramener au christianisme chez Tolkien, autant appeler les choses par le nom, me semble-t-il, lorsque le choix des mots tend à aller dans le sens d'un point de vue chrétien. Car connaissant, chez Tolkien, la grisaille victorienne dont j'ai parlé plus haut (celle exprimée dans ses propos sur la famille, le couple et le mariage dans sa correspondance), dans ce "fameux" passage de HoMe X, il me parait être clairement question de désir (sexuel) de façon générale et vraisemblablement de luxure dans le sens surtout religieux catholique de "péché" (ici supposé "capital") de recherche des plaisirs de la chair, même si ce sens de la luxure (a fortiori dans un contexte culturel hérité du victorianisme, pour nous en tenir historiquement aux XIXe et XXe siècles) tend à se confondre avec des sens plus "laïcs" de "recherche déréglée des plaisirs sexuels", voire par métonymie d'"acte de débauche" (Cf. définition du TLF). En comparaison, parler de "convoitise" peut certes renvoyer au désir sexuel, mais seulement dans un sens spécifique, du moins en français, ce qui peut introduire une ambiguïté dans le sens de la phrase (après tout, il est certes question de mariage, mais aussi de considérations assez générales sur la "corruption" des êtres et les "obscurcissements" des cœurs...). Or ici, avec le terme "lust", nulle ambiguïté, du moins à ce qu'il me semble, alors autant parler de luxure dans ce cas.

Il y aurait quelque-chose de paradoxal, selon moi, à atténuer dans la forme ce qui s'apparente de plus en plus à une mise en relief de fond (sans surprise pour moi, je dois bien l'admettre). Des textes comme « Laws and Customs among the Eldar » dans HoMe X reflète clairement, entre autres, une volonté de plus en plus explicite chez Tolkien, dans les dernières décennies de sa vie, de faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses : que cela apparaisse plus ou moins clairement dans ses écrits, a fortiori ceux publiés seulement après sa mort, n'a rien d'étonnant, et en ce sens, je crois qu'il ne faut pas hésiter à mettre les pieds dans le plat vis-à-vis des mots employés, même si je regrette, bien sûr, le résultat obtenu, semble-t-il, de toute façon sur le fond, à savoir une sorte de "lewisisation" (ici catholique) du Légendaire a posteriori, via éventuellement le fameux "enrobage de sucre" dont Tolkien lui-même n'avait pas voulu faire consciemment usage (contrairement à Lewis).

Tout cela n'est évidemment pas nouveau... mais tu m'as écrit naguère toi-même qu'il ne fallait pas avoir peur de la vérité, quelle qu'elle soit : en dehors des certitudes religieuses, montrons-la donc sans fard, cette vérité (des faits, et ici de l'emploi des mots), au point où nous en sommes, même si je ne cacherai pas que le tableau, à mes yeux, est (inévitablement ?) de plus en plus gris (sur le fond)... Bref, comme j'ai déjà pu l'écrire précédemment, ne tournons pas (trop) autour du pot. :-)
Ceci étant dit, quand tu écrit qu'il n'y aurait "nul besoin de disserter sur la figure du (saint) roi chez Tolkien" s'agissant d'un personnage comme Tom Bombadil, simplement parce que la correspondance serait "parfaite" avec une vision totalement chrétienne des choses et en particulier de ce personnage, je crains que le tableau devienne, là aussi, de plus en plus gris... mais alors que, pour le coup, ce ne serait nullement justifié ! Tom Bombadil est une "anomalie" qui empêche justement de tout ramener à une grille de lecture univoque (ici chrétienne) : parce que l'on ne sait même pas qui il est ou ce qu'il est, il est selon moi comme une porte de sortie face à l'esprit de système, tout simplement parce qu'il ne rentre pas dans les cases, même si l'on cherchait à tout prix à l'intégrer parfaitement dans une supposée cohérence d'ensemble. Du moins est-ce mon avis. :-)

J'avoue que je ne suis pas sûr, a fortiori avec le recul, que tu ne savais pas où cela conduirait lorsque tu as ouvert le présent fuseau, Jérôme. ;-) Mais que l'on ne se méprenne pas, ceci dit : j'ai conscience de tes efforts pour jouer honnêtement le jeu de la découverte du chercheur et du partage, au prix d'un lourd travail de compilation et d'écriture qu'encore une fois je ne peux que (sincèrement) saluer.

B.

P.S.: comme il est juste que je ne m'en tienne pas à juger le travail des autres, surtout lorsqu'il est important, voici ma modeste proposition de traduction (qui vaut ce qu'elle vaut) :

The Eldar wedded once only in life, and for love or at the least by free will upon either part. Even when in after days, as the histories reveal, many of the Eldar in Middle-earth became corrupted, and their hearts darkened by the shadow that lies upon Arda, seldom is any tale told of deeds of lust among them.

Les Eldar se mariaient une seule fois pour la vie, et par amour ou au moins avec libre consentement de part et d'autre. Même quand, dans les jours ultérieurs, ainsi que le révèlent les histoires, bien des Eldar en Terre du Milieu devinrent corrompus et leurs cœurs obscurcis par l'ombre qui s'étendait sur Arda, il est rare qu'un récit révèle des actes de luxure entre eux.

HoMe X, p. 210

Je ne vois qu'une raison pour éventuellement préférer "convoitise" à "luxure", à la limite : tenir compte de la première version de ce paragraphe, version dans laquelle on peut lire (note 5, p. 228) :

The Eldar wedded once for all. Many, as the histories reveal, could become estranged from good, for nothing can wholly escape from the evil shadow that lies upon Arda. Some fell into pride, and self-will, and could be guilty of deeds of malice, enmity, greed and jealousy. But among all these evils there is no record of any among the Elves that took another's spouse by force; for this was wholly against their nature, and one so forced would have rejected bodily life and passed to Mandos. [...]

Les Eldar se mariaient une fois pour toutes. Beaucoup, ainsi que le révèlent les histoires, pouvaient s'éloigner du bien, car nul ne peut totalement échapper à l'ombre maléfique s'étendant sur Arda. Certains tombaient dans l'orgueil et la volonté [égoïste], et pouvaient être coupables d'actes de malveillance, d'inimitié, d'avidité et de jalousie. Mais parmi tous ces maux, il n'y a aucune trace de quelqu'un qui, parmi les Elfes, aurait pris le conjoint d'un autre par la force; car c'était tout à fait contraire à leur nature, et une personne ainsi forcée aurait rejeté la vie corporelle et serait passée en Mandos. [...]

HoMe X, p. 228

Tolkien fait ici assez clairement allusion au viol (viol en dehors du seul mariage, notons-le : dans l'esprit de Tolkien, les Elfes [si parfaits ?] devaient sans doute ignorer le viol conjugal, même en cas de mariage sans amour), et peut-être aussi au rapt ("action d'enlever quelqu'un par séduction ou plus fréquemment par violence"), auquel cas, on pourrait éventuellement essayer de tenir compte de tout cela sous le terme "convoitise", mais cependant, globalement, il me semble que l'on parle bien encore fondamentalement de luxure, avec un regard sur les maux faisant fortement penser à une grille de lecture basée sur la notion chrétienne de "péché". En recoupant les deux versions du paragraphe, il me semble que Tolkien ne parle (pour une fois !) que de sexe, dans le seul sens évidemment négatif catholique et victorien qu'un homme comme lui pouvait concevoir. Parler ici de luxure n'équivaut donc pas à forcer le trait : dans un texte comme « Laws and Customs among the Eldar », il me semble que Tolkien fait tout ce qu'il peut pour faire correspondre sa sub-création (au sein d'un monde primaire qui ne serait la "Création" au sens chrétien qu'uniquement parce que Tolkien y croit) avec sa propre morale sexuelle, voire même plus encore avec son propre idéal sexuel (très gris à mes yeux)...




La question du Libre Arbitre - sosryko - 18/04/2020

Cher Hyarion,
- d'accord avec ta traduction
- Yyr savait évidemment plus ou moins où il allait en ouvrant ce fuseau car, comme son travail le montre, ce fuseau n'existerait pas sans les fuseaux qui l'ont précédé depuis des années. Si l'étude de The Flame Imperishable a été ce qui lui a permis d'approfondir et de relier, il y a longtemps que Laws and Customs avait ainsi été discuté ou que « Narration dans l'Ainulindalë » avait proposé la notion d'une liberté polarisée par l'amour-Charité. Nous n'avions pas alors tout exploré et nous ne prétendons toujours pas que ce soit le cas aujourd'hui,  mais nous pouvons dire que nous n'étions pas égarés dans des chemins qui ne mènent nulle part. Et pas plus hier qu'aujourd'hui nous ne prétendons que ces chemins soient les seuls dignes d'être arpentés en Terre du Milieu.

Hyarion a écrit :

il me semble que Tolkien fait tout ce qu'il peut pour faire correspondre sa sub-création (au sein d'un monde primaire qui ne serait la "Création" au sens chrétien qu'uniquement parce que Tolkien y croit) avec sa propre morale sexuelle, voire même plus encore avec son propre idéal sexuel (très gris à mes yeux)...

Il ne manquerait plus que Tolkien ne croit pas en ce qu'il croit.  Quant au « faire correspondre », je n'y vois aucun effort, aucune difficulté de la part de Tolkien. La cohérence entre les écrits est manifeste. Il n'y a pas un tournant chez Tolkien, seulement un approfondissement de sujets qui lui sont chers.

Yyr a écrit :

— Du coup, j'ai même parlé un peu de l'obéissance ;)

; )

S.




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 18/04/2020

sosryko a écrit :

Yyr savait évidemment plus ou moins où il allait en ouvrant ce fuseau car, comme son travail le montre, ce fuseau n'existerait pas sans les fuseaux qui l'ont précédé depuis des années. Si l'étude de The Flame Imperishable a été ce qui lui a permis d'approfondir et de relier, il y a longtemps que Law and Customs avait ainsi été discuté ou que « Narration dans l'Ainulindalë » avait proposé la notion d'une liberté polarisée par l'amour-Charité.

C'est bien ce qu'il me semblait. ^^

sosryko a écrit :

Nous n'avions pas alors tout exploré et nous ne prétendons toujours pas que ce soit le cas aujourd'hui,  mais nous pouvons dire que nous n'étions pas égarés dans des chemins qui ne mènent nulle part. Et pas plus hier qu'aujourd'hui nous ne prétendons que ces chemins soient les seuls dignes d'être arpentés en Terre du Milieu.

J'en conviens : même s'ils peuvent, si j'ose dire, mener à Rome ;-), les chemins que vous avez pris ne mènent pas nulle part en tout cas, au moins en ce qui concerne l'appréhension de Tolkien et de son œuvre dans un sens religieux ou, plus largement, spirituel, le tout pouvant être en lien avec la philosophie, l'éthique, l'anthropologie et (même) la politique. À cette aune, je n'ai jamais pensé que le travail accompagnant de tels cheminements était inutile.

Pour ce qui est de tout explorer, s'agissant de l'étude des auteurs et de leurs œuvres mais aussi de façon plus générale, j'avoue par contre que je ne sais pas au juste jusqu'où l'on peut vraiment aller, même sur le principe... Vouloir et pouvoir creuser sans cesse (jusqu'à trouver du pétrole ?) vaut-il mieux que subir des entraves dans la légitime exploration d'un auteur et de son œuvre (en raison d'une rétention d'informations par des ayant-droits par exemple) ? Non, sans doute. On en revient au libre-arbitre pour ce qui est d'essayer de trouver au moins un peu d'équilibre dans tout cela... ^^'

B.




La question du Libre Arbitre - Elendil - 19/04/2020

Cher Yyr, je souscris volontiers à ton analyse et aux exemples que tu donnes. Toutefois, il y a un (ou plutôt deux) points de détail sur lequel je pense qu'il ne faudrait pas exagérer l'acte d'humilité et de don de soi :

Yyr a écrit :

Quelle émotion par exemple à suivre le roi bien-aimé de Nargothrond se dessaisir lui-même de sa royauté, de son  royaume, et de sa vie, pour l'Amour des Hommes en général, et de Beren en particulier. Frodo aussi, dans son abandon, ce « lâcher prise », se laisse  conduire, et à la fin véritablement porter. Dans cet abandon, naît un discernement et une puissance de générosité qui le gardent longtemps de l'Anneau. Dans cet abandon naît aussi la compassion. On ne peut pas ne pas  penser aussi à ses compagnons, qui tous, font l'expérience parfois douloureuse mais toujours victorieuse, de la Charité, lorsque s'engageant sur la petite voie du service, de l'abandon, et de la Confiance : Merry et Pippin écuyers de Theoden et Denethor ;

L'amour qu'éprouve Finrod pour les Hommes et Beren en particulier est réel et sincère, c'est indéniable. Mais en même temps, son engagement dans la quête résulte du paiement d'une dette doublement contractée : d'abord en tant qu'ancien suzerain de Bëor et de sa lignée, il devait assistance et protection à Beren, son descendant. Ensuite, Barahir ayant sauvé la vie de Finrod lors de Dagor Bragollach, Finrod avait contracté une dette de sang qu'il ne pouvait nier, sauf à entacher son honneur. Dans ce cas de figure, Tolkien fait donc se rejoindre le code de conduite médiéval germanique et la valeur morale du don de soi de l'éthique chrétienne d'une manière que je trouve littérairement remarquable. Ainsi, le refus de la majorité des sujets de Finrod de l'aider dans cette quête ne fait que souligner par contraste la noblesse de la conduite du roi et sa capacité à se sacrifier pour accomplir ce que lui dicte à la fois son devoir et son amour. S'il fallait d'ailleurs souligner l'amour de Finrod pour Beren, ce ne serait pas tant dans sa décision initiale de l'aider dans sa quête, je pense, que dans son choix final de se sacrifier au moment où le loup-garou vient le dévorer : ayant accompagné Beren jusqu'au bout sans le trahir, rien ne forçait à cet ultime geste, sinon la charité et l'espérance que ce sacrifice serve à le sauver (alors qu'aucun indice matériel ne vient à se moment suggérer que Beren puisse s'en tirer malgré tout).

D'ailleurs, ne peut-on voir dans l'acte de Bëor de prendre pour suzerain Finrod, alors qu'il était jusqu'alors le chef de son clan, un précurseur des geste de Merry et Pippin vis-à-vis de Théoden et Denethor ? J'aurais tendance à y voir un parallèle tout à fait volontaire de la part de Tolkien, lorsqu'on considère les circonstances et les formulations adoptées. Quant à Merry et Pippin, justement, plutôt que l'éthique chrétienne stricto sensu, j'y verrais plutôt une inspiration tirée de la chevalerie chrétienne : le vassal s'humilie et se dévoue en effet à son seigneur, mais y gagne plus grande gloire et avantages matériels se faisant. Le cas de Sam s'en rapproche, encore qu'il faille sans doute là plus insister sur la notion d'amitié (fut-elle fondée sur une situation sociale inégale) que de vassalité.

Il me semble important de souligner les nuances de ces deux cas, justement pour montrer la progression voulue par Tolkien et insister sur les cas où l'éthique chrétienne de la charité et du sacrifice se montre toute nue, comme c'est le cas pour Frodo. Le contraste entre les destins ultérieurs de Frodo d'une part et de Merry et Pippin de l'autre (Sam étant précisément un cas intermédiaire entre les deux) ne fait que souligner la différence de leur rôle dans la guerre de l'Anneau.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 26/04/2020

Pour le point de traduction, après un premier essai où j'avais traduit par des « actes de luxure », c'est effectivement la p.228 qui m'avait finalement fait opter pour des « actes de convoitise », en m'appuyant sur la polysémie de lust (que je remettais de toute façon entre parenthèses, comme partout où l'original me paraît essentiel). J'avais aussi à l'esprit la convoitise de Celegorm et Curufin à l'égard de Lúthien, qui devait leur permettre de gagner du pouvoir.
NB : je ne traduis, pas plus que Tolkien ne composait, avec une grille du catéchisme en regard ;). Mais ceci est en lien avec la suite :

Hyarion a écrit :

Il y aurait quelque-chose de paradoxal, selon moi, à atténuer dans la forme ce qui s'apparente de plus en plus à une mise en relief de fond (sans surprise pour moi, je dois bien l'admettre). Des textes comme « Laws and Customs among the Eldar » dans HoMe X reflète clairement, entre autres, une volonté de plus en plus explicite chez Tolkien, dans les dernières décennies de sa vie, de faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses : que cela apparaisse plus ou moins clairement dans ses écrits, a fortiori ceux publiés seulement après sa mort, n'a rien d'étonnant, et en ce sens, je crois qu'il ne faut pas hésiter à mettre les pieds dans le plat vis-à-vis des mots employés, même si je regrette, bien sûr, le résultat obtenu, semble-t-il, de toute façon sur le fond, à savoir une sorte de "lewisisation" (ici catholique) du Légendaire a posteriori, via éventuellement le fameux "enrobage de sucre" dont Tolkien lui-même n'avait pas voulu faire consciemment usage (contrairement à Lewis).

Tout cela n'est évidemment pas nouveau... mais tu m'as écrit naguère toi-même qu'il ne fallait pas avoir peur de la vérité, quelle qu'elle soit : en dehors des certitudes religieuses, montrons-la donc sans fard, cette vérité (des faits, et ici de l'emploi des mots), au point où nous en sommes, même si je ne cacherai pas que le tableau, à mes yeux, est (inévitablement ?) de plus en plus gris (sur le fond)... Bref, comme j'ai déjà pu l'écrire précédemment, ne tournons pas (trop) autour du pot. :-)

Je comprends ce que tu veux dire. Toutefois, d'après moi, Tolkien n'a pas, à la force du poignet de la « volonté » si je puis dire, cherché à « faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses ». Rien, dans son écriture, ses notes ou sa correspondance, ne me paraît aller en ce sens. Il me semble vraiment que l'on a un développement « inhérent » et « naturel » de sa subcréation, qui prend de plus en plus d'épaisseur et de consistance sur le plan spirituel, certes, mais aussi de lien et d'unité. Mais cela n'a pas été le fait d'une volonté calculée. Prenons l'exemple de la modalité de la ré-incarnation des Elfes, que j'ai mentionnée dans ce fuseau. Cette idée a été retravaillée encore et encore jusqu'à coïncider avec la doctrine catholique, c'est vrai. Mais elle n'a pas été retravaillée pour coïncider avec la doctrine catholique (voir entre autres sa réponse à Peter Hastings). C'est de lui-même, à cause de la cohérence de sa subcréation, qu'il l'a remodelée jusqu'à ce qu'elle lui paraisse intrinsèquement congruente.

Ceci étant dit, quand tu écrit qu'il n'y aurait "nul besoin de disserter sur la figure du (saint) roi chez Tolkien" s'agissant d'un personnage comme Tom Bombadil, simplement parce que la correspondance serait "parfaite" avec une vision totalement chrétienne des choses et en particulier de ce personnage, je crains que le tableau devienne, là aussi, de plus en plus gris... mais alors que, pour le coup, ce ne serait nullement justifié ! Tom Bombadil est une "anomalie" qui empêche justement de tout ramener à une grille de lecture univoque (ici chrétienne) : parce que l'on ne sait même pas qui il est ou ce qu'il est, il est selon moi comme une porte de sortie face à l'esprit de système, tout simplement parce qu'il ne rentre pas dans les cases, même si l'on cherchait à tout prix à l'intégrer parfaitement dans une supposée cohérence d'ensemble. Du moins est-ce mon avis. :-)

Pour ma part, Tom serait au contraire le meilleur de tous pour un saint roi. Car la sainteté, justement, n'est pas un esprit de système. Et « l'anomalie » Bombadil a beaucoup à voir avec « l'anomalie chrétienne » (ou ce que celle-ci devrait être). Mais, de ce côté, tout cela a à voir avec ce que chacun de nous mettons derrière ce qui est censé être chrétien.

J'avoue que je ne suis pas sûr, a fortiori avec le recul, que tu ne savais pas où cela conduirait lorsque tu as ouvert le présent fuseau, Jérôme. ;-) Mais que l'on ne se méprenne pas, ceci dit : j'ai conscience de tes efforts pour jouer honnêtement le jeu de la découverte du chercheur et du partage, au prix d'un lourd travail de compilation et d'écriture qu'encore une fois je ne peux que (sincèrement) saluer.

Et je t'en remercie. Ta courtoisie fait plaisir, Benjamin, et je salue sincèrement ton endurance à me suivre sur un chemin que je sais n'être pas le plus agréable pour toi.

Quant à savoir où j'allais en démarrant ce fuseau, je n'en suis pas aussi sûr que vous semblez l'être, chers Hyarion et Sosryko :). Encore qu'il est possible que je me leurre moi-même !! L'essentiel me semble réellement s'être fait au fur et à mesure, même si j'avais quelques points de repère en tête (dont un embryon de qui arrive au prochain post). Pour tout vous dire, ce fuseau est né de la rencontre de deux événements : d'une part, la réflexion que je mène actuellement, en bioéthique, sur la notion d'« autonomie » ; d'autre part, la demande qui m'a été faite de contribuer à un dossier Tolkien. De là, je me suis demandé comment Tolkien voyait le « libre arbitre ».
En revanche, il est vrai que, si je ne savais pas d'avance le chemin, la plupart de ses étapes se sont révélées familières.

@ Elendil : entièrement d'accord.

Jérôme




La question du Libre Arbitre - sosryko - 26/04/2020

Cher Yyr, je n'ai jamais dit que tu connaissais « le chemin », mais tu « savais évidemment plus ou moins où il allait », nuance. Celui qui se qui se met en route avec une boussole ou une carte (ou Gandalf comme guide) découvre certes le chemin avec ses étapes annoncées et ses surprises mais sait il va...
C'est en ce ses que j'affirmais que tu n'étais pas « égaré dans des chemins qui ne mènent nulle part » : )
S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 26/04/2020

Je m'incline :)




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 27/04/2020

Yyr a écrit :

NB : je ne traduis, pas plus que Tolkien ne composait, avec une grille du catéchisme en regard ;).

J'entends bien. ;-)
Mais comme je l'ai dit précédemment en ces lieux à propos de la Somme Théologique de Thomas d'Aquin, ce n'est pas parce que la référence n'est pas directement à portée de regard qu'elle ne fait pas partie de l'horizon mental de l'esprit qui crée (ou subcrée, dans le cas de la fantasy). ;-) Parler ici de luxure me parait en tout cas davantage adéquat pour les raisons que j'ai évoqué.

Il ne s'agit pas pour moi de surinterpréter les intentions de Tolkien, même si c'est un risque que nous pouvons tous prendre, toi y compris, en affirmant : « Tolkien a voulu faire ceci ou cela et dans tel ou tel état d'esprit ». ^^'
Cependant, il me semble que nous devons simplement tenir compte du caractère évolutif de la pensée de l'écrivain, et du stade de sa propre vie au moment où il écrit tel ou tel texte (cela vaut pour tout artiste, bien sûr). Quand je parle de volonté de plus en plus explicite chez Tolkien de faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses, je pense en particulier à l'âge qu'il avait quand il a écrit « Laws and Customs among the Eldar » : la soixantaine bien avancée s'il s'agit de la fin des années 1950, comme l'estimait Christopher T., soit 1958 pour la version A du texte, et 1959 pour la version B de celui-ci. Tolkien n'était pas dans le même état d'esprit à cet âge qu'il l'était trente ans plus tôt, y compris à mon avis sur un plan religieux. Son esprit n'est certes pas sujet à une totale obsession religieuse en matière de création : semble notamment en témoigner le fait qu'il retravaille, durant cette même décennie des années 1950, une histoire comme celle des Enfants de Húrin, dont on n'a rappelé précédemment que c'était peut-être le récit de Tolkien le plus éloigné (toutes proportions gardées) d'un horizon chrétien en matière d'inspiration directe. Cependant, je pense que « Laws and Customs among the Eldar », pour ne citer que lui, est un texte à nette coloration chrétienne, et rien dans ce que Tolkien a pu écrire ou déclarer par ailleurs, ne me parait aller dans le sens d'une minimisation de cette constatation (que je n'aurais d'ailleurs peut-être pas faite moi-même, si tu ne m'avais pas toi-même, Jérôme, mis la puce à l'oreille dans tes écrits ;-)...), constatation qui ne parait pas, en tout cas, relever de la simple coïncidence.

Tout le reste ne me parait être qu'histoire de conscient et d'inconscient... terrain glissant (on le sait) sur lequel je ne m'aventurerai qu'avec beaucoup de prudence. Tolkien a-t-il cherché « à la force du poignet de la « volonté » », pour reprendre ta formule, à truffer son texte de christianisme ? Je ne sais pas au juste, mais a priori j'en doute. Encore une fois, il n'est pas C. S. Lewis. Par volonté de plus en plus explicite, j'entends plutôt une sorte de besoin, pas forcément exprimé consciemment certes. Un esprit religieux n'explicite pas toujours la motivation profonde de ses actes : parfois, il agit, et c'est tout, car les actes parlent pour lui. Si dans le cadre d'une écriture fictionnelle, il imagine quelque-chose que, de toute façon, il n'imagine pas autrement que dans les clous de ce qu'il estime être satisfaisant et « bon », ici chrétiennement parlant, eh bien, l'œuvre produite aura la coloration correspondante, quelle que soit la part de conscient ou d'inconscient en jeu. Les « coïncidences » que tu pourras relever, à cette aune, n'en sont donc peut-être pas vraiment. Tu évoques souvent la cohérence de l'œuvre, volontiers de façon méliorative alors que l'on pourrait pourtant en discuter, mais que devient l'esprit du concepteur dans tout cela ? Fonctionne-t-il de manière automatique, neutre, seulement au nom d'une cohérence supposée « naturelle » ? Prenons précisément le cas de « Laws and Customs among the Eldar », et de la dimension anthropologique, philosophique, voire politique de ce texte : Tolkien est-il capable d'envisager, chez ses Elfes, des cas d'adultères, de divorces, d'avortements, de prostitution, de libertinage, de pornographie, d'homosexualité(s), d'euthanasie, etc., bref, toute situation posant forcément problème au catholique conservateur qu'il fut ? Poser la question, c'est bien sûr y répondre. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de volonté forcément calculée, que cette volonté n'est pas « cadrée » d'une manière ou d'une autre. Il peut donc être là moins question de cohérence d'architecture ou de « développement « inhérent » et « naturel » de sa subcréation » que de volonté (consciente, inconsciente, qui sait ?) a minima de ne pas sortir des clous du système de pensée auquel on adhère, et qui compte de plus en plus pour soi au fur et à mesure que l'on avance vers la destination finale (du moins ici-bas)... ce qui peut certes aboutir à une forme de cohérence à l'arrivée, mais qui n'est pas forcément liée à un processus « neutre » en matière de volonté créative, comme tu sembles le suggérer. Du moins est-ce mon point de vue. :-)

Yyr a écrit :

Pour ma part, Tom serait au contraire le meilleur de tous pour un saint roi. Car la sainteté, justement, n'est pas un esprit de système. Et « l'anomalie » Bombadil a beaucoup à voir avec « l'anomalie chrétienne » (ou ce que celle-ci devrait être).

Si la sainteté n'est pas un esprit de système, la notion en procède, me semble-t-il, dans le contexte du christianisme catholique, lequel me semble être une manifestation (parmi d'autres) de l'esprit de système, ne serait-ce que par ses dogmes. Or Tom Bombadil me parait simplement se situer au-delà de tout cela. Bien entendu, compte tenu du caractère total du christianisme (dans le sens où l'entendait Albert Camus), on pourra toujours y annexer ce brave Tom, mais je ne pense pas que « l'anomalie » qu'il peut représenter ait tant de choses à voir avec « l'anomalie chrétienne » (vaste sujet, notamment au regard de l'histoire humaine), sauf à vouloir absolument tout ramener au christianisme chez Tolkien, jusqu'à ce personnage dont tout le charme me parait résider dans son identité indéfinie, ce qui fut, pour le coup, une volonté explicite de l'auteur, rappelons-le.

Yyr a écrit :

Mais, de ce côté, tout cela a à voir avec ce que chacun de nous mettons derrière ce qui est censé être chrétien.

Oui... Et cela pourrait nous emmener très loin, et même trop loin probablement, mais c'est bien sûr un sujet autour duquel, au-delà même de Tolkien, nous tournons finalement souvent ici.

Après l'avoir un temps oubliée, je me souviens de la conclusion de Jacques Ellul à la fin de son ouvrage Changer de révolution. L'inéluctable prolétariat (1982), une conclusion dans laquelle, avec des accents religieux presque messianiques après s'être pourtant livré dans l'ouvrage à toute une rigoureuse analyse marxisante du monde comme il va (ou du moins comme il allait à l'époque), Ellul énonce comme solution universelle plus ou moins tout ce qui serait selon lui censé être chrétien pour le bien du plus grand nombre : désacralisation de tout ce que l'homme se donne à lui-même comme idoles (la Révélation de Dieu en Jésus-Christ n'est pas concernée), relation humaine totalement désintéressée, esprit total de Non-Puissance, espérance, exigence du changement (avec le Saint-Esprit), liberté, réalisme (en reconnaissant le « péché »), justice (d'exactitude, de paix, soumise à l'amour), vérité (pratiquée dans la transparence des relations et le don de la personne, et elle aussi soumise à l'amour). Ellul, protestant, ayant de lui-même mis de côté l'autorité pontificale et l'Église de Rome, essayons d'aller jusqu'au bout de la logique, et mettons donc également de côté la coloration religieuse que l'on donne à des notions suffisamment universelles pour ne pas dépendre de certitudes religieuses (y compris l'amour), mettons aussi de côté la Révélation, Jésus-Christ conçu comme Fils de Dieu, le Saint-Esprit, le « péché », le Dieu personnel de la Bible même : ceci fait, on pourra constater que rien dans ce que Ellul propose là comme essentiel n'a vocation, en soi, à spécifiquement être chrétien. C'est toute une appréhension du réel qui est donc en question ici.

Qu'est-ce qui est donc censé être chrétien ? C'est une question me parait plus difficile qu'on pourrait le croire, en tout cas...

J'ai déjà parlé ailleurs, en ces lieux, de mon rapport personnel à la religion chrétienne catholique, rapport ni totalement intérieur, ni totalement extérieur. Je me souviens de cet échange houleux dans un autre fuseau, l'année dernière, avec Elendil, au cours duquel j'avais évoqué, avec écœurement, les abus sexuels dans l'Église envers les femmes religieuses. Elendil avait réagi, dans le feu de la confrontation, en me disant que j'avais un train de retard en évoquant ce sujet, pensant probablement que je ne faisais qu'attaquer le Vatican en parlant d'un phénomène connu publiquement depuis longtemps, mais il se trompait : je ne parlais pas des abus sexuels de prêtres sur mineurs, effectivement connus depuis maintenant très longtemps, et pour lesquels l'Église catholique est justement appelée régulièrement à rendre publiquement des comptes ; je parlais de « l'autre scandale » de l'Église, celui des abus sexuels de prêtres sur majeurs et notamment envers des religieuses, un scandale dont la révélation publique, à l'époque où j'en avais parlé dans notre discussion, était alors toute récente. Je n'avais donc pas un train de retard, mais pour autant, moi qui d'ordinaire suis loin de pratiquer l'indignation permanente comme certains, pourquoi ai-je été si écœuré dans ce cas ? Probablement parce que je pensais, sans doute encore naïvement (malgré les années qui passent et tout mon esprit critique pourtant largement développé par ailleurs à l'égard du Vatican et des certitudes religieuses en général), qu'il y avait quelque-chose d'encore un peu « sacré » dans l'engagement religieux chrétien, a fortiori dans « les ordres » et le sacerdoce. Je me disais que depuis, disons, une bonne cinquantaine d'années, après déjà des siècles de sécularisation des sociétés, ce type d'engagement religieux était devenu un choix vraiment libre, c'est-à-dire non dicté par les conventions sociales et culturelles du passé à l'aune desquelles nous pouvons juger, par exemple, des représentations sexuées et sexuelles des prêtres, religieux et religieuses tels que pouvaient les représenter, par exemple, les enlumineurs au Moyen Âge ou un artiste comme Jean-Jacques Lequeu pendant la Révolution française. Je me disais qu'il n'y avait plus de contraintes extérieures matérielles à choisir d'intégrer le clergé et « les ordres », et que par conséquent, toutes ces histoires de vœux de chasteté, de vie consacrée à Dieu, etc., tout cela ne pouvait plus (ou alors seulement exceptionnellement) n'être que de vains mots, et que ces engagements n'avaient plus le caractère potentiellement subi ou hypocrite (et de fait critiquable) du passé, et qu'ils représentaient des options de vie a priori sûres quant au respect élémentaire de la dignité de la personne humaine. Et voila que, comme si nous n'en avions pas déjà assez avec les abus sur mineurs, voila qu'à travers ce film documentaire (« Religieuses abusées, l'autre scandale de l'Église » de Marie-Pierre Raimbault et Éric Quintin) diffusé sur la chaîne Arte en mars de l'année dernière (et que Sorj Chalandon avait dignement évoqué à l'époque dans Le Canard enchaîné), je découvre ces histoires dramatiques, horribles, de religieuses violées par des prêtres, trahies par leur Église, détruites jusque dans leurs âmes (que l'on accorde ou non un sens religieux au terme)... Et là, soudainement, les mots manquent, quand bien même je n'ai jamais idéalisé la figure de la religieuse (laquelle, précisément, reste une femme, un être humain, à considérer et respecter comme tel)... C'est dans ces moments-là que l'on se dit que, décidément, l'humanité aura toujours des raisons de décevoir, et que les idéaux... restent des idéaux. Mais ce que je peux au moins dire, cher Jérôme, c'est que, selon moi, du modeste point de vue critique qui est le mien, ce qu'il y a derrière ce qui est censé être chrétien, a minima, ça ne devrait pas être « ça ». Et je sais bien que tu en conviendras avec moi, comme Sosryko ou Elendil du reste. Mais si je prends la peine d'écrire tout cela, c'est pour donner une idée de toutes les considérations qu'il peut y avoir derrière nos échanges et nos confrontations de points de vue, même seulement autour d'une œuvre littéraire, ce qui vaut pour moi valant évidemment pour les autres.

Alors oui, c'est vrai, Jérôme, le chemin que tu proposes n'est pas des plus agréables à suivre pour moi, mais saches simplement que je mesure la dimension « partie émergée de l'iceberg » qu'il y a dans chacune de nos participations respectives, et que même si je ne comprends pas toujours le ton ou l'intention de certains messages, je n'oublie pas qu'aucun d'entre-nous, individus, n'est en soi le représentant d'une Idée avec un grand « I » ou d'un système de pensée. « Faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux » reste ma devise, et cela vaut donc aussi pour ce qui est d'appréhender le travail d'autrui. :-)

Je me permets de terminer cette réponse par une question ouverte qui me parait être au cœur du sujet de ce fuseau, et qu'il serait peut-être possible (utile ?) d'intégrer à la réflexion générale : quelle place accorde l'auteur au libre-arbitre du lecteur quant à l'appréhension de son univers de fiction ? Dans quelle mesure et jusqu'où le lecteur doit faire « comme si », a fortiori dans le cadre d'une subcréation ? (N.B.: se contenter de me renvoyer à l'essai Du conte de fées serait une solution de facilité... ;-)... car il me semble qu'il serait intéressant aussi de réfléchir au-delà de ce texte)

B.

EDIT: correction suite à une remarque de Sosryko à propos d'Ellul (voir plus bas).




La question du Libre Arbitre - Elendil - 27/04/2020

Hyarion a écrit :

Cependant, il me semble que nous devons simplement tenir compte du caractère évolutif de la pensée de l'écrivain, et du stade de sa propre vie au moment où il écrit tel ou tel texte (cela vaut pour tout artiste, bien sûr). Quand je parle de volonté de plus en plus explicite chez Tolkien de faire coïncider son œuvre littéraire avec ses préoccupations religieuses, je pense en particulier à l'âge qu'il avait quand il a écrit « Laws and Customs among the Eldar » : la soixantaine bien avancée s'il s'agit de la fin des années 1950, comme l'estimait Christopher T., soit 1958 pour la version A du texte, et 1959 pour la version B de celui-ci. Tolkien n'était pas dans le même état d'esprit à cet âge qu'il l'était trente ans plus tôt, y compris à mon avis sur un plan religieux. Son esprit n'est certes pas sujet à une totale obsession religieuse en matière de création : semble notamment en témoigner le fait qu'il retravaille, durant cette même décennie des années 1950, une histoire comme celle des Enfants de Húrin, dont on n'a rappelé précédemment que c'était peut-être le récit de Tolkien le plus éloigné (toutes proportions gardées) d'un horizon chrétien en matière d'inspiration directe.

Je profite de cette digression pour signaler mon accord avec ton point de vue, Hyarion. Il est manifeste qu'à cet âge Tolkien voit la religion bien différemment de la façon dont il la considérait dans sa jeunesse. Il n'est besoin que de comparer les récits ou, mieux, les listes de vocabulaire et les discussions linguistiques, pour se rendre compte du changement de perspective. C'est assez naturel et c'est aussi valable dans d'autres domaines bien éloignés du religieux. Tolkien aborde notamment l'histoire de Túrin d'une manière bien différente de celle des Contes perdus : la psychologie des personnages y est non seulement bien plus fouillée, mais aussi profondément modifiée.

Hyarion a écrit :

Elendil avait réagi, dans le feu de la confrontation, en me disant que j'avais un train de retard en évoquant ce sujet, pensant probablement que je ne faisais qu'attaquer le Vatican en parlant d'un phénomène connu publiquement depuis longtemps, mais il se trompait : je ne parlais pas des abus sexuels de prêtres sur mineurs, effectivement connus depuis maintenant très longtemps, et pour lesquels l'Église catholique est justement appelée régulièrement à rendre publiquement des comptes ; je parlais de « l'autre scandale » de l'Église, celui des abus sexuels de prêtres sur majeurs et notamment envers des religieuses, un scandale dont la révélation publique, à l'époque où j'en avais parlé dans notre discussion, était alors toute récente.

Je l'avais bien compris, mais c'est un scandale — tout aussi répugnant que l'autre — dont il était question depuis pas mal de temps aussi, même si cela a commencé à se savoir vingt ou trente ans après les premiers cas de pédophilie, qui sont sortis dans les années 1970. Il est fort possible néanmoins que la presse grand public s'en soit moins fait l'écho et que cela explique que tu n'en aies entendu parler que récemment.

Hyarion a écrit :

Probablement parce que je pensais, sans doute encore naïvement (malgré les années qui passent et tout mon esprit critique pourtant largement développé par ailleurs à l'égard du Vatican et des certitudes religieuses en général), qu'il y avait quelque-chose d'encore un peu « sacré » dans l'engagement religieux chrétien, a fortiori dans « les ordres » et le sacerdoce. Je me disais que depuis, disons, une bonne cinquantaine d'années, après déjà des siècles de sécularisation des sociétés, ce type d'engagement religieux était devenu un choix vraiment libre, c'est-à-dire non dicté par les conventions sociales et culturelles du passé à l'aune desquelles nous pouvons juger, par exemple, des représentations sexuées et sexuelles des prêtres, religieux et religieuses tels que pouvaient les représenter, par exemple, les enlumineurs au Moyen Âge ou un artiste comme Jean-Jacques Lequeu pendant la Révolution française. Je me disais qu'il n'y avait plus de contraintes extérieures matérielles à choisir d'intégrer le clergé et « les ordres », et que par conséquent, toutes ces histoires de vœux de chasteté, de vie consacrée à Dieu, etc., tout cela ne pouvait plus (ou alors seulement exceptionnellement) n'être que de vains mots, et que ces engagements n'avaient plus le caractère potentiellement subi ou hypocrite (et de fait critiquable) du passé, et qu'ils représentaient des options de vie a priori sûres quant au respect élémentaire de la dignité de la personne humaine.

C'est ce qui devrait être le cas, en effet. Malheureusement, même dans les engagements logiquement les plus altruistes renaît inlassablement la passion pour le pouvoir et l'abus de celui-ci, y compris pour satisfaire les appétits les plus égoïstes, au détriment d'autrui. Outre l'Église et les hiérarchies religieuses en général, on pourrait citer les engagements associatifs et humanitaires, la presse, le syndicalisme, la médecine, sans parler bien sûr de la politique démocratique (en partant du principe que la politique non démocratique est rarement d'essence altruiste)... Et je suis tout à fait d'accord avec toi pour convenir que plus la cause défendue est noble, plus les écarts avec les objectifs poursuivis sont condamnables, quelles que soient les circonstances atténuantes qu'on puisse invoquer pour leurs auteurs.

Hyarion a écrit :

Dans quelle mesure et jusqu'où le lecteur doit faire « comme si », a fortiori dans le cadre d'une subcréation ? (N.B.: se contenter de me renvoyer à l'essai Du conte de fées serait une solution de facilité... ;-)... car il me semble qu'il serait intéressant aussi de réfléchir au-delà de ce texte)

Tolkien en parle aussi dans les Lettres. Wink

E.




La question du Libre Arbitre - sosryko - 27/04/2020

Hyarion a écrit :

Ellul énonce  :  [...] justice (de rétribution, de paix, soumise à l'amour),

Il y aurait trop à dire, ce n'est pas le lieu &  le temps manque, mais à propos de la justice selon Ellul, un contresens à éviter :

La justice : non pas juridique ou de rétribution, mais d'exactitude et de paix.

J. Ellul, Changer de révolution, Seuil, 1982, p. 290.

S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 27/04/2020

À nouveau je te rejoins en bien des points, Benjamin. Et c'est un grand plaisir d'avoir cet échange de façon beaucoup plus apaisé qu'autrefois.

Je ne répondrai pas ici et maintenant à tout, entre autres parce que cela impliquerait de te contredire et de débattre en plusieurs points de ce qu'est et ce que comprend le christianisme ; nous aurons l'occasion d'y revenir ultérieurement et ailleurs pour notre intérêt commun.

Quant à la question de l'évolution chrétienne du Légendaire, pour résumer pour l'instant l'une de nos divergences, et en forçant le trait à dessein, quitte à être provocateur, je dirais que les réflexions de Tolkien sont devenues plus densément chrétiennes à cause de sa mythopoésie et non l'inverse. Son exploration de Faërie était en même temps une exploration du réel, et ce qu'il y a découvert a résonné dans son cœur. Si ce qu'il avait découvert n'avait pas été chrétien, il aurait plutôt rejeté la foi que ce que sa raison, son cœur et sa nature lui montraient. Aussi d'après moi n'y-a-t-il jamais eu « lewisisation » de Tolkien (ce qui ne serait pas péjoratif pour autant en ce qui me concerne).

Enfin, ta « question ouverte » est parfaitement dans le sujet, que je ne prétendais pas épuiser. Je la note ! :)




La question du Libre Arbitre - Yyr - 27/04/2020

Excursus : la loi naturelle

Comme le précédent excursus reliait la liberté du Créateur à toute puissance divine (à communiquer pleinement le bien), ce nouvel excursus (à peine plus grand :)) se propose de relier la liberté du subcréateur à sa nature.

Nous avons vu de la liberté du subcréateur que celle-ci a comme origine et comme fondement l'inclination de la nature humaine au bien et à la vérité, c’est-à-dire à Dieu. Cette disposition à la « concréation » pour saint Thomas, à la « subcréation » pour Tolkien, est inscrite dans la nature même de nos facultés spirituelles, intelligence et volonté, qui sont à la racine de l’agir libre. Elle est l’œuvre la plus précieuse de Dieu dans l’homme, l’émanation de la loi éternelle, c'est-à-dire une participation directe et unique à sa sagesse, à sa bonté et à sa liberté.

Cette émanation de la loi éternelle, c'est ce que saint Thomas appelle « la loi naturelle ». L'idée de loi naturelle ne date pas de saint Thomas. Elle est un héritage de la pensée grecque et chrétienne. Il faut remonter, pour les premiers, à Cicéron, aux stoïciens, aux grands moralistes de l'antiquité, et à ses grands poètes, Sophocle en particulier : « Antigone peut être considérée comme l'héroïne de la loi naturelle, elle qui était consciente du fait qu'en transgressant la loi humaine et en se faisant écraser par elle, elle obéissait à un commandement meilleur, à ces lois — comme elle disait — qui sont non écrites et ne sont pas nées d'aujourd'hui ni d'hier, mais qui vivent pour toujours et dont aucun homme ne sait d'où elles tiennent leur origine » (Maritain). Et, pour les seconds, à saint Paul, puis aux Pères de l'Église, à saint Augustin en particulier. Mais c'est bien saint Thomas qui donnera toute sa cohérence à la doctrine :

Or, parmi tous les êtres, la créature raisonnable est soumise à la providence divine d'une manière plus excellente par le fait qu'elle participe elle-même de cette providence en pourvoyant à soi-même et aux autres. En cette créature, il y a donc une participation de la raison éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui sont requis. C'est une telle participation de la loi éternelle qui, dans la créature raisonnable, est appelée loi naturelle [...] [:] c'est-à-dire que la lumière de notre raison naturelle, nous faisant discerner ce qui est bien et ce qui est mal, n'est rien d'autre qu'une impression en nous de la lumière divine. Il est donc évident que la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable.

Somme théologique, Ia-IIæ.91.2

C. S. Lewis pouvait la résumer ainsi :

L’idée était la suivante : de même que tous les corps sont gouvernés par la loi de la gravitation et les organismes par les lois biologiques, la créature appelée homme a aussi sa loi. Cette dernière est pourtant très différente : alors qu’un corps ne peut choisir d’obéir ou non à la loi de la gravitation, un homme peut choisir d’obéir ou non à la Loi de la Nature Humaine.

Les fondements du christianisme, LLB, 2013 (1952), p.20

L'idée signifie que toute chose existant dans la nature a sa « loi naturelle », c'est-à-dire sa « normalité de fonctionnement », d'après laquelle elle peut atteindre sa « plénitude d'être ». C'est, dans la perspective thomiste, l'inclination naturelle de la Création au Bien. En ce qui concerne la créature rationnelle qu'est l'homme, sa mise en œuvre est laissée à son conseil, à son libre arbitre ; et c'est pourquoi, chez l'homme, la loi naturelle est une loi morale. Elle est le don d'une participation de la Raison éternelle : « la loi naturelle n'est pas autre chose qu'une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable ». Or, la loi est universelle et immuable, tandis que l'événement concret est toujours singulier et soumis aux changements. Le libre arbitre est très exactement cette responsabilité confiée à chacun d'individualiser la loi dans une histoire et des circonstances toujours singulières (*).

L'échange entre Aragorn et Éomer fournit une brillante illustration :

« J'avais oublié cela, dit Éomer. Il est difficile d'être sûr de quoi que ce soit au milieu de tant de choses étonnantes. Tout dans le monde est devenu étrange. [...] Comment jugerait-on de ce qu'il faut faire en une telle époque ? »

« Comme on a toujours jugé, dit Aragorn. Le bien et le mal n'ont pas changé depuis l'année dernière ; et ils ne sont pas non plus une chose chez Elfes et les Nains et une autre chez les Hommes. Il appartient à chacun de les discerner aussi bien dans la Forêt d'Or que dans sa propre maison. »

« Assurément, dit Éomer. Mais je ne doute pas de vous, ni de l'action que mon propre cœur voudrait accomplir. Je ne suis pourtant pas libre de faire tout ce que je veux. Il est contre notre loi de laisser des étrangers vagabonder à leur gré dans notre pays, jusqu'à ce que le roi lui-même en donne l'autorisation [...]. »

SdA, III.2

Éomer connaît déjà la réponse à sa question, puisqu'elle est inscrite dans son propre cœur. Aragorn l'exprime clairement : la loi éternelle / naturelle ne change pas, mais il nous appartient de la discerner là où nous sommes. C'est à elle que le cœur d'Éomer voudrait obéir, car elle est supérieure à la loi de Théoden. Ou, plus exactement, la loi de Théoden, si elle est juste, doit s'accorder à ce qui participe de la loi éternelle en elle, à savoir : la loi naturelle. La délibération d'Éomer sera particulièrement sage, puisqu'il obéira à sa raison sans pour autant tenir pour nulle la loi du Rohan (il aide Aragorn en lui demandant d'aller ensuite se présenter à Meduseld) qui s'en trouvera préservée, ce qui est important. À partir de ce moment, n'en doutons pas, l'amitié entre les deux futurs rois est scellée, et tous deux seront de vrais rois, qui font le choix d'Antigone contre celui de Créon : est juste est ce qui est conforme à la loi éternelle et donc à la loi naturelle, et non ce qui est conforme à la volonté du prince.

Si l'on creuse, l'accord avec la doctrine thomiste est manifeste :

Pour commencer, le Conte d'Arda conçoit la nature au sens métaphysique. À l'instar de la Tradition et à l'inverse de la Modernité, la nature y désigne ce qui cause chaque être à surgir et à se développer de telle façon et non de telle autre. Ainsi, lorsque les Valar ou les Sages des Eldar et des Edain essaient de comprendre le monde et ses habitants, ils étudient leur nature. L'amour des Eldar pour « les bêtes et les oiseaux qui sont [leurs] amis, les arbres, et même les belles fleurs qui passent encore plus rapidement que les Hommes », s'accompagne du regret de les voir partir ; « cela fait toutefois partie de leur nature » (HoMe X, p.308). Chez les Incarnés, l'union du fëa et du hröa « était par nature et cause (by nature and purpose) permanente » (p.218). Et la différence entre les Incarnés s'énonce en terme de nature : « depuis leurs commencements, la principale différence entre les Elfes et les Hommes résidait dans le destin et la nature (the fate and nature) de leurs esprits. Les fëar des Elfes étaient destinés à demeurer en Arda pour toute la vie d'Arda, et la mort de la chair n'abrogeait pas cette destinée. Leurs fëar étaient ainsi fermement ancrés (tenacious) à la vie “dans l'enveloppe d'Arda” (the raiment of Arda), et surpassaient de loin les esprits des Hommes quant au pouvoir sur cette “enveloppe”, [...] protégeant leurs corps de bien des maux et agressions (comme la maladie), et guérissant rapidement leurs dommages, de telle sorte qu'ils recouvraient de blessures qui se seraient révélées fatales aux Hommes » (p.218). Où l'on retrouve notre « destin » au sens de condition ... c'est-à-dire de nature ! Quant aux Hommes, dont le destin et donc la nature de leurs fëar est de quitter les Cercles du Monde, Andreth et Finrod s'accordent pour constater que, pour les Hommes, « rien en Arda ne garde longtemps sa saveur, et la beauté de toutes les belles choses s'affaiblit » ; d'après Finrod, « cela fut toujours [leur] nature » (p.316).

Ensuite, la nature des Incarnés est aussi un moyen de connaissance : « en ce qui concerne le roi Finrod, on doit comprendre qu'il part de certaines croyances de base qui, ainsi qu'il pourrait l'exprimer, provenaient de l'une ou de plusieurs de ces sources : sa nature créée ; l'instruction angélique ; la réflexion ; et l'expérience » (HoMe X, p.330).

Troisièmement, la nature dans le Conte d'Arda est présentée comme un cours ou un chemin. Les « lois & coutumes parmi les Eldar » se réfèrent « aux véritables voie et nature (right course and nature) dans un monde immarri, ou aux us de ceux qui n’ont pas été corrompus par l’Ombre et aux temps de paix et d’ordre » (HoMe X, p.217, cf. pp.232,255,334). Référence faite ici au Marrissement d'Arda, à cause duquel « rien [...] ne peut éviter complètement l’Ombre [...] ou n’est entièrement immarri, de sorte à suivre sans entrave son cours naturel (its natural course) » (p.217cf. pp.258-259). Je rappelle que le Marrissement signifie et désigne avant tout le dévoiement ou la rupture du cours naturel des choses (cf. « le Marrissement d'Arda » dans la Feuille de la Compagnie n°3 ; « Estel Eruhínion » dans Pour la gloire de ce monde). On lit ainsi que « le mariage [...] était le cours naturel (natural course) de la vie pour tous les Eldar » (p.210), et que le dénouement le plus heureux pour les Eldar morts « était après l'Attente de pouvoir re-naître, car ainsi le mal et la peine qu'ils avaient endurés avec l'interruption de leur cours naturel (in the curtailment of their natural course) pouvait être redressé » (p.219), ou encore que ceux qui avaient causé du mal et « qui avaient été sous la correction de Mandos [...] étaient revenus à leurs cours naturels (have returned to their natural courses), et ce qui avait été anormal et perverti (the unnatural and the perverted) ne faisait plus partie de la continuité de leurs vies » (p.235).

Quatrièmement, la nature aussi bien que le cours de la nature renvoient à un ordre idéal et à ce qui est conforme à cet ordre, c'est-à-dire à Arda Immarrie : « la source dont procèdent toutes les idées d’ordre et de perfection » (HoMe X, p.405, cf. VT n°39 p.23, PE n°17 p.178). Les Eldar estiment que « l'harmonie entre le hröa et le fëa [...] est essentielle à la vraie nature immarrie (the true nature unmarred) de tous les Incarnés » (p.315), si bien que « nous ne vivons pas dans notre être véritable (our right being) et son entièreté (its fullness) en dehors d'une union intime et paisible entre la Demeure et l'Hôte (the House and the Dweller) » (p.317), chacun devant « réaliser sa véritable nature (fulfill its right nature) » p.318, cf. encore : « conformément à une nature immarrie (according to unmarred nature) » p.218 ; « conformément à leur véritable nature (according to their right nature) » ibid. + idem p.363 ; « conforme à la vraie nature des hommes (according to the true nature of Men) » p.317 ; « de par nature (by right nature) » p.304 ; « la nature originelle des Hommes » p.304 ; « dans leur vraie nature (in their true nature) » p.314 x 2). De même, « le mariage était permanent conformément à la nature elfique (in accordance with elvish nature) » (p.225, un plus loin : la permanence du « mariage immarri » des Elfes découle de la permanence des Elfes eux-même au sein d'Arda). Vice versa, est contre-nature ce qui ne respecte pas cet ordre idéal. Cela renvoie à ce qui est injuste : « [une telle] re-naissance [par réincarnation] serait contre-nature et injuste (unnatural and unjust) » (HoMe X, p.220) ; « rendre anormalement (unnaturally) une justice illicite » (p.246). Cela renvoie à ce qui est mauvais : « la mort est pour les Eldar un mal, c'est-à-dire une chose contre-nature en Arda Immarrrie » (p.240, idem p.225) ; « le mal et la peine résident dans la séparation et la rupture même de la nature (the mere severance and breach of nature) » (p.245) ; « la défaillance des forces du corps de Míriel pouvait être attribuée, avec quelque raison, au mal d'Arda Marrie, et sa mort à une chose contre-nature » (p.241). Cela renvoie à ce qui est immoral : « ceux parmi les Eldar dont l’esprit s’assombrissait posaient des actes contre-nature (did unnatural deeds), et étaient doués de haine et de malveillance » (p.222). Et cela renvoie à ce qui devrait, autant que faire se peut, être « redressé » c'est-à-dire « guéri » : « Tel est le but de la grâce de la re-naissance que la rupture anormale (unnatural breach) de la continuité de la vie soit redressée (should be redressed) » (p.227) ; « Car c'est la raison du temps de l'Attente en Mandos que la rupture anormale (unnatural breach) de la continuité de la vie des Eldar soit guérie (should be healed) » (p.233).

Cinquièmement, le libre arbitre est d'autant plus convoqué là où la nature est déterminante. Nous avons vu l'insistance du Conte d'Arda sur le libre arbitre en ce qui concernait le mariage et la mort. Il s'agit précisément de deux chapitres qui insistent tout autant sur la nature. Ainsi, dans « les lois & coutumes parmi les Eldar », il est autant question de nature que de lois et coutumes : il existe « des différences entre les inclinations naturelles des neri et nissi, et d'autres différences qui ont été établies par la coutume (variant dans le lieu et le temps, et entre les peuples des Eldar) » (HoMe X, p.213). Le mariage chez les Eldar se rapporte aux faits que : non seulement les hröar mais aussi « les fëar des Elfes sont par nature mâle et femelle » (p.227) ; les Eldar « sont par nature continents et constants (steadfast) » (p.211) ; le mariage est « le cours naturel (natural course) de la vie » (p.210). Et si « l'union conjugale leur procure grandes félicité et joie, et les “jours des enfants”, comme ils les appellent, demeurent parmi les souvenirs les plus joyeux de la vie ; ils ont pourtant de nombreuses autres facultés du corps et de l'esprit que leur nature les pousse à accomplir » (p.213) (notons encore au passage les « noms de clairvoyance » (names of insight) que « la mère pouvait donner à son enfant [et qui] indiquaient quelque trait dominant qu'elle pouvait percevoir de sa nature » (p.216)). Quant à la mort, sa nature ne cesse d'être interrogée : la « déchirure entre le corps et l'esprit (sundering of spirit and body) » (p.225) constitue « un désastre » (p.317), car elle opère « une rupture contre-nature » (p.227, cf. pp.219,233,239,240,241,245) ; Andreth rapporte que « nombreux sont ceux parmi les Sages qui soutiennent qu’aucune chose vivante, dans sa vraie nature, ne devrait mourir » (p.314) ; et tout l'Athrabeth tournera autour de la nature de la mort : « les Hommes croyaient que leur hröar n'étaient pas éphémères de par nature (by right nature) » (p.304, cf. p.309) ; auquel cas, d'après les Eldar, « la nature des Hommes avait été grièvement altérée en regard du premier dessin d'Eru » (p.304) ; et Finrod de s'interroger sur l'étrangeté de « la nature originelle des Hommes » (p.304). Ainsi, là où nous avions vu précédemment que s'exprime le mieux le libre arbitre, la nature s'avère déterminante. Cela parce que (le contexte concerne le mariage mais il peut être aisément étendu) « bien que réalisé par et dans le corps, le mariage [comme tout acte] procède du fëa et réside ultimement dans sa volonté (in its will) » (p.227). Le libre arbitre, alors, est ce qui permet, non pas de s'émanciper de la nature comme dans la Modernité, mais au contraire de l'accomplir soi-même, personnellement, individuellement.

Le Namna offre à cet égard une synthèse pratique complète. Partis d'une question de libre arbitre face à la survenue de la Mort et de la séparation de Finwë et Míriel, qui se manifestent toutes deux comme « chose contre-nature (thing unnatural) » (HoMe X, p.227, idem p.239 qui précise « en Arda Immarrie »), les Valar, pour poser librement leur délibération et leur jugement, s'efforceront de discerner précisément ce qui relève ou non de l'ordre idéal de la nature des Enfants d'Eru : qu'il s'agisse des désirs de ces derniers « qui surgissent de leur nature même (from their very nature), à savoir l'habitation de l'esprit dans le corps, leur véritable condition (their right condition) » (p.242) ; du préjudice de « la vie et de l'espoir naturels » de Finwë (p.242) ; de l'espoir qui demeurait néanmoins qu'« après un repos en Mandos le fëa de Míriel eût pu de lui-même revenir à sa nature, à savoir désirer habiter son corps », car « il était plus anormal (more unnatural) pour l'un des Eldar de rester fëa désincarné à jamais que pour un autre de rester vivant et marié mais endeuillé » (p.243) ; et, surtout, du jugement qui sera finalement prononcé par Mandos, rendu « parce qu'il est contraire à la nature des Eldar de vivre seul (unwedded) » (p.255).

Enfin et dernièrement, on peut présenter une synthèse théorique et résumer les choses en disant que dans le Conte d'Arda la nature est finalisée par le Bien : celui-ci est la « cause finale » de la nature (pour prendre une terminologie aristotélicienne) : son but, sa raison d'être. Le monde créé, en effet, « a des fondations qui sont bonnes, et il tend par nature au bien (it turns by nature to good) [;] le mal en Arda [...] provient des volontés et des êtres (wills and beings) qui sont autres qu'Arda elle-même » (p.379) ; « Arda (sans la malice du Marrisseur) serait requise pour la pleine satisfaction de [la] nature [des Enfants] » (p.251) ; elle « impliquerait une continuité, par-delà la Fin (ou Achèvement (Completion)) » (ibid.).

Vice versa, le bien est défini par rapport à la nature (immarrie) :

√MAN « bien, bon » (good). Implique qu'une personne / chose est (relativement ou absolument) « immarrie » ; c'est-à-dire, dans la réflexion elfique, non affectée par les désordres introduits en Arda par Morgoth : et donc ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (is true to its nature & function). Appliqué à l'esprit (mind/spirit), c'est à peu près l'équivalent de moralement bon (morally good) ; appliqué aux corps (bodies) cela faisait naturellement référence à la santé et à l'absence de déformations, dommages, défauts, &c.

PE n°17 p.162

Aman « béni, libre du mal (blessed, free from evil) » [...]. Forme valarine non donnée ; censée signifier « en paix, en accord (avec Eru) (in accord (with Eru)) ».

HoMe XI, p.399

L'équivocité de ces deux définitions du bien (ici le langage des Valar se situe du côté de la surnature, celui des Eldar du côté de la nature) identifie le Bien de la nature à l'accord avec Eru. Plus exactement, nous pourrions dire : le Bien de la nature, c'est être accordé (au sens d'un instrument) à Eru, ainsi que l'analyse minutieuse de Didier l'avait établi pour une discussion reliée (et dont les bases avaient été jetées ici ;)). Tout le débat du Namna se structure en fonction de cette double définition. La référence de tous les Valar pour discerner ce qui est juste, c'est la (véritable) nature des Incarnés, et donc les « ultimes desseins [et la] volonté d'Eru » (pp.241,242,245,246), « Seigneur de Tout » (pp.241,245), « Seigneur Éternel » (p.245), ou encore (synthèse des deux points de vue) « Arda Immarrie ». Il en va de même pour le débat de l'Athrabeth qui, du début à la fin, scrute la nature des Enfants d'Eru, laquelle est finalisée par « la volonté et les desseins d'Eru » (pp.304,326,330,331,334,338,342), « l'esprit d'Eru (the mind of Eru) » (p.318), « la magnificence d'Eru » (p.318). À son amie qui ne parvenait plus à le percevoir, ou qui n'avait plus l'espoir de le percevoir, Finrod partageait l'espérance des Eldar :

Vous aussi [...] êtes les Enfants d'Eru, et votre destin, votre nature, provient de Lui (your fate and nature is from Him).

[Aussi notre espérance] ne vient[-t-elle] point de l’expérience, mais de notre nature et de notre état primordial. Si nous sommes effectivement les Eruhin, les Enfants de l’Unique, alors Il ne permettra point d’être Lui-même dépossédé des Siens, ni par aucun Ennemi, ni même par nous-mêmes. C’est le dernier fondement de l’Estel, que nous gardons même lorsque nous contemplons la Fin : de l’ensemble de Ses desseins l’aboutissement doit être pour la joie de Ses Enfants. »

HoMe X, p.320 (cf. aussi p.239 dans le Namna les paroles de Manwë relatives à l'Espérance qui conserve la pensée d'Arda Immarrie)

Au final :

  1. La nature dans le Conte d'Arda existe réellement. Elle existe au sens métaphysique (ni empiriste ni rationaliste). Elle est ce qui rend compte des particularités de l'être et du devenir des différentes créatures, aussi bien dans ce qu'elles ont en commun que dans ce qui les spécifie. Elle est une autre façon pour les Eldar de se référer au « Destin », Umbar, c'est-à-dire à la constitution et à l'ordre du monde, Ambar, et de ses habitants.
  2. La nature des Incarnés est aussi une source de connaissance, aux côtés de la foi, de la raison, et de l'expérience.
  3. La nature est volontiers décrite comme un cours ou un chemin. C'est très précisément ce « cours naturel » qui se trouve dévoyé par les dissonances introduites par le Marrisseur dans la structure d'Arda.
  4. La nature renvoie ainsi à cet ordre ou cette référence idéale que constitue Arda Immarrie : la source de tout ce qui est essentiel, véritable, ordonné, parfait ; ce qui permet de réaliser son « être véritable ». Est contre-nature ou anormal ce qui ne respecte pas cet ordre idéal : tout ce qui est déformé, mauvais, injuste, immoral.
  5. La nature est particulièrement convoquée aux lieux mêmes où le libre arbitre est appelé à se déployer. C'est qu'à cet ordre idéal, les créatures rationnelles sont appelées à participer par le moyen de leur libre arbitre. Cela ressort particulièrement des très nombreuses réflexions portant sur la mort, et aussi de celles qui portent sur des éléments importants de la vie, comme le mariage et la génération.
  6. La nature est finalisée par le bien ; vice versa, le bien renvoie à ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction : la santé physique du corps, la santé morale et spirituelle de l'esprit. À cette perspective située naturellement correspond celle située surnaturellement : le bien de la nature est encore d'être accordé (au sens d'un instrument) à Eru. Autrement dit : « la nature et le destin » des Enfants d'Eru aboutit dans « l'ensemble de Ses Desseins ».

Évidemment (d'après moi), Tolkien ne s'est pas dit un jour d'illustrer la doctrine de saint Thomas. Je suis néanmoins frappé de constater à nouveau à quel point la mythopoésie du premier trouve un écho « naturel / éternel » dans la théologie du dernier. La nature dans le Conte d'Arda incline le cœur des créatures rationnelles vers le bien auquel tend leur être. Cette inclination leur permet de reconnaître le bien sans les y contraindre. Les Incarnés ont en cela reçu le don précieux du libre arbitre qui permet de pourvoir soi-même à l'accomplissement de sa nature (et à l'accomplissement de celle des autres et du monde). Dans le Conte d'Arda, la nature acquiert le sens (traditionnel) d'une loi (on a même une occurrence de « la loi de la nature des Elfes » HoMe X, p.226), et cette loi n'est rien d'autre que la participation de la loi éternelle dans la créature — avec la correspondance entre la loi naturelle et la loi éternelle qui se superpose à celle qui s'établit entre l'elfique et le valarin quant à la manière de définir le Bien. Il s'agit d'une loi non écrite (ainsi il était des choses « au sujet [desquelles] ils n'avaient besoin d'aucune loi ou instruction, mais où ils agissaient par nature, même s'ils en donnèrent ensuite des raisons » p.234, cf. aussi p.225). Et il s'agit, pour les créatures douées de libre arbitre, d'une loi morale : la responsabilité des agents libres du Conte d'Arda est bien d'accomplir individuellement, personnellement, cette loi. Enfin, mais ce sera l'objet de l'une des deux parties restantes, à cette loi s'oppose également une autre loi (qui ne peut être appelée telle que par analogie) : celle du Marrissement, qui renvoie, chez saint Thomas, au foyer de convoitise.

Pour conclure, précisons que, à la différence de ses sources grecques, les compréhensions thomiste et tolkienienne de la loi naturelle n'intègrent pas un schéma normatif au sens d'une hétéronomie qui imposerait à la créature un bien extrinsèque. Si les deux optiques se retrouvent dans l'acceptation des limites et le refus de l'hubris, la seconde diffère radicalement de la première en ce qu'elle invite la créature à se conformer à son propre bien (cf. supra à la fin : la revue des « Couleurs du Monde ») : dans les perspectives thomiste et tolkienienne de la loi naturelle, la liberté se déploie dans l'accomplissement de sa nature, et où :

Dieu ne nous demande pas de nous conduire d’une manière déterminée. Cela ne veut pas dire que toute conduite serait indifférente. C’est le contraire qui est vrai, et qui est même un peu effrayant : la moindre de nos actions comporte une logique interne qui, en dernier ressort, l’oriente nécessairement tantôt vers la vie tantôt vers la mort. Car Dieu n’attend rien de plus que de voir ses créatures se déployer selon leur logique immanente : […] Dieu attend que, et s’attend à ce que les choses et les événements portent leurs fruits. Il ne leur demande rien d’autre que ce à quoi les pousse la nature avec laquelle Il les a créées, à savoir leur bien. C’est notre bien que cherche Dieu, non le sien. « Dieu n’est offensé par nous que du fait que nous agissons contre notre propre bien ». Dieu ne demande pas, parce que ce n’est pas son intérêt qu’il cherche. Il attend que nous atteignions notre bien.

Rémi Brague, « Dieu ne nous demande rien », Critique, 2006/1, pp.182-185

Jérôme

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(*) J'avais longtemps buté sur la notion de loi naturelle. Jusqu'à ce que, tout récemment, la synthèse thomiste opérée par Jacques Maritain ne m'éclaire. Ce qui suit est un peu long, et pourtant ce n'est qu'une sélection minimale, me semble-t-il, pour avoir une idée juste de ce que signifiait la loi naturelle chez saint Thomas.

La loi naturelle, chez saint Thomas, est, pourrait-on dire, l'ordre idéal de « fonctionnement » de la Création :

La raison est la mesure des actes humains, mesure mesurante à l'égard des actes humains qui doivent se conformer à elle et qui sont bons dans la mesure où ils sont conformes à la raison, mais cette mesure mesurante à l'égard des actes humains est aussi une mesure mesurée. [...] Avant de mesurer mon acte libre, la raison doit d'abord regarder vers quelque chose d'autre que moi et que ma subjectivité singulière, et même vers quelque chose qui est au-dessus de ma subjectivité singulière [...]. Cet ordre supérieur au simple fait, suprafactuel, fondé sur l'être extramental, qui mesure la raison humaine, laquelle mesure les actes humains, cet ordre, c'est la loi naturelle.

Toute chose existant dans la nature, une plante, un chien, un cheval a sa loi naturelle, c'est-à-dire la normalité de son fonctionnement, la manière propre dont, en raison de sa structure et de ses fins spécifiques, cet être doit atteindre sa plénitude d'être typique, soit dans sa croissance, soit dans son comportement. [...] [Ainsi] de la loi naturelle des chevaux, loi naturelle par rapport à laquelle le comportement d'un cheval fait de lui un bon cheval ou un cheval vicieux dans le troupeau. Mais les chevaux ne jouissent pas du libre arbitre, leur loi naturelle n'est qu'une partie de l'immense réseau de tendances et de régulations essentielles enveloppées dans le mouvement du cosmos.

La loi naturelle de tous les êtres existants dans la nature est la manière propre dont, en raison de leurs nature et fin spécifiques, ils doivent ou devraient atteindre leur plénitude d'être typique dans leur comportement. Ces mots eux-mêmes « ils doivent ou ils devraient » n'avaient qu'une signification métaphysique (de la même manière que nous disons qu'un œil bon ou normal « doit » ou « devrait » être capable de lire des lettres sur un tableau à une distance donnée). Les mêmes mots « doit » ou « devrait » commencent à avoir une signification morale [...] quand nous passons le seuil du monde des agents libres. La loi naturelle se trouve, en un sens, chez tous les êtres ; pour l'homme c'est une loi morale parce que l'homme lui obéit ou lui désobéit librement [...]. Le premier élément fondamental qui doit être reconnu dans la loi naturelle est donc l'élément ontologique, je veux dire la normalité de fonctionnement qui est fondée sur l'essence de cet être : l'homme. La loi naturelle en général est la formule idéale de développement d'un être donné [...], la loi naturelle est un ordre idéal relatif aux actions humaines, une ligne de partage des eaux entre ce qui est convenable ou non convenable, conforme ou non conforme aux fins de l'essence humaine.

J. Maritain, La loi naturelle ou loi non écrite, pp.15-16, 22, 22-23

D'ordre métaphysique, la loi naturelle ne doit donc pas être confondue avec la normalité d'une loi statistique :

La loi naturelle n'est pas une loi écrite par les hommes, ils la connaissent plus ou moins difficilement et à des degrés divers, en courant le risque d'erreurs ici comme ailleurs. [...] Montaigne remarquait que chez certains peuples l'inceste et le larcin étaient tenus pour actions vertueuses. Pascal s'en scandalisait. Tout cela ne prouve rien contre la loi naturelle, pas plus qu'une erreur dans une addition ne prouve quelque chose contre l'arithmétique.

Ibid., p.27

Non écrite, la loi naturelle, quoique intelligible et accessible à la connaissance, ne l'est pas sous le mode conceptuel ou rationnel :

Il faut bien remarquer que la raison humaine ne découvre pas les régulations de la loi naturelle d'une manière abstraite et théorique, comme une série de théorèmes de géométrie. Bien plus, elle ne les découvre pas par l'exercice conceptuel de l'intelligence, ou par voie de connaissance rationnelle. [...] Quand [saint Thomas] dit que la raison humaine découvre les régulations de la loi naturelle sous la conduite des inclinations de la nature humaine, il veut dire que le mode même selon lequel la raison humaine connaît la loi naturelle n'est pas celui de la connaissance rationnelle, mais celui de ce qu'on appelle connaissance par inclination [:] la connaissance par inclination ou par connaturalité est une espèce de connaissance [...] par mode d'instinct ou de sympathie, et dans laquelle l'intellect [...] prête l'oreille à la mélodie produite par la vibration des tendances profondes [...] pour aboutir [...] non pas à un jugement fondé sur des concepts, mais à un jugement qui n'exprime que la conformité de la raison aux tendances auxquelles elle s'accorde.

Ibid., 28-29

En tant que tel, elle n'est rien d'autre que la participation à la loi éternelle :

La loi éternelle ne fait qu'un avec la sagesse éternelle de Dieu et l'essence divine elle-même. Cette loi éternelle est définie par saint Thomas : la raison suprême existant en Dieu, l'ordre de la sagesse divine en tant que cette sagesse tient sous sa direction toutes les actions et motions des choses [ST Ia-IIæ.93.1]. [...] Il faut remarquer que parmi toutes les créatures, la créature intelligente est soumise à la divine providence d'une façon particulière, — plus excellente, dit saint Thomas — en tant que la créature intelligente participe elle-même au gouvernement providentiel, puisqu'elle pourvoit elle-même à son propre bien et à celui des autres êtres. « Ainsi la raison éternelle est participée par la créature intelligente en tant même qu'intelligente, et par une telle participation cette créature a une inclination naturelle aux actions et aux fins qui lui conviennent » [...] En cette créature, il y a donc une participation à la loi éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui lui conviennent. « C'est cette participation à la loi éternelle dans la créature raisonnable qui est appelée la loi naturelle » [ST Ia-IIæ.91.2]. [...] Tout ce qui est bien et tout ce qui est mal n'est qu'une impression de la lumière divine en nous.

[Étant donné que] les causes secondes agissent seulement dans la vertu de la première cause qui les active, [...] cette propriété que la raison humaine possède d'être la règle et la mesure de la volonté humaine [i.e. la loi naturelle] procède de la loi éternelle qui est la raison divine. D'où il est manifeste que la bonté de la volonté humaine dépend davantage encore de la loi éternelle que de la raison humaine. [...] L'autorité de la raison, comme forme de la moralité, et la valeur des régulations de la loi naturelle sont connues de nous ou peuvent être connues de nous avant que Dieu soit connu, mais elles sont ontologiquement fondées sur la sagesse divine, sur la raison éternelle, de sorte que, finalement, si nous ignorons Dieu, nous finirons par répudier cette autorité de la raison. [...] C'est pourquoi il faut donner un sens fort aux expressions de l'article 2 de la question 91 : cette lumière de la raison naturelle par laquelle nous discernons ce qui est bien ou ce qui est mal, n'est pas la lumière discursive, mais celle de la  la raison jugeant par connaturalité sur le fondement des inclinations proprement humaines de notre nature, inclinations qui dérivent de la loi éternelle ; elle est l'impression de la lumière divine en nous qui transmet la vérité pratique.

Ibid., pp.37-39, 39-43

L'individualisation de cette loi, telle est la fonction, le rôle, du libre arbitre, à savoir d'actualiser la loi de façon personnelle et circonstanciée :

Une régulation générale ou universelle ne suffit pas pour faire qu'un acte soit bon, il faut pour cela une régulation totalement individualisée. [...] Toute décision à prendre est mienne, elle engagera ma personnalité toute entière dans son incommunicabilité. De même qu'une feuille d'arbre n'est jamais identique à une autre, de même en est-il d'une situation morale jamais identique à une autre. [...] Le jugement pratico-pratique, qui ne fait qu'un avec la décision libre, est droit s'il est conforme à des jugements de conscience droits ou présumés tels. Ce jugement est, par nécessité, pleinement individualisé [,] il est pris par rapport à ce que je suis hic et nunc, de par ma liberté, de par mon être de liberté dont je suis moi-même l'auteur au moment de la décision libre. La conclusion la plus importante à tirer de ces remarques, c’est que rien ne peut remplacer le jugement de conscience à tous ses degrés, [...] parce que là où il y a pleine et entière individualisation, il n’y a pas de science qui puisse remplacer la prudence ; toute science, aussi particularisée qu’on la fasse, ne peut porter que des jugements universels, elle ne s’applique pas au cas seul et unique au monde d’une personnalité individuelle. C’est pourquoi aucune science morale ne suffit en définitive à faire agir bien, il faut qu’à la science morale s'ajoute la vertu de prudence, l’exercice prudent du libre arbitre. J'ai à introduire dans le monde quelque chose d’unique et de nouveau dont je suis seul responsable et dont la justesse est ma propre affaire, quelque chose pour quoi il me faut connaître la loi et apprécier les circonstances, oui, mais aussi engager tout ce qui est bon dans ma propre subjectivité et par-dessus tout la droiture de mon vouloir. [...] Obéir au commandement individuel tel qu’il se manifeste dans le jugement de conscience ultimement concrétisé, c’est le point final du processus moral, qui présuppose le jugement de conscience, la loi naturelle, la loi éternelle. [...] Ce serait trop facile s’il suffisait d'appliquer simplement un code général, tel quel ; il n’y aurait aucune inquiétude, aucune anxiété, aucun doute, aucun risque. Cela ne peut être le cas à cause de la singularité de l’acte moral et de son incommunicable caractère d’être mien et d'engager ma personnalité tout entière. [...] Il n’y a pas de vie morale authentique sans ce processus d’individualisation par lequel la loi universelle devient ma loi, s’incarne dans les profondeurs de mon désir, de mes vraies fins personnelles.

Ibid., pp.68-78

Mais la notion de loi naturelle demeure certainement difficile à comprendre aujourd'hui. L'expression fait double (ou même triple) difficulté. Double difficulté, en tant que posent problème à la fois la notion de loi et la notion de nature. Car la première a pris un tour rationaliste. Et la seconde a pris un tour empiriste. Triple difficulté, donc, si l'on veut, en ce que ces deux écueils, qui sont le fait de deux pensées antagonistes, sont en plus réunies à l'intérieur du même syntagme.

La déformation rationaliste de la notion de loi remonte au XVIIe siècle :

Ce que nous pouvons remarquer, c'est que, depuis le XVIIe siècle, les gens se sont mis à penser à la Nature et à la Raison avec des majuscules comme à des divinités abstraites siégeant dans un ciel platonicien. En conséquence, la conformité d'un acte à la raison devait signifier que cet acte était copié sur un modèle tout fait, préexistant, que l'infaillible Nature a incité l'infaillible Raison à tracer et qui, en conséquence, doit être doit être immuablement et universellement reconnu dans tous les lieux de la terre et à tous les moments du temps. [...] Ainsi la loi naturelle a subi une systématisation artificielle, une refonte rationaliste, cela depuis Grotius et depuis l'avènement de cette raison géométrique qui apparaît d'une manière si significative au XVIIe siècle. Et alors, par une méprise fatale, la loi naturelle, qui est au-dessus des choses et qui précède toute formulation, qui est connue de la raison humaine, mais non pas en termes de connaissance conceptuelle et rationnelle, cette loi naturelle a été conçue à la manière d'un code écrit [...].

[Or,] le concept de loi est un concept analogue [...] : « une certaine ordination de la raison pour le bien commun et promulguée par celui qui a soin de la communauté » [ST Ia-Iæ.90.4]. [...] Ce qui définit la loi, c’est la raison, l'intelligence parce qu’il y a un ordre — la volonté comme telle n’est pas faiseuse d’ordre —, c’est la raison qui peut faire de l’ordre, qui est elle-même ordre. [...] En ce qui concerne la loi naturelle, ce mot lui-même de « loi » comporte un danger de malentendu parce que la notion la plus obvie, la plus immédiate que nous avons de loi, c’est la loi écrite, la loi positive ; par conséquent, si nous oublions le caractère analogique de la notion de loi, nous courons le risque de concevoir la loi naturelle et toute espèce de loi d’après le type de la loi la plus connue de nous, la loi écrite. [...] Je disais tout à l’heure que la loi naturelle est un ordre fondé dans la nature, ou requis proprement par la nature humaine dont les régulations sont naturellement connues de l’homme, naturellement, c’est-à-dire grâce aux inclinations par le canal desquelles la créature raisonnable participe à loi divine. La raison dont il s’agit ici — puisque la loi est un ordre déterminé par la raison — c’est celle de l’auteur de la nature. On ne trouve pas cette raison dans la nature elle-même comme on le croyait au XVIIIe siècle. C'est pourquoi la loi naturelle oblige en vertu de la loi éternelle. C’est de la raison divine qu’elle tient son caractère rationnel, par conséquent c’est d’elle qu’elle tient sa véritable nature de loi.

Nous comprenons ici en quoi a consisté l’erreur d’un penseur comme Grotius : tout en tenant que la loi naturelle supposait en fait l'existence de Dieu, il a écrit une phrase célèbre dans laquelle il disait que même si, par absurde, Dieu n’existait pas, la loi naturelle continuerait d’exercer son empire et son autorité sur nous. C’est qu’il considérait uniquement l’ordre de la nature — comme déchiffré par la raison humaine ; il ne voyait pas la relation entre l’ordre de la nature et la raison éternelle. [...] C’est l’ordre d’une Nature se suffisant à elle-même, et dont la raison conceptuelle et discursive établit la connaissance. Mais pourquoi serais-je obligé en conscience par un ordre purement factuel ? En réalité, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de pouvoir obligatoire de la loi naturelle. Si la loi naturelle n’engage pas la raison divine, elle n’est pas une loi, et si elle n’est pas une loi, elle n’oblige pas. [...] Avec Grotius, le processus de sécularisation de la loi naturelle a commencé sous une forme encore très masquée, puisqu’il parle encore de la volonté divine, mais en la reléguant dans le rôle d’autorité suprême. La raison et la nature humaines ont suffisamment de cohérence et de consistance pour établir la loi ; c’est là le germe de l’absolutisation de la nature et de la raison dont j’ai parlé [...] et qui fait comprendre pourquoi Grotius lui-même affirmait que même si, par absurde, Dieu n'existait pas, la loi naturelle continuerait à avoir sa valeur et sa force obligatoire [:] la nature devient un absolu, garanti du dehors par un autre absolu, l’absolu divin, et destiné à le supplanter ou à pouvoir se passer de lui. [...] Enfin, il faudrait ajouter une articulation à ce tableau, destinée à rattacher la théorie de Grotius à la notion de nature soumise à l’autorité de la volonté divine telle que nous la trouvons chez Suarez.

Ibid., pp.18,44-45, 45-46.113-114

La déformation empiriste de la compréhension de la nature va de pair :

Il ne fait aucun doute que nous vivons une période d’extraordinaire développement dans la capacité humaine de déchiffrer les règles et les structures de la matière, et la domination de l'homme sur la nature qui en découle. Nous voyons tous les grands bénéfices de ce progrès, et nous voyons toujours plus aussi les menaces d'une destruction de la nature par la force de nos actions. Il existe un autre danger, moins visible, mais non moins inquiétant : la méthode qui nous permet de connaître toujours plus à fond les structures rationnelles de la matière nous rend toujours moins capables de voir la source de cette rationalité, la Raison créatrice. La capacité de voir les lois de l'être matériel nous rend incapables de voir le message éthique contenu dans l'être, message appelé par la tradition lex naturalis, loi morale naturelle. Il s'agit d'un terme devenu pour beaucoup aujourd’hui presque incompréhensible, à cause d'un concept de nature non plus métaphysique, mais seulement empirique.

Benoît XVI, Congrès international sur la loi morale naturelle, Université Pontificale du Latran, 12 février 2007

En outre, par cet effet de balancier propre à l'histoire de la pensée occidentale, les deux erreurs, loin de se corriger, se sont affermies :

Un autre courant de pensée devait surgir et se développer à la fin du XVIIIe siècle, le courant kantien. La révolution copernicienne qu’il accomplit et en vertu de laquelle il n'y a plus de nature au sens ontologique — puisque l’objet de la connaissance est lui-même construit, fabriqué par l'entendement humain — nous laisse face à une morale de l'impératif catégorique où l’autonomie de la volonté humaine va remplacer la volonté divine et établir la loi sans l'intermédiaire de la nature. Nous pouvons rattacher la théorie kantienne de l’autonomie de la volonté à la conception que Suarez avait de la volonté divine comme norme suprême et remonter de là aux philosophies volontaristes du moyen âge [Occam]. Mais la volonté dont il s’agit maintenant est la volonté nouménale, et l’on comprend qu’elle prenne la place de la volonté divine. C’est aussi l'autonomie de la volonté nouménale avec la liberté humaine absolue dans le monde intelligible qui va fonder tout l’ordre moral. [...] Ajoutons que sous les influences conjuguées d’une part de Rousseau et de la révolution française, d’autre part de ces positions kantiennes, la notion de la loi naturelle va essentiellement se rattacher à celle de la liberté. Le principe fondamental de la loi naturelle est, en effet, pour Rousseau : on ne doit obéir qu’à soi-même, et pour Kant, dans l’introduction à la Métaphysique des mœurs : Une personne n’est sujette à d’autres lois qu’à celles qu’elle-même, soit seule, soit conjointement avec d’autres, se donne à elle-même. C'est la même pensée que celle de Rousseau : l’autonomie du vouloir et la loi exprimant la liberté, non plus la liberté absolue de Dieu comme chez Occam, mais la liberté absolue de la volonté pure pratique de l’homme.

J. Maritain, La loi naturelle ou loi non écrite, pp.114-116




La question du Libre Arbitre - sosryko - 29/04/2020

Cher Yyr, merci pour « ce nouvel excursus (à peine plus grand :)) » — Mwarff ! — ainsi que pour la nouvelle note complémentaire de ce nouvel excursus (il fallait le faire, ça, inventer le concept de note complémentaire à un excursus : )).
S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 29/04/2020

sosryko a écrit :

[...] ainsi que pour la nouvelle note complémentaire de ce nouvel excursus (il fallait le faire, ça, inventer le concept de note complémentaire à un excursus : )).

J'ai eu un bon maître, maître ;)
[édit : mais J.-C. Michéa fait encore mieux ;)]




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 03/05/2020

Avec quelques jours de retard (je n'étais pas revenu lire ce fuseau jusqu'à cette nuit), voici quelques précisions/réactions...

Sur  « l'autre scandale » de l'Église :

Elendil a écrit :

Je l'avais bien compris, mais c'est un scandale — tout aussi répugnant que l'autre — dont il était question depuis pas mal de temps aussi, même si cela a commencé à se savoir vingt ou trente ans après les premiers cas de pédophilie, qui sont sortis dans les années 1970. Il est fort possible néanmoins que la presse grand public s'en soit moins fait l'écho et que cela explique que tu n'en aies entendu parler que récemment.

Effectivement, il me semble que l'on en a beaucoup moins parlé dans les médias et la presse grand public que le scandale des abus sur mineurs : aussi bien n'avais-je pas été totalement surpris en apprenant cette autre réalité (sur le principe, l'abus de pouvoir n'épargne personne et dans aucun milieu), mais mon écœurement est en fait venu de l'ampleur de cette réalité et des détails horribles révélés par les témoignages des religieuses victimes, dans le cadre d'affaires parfois anciennes mais parfois aussi datant seulement de quelques années : cette parole des victimes, enfin audible et entendue par un large public, est au cœur du documentaire dont j'ai parlé, et c'est en particulier cette dimension inédite dans le traitement du sujet qui m'a marqué.

sosryko a écrit :

Il y aurait trop à dire, ce n'est pas le lieu &  le temps manque, mais à propos de la justice selon Ellul, un contresens à éviter :

La justice : non pas juridique ou de rétribution, mais d'exactitude et de paix.

J. Ellul, Changer de révolution, Seuil, 1982, p. 290.

Ayant bien recopié (et donc, je l'espère, compris) ce passage du livre dans mes notes (éparses), mais je m'aperçois qu'en fait, en reprenant (trop rapidement dans le cadre de nos échanges) les mots du propos d'Ellul, j'ai malencontreusement retranché, si j'ose dire, l'exactitude au lieu de la rétribution. Merci donc de m'avoir signalé ce que est en fait une erreur d'inattention de ma part (d'où l'"effet contresens" malheureux). Du coup, j'ai édité mon message précédent en conséquence.

Yyr a écrit :

Quant à la question de l'évolution chrétienne du Légendaire, pour résumer pour l'instant l'une de nos divergences, et en forçant le trait à dessein, quitte à être provocateur, je dirais que les réflexions de Tolkien sont devenues plus densément chrétiennes à cause de sa mythopoésie et non l'inverse. Son exploration de Faërie était en même temps une exploration du réel, et ce qu'il y a découvert a résonné dans son cœur. Si ce qu'il avait découvert n'avait pas été chrétien, il aurait plutôt rejeté la foi que ce que sa raison, son cœur et sa nature lui montraient. Aussi d'après moi n'y-a-t-il jamais eu « lewisisation » de Tolkien (ce qui ne serait pas péjoratif pour autant en ce qui me concerne).

C'est cette lecture du concept de Faërie, comme de celui de subcréation d'ailleurs, qui me pose question : la mythopoésie n'a pas vocation à s'identifier à ce que Tolkien estimait être un "mythe vrai" (pourquoi ce mythe et non pas un autre ?) dont Faërie ferait au fond comme consubstantiellement partie. Pour essayer de comprendre la pensée de Tolkien, il faut bien tenir compte de ses propres concepts, mais delà à en tirer des sortes de lois universelles en matière de création, d'imaginaire, d'art, lois qui, comme par hasard, correspondrait aux certitudes d'un Benoît XVI... honnêtement, je ne vois pas pourquoi ? Tolkien a pu trouver dans son exploration du réel une justification de sa foi à l'aune de laquelle peut être appréhendée Faërie, mais en quoi le fait que cela puisse coïncider pour lui avec la raison, le cœur, la nature, relève d'autre chose que de son point de vue personnel ? Un chrétien peut toujours se prévaloir de sa foi, mais qu'en est-il du reste ? Son cœur bat-il dès lors plus fort face au réel que n'importe qui d'autre ? Sa raison, sa créativité, face au réel, sont-elles plus "éclairées" de ce fait que n'importe qui d'autre ? Faërie, à cette aune, me rappelle la formule de Julien Gracq sur l'œuvre décrite en forme de serrure : si c'est pour dire que c'est (encore une fois) une histoire d'initiés/étoilés, quel peut être l'intérêt de ce concept dans le cadre d'une réflexion sur la création littéraire et plus largement artistique, notamment en fantasy mais pas seulement ? Parlons-nous d'un auteur et de l'œuvre de son esprit, ou bien du réel en général mais de façon totalement indexée à l'angoisse métaphysique face à laquelle les chrétiens n'ont, au fond, qu'une seule réponse (fut-elle trinitaire) ? Telles sont en tout cas, un peu en vrac, mes interrogations... provocation de ta part ou pas ! ;-)

Yyr a écrit :

Enfin, ta « question ouverte » est parfaitement dans le sujet, que je ne prétendais pas épuiser. Je la note ! :)

Merci, Jérôme. ^^ C'est vraiment une question ouverte, car je ne cherche pas à amener dans une direction particulière... même si je reste attaché à une pensée en mouvement. ;-)

Yyr a écrit :

ce nouvel excursus (à peine plus grand :))

Effectivement... à peine plus grand ! ;-) Et, cette fois-ci encore, je salue l'effort ! ^^

Yyr a écrit :

Mais la notion de loi naturelle demeure certainement difficile à comprendre aujourd'hui. L'expression fait double (ou même triple) difficulté. Double difficulté, en tant que posent problème à la fois la notion de loi et la notion de nature. Car la première a pris un tour rationaliste. Et la seconde a pris un tour empiriste. Triple difficulté, donc, si l'on veut, en ce que ces deux écueils, qui sont le fait de deux pensées antagonistes, sont en plus réunies à l'intérieur du même syntagme.

La difficulté est ici triple en effet... mais pour ma part je ne parlerai pas de "déformation", qu'elle soit rationaliste pour la notion de loi ou empiriste pour la compréhension de la nature : parler de déformation sonne un peu comme parler de discordance dans la musique d'Ilúvatar... ;-) Les notions les plus générales face au réel peuvent évoluer : en "bien" ou en "mal", c'est une question de point de vue, et ce n'est pas tout-à-fait la même chose que, par exemple, une œuvre littéraire d'un auteur qui serait ultérieurement "mise au point" par des "collaborateurs posthumes" (oui, là, j'ai un exemple précis en tête... ^^) et qui pour le coup s'en retrouverait de facto déformée. Que les notions de loi et de nature restent pour l'humanité des notions pouvant être discutées, a fortiori parce qu'étant difficiles à appréhender, me parait, en tout cas, être plutôt un signe de (relative) bonne santé de notre pensée, laquelle en soi n'a pas à être inféodée ni à la seule "Tradition" ni à la seule "Modernité". Quant à commettre des "erreurs", plus ou moins "affermies", avec ou sans balancier, c'est une éventualité dont bien sûr personne n'est préservé (mais, ça, tu le sais). :-)

B.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 08/05/2020

Hyarion a écrit :

C'est cette lecture du concept de Faërie, comme de celui de subcréation d'ailleurs, qui me pose question : la mythopoésie n'a pas vocation à s'identifier à ce que Tolkien estimait être un "mythe vrai" (pourquoi ce mythe et non pas un autre ?) dont Faërie ferait au fond comme consubstantiellement partie. Pour essayer de comprendre la pensée de Tolkien, il faut bien tenir compte de ses propres concepts, mais delà à en tirer des sortes de lois universelles en matière de création, d'imaginaire, d'art, lois qui, comme par hasard, correspondrait aux certitudes d'un Benoît XVI... honnêtement, je ne vois pas pourquoi ? Tolkien a pu trouver dans son exploration du réel une justification de sa foi à l'aune de laquelle peut être appréhendée Faërie, mais en quoi le fait que cela puisse coïncider pour lui avec la raison, le cœur, la nature, relève d'autre chose que de son point de vue personnel ? Un chrétien peut toujours se prévaloir de sa foi, mais qu'en est-il du reste ? Son cœur bat-il dès lors plus fort face au réel que n'importe qui d'autre ? Sa raison, sa créativité, face au réel, sont-elles plus "éclairées" de ce fait que n'importe qui d'autre ? Faërie, à cette aune, me rappelle la formule de Julien Gracq sur l'œuvre décrite en forme de serrure : si c'est pour dire que c'est (encore une fois) une histoire d'initiés/étoilés, quel peut être l'intérêt de ce concept dans le cadre d'une réflexion sur la création littéraire et plus largement artistique, notamment en fantasy mais pas seulement ? Parlons-nous d'un auteur et de l'œuvre de son esprit, ou bien du réel en général mais de façon totalement indexée à l'angoisse métaphysique face à laquelle les chrétiens n'ont, au fond, qu'une seule réponse (fut-elle trinitaire) ? Telles sont en tout cas, un peu en vrac, mes interrogations... provocation de ta part ou pas ! ;-)

Là-dessus, je pense que nous ne nous sommes pas compris. Mais nous en reparlerons ;).

Quant à la « déformation » de la compréhension de la loi naturelle (expression empruntée à Maritain), cela pourrait nous amener (trop) loin. Tu sais que nous sommes en désaccord et que, pour moi, « les notions les plus générales face au réel » ne se réduisent pas à n'être qu'« une question de point de vue » ;).

Merci pour les encouragements.

PS : À noter que, lorsque, plus haut, j'avais évoqué « ce qui est censé être chrétien », je n'avais pas du tout à l'esprit la dimension morale sur laquelle vous êtres partis Elendil & toi ;) mais la dimension plus large, disons doctrinale ou dogmatique. Pas grave. Cela excède la discussion actuelle et devrait être traité ailleurs le cas échéant.

PSS : il semble que tu rajoutes volontiers des SIZE=2. C'est fort déconseillé : c'est ce genre de code qui migre mal d'un style (et donc d'un thème) à un autre. Préférer les balises SMALL et BIG ;).




La question du Libre Arbitre - Yyr - 08/05/2020

La liberté à l'égard du Bien

Nous avons donc vu que, dans le Conte d'Arda, la liberté totale était l'apanage de l'Artiste suprême et Auteur de la Réalité. Cette liberté est concrète. Elle se déploie dans la sagesse même de l'Unique, laquelle sagesse définit tout ce qui ce qui est possible et bon, et manifeste, comme à sa racine première, la miséricorde et la pitié. Nul ne peut jouer un thème qui ne prend pas sa source ultime en l'Unique (dans un langage thomiste : la Création dépend de cette loi éternelle). Le don d'Eru de la subcréation à Ses Enfants (et aux Ainur), qui leur accorde de jouer « un rôle [...] dans le Grand Conte en vue de sa complétion » (HoMe X, p.380) est une participation directe et unique à Sa sagesse, à Sa bonté et à Sa liberté. Cette disposition à la subcréation est constitutive de la nature des Enfants : elle incline leur cœur, leur intelligence et leur volonté, vers la reconnaissance du bien auquel tend leur être (dans un langage thomiste : la subcréation dépend de la loi naturelle, laquelle participe de la loi éternelle). Le libre arbitre se situe à ce niveau : il procède de la nature et des facultés spirituelles des Enfants, à même de pouvoir individualiser, personnaliser, chacun son accord aux thèmes de la Musique, c'est-à-dire son rôle dans le Grand Conte. Ou encore : la liberté, dans le Conte d'Arda, est un don qui s'épanouit dans et donne le pouvoir de pourvoir soi-même à l'accomplissement (dans l'Éternité) de sa nature.

Ce don s'inscrit ainsi dans une dépendance nécessaire : le subcréateur ne peut rien faire de véritable sans s'inscrire dans l'ordre de sagesse et de bonté qui provient d'Eru.

Cette dépendance, l'Ennemi et les siens la refusent. Leur compréhension de la liberté sera celle d'une indépendance absolue. Melkor, on s'en souvient, était parti à la recherche de la Flamme Impérissable « dans le Vide » i.e. au-delà de l'essence divine pour faire exister d'autres possibles par lui-même et lui seul. Être libre, pour Melkor, c'est être libre absolument, y compris à l'égard du Bien ... y compris, donc, à l'égard de la source même de la liberté : la Flamme Impérissable, qui « était avec Ilúvatar » (Ainulindalë). À partir de là, deux perspectives, deux langages, de la liberté, vont s'affronter.

Les événements de Valinor en donnent une illustration assez complète :

Melkor se prosterna aux pieds de Manwë et implora son pardon, et il s'humilia, et il fit serment de se conformer à sa loi, et d'apporter son concours aux Valar de toutes les façons qu'il le pourrait, pour le bien d'Arda, et pour le profit des Valar et des Eldar, s'il se voyait accorder la liberté et la dernière place du peuple de Valinor. Et Niënna intercéda pour lui (à cause de leur parenté), et Manwë exauça sa prière, car, étant lui-même pur de tout mal (free of all evil), il ne perçut point les profondeurs du cœur de Melkor, et il crut à ses serments. Mais Mandos demeura silencieux, et le cœur d'Ulmo fut empli d'appréhension. [...] Manwë lui accorda sa liberté au sein du Valinor. [...] Mais en fait, Melkor était déloyal et trahissait la clémence de Manwë, et il utilisa sa liberté pour répandre des mensonges et empoisonner la paix de Valinor. Ainsi, une ombre s'étendit sur le Royaume Bienheureux [...].

HoMe X, pp.93-94, cf. p.273

Melkor était déloyal, c'est-à-dire que la liberté qu'il demandait et qui lui fut accordée n'est pas celle qu'il poursuivait.

Ni celle qu'il enseigna à ceux qui, au début, ne connaissaient que la première :

[Ingwë, Finwë & Elwë] furent remplis de stupeur et d'admiration (filled with awe) devant la gloire et la majesté des Valar et désirèrent grandement la lumière et la splendeur des Arbres. Alors ils revinrent et recommandèrent aux Elfes de partir pour l'Ouest (to remove into the West), et la plus grande part de leur peuple écoutèrent leur conseil. Cela, ils le firent librement (of their free will).

Alors la connaissance et les arts faisaient le délice des Noldor, et Aulë et son peuple allaient souvent parmi eux. Le talent dont Ilúvatar les avait pourvus était tel qu'en bien des points, tout spécialement ceux qui requéraient adresse et finesse à l'ouvrage, ils surpassèrent très vite leurs maîtres. [...] Et leurs artisans conçurent des outils pour découper et façonner les gemmes, et ils les taillèrent en de nombreuses formes belles et brillantes ; et ils ne les amassaient pas mais les offraient librement (gave them freely) à tous ceux qui en désiraient, et tout Valinor fut enrichi par leur labeur.

HoMe X, pp.162,92

On a à nouveau ici tout un résumé de la liberté véritable, qui consiste à sortir de soi (to remove) pour aller vers (into) la lumière, la gloire, la majesté, et ainsi accomplir sa nature, c'est-à-dire déployer ses talents, les offrir, et enrichir le monde — il n'est pas anodin que les Avari soient glosés « the Unwilling ».

Melkor va leur apprendre une autre idée de la liberté.
En leur laissant entendre « que les Valar avaient amené les Eldar en Valinor par jalousie de leur beauté et de leur talent, par peur aussi de les voir devenir trop hardis (too strong) pour être gouvernés dans les pays libres (in the free lands) de l'Est » (p.95) : la liberté comme indépendance et hardiesse.
En leur faisant entrevoir « en leurs cœurs de puissants royaumes (mighty realms) qu'ils pourraient gouverner (could have ruled) à leur gré (at their own will) librement et puissamment (in power and freedom) dans l'Est » (p.275) : la liberté comme puissance et maîtrise.

C'est ainsi qu'avant que les Valar en soient avertis, le poison avait déjà été inoculé :

Les Noldor commencèrent à murmurer contre [les Valar] et les leurs ; et nombreux devinrent vaniteux, oubliant à quel point la plupart de leurs biens et de leurs connaissances leurs venaient gracieusement (in gift) de la part des Valar. La flamme du désir pour la liberté et de plus vastes royaumes brûla encore plus intensément dans le cœur ardent de Fëanor ; et Melkor riait secrètement, car ses mensonges avaient atteint leur cible, haïssant Fëanor par-dessus tout, et convoitant toujours plus les Silmarils. Mais il ne pouvait s'en approcher. Car, bien que Fëanor pouvait les arborer à son front flamboyant aux grandes occasions, ils étaient autrement gardés clos, enfermés à clé dans les profondes chambres de son trésor dans Túna. Il n'y avait pas encore de voleurs en Valinor ; mais Fëanor commença à aimer les Silmarils d'un amour cupide (with a greedy love), et répugnait à les laisser voir à tous, sauf à son père ou à ses fils. Il se rappelait maintenant rarement qu'ils brillaient d'une lumière qui n'était pas la sienne.

HoMe X, p.276

On connaît la suite : la chute, précipitée par Fëanor, du peuple des Ñoldor. Car même si Fëanor « ferma la porte au nez du plus puissant de tous les résidents d'Arda », le poison de ce dernier avait pénétré au plus profond de son cœur : « si le cœur de Fëanor est toujours libre et intrépide (free and bold) » (p.97) lui avait-il dit ... Ce sont les mêmes paroles et la même définition de la liberté qui franchiront les lèvres de Fëanor pour exhorter son peuple à tourner le dos aux Valar, et « par leur seule bravoure de conquérir liberté et royaumes (to win freedom and great realms) dans les pays de l'Est » en « de vastes terres (wide lands) [...] où pourrait marcher un peuple libre (a free folk) » (p.111). Le narrateur prend bien soin de préciser qu'il « faisait écho aux mensonges de Melkor ». Ses paroles se faisaient de plus en plus terribles : « Dites adieu à l'esclavage (bondage) ! [...] Dites adieu aux faibles (the weak) ! [...] Voyagez léger. Mais prenez avec vous vos épées ! [...] Et lorsque nous aurons vaincu (conquered) et regagné les Silmarils qu'il a dérobés, alors vous verrez ! Nous, et nous seuls, serons les seigneurs de la Lumière immaculée (unsullied Light), et les maîtres du bonheur et de la beauté d'Arda ! » (pp.111-112).

Les paroles rapportées par le messager de Manwë ont beau être de pure sagesse ...

À la folie de Fëanor je n'opposerai que mon conseil. N'allez pas plus loin ! Car l'heure est mauvaise (the hour is evil), et la route que vous empruntez mène à une tristesse que vous ne devinez pas. Les Valar ne vous enverront aucune aide dans cette entreprise ; ils ne vous feront pas davantage obstacle. Car sachez-le : tout comme vous êtes arrivés ici librement, librement vous en repartirez. [...]

HoMe X, p.114

... Fëanor maintient son cœur attaché à la conception melkorienne de la liberté, refusant « un retour à l'esclavage (bondage) » pour « à travers la tristesse trouver la joie — ou à tout le moins : la liberté ! » (p.114).

Ainsi que le résume le Commentaire de l'Athrabeth : « les Noldor [...] s'étaient, en tant que peuple, eux-mêmes coupés de la miséricorde [des Valar] ; ils avaient quitté Aman en exigeant une liberté absolue (absolute freedom) pour être leurs propres maîtres » (p.340).

Cette opposition entre une conception véritable de la liberté et sa déformation fait écho à celle que nous avons déjà vue en ce qui concerne la compréhension de la liberté et de la puissance du Créateur. Pour Occam, le possible ne dépend pas de l'essence (de sagesse et de bonté) de Dieu mais de Sa volonté arbitraire et absolue : Sa liberté lui permet de choisir un ordre des choses indépendamment de toute loi éternelle qui proviendrait de Sa nature. Il s'ensuit, entre autres, que la Création n'est pas caractérisée par un ordre ou une finalité quelconque, car ce serait là une limite à la toute puissance du Créateur. Il n'y a donc pas de nature. Il s'ensuit, au niveau de la créature, une opposition semblable : tandis que pour saint Thomas le libre arbitre est une liberté de qualité qui augmente avec la perfection de la nature, pour Occam le libre-arbitre est une liberté d’indifférence qui réside tout entière dans le pouvoir d’autodétermination de la volonté et qui n'est mesurée par rien : la plus grande liberté est l'indépendance absolue (cf. le post de Nikita quant à la conception de « l’homme moderne » pour qui « la liberté équivaut à l’absence de toute influence et de hiérarchie »). Ou encore : tandis que dans la perspective thomiste (et tolkienienne) le libre arbitre n'est pas entièrement « libre à l'égard du Bien » puisque le Bien détermine son déploiement et son épanouissement (il est par soi ordonné au bien et ne tend au mal que par déficience : choisir entre diverses choses conformément à l’ordre de la Création relève de la perfection de la liberté ; choisir une chose en s’écartant de cet ordre relève d’une déficience de la liberté), dans la perspective occamiste, toute disposition naturelle éventuelle constitue une entrave à la liberté et choisir « à égalité » entre le bien et le mal est essentiel à la liberté d'indifférence (le bien parfait, à savoir Dieu, qui augmente la liberté de qualité, constitue ici une diminution de la liberté d’indifférence, en diminuant son pouvoir de choisir le mal).

La métaphysique d'Occam aurait ainsi très bien convenu à Melkor pour dispenser ses enseignements.
Toutefois, l'inverse n'est pas vrai, et Occam n'aurait pas suivi l'Ainu rebelle.
Ce dernier, en effet, franchit une autre étape : l'effacement de l'existence divine. C'est toutefois ce qui s'est produit dans la Modernité, où le commun de la société s'est organisé etsi Deus non daretur (« comme si Dieu n'existait pas », cf. Grotius). Le soubassement (nominaliste) volontariste de la liberté des Modernes, avec cet effacement de la Volonté divine, a alors logiquement relocalisé la source de la liberté dans la volonté de l'individu, dans sa capacité à se déterminer de façon autonome et indépendante : « l’autonomie du vouloir et la loi exprimant la liberté, non plus la liberté absolue de Dieu comme chez Occam, mais la liberté absolue de la volonté pure pratique de l’homme » (Maritain, op. cit.).

La correspondance de Tolkien s'inscrit dans une déclinaison de cette dichotomie de la liberté. À l'époque de la Seconde Guerre Mondiale, quand les Inklings étaient conscients que « ce terme [de liberté] a été tellement galvaudé par la propagande qu'il a perdu toute valeur pour la raison et est devenu une simple dose émotionnelle propre à échauffer les esprits » (Lettres, n°81 p.138), Tolkien pouvait néanmoins écrire à son fils Michaël, sur la question du mariage, qu'il distinguait entre la liberté qui implique « exercice délibéré et conscient de la volonté (deliberate conscious exercise of the will) [et] abnégation (self-denial) » et celle qui implique « libre jouissance (free enjoyment) [ou/et] autocomplaisance (self-indulgence) » (Lettres, n°43 pp.79-80). Plus tard, partageant ses réflexions sur le personnage de Bombadil, il rappelait en préambule que « l'histoire [du SdA] est bâtie en termes d'oppositions, entre le Bien et le Mal, la beauté et la laideur sans pitié, [la royauté et la tyrannie], entre une liberté relative fondée sur l'assentiment et une compulsion qui n'a plus aucun autre objet, depuis longtemps, que le seul pouvoir, etc. » (Lettres, n°144 p.255). Suit la description de la liberté de Bombadil, qui « [a] fait “vœu de pauvreté” [et] renoncé au contrôle » (ibid.), soit l'antithèse complète et radicale de l'Ennemi. Tolkien prend alors soin de préciser que ce modèle ne pourrait toutefois survivre seul — nous devrons y revenir.

Pour achever cette partie dédiée à la question de la nature du libre arbitre : dépendance nécessaire ou indépendance absolue ? je terminerai par un passage du Seigneur des Anneaux (qui m'avait toujours ému et fait rire aux larmes) qui pose la question par le biais d'une autre question, connexe, celle de la confiance : consiste-t-elle à rechercher le bien de l'autre ou sa volonté ?

« Sam ! » s’écria Frodo, convaincu que la surprise était à son comble, et tout à fait incapable de décider s’il se sentait fâché, amusé, soulagé, ou simplement stupide.

« Oui, m'sieur ! dit Sam. Vous m’excuserez, m'sieur ! Je voulais pas vous faire du tort, monsieur Frodo, ni à M. Gandalf, d’ailleurs. Mais il a de la jugeote, lui, remarquez ; et quand vous avez dit partir seul, il a dit non ! emmenez quelqu'un de confiance. »

« Mais il semble que je ne puisse faire confiance à personne », dit Frodo.

Sam le regarda d’un air malheureux. « Tout dépend de ce que tu veux, intervint Merry. Tu peux nous faire confiance pour demeurer à tes côtés, envers et contre tout, jusqu’au bout. Et tu peux nous faire confiance pour garder un secret, quel qu’il soit — mieux que tu sembles toi-même en être capable. Mais tu ne peux pas nous faire confiance s’il s’agit de te laisser affronter les ennuis tout seul, et de partir sans dire un mot. Nous sommes tes amis, Frodo. Enfin, voilà. Nous savons une bonne partie de ce que Gandalf t'a expliqué. Nous savons pas mal de choses sur l’Anneau. Nous avons terriblement peur... mais nous venons avec toi ; ou nous te talonnerons comme des chiens. »

SdA, I.5

Tout comme Aragorn et Éomer tenaient la loi éternelle pour supérieure à la loi du prince, Merry considère que la véritable confiance est fondée dans l'amour et le bien d'autrui et non pas dans sa volonté (même si, dans un cas comme dans l'autre, la loi du prince et la volonté individuelle ne sont pas tenues pour nulles).




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 08/05/2020

Yyr a écrit :

Quant à la « déformation » de la compréhension de la loi naturelle (expression empruntée à Maritain), cela pourrait nous amener (trop) loin. Tu sais que nous sommes en désaccord et que, pour moi, « les notions les plus générales face au réel » ne se réduisent pas à n'être qu'« une question de point de vue » ;).

Mon regard sur la connaissance face au réel n'est pas aussi relativiste que tu sembles persister à vouloir l'établir, Jérôme. :-) L'essentiel du désaccord entre nous tient en ceci : je ne crois pas que la connaissance et la compréhension de la loi naturelle, s'il peut être possible de la connaître et de la comprendre, puissent forcément et univoquement passer par les certitudes religieuses auxquelles tu tiens absolument à étroitement associer cette connaissance et cette compréhension, qui plus est "jusqu'à preuve du contraire" (facile) et sous couvert de rationalité (douteux). En résumé, tu veux établir la vérité à partir de ce que tu crois être la Vérité, quand je ne fais que chercher la vérité en n'excluant pas que si Vérité il y a, elle soit éventuellement inconnaissable et incompréhensible. Le voila, le désaccord, ici plus clairement rappelé et formulé à mon sens. :-) Notre regard respectif sur Faërie en découle, pour nous en tenir à ce qui peut ne pas nous amener trop loin. Autre élément important, que je me permets de rappeler : je ne cherche pas à avoir raison, mais je crois simplement (encore) aux vertus de la dialectique socratique, même quand, en face de soi, autrui semble en permanence tenté d'amener l'interlocuteur vers ce qu'il s'est convaincu d'être la Vérité... et qui n'est peut-être que "sa" vérité, dès lors non assumée comme telle, du moins à ce qu'il semble. :-)

S'agissant de Faërie, je ne crois pas qu'elle subsume à (ou sous) la Vérité chrétienne. L'inverse me parait plus conforme à quelque loi naturelle, si celle-ci est connaissable et compréhensible. Peut-être que Faërie est une chose trop sérieuse pour être confiée à la seule pensée d'un écrivain en particulier, qu'il ait ou non été un fervent catholique...

Yyr a écrit :

PSS : il semble que tu rajoutes volontiers des SIZE=2. C'est fort déconseillé : c'est ce genre de code qui migre mal d'un style (et donc d'un thème) à un autre. Préférer les balises SMALL et BIG ;).

Il semble que tu interprètes l'emploi des SIZE=2 comme une fantaisie de ma part : ce n'est évidemment pas le cas. :-)
N'étant pas un obsédé du codage (loin s'en faut), je me passerais bien, à vrai dire, de devoir repasser derrière des réductions de police qui me paraissent parfois intempestives pour les besoins de l'expression. ^^' Si les SIZE=2 migrent mal, tu m'en vois évidemment désolé, mais toujours est-il que la balise BIG n'est pas tout-à-fait satisfaisante en matière de taille, dès lors que l'on souhaite répondre en citant tout en maintenant le tout en petits caractères, puisqu'avec BIG le texte de la citation devient, tout simplement, un poil trop gros par rapport au texte de la réponse (dans le cadre d'un message tout en SMALL à la base), alors que le problème, à ce qu'il me semble, se pose moins avec SIZE=2 (même si les différences entre BIG, SIZE=2 et le texte principal en SMALL semblent parfois varier, parfois presque d'une prévisualisation à l'autre, pour une raison qui m'échappe... et qui, je l'avoue, me fatigue un peu... ^^'). Rendre les citations vraiment minuscules peut éventuellement avoir des avantages dans certains cas, mais pas dans tous : l'idéal serait qu'une citation reprise en SMALL soit ramenée à la même taille que le texte principal en SMALL, mais j'ignore si cela peut être automatisé. Voila pourquoi en tout cas, par la force des choses, dans ce forum de maniaques ;-), j'ai été contraint d'avoir recours aux SIZE=2. C'est du petit bricolage, certes, mais on ne pourra pas me reprocher d'essayer, autant que possible, de m'adapter au bricolage principal, dont toutes les subtilités ne nous sont pas toujours connues, faute d'envisager forcément toujours toutes les conséquences de telle ou telle évolution, variation de style/thème, migration ultérieure, ou autre. :-)

Entre nous, sincèrement, par rapport aux autres participants passant encore par ici, je passe déjà sans doute beaucoup trop de temps à écrire en ces lieux, même si je ne fais heureusement pas que cela : ne me désespérez pas trop de continuer à participer à l'aventure, la barre me paraissant déjà suffisamment haute. :-)

B.

P.S.: c'est moi, ou la police de caractère en SMALL s'est encore rétrécie ? ^^'

P.S.2: même en taille normale, SIZE=2 me parait plus harmonieux que BIG dans le cadre d'une citation de participant, y compris en comparaison d'une citation d'auteur... Enfin, bref... Je ne change rien à ce qui a été fait : même mon propre perfectionnisme a ses limites.

***

EDIT (08/05/2020, 17h30): message complété au début, au sujet de notre désaccord de fond.




La question du Libre Arbitre - sosryko - 10/05/2020

Merci Yyr pour cette  nouvelle livraison, qui donne à relire les textes sous un jour nouveau.
Je n'avais pas noté (ou j'avais oublié) cette phrase très juste concernant Fëanor  : « Il se rappelait maintenant rarement qu'ils brillaient d'une lumière qui n'était pas la sienne », ou bien sa parole totalement démente : «  Nous, et nous seuls, serons les seigneurs de la Lumière immaculée, et les maîtres du bonheur et de la beauté d'Arda ! »
Quant à la tristesse de Sam et aux paroles de Merry («nous te talonnerons comme des chiens »), c'est magnifique.
Un beau et bon fuseau, à lire, tu nous donnes, maître Yyr  : )




La question du Libre Arbitre - sosryko - 11/05/2020

Hier, au fil d'une lecture, je tombe sur ce passage qui fait fortement écho avec ta présentation :

L’opposition du bien et du mal est pour lui [l’homme] un fardeau intolérable. […]
Une tradition albigeoise raconte que le diable a séduit les créatures en leur disant : « Avec Dieu vous n’êtes pas libres, car vous ne pouvez faire que le bien. Suivez-moi et vous aurez la puissance de faire à votre gré le bien et le mal. » L’expérience confirme cette tradition. […]
L’homme a suivi le diable. Il a reçu ce que le diable lui promettait. Mais mis en possession du couple bien et mal, il est aussi à l’aise qu’un enfant qui aurait pris dans sa main un charbon brûlant. Il voudrait jeter le charbon. Il s’aperçoit que c’est difficile.
[Une des] méthodes pour y parvenir […] consiste à nier la réalité de l’opposition entre le bien et le mal. Notre siècle l’a essayé. Une horrible parole de Blake a eu parmi nos contemporain un grand retentissement : « Il vaut mieux étrangler un enfant dans son berceau que de garder au cœur un désir non satisfait. » [Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desire (Proverbs of Hell, plate 10)]
Seulement ce n’est pas le désir qui oriente l’effort, c’est le but. L’essence même de l’homme est l’effort orienté ; les pensées de l’âme, les mouvements du corps, n’en sont que des formes. Quand l’orientation disparaît, l’homme devient fou, au sens littéral, médical du mot. C’est pourquoi cette méthode, fondé sur le principe que tout se vaut rend fou. Quoiqu’elle n’impose aucune contrainte, elle précipite l’homme dans un ennui semblable à celui des malheureux condamnés à la prison cellulaire, et donc la plus grande douleur est de n’avoir rien à faire.

— Simone Weil, « Cette guerre est une guerre de religions », in : Œuvres complètes, t. V, Écrits de New York et de Londres, vol. 1 : Questions politiques et religieuses (1942-1943), Gallimard, 2019, p.251

Une variante du dernier paragraphe revient sur cette liberté d’indifférence

[…] et l’homme, avant d’être pensée, chair vivante ou matière, est direction ; il ne pense et ne se meut que pour quelque chose. En lui ôtant la pensée de but, on le condamne en pleine liberté à l’ennui du prisonnier […].
Quand la prospérité procure des forces et des ressources surabondantes, on peut tromper cet ennui en jouant. Ce ne sont pas des jeux d’enfants ; ce sont des jeux d’hommes mûrs qui jouent sans croire au jeu. Des jeux de prisonniers.

— Simone Weil, ibid., p. 592.

Enfin, la présentation du recueil s'ouvre par une expression de Simone Weil rapportée par Hélène Honnorat, qui fut son amie :

Être libre, ce n'est pas choisir, c'est avoir choisi.

— Simone Weil, ibid., p. 13.

S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 11/05/2020

Merci Sosryko,

Pour les paroles à la fois enracinées et orientées de cette grande Dame.

Et plus encore pour les tiennes : Ps 132:2.

Yyr




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 12/05/2020

Le 8 mai dernier, votre serviteur a écrit :

S'agissant de Faërie, je ne crois pas qu'elle subsume à (ou sous) la Vérité chrétienne. L'inverse me parait plus conforme à quelque loi naturelle, si celle-ci est connaissable et compréhensible. Peut-être que Faërie est une chose trop sérieuse pour être confiée à la seule pensée d'un écrivain en particulier, qu'il ait ou non été un fervent catholique...

Je sens qu'il faut que je précise ce que j'ai voulu dire : il ne s'agit pas pour moi d'écarter la pensée de Tolkien s'agissant de Faërie (ce serait bien dommage), mais simplement d'en tenir compte avec mesure, dans une perspective de définition et d'appréhension ouverte, et non close dans une vision qui serait trop étroitement liée au seul point de vue propre à cet écrivain, la fantasy moderne n'étant notamment pas née, de toute façon, de la seule définition tolkienienne du conte de fée.

À cette aune, mon regard sur Faërie tend plutôt à rejoindre en fait celui exprimé par Necsipaal dans son Avant-Propos aux Errances en Faërie que j'ai relu récemment : en partant de la définition tolkienienne, Faërie apparait comme le domaine du merveilleux (d'un surnaturel plus ou moins accepté) mais avec des contours souvent flous vis-à-vis du réel, quelque-chose d'« indescriptible quoique sans être imperceptible » pour reprendre les mots de Tolkien, « une chimère, surprenante et inquiétante, parfois cruelle, dont la vue seule suffit à apaiser l'esprit de qui sait en emprunter les chemins bigarrés et les valeurs en trompe l'œil » pour reprendre les mots de Necsipaal. À travers toutes sortes de récits aux objets divers (« satire, aventure, moralité, fantaisie » évoqués par Tolkien) Faërie invite ainsi à renouer avec une certaine tradition mythique, foisonnante, attirante, mais pas particulièrement avec un seul « mythe vrai » (selon la foi de Tolkien) auquel (ou sous lequel) le Royaume de Faërie serait subsumé. Voila ce que j'ai voulu dire.

Par ailleurs, suite à des remarques reçues en privé, je crois qu'il est peut-être plus simple de me mettre pour le moment en retrait des présents échanges. Je ne suis pas en mesure de savoir s'il est seulement question ici de recherche sur la conception tolkienienne du libre arbitre (et entre autres sur ses correspondances possibles avec la conception de Thomas d'Aquin), ou bien s'il s'agit de cela tout autant que de développer un point de vue sur l'œuvre (de fantasy, mais pas seulement) de Tolkien susceptible de me paraitre trop univoquement orienté. À cette aune, j'avoue que je ne sais pas comment utilement contribuer aux échanges, à propos d'un sujet qui cependant m'intéresse et dont je salue, encore une fois, le traitement patiemment fouillé dont il fait ici l'objet. Comme je l'ai dit plus haut, il m'arrive de ne pas toujours comprendre le ton ou l'intention de certains messages, de même que l'usage qui peut être fait de citations dont on ne sait pas toujours si elles servent seulement la recherche ou la mise en avant de points de vue qui la dépasse quelque peu. Peut-être que je prends tous ces échanges de façon trop personnelle, en surinterprétant et en me posant trop de questions, mais bon... dans le doute, mieux vaut probablement faire une pause me concernant, et laisser ainsi en particulier Yyr développer toute sa réflexion jusqu'au bout.

Peace and Love,

B.




La question du Libre Arbitre - sosryko - 13/05/2020

Je ne le fais pas exprès, mais une nouvelle lecture, ce jour, vient à point et redouble les échos précédents au présent propos. Nous ne sommes pas en 1942 mais en 1890 cette fois, alors que Jean Jaurès, encore professeur de philosophie à la faculté de Toulouse, explore le fondement philosophique du socialisme :

L’humanité ne peut donc être une que d’une unité morale et spirituelle ; et voilà pourquoi le socialisme ne peut s’appuyer que sur les doctrines qui ont affirmé et justifié l’unité humaine. Je dirais volontiers : il y a trois doctrines qui ont affirmé l’humanité : la doctrine stoïcienne, la doctrine chrétienne, et la doctrine kantienne. En comprenant dans ce nom toutes les philosophies qui au XVIIIe et au XIXe siècle ont proclamé la valeur absolue de la personne humaine par le droit et la liberté.

— Jean Jaurès, Qu’est-ce que le socialisme, Pluriel, 2019, p. 48.

Cette comparaison des trois « doctrines » le conduit à anticiper une métaphore tolkienienne (c’est ce qui m’a convaincu que reproduire ces textes ne nous éloignait pas trop de notre sujet mais nous y ramenait au contraire) :

[…] c’est la même pensée, le même rayon de lumière humaine réfracté dans trois milieux différents, en résignation splendide et en charité orgueilleuse dans l’aristocratie de la Rome impériale, en douceur évangélique dans les foules de souffrance et d’espérance, en fierté morale et en respect du devoir dans nos sociétés modernes […].

— Jean Jaurès, Ibid.

Un peu plus loin, répondant à la critique de l’intolérance adressée au socialisme :

l’idée d’humanité sur laquelle le socialisme repose n’est pas distincte de l’idée profonde de liberté. La communion des êtres en Dieu n’est possible que par un libre élan intérieur d’amour : et le devoir n’a une valeur absolue que parce qu’il se confond dans la personne humaine avec la liberté morale. Ainsi, développer l’humanité, c’est au fond développer la liberté : mais la liberté vraie n’est pas cette liberté d’indifférence qui est supposée choisir presque arbitrairement le pour et le contre et qui est par définition toujours égale à elle-même. La liberté vraie, c’est l’adhésion intérieure au devoir et à la raison sous la seule action du devoir et par la seule influence de la raison.

— Jean Jaurès, ibid., p. 50

Il enchaîne avec un développement qui oppose le couple raison/liberté à celui de fatalité/désespoir qui nous ramène encore au propos de ce fuseau (mais avec une définition de la nature comme uniquement lieu de déterminations et une réponse collective et non pas personnelle, puisque le rôle de Dieu est joué par l’humanité désormais) :

Mais l'homme tient à l'animalité, et il fait partie de la nature : c'est dire que la raison et la liberté, pour se développer en lui, rencontrent des obstacles sans nombre : l'ignorance, la misère, la fatalité des instincts [51] héréditaires dans les âmes incultes en qui l'hérédité est presque tout, la force des convoitises et des appétits déchaînés par le mouvement même de l'ordre social ; et enfin ce sombre désespoir qui est la négation même de la raison puisque la raison communiquant avec l'éternel englobe nécessairement l'espérance, mais désespoir inévitable pour la plupart des âmes humaines à un certain degré de misère, surtout à un certain degré d'abandon et qu'on pourrait appeler la folie de la souffrance. Et quand l'humanité interviendra pour régler ces désordres, elle ne portera pas atteinte à la liberté elle lèvera au contraire les derniers obstacles qu'oppose la nature à la liberté et à la raison.

— Jean Jaurès, ibid., p. 50-51

Rq : On n’est pas loin non plus de Thomas d’Aquin puisque Jacques Maritain, avant de devenir un commentateur de la pensée du docteur angélique fut un grand admirateur de Jean Jaurés ;-)

S.




La question du Libre Arbitre - Hyarion - 14/05/2020

À peine descendu de cheval, me voila remis en selle... Il fallait le dire tout de suite, que l'on avait le droit de parler ici de socialisme ! ;-)

Plus sérieusement, suite à de nouveaux échanges en privé, il apparait que l'impression récurrente que je peux avoir, de longue date, d'une évocation de la parole de Tolkien conjointe à des éclairages chrétiens et prenant dès lors l'aspect d'une argumentation pro domo... reste avant tout une impression de ma part. Dans le fond, je me doute bien que ni Yyr, ni Sosryko ne prétendent qu'une seule lecture de l'oeuvre, celle qu'ils proposent, soit possible, et qu'ils sont bien conscients que cette lecture ne saurait être suffisante. Puisque je m'en doute bien au fond, je devrais me répéter cela plus souvent, si je veux notamment être à la hauteur de ce que j'ai écrit précédemment s'agissant de ne pas prendre mes interlocuteurs pour des représentants d'une Idée avec un grand « I » ou d'un système de pensée, et s'agissant de rester fidèle à ma devise « faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux », y compris en appréhendant le travail qu'autrui prend la peine de partager.
Nous avons, toutes et tous, quelque-chose à nous apporter, que nos éclairages respectifs sur tel ou tel sujet soient ou non tolkieniens. À cette aune, il me semble que ce que j’appelle le « lithisme » représente évidemment un ennemi commun, un piège nous concernant tous, même évidemment quand on est sceptique. La pensée des philosophes est là pour nous aider à garder notre propre pensée en mouvement, non pour nous servir univoquement de guide « figé ». C'est de cette façon que, pour ma part, je peux apprécier un penseur comme David Hume (pour ce que j'ai lu de lui ; en matière de scepticisme, je connais mieux Montaigne en comparaison), comme tout autre penseur qui peut éventuellement « me parler » par sa réflexion, fut-elle sur tel ou tel sujet l'anti-thèse dialectique de tel autre penseur dont la réflexion pourra aussi également « me parler » en quelque autre façon (Jean Jaurès, loin d'être un sceptique ou un empiriste, est en cela un bon exemple).

sosryko a écrit :

Je ne le fais pas exprès...

Si Sosryko ne le fait pas exprès, pour ce qui me concerne, je me sens un peu comme Hercule Poirot se qualifiant d'imbécile, face à quelque-chose qu'il aurait pu voir plus tôt dans le cadre d'une enquête : la dernière fois que Jean Jaurès a été évoqué sur le présent forum de JRRVF, cela s'est passé dans un autre fuseau où j'avais moi-même recommandé, entre autres, la lecture de l'œuvre philosophique de Jaurès, éditée par Jòrdi Blanc (né Georges Blanc) aux éditions de l'association Vent Terral. Car cette œuvre contient bien sûr des éléments pouvant concerner la réflexion présente : nom d'une pipe, j'aurai dû y penser ! ^^' Ceci dit, nous sommes tellement habitués à tourner autour de références plus ou moins immédiatement « compatibles » avec le catholicisme conservateur de Tolkien, que j'en suis probablement venu, avec le temps, à ne plus envisager d'en suggérer d'autres...

Cependant, je ne connaissais pas le texte évoqué par Sosryko... mais ce n'est pas très étonnant, puisqu'il est apparemment longtemps resté inédit et que sa première publication remonte seulement à quelques mois. Il semble très intéressant en raison de l'époque à laquelle il a été semble-t-il écrit (1890), soit peu de temps avant que Jean Jaurès n'adhère explicitement et définitivement au socialisme, en 1892, année où il est choisi comme candidat des socialistes de Carmaux, contre le marquis de Solages, à une élection législative anticipée faisant suite à la célèbre grève des mineurs carmausins de cette année-là. On a eu souvent tendance à distinguer, sur fond de convictions plus ou moins militantes, le Jaurès d'avant 1892 et celui d'après, comme s'il y avait eut deux Jaurès, l'un jeune intellectuel bourgeois, l'autre adulte entré dans l'Histoire et utile à la lutte des classes. Pourtant, il n'y eut au fond qu'un Jaurès, dont la force fut, y compris dans une perspective politique et socialiste, de s'être d'abord construit philosophiquement lui-même avant de s'engager dans l'action politique, ce qui l'a davantage prémuni que d'autres d'une perméabilité excessive aux influences doctrinaires (notamment marxistes) une fois plongé dans le bain de la politique et de l'engagement socialiste.

Le texte qu'évoque Sosryko, même à travers seulement quelques extraits, m'en rappelle ainsi d'autres, antérieurs comme postérieurs, sachant que l'engagement politique de Jaurès s'inscrit dans le prolongement d'une philosophie qui fut le moteur de son action, avec une proposition que contenait déjà De la Réalité du Monde sensible, sa thèse principale publiée à Toulouse en 1891 et soutenue en Sorbonne le 5 février 1892. Définissant ladite thèse comme étant la théodicée de Jaurès, Jòrdi Blanc a pu résumer ainsi cette proposition : face au drame humain et universel qu'est « l'abîme », « entre l'infini extérieur et l'insignifiance de l'individu humain, Jaurès ne propose pas le pari pascalien, repli mystique dans l'intériorité, mais un acte d'amour à la dimension de l'humanité et de l'univers. »

Avant de donner, à partir de 1889, des cours publics à la faculté de Toulouse, Jaurès a professé un cours de philosophie au lycée d'Albi pendant l'année scolaire 1882-1883 (tout en se rendant déjà alors à Toulouse, une fois par semaine à partir de janvier 1883, pour donner une conférence de philosophie à la faculté des lettres). Ce cours de philosophie d'Albi constitue en quelque sorte le prélude, le banc d'essai de la thèse soutenue par Jaurès dix ans plus tard. Ce cours, qui nous est parvenu grâce à la retranscription de deux des anciens élèves de Jaurès (in fine sur deux cahiers manuscrits), comporte 43 leçons, avec des suppléments sous forme de 28 autres leçons, suppléments suivis de sept leçons d'histoire de la philosophie. La question qui nous occupe est abordée dans la 29e leçon du cours, « De la liberté. Responsabilité, remords ». Le temps me manque pour vous recopier tout ça (j'ai encore bien d'autres choses à écrire par ailleurs... ^^'), mais Jòrdi Blanc évoque ainsi le propos de cette leçon dans son introduction au cours :

Traitant de la morale avant la théodicée, et félicitant Kant d'avoir émancipé la morale de la métaphysique, Jaurès semble bien s'affranchir de l'ordre cousinien des matières faisant dépendre de Dieu l'obligation morale. Mais son exposé de la morale kantienne, largement inspiré de Boutroux, ne fait qu'aboutir à l'une des critiques les plus sévères du formalisme moral kantien que l'on connaisse.
Véritable détachement avancé du cours de morale, curieusement placée à la fin du premier cahier et du cours de psychologie et de logique, se trouve une leçon intitulée « De la liberté. Responsabilité, remords ». Consacrée à la fameuse antinomie du libre arbitre et du déterminisme, le problème de la liberté y est abordé de manière historique, historiale dirait-on dans le jargon de l'authenticité. La liberté, dit Jaurès, a été mise en cause deux fois : la première lorsqu'elle s'est trouvée contestée par l'affirmation de la toute-puissance divine, la seconde lorsqu'elle a été menacée par la postulation du déterminisme par la science. Rouvrant le dossier de la querelle sur la prédestination, c'est contre Pélage et les Jésuites, affirmant la plénitude du libre arbitre en même temps que la soumission de la raison humaine à la raison divine, qu'il se prononce, et pour saint Augustin, niant le libre arbitre, et renchérissant encore sur ce dernier.
La tentative de Kant, consistant, dit-il, à dissocier le monde des phénomènes où règnerait le déterminisme, d'une intériorité nouménale où règnerait la liberté, est aussi vaine et illusoire que la tentative d'un Pélage prétendant couper l'homme en deux. Accordant à Kant l'affirmation du déterminisme des phénomènes, il conteste l'exception de la liberté nouménale.
Je ne peux dire ma volonté que si ma volonté découle de ma personne. La liberté humaine n'est pas concevable sans l'affirmation du déterminisme du moi individuel, et loin qu'il faille opposer le libre arbitre au déterminisme, nous n'avons que deux possibilités : celle de nous soumettre au déterminisme des choses ou celle de nous soumettre au déterminisme du bien. Nécessité et déterminisme, liberté et moralité : Jaurès dissocie ce que Kant croyait indispensable de relier et relie ce que Kant croyait nécessaire de dissocier. Rompant avec la conception kantienne de la moralité comme liberté, il rompt du même coup avec tout cartésiano-spiritualisme moral en renouant avec la conception spinoziste et leibnizienne de la moralité comme obéissance à la nécessité.

Jòrdi Blanc, in Jean Jaurès, Œuvres philosophiques I, Cours de philosophie, Valence d'Albigeois, Vent Terral, 2005, « Méditation sur la substance. Introduction au Cours de philosophie », II., 3., p. 138-139.

Pour donner à lire tout de même un peu le propos de Jaurès lui-même, voici les dernières phrases de cette 29e leçon de son Cours de philosophie :

[...] Quand la volonté est conçue comme une puissance arbitraire et indéterminée, elle apparaît du même coup comme ployable en tous sens et, n'étant pas soumise à des influences intérieures, elle l'est d'autant plus à des influences extérieures. Voila pourquoi, du même coup, les Jésuites affirmaient le libre arbitre de la volonté humaine et enserraient du dehors cette volonté par des influences innombrables.
Au contraire, lorsque la volonté est subordonnée à des croyances, à des sentiments, à un idéal, comme il ne dépend de personne de changer en nous ces croyances, ces sentiments, cet idéal, notre caractère est ferme et notre volonté est indépendante. La liberté ne consiste pas pour nous dans un libre arbitre chimérique et indifférent. Elle consiste dans la soumission croissante de notre être à la raison. La raison, en effet, commune à tous les hommes, la même en tous, a quelque-chose d'universel et d'impersonnel par où ceux qui la suivent échappent aux hasards individuels de la naissance, de l'éducation et de la destinée, et cette raison qui nous affranchit n'est pas une puissance qui nous est étrangère. Il est vrai qu'elle n'a rien à voir avec notre individu particulier. Mais chacun de nous n'est pas seulement tel individu, ayant tel nom ou tel prénom, tel âge et telle figure, telle profession et telle demeure. Il est avant tout un homme. Or à quoi la raison fait-elle appel quand elle nous commande le bien, la justice, la charité ? Ce n'est pas l'individu, ce n'est pas à ses caprices, à ses intérêts particuliers ou variables, c'est au fond humain, à la personne humaine qui est en nous. Ainsi donc, en même temps que la raison nous appelle, nous élève et nous affranchit, c'est nous qui, par le meilleur, le plus intime, le plus durable de notre être, faisons la force de la raison, si bien que là encore, et jusque sur ces hauteurs où nous sommes débarassés d'une individualité de hasard et où nous manifestons dans sa plénitude la personne humaine universelle, permanente qui nous est commune avec les autres individus, c'est encore par nous que nous sommes gouvernés, par nous que nous sommes affranchis.

Jean Jaurès, Œuvres philosophiques I, Cours de philosophie, op. cit., Cahier I, 29e leçon « De la liberté. Responsabilité, remords » (p. 310-325), p. 324-325.

À Toulouse, durant ses années d'enseignement, Jean Jaurès compta notamment parmi ses collègues l'historien de l'art Émile Mâle, lequel, en décembre 1889, raconte dans une lettre (citée par J. Blanc) : « J'ai fait la connaissance de Jaurès [...] qui a repris son cours de philosophie à la faculté. C'est un charmant garçon. Nous causons de temps en temps de saint Thomas d'Aquin — car il lit la Somme, cette haute cathédrale du verbe. J'ai assisté à quelques-unes de ses leçons. Il parle avec une chaleur d'apôtre et de magnifiques métaphores : la faculté refuse du monde. »

B.




La question du Libre Arbitre - sosryko - 14/05/2020

Ce fut une découverte totalement fortuite, que ces pages de Jean Jaurés,  feuilletées ces derniers jours pour la premières fois, le livre figurant parmi tant d'autres qui attendent d'être lus.
Par contre, en postant mon message, j'espérais, cher Hyarion, que tu pourrais nous éclairer plus avant sur cette trouvaille. Et tu ne nous déçois pas. Merci pour ces précisions, la dernière n'étant pas la moindre: d'un côté, je n'aurais pas imaginé que Jean Jaurès avait lu la Somme ; de l'autre, je ne suis pas étonné que son talent d'orateur était déjà manifeste dans ses années d'enseignement.
S.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 15/05/2020

Eh bien, je suis scotché !! :)

C'est peu dire que je vous suis très reconnaissant, à l'un et à l'autre, pour ces textes édifiants, et à Benjamin en plus pour sa contextualisation agréable et très utile (et ce bel exemple, en passant, du dialogue qui était possible, à l'époque, entre ces intelligences hors normes). Les points de contacts avec Tolkien et saint Thomas, sans être évidemment complets (ces derniers ne s'accorderont pas avec la rupture métaphysique kantienne), sont remarquables ! Même si ce n'est pas une surprise totale, je ne pensais pas trouver chez Jaurès une plaidoirie d'une telle qualité en faveur de la liberté de qualité (pour reprendre la terminologie de Pinckærs) et contre la liberté d'indifférence.

À noter que la suite que j'ai prévue me donnera probablement l'occasion de revenir à une autre différence, celle qui survient (du fait de la rupture métaphysique évoquée à l'instant) dans la compréhension de nature : nature comme dynamique d'accomplissement d'un côté, nature comme ensemble de déterminismes faisant obstacle à l'accomplissement de l'autre (cf. dernière citation donnée par Sosryko). En attendant, on peut déjà dire que Tolkien l'a justement thématisée, en opposant d'un côté la nature qui relève d'Arda Immarrie et la nature qui relève d'Arda Marrie.

Vraiment, bravo à tous les deux.




La question du Libre Arbitre - Yyr - 15/05/2020

La liberté à l'égard du Mal (1/3) : existence et nature du Mal

Et du Mal on ne sait / qu'une chose, une seule, et terrifiante : il est.

« Mythopoeia », FAT, p.309

Tolkien développera tout de même ce que peut vouloir dire ce qu'« il est ».

Pour résumer, les Eldar et les Valar comprennent le Mal par rapport au Bien : le Mal est pour eux une altération du Bien. Et il sera défini en proportion du Bien. Lorsque le Bien est envisagé d'après la loi éternelle (perspective majoritairement valienne), à savoir ce qui est « en paix, en accord (avec Eru) » (HoMe XI, p.399), la référence est la Volonté ou le Dessein d'Eru et le Mal consiste à refuser la dépendance qui en découle. Cela nous renvoie à notre premier excursus sur le rapport entre la liberté et la puissance : l'entêtement de Melkor introduira dans la Musique, non pas une autre musique, un autre « possible », qui serait un autre « Bien », mais « des altérations » (Lettres, n°212 p.40), qui ne seront elles-mêmes, en fin de compte, « qu'une part de l'ensemble, tributaires de [la] gloire [d'Ilúvatar] » (Ainulindalë). Lorsque le Bien est envisagé d'après la loi naturelle (perspective majoritairement elfique), il sera défini comme « ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (true to its nature & function) » (PE n°17 p.162). La référence est ici la nature, entendue au sens de cause finalisée, orientée, par et vers le Bien, et le Mal se définit comme ce qui est contre-nature. Ce qui nous renvoie à notre deuxième excursus sur le rapport entre la liberté et la nature : le mal réside dans ce qui est « anormal et contre-nature (unnatural) », c'est-à-dire ce qui ne respecte pas l'ordre idéal de la Création : « la vraie nature (the true nature) » (HoMe X, pp.314,315,317) des Incarnés, leur « être véritable (right being) et entièreté (its fullness) » (p.317), leur « nature véritable (right nature) » (p.218) et « originelle » (p.304), etc. etc.

Le Mal est donc une altération du Bien, comme saint Augustin pouvait dire que le Mal est « la privation du bien, privation dont le dernier terme est le néant » (Confessions, III, VII, 12), Néant qui est « l'objet ultime » de Morgoth (HoMe X, p.396). À nouveau, la mythopoésie tolkienienne s'enfile comme un gant dans la théologie de l'Aquinate, pour qui « du fait que toute nature désire son être et sa perfection, il résulte que l’être et la perfection de toute nature a raison de bien » et « il est donc impossible que le mal signifie un certain être, ou une certaine nature de forme » mais bien « une certaine absence de bien [:] [celle qui] est une privation [et qui, comme telle, est] appelée un mal : telle la privation de la vue, qu’on nomme cécité » (ST Ia.48.1-3). Il s'ensuite que le Mal a besoin du Bien pour exister, alors que l'inverse n'est pas vrai. Il s'ensuit également que le Mal altère sa propre base. Aussi Theoden peut-il rappeler que « le mal ruine souvent le mal » (SdA, III.11). (*)

Jonathan McIntosh a relevé, comme d'autres, que les nombreuses « oppositions » tolkieniennes entre bons et mauvais (Manwë / Melkor, Gandalf / Saruman, Elfes / Orques, etc.) atteignent « une symétrie presque parfaite au sein de laquelle Tolkien contrebalance chaque être bon avec sa forme mauvaise correspondante » (The Flame Imperishable, p.216, cf. « Le seuil et le centre », dans Pour la gloire de ce monde, p.94 en particulier avec la figure de « la maison de Tom »). Mais cette symétrie, « bien loin de suggérer une sorte de dualisme manichéen et d'équipotence entre le bien et le mal, nous rappelle au contraire que le mal est tributaire, même dans son extraordinaire variété et subtilité, de l'authentique variété et subtilité dont dispose la création, en vertu de sa participation à l'infinie variété du Créateur » (ibid., référence faite ici par l'auteur à Lettres, n°153 p.269). Cette symétrie, nous avons vu que Tolkien lui-même l'énonce : « l'histoire est bâtie en termes d'oppositions, entre le bon côté et le mauvais côté : la beauté et la laideur sans pitié, la royauté et la tyrannie, la liberté mesurée fondée sur l'assentiment (moderated freedom with consent) et la compulsion qui n'a plus aucun autre objet, depuis longtemps, que le seul pouvoir, etc. » (Lettres, n°144 p.255, trad. modifiée). Et surtout, il l'énonce de façon « thomiste » si je puis dire : la laideur comme déformation du bien, la tyrannie comme déformation de la royauté, la compulsion comme déformation de la liberté. (**)

Si l'on en revient maintenant aux deux façons des Eldar et des Valar de définir la référence du Bien, et donc le Mal. Celles-ci sont équivalentes et se répondent (comme nos deux excursus) : ce qui est naturel manifeste ce qui est éternel. Les Eldar et Valar rassemblent alors souvent ces deux références au Bien en une seule, éternelle et naturelle à la fois, dans un syntagme bien identifié : Arda Immarrie. Arda Immarrie désigne ainsi le monde « dans des conditions idéales, libres du mal » (VT n°39 p.23), « le monde tel qu’il aurait été si le Mal n’était jamais apparu » (PE n°17 p.178), « la source dont procèdent toutes les idées d’ordre et de perfection » (HoMe X, p.405), c'est-à-dire la nature dans son intégrité et ses fonctions originelles, ordonnées au Créateur. C'est ainsi que le Mal se verra défini par tout ce qui s'écarte d'Arda Immarrie, et il sera sinon résumé en tout cas originé dans la thématique du Marrissement d'Arda :

Il avait marri l’ensemble d’Arda (et en fait probablement bien d’autres parties d’Eä). Melkor n’était pas seulement un Mal localisé sur Terre, non plus qu’un ange gardien de la Terre ayant mal tourné : il était l’Esprit du Mal, qui avait surgi avant même la création d’Eä. Sa tentative pour dominer la structure d’Eä, et d’Arda en particulier, et altérer les desseins d’Eru (qui gouvernait toutes les interventions des Valar fidèles), avait introduit le mal, ou une tendance à l’aberration par rapport au dessein originel, dans toute la matière physique d’Arda.

HoMe X, p.334

La malice du Marrisseur à l’œuvre dans le monde sépare la réalité d’Arda Immarrie (celle des conditions idéales, libres du mal) de celle d’Arda Marrie (celle dont les Enfants d’Eru font l’expérience). Le Marrissement d'Arda, cette « inclination [de toutes choses] au mal et à la perversion de leurs justes formes et voies » (HoMe X, p.255), est très exactement un dé-voiement : ce qui détourne l’existence de son « cours naturel » (cf. pp.217,232,255 ; voir le deuxième excursus supra, et « Estel Eruhínion » § I.1.a « détourner toute chose de son cours naturel »).

Ainsi, le Mal apparaît bien comme non substantiel en lui-même. Si le Bien réside dans l'inclination naturelle des êtres à « l’ordre et la perfection » (p.405), le Mal est un défaut, une défaillance relative à l’orientation naturelle de « ce monde [qui] a des fondations qui sont bonnes, et [qui] tend par nature au bien » (p.379). L’Anneau de Sauron manifeste cette essence du Mal, lui qui détourne son porteur de son cours naturel — de « sa nature et fonction » disent les Eldar (PE n°17 p.162), de « son devoir et son dû » dira Sam (SdA, VI.1) — au point de le faire, littéralement, s’évanouir du monde des vivants.

Enfin, le Marrissement d'Arda concerne essentiellement la matière :

C’est pourquoi ceux dont l’existence commençait en Arda, et dont la nature, en plus, consistait en l’union d’un esprit et d’un corps, tirant la nourriture du dernier d’Arda Marrie, devaient à jamais être sujets, dans une certaine mesure, à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales […]

[...] la blessure jadis infligée par Melkor à la substance d’Arda était telle que tous ceux qui étaient incarnés […] devaient à jamais être sujets à la peine, et à faire ou souffrir des choses anormales en Arda Immarrie.

Sa tentative pour dominer la structure d’Eä, et d’Arda en particulier, et altérer les desseins d’Eru (qui gouvernait toutes les interventions des Valar fidèles), avait introduit le mal, ou une tendance à l’aberration par rapport au dessein originel, dans toute la matière physique d’Arda.

HoMe X, pp.255,258-259,334

Cette insistance achève de relier la mythopoésie tolkienienne à la doctrine de l'Aquinate. Pour ce dernier, « le mal, en effet, est le défaut d’un bien qu’un être est naturellement apte à avoir, et doit avoir ». Mais comment le Mal, qui n'est pas substantiel, peut-il causer quoi que ce soit en général, et en particulier à un être la privation de sa disposition naturelle, « être cause ne [pouvant] être que le fait d’un bien ; car rien ne peut être cause sinon en tant qu’il est de l’être, et tout être, en tant que tel, est un bien » ? En fait, « le bien est cause du mal à la manière d’une cause matérielle, car on a montré que le bien est le sujet du mal. Quant à la cause formelle, le mal n’en a pas, car il est plutôt une privation de forme. Il en est de même de la cause finale ; car le mal, loin d’avoir une fin, est bien plutôt la privation de l’ordination à la fin requise » (ST Ia.49.1). (***)

__________________________________________

(*) Sur la nature du Mal :

Dans une opposition, un terme est connu par l’autre, comme les ténèbres par la lumière. Pour savoir ce que c’est que le mal, il faut donc utiliser la notion de bien. Or, nous avons établi plus haute que le bien est tout ce qui est désirable. Ainsi, du fait que toute nature désire son être et sa perfection, il résulte que l’être et la perfection de toute nature a raison de bien. Il est donc impossible que le mal signifie un certain être, ou une certaine nature de forme. Le terme de mal désigne donc une certaine absence de bien. Voilà pourquoi l’on dit du mal qu’il n’est « ni un existant, ni un bien » ; car l’être, comme tel, étant un bien, on ne peut nier l’un sans l’autre.

Somme Théologique, Ia.48.1

S. Augustin écrit : « Le mal n’existe que dans le bien. » [...] Le mal implique l’absence de bien [mais] toute absence de bien ne s’appelle pas un mal. L’absence de bien peut en effet être prise soit comme négation pure, soit comme privation. Et l’absence de bien prise par manière de négation n’a pas raison de mal, sans quoi les choses qui n’existent d’aucune manière seraient des maux, et toute chose serait mauvaise du seul fait qu’elle n’a pas le bien d’une autre. Ainsi l’homme serait mauvais pour n’avoir pas l’agilité de la chèvre ou la force du lion. C’est lorsqu’elle est une privation que l’absence est appelée un mal : telle la privation de la vue, qu’on nomme cécité.

Somme Théologique, Ia.48.3

(**) Sur l'apparente symétrie entre le Bien et le Mal, non pas signe de dualisme manichéen mais reflet de la variété de la Création :

Selon S. Augustin « de tout ce qui constitue l’univers, il résulte une beauté admirable, et dans cet ensemble, ce qu’on appelle le mal, bien ordonné et mis à sa place, fait ressortir l’éclat du bien. »

Comme on l’a dit précédemment, les parties de l’univers sont hiérarchisées de telle sorte que l’une agisse sur l’autre, qu’elle soit sa fin et lui serve de modèle. Or, nous venons de montrer qu’il ne peut en être ainsi du mal, si ce n’est en raison du bien qui lui est conjoint. Le mal ne contribue donc pas à la perfection de l’univers, et il ne fait point partie de l’ordre universel, si ce n’est accidentellement, en raison du bien conjoint.

Comme nous l’avons dit à [l'instant], la perfection de l’univers requiert qu’il y ait inégalité entre les créatures, afin que tous les degrés de bonté s’y trouvent réalisés. Or, un premier degré de bonté, c’est qu’un être soit tellement bon qu’il ne puisse jamais défaillir. Un autre, c’est qu’il soit bon, mais puisse faillir au bien. Et ces degrés se rencontrent aussi dans l’être lui-même ; car il y a certaines choses qui ne peuvent perdre l’être, comme les réalités incorporelles ; et d’autres peuvent le perdre, comme les réalités corporelles. Donc, de même que la perfection de l’univers requiert qu’il n’y ait pas seulement des réalités incorporelles, mais aussi des réalités corporelles ; de même la perfection de l’univers exige que certains êtres puissent défaillir à l’égard du bien ; d’où il suit que parfois ils défaillent. Or, la nature du mal consiste précisément en ce qu’un être défaille à l’égard du bien. D’où il est évident que, dans les choses, le mal se rencontre au même titre que la corruption, car la corruption elle-même est une sorte de mal.

Somme Théologique, Ia.48.1-2

(***) Sur la cause du Mal :

Le mal, en effet, est le défaut d’un bien qu’un être est naturellement apte à avoir, et doit avoir. Or, un être ne peut être privé de la disposition due à la nature que si une cause lui soustrait cette disposition. [...] Mais être cause ne peut être que le fait d’un bien ; car rien ne peut être cause sinon en tant qu’il est de l’être, et tout être, en tant que tel, est un bien.  [...] Ce qui précède prouve que le bien est cause du mal à la manière d’une cause matérielle, car on a montré que le bien est le sujet du mal. Quant à la cause formelle, le mal n’en a pas, car il est plutôt une privation de forme. Il en est de même de la cause finale ; car le mal, loin d’avoir une fin, est bien plutôt la privation de l’ordination à la fin requise [...]. Si le mal a une cause efficiente, c’est une cause qui ne le produit pas directement, mais par accident. [...] Dans l’action, le mal est causé par le défaut de l’un des principes de l’action [...]. Dans une chose, au contraire, le mal a pour cause parfois la puissance de l’agent (non pas toutefois dans l’effet propre de cet agent), et parfois le défaut de l’agent ou [...] une mauvaise disposition de la matière.

Somme Théologique, Ia.49.1

L’effet de la cause seconde défaillante se ramène à la cause première non défaillante pour tout ce qu’il a d’entité et de perfection, mais non pour ce qu’il a de déficient. Ainsi tout ce qu’il y a de mouvement dans la jambe qui boite est causé par sa puissance motrice ; mais ce qu’il y a de dévié dans ce mouvement n’est pas causé par cette puissance motrice, il a pour cause la difformité de la jambe. De même, tout ce qu’il y a d’être et d’action dans une action mauvaise, remonte à Dieu comme à sa cause ; mais ce qu’il y a là de défaillant n’est pas causé par Dieu ; c’est l’effet de la cause seconde qui défaille.

Somme Théologique, Ia.49.2




La question du Libre Arbitre - Yyr - 16/05/2020

Je n'avais pas encore tout relu de Jonathan McIntosh l'autre jour. Peu après avoir posté, je suis tombé sur ce passage, où l'auteur résume le point de vue de Jacques Maritain en des termes tolkieniens :

En bref, l'âme ou la volonté (the soul or will), est comme la vitre d'une fenêtre ou, pour employer une autre image, commune à la fois à Tolkien et Maritain [...], un « prisme » : la lumière qu'il reçoit est la puissance créative, activatrice, « qui meut » (moving), de Dieu ; la lumière qu'il admet ou qui brille à travers la fenêtre le fait en raison des actions de l'âme. La lumière qu'il admet devrait-elle être brisée (shattered) (à la différence, disons, de son être merveilleusement réfracté à travers l'acte subcréateur), la faute ne serait pas celle de la lumière qu'il reçoit, mais celle de l'âme ou de la volonté fendillée ou brisée (cracked or shattered) qui la reçoit.

The Flame Imperishable, p.222

Qui ne manquent pas de renvoyer :
- à ce passage précis de la lettre que nous retrouvons régulièrement : « mais je puis bien sûr être dans l'erreur (sur certains points ou sur tous) : mes vérités peuvent ne pas être vraies, ou peuvent être déformées ; et le miroir que j'ai fabriqué peut être terne et fendillé (dim and cracked) » (Lettres, n°153 p.277) ;
- aux « Couleurs du monde » de Sosryko que nous retrouvons avec la même régularité ;
- et surtout à l'ensemble de « Mythopoeia », qui s'achève par l'espérance de ce que « l'œil captera peut-être au Paradis / [...] un vrai reflet du Vrai dans le miroir » (FAT, pp.312-313).

D'ailleurs, ayant commencé par une citation du poème, j'aurais pu terminer mon précédent post par ce passage de la finale qui le résume :

Le Mal, il [l'œil] ne le verra pas qui touche
non au tableau de Dieu mais à l'œil qui louche,
non à la source mais au choix mauvais
non pas au son mais au timbre muet.

« Mythopoeia », FAT, p.313

Mais il est temps de reprendre notre chemin, et de gravir bientôt les derniers escarpements de notre colline ... :)




La question du Libre Arbitre - Yyr - 16/05/2020

La liberté à l'égard du Mal (2/3) : le mal diminue la liberté

Si aucune créature incarnée ne peut entièrement échapper au pouvoir du Mal, aucune créature, même la plus misérable, ne peut non plus lui être entièrement soumis : « Même Gollum n'était pas encore complètement perdu. [...] Il y avait encore une parcelle de son esprit qui lui appartenait, où la lumière filtrait, comme une fente dans l'obscurité » (SdA, I.2).

En effet, dans la perspective tolkienienne, ou thomiste, « le mal ne peut détruire complètement le bien » (ST Ia.48.4). Ce serait sinon pouvoir vraiment s'opposer au Créateur : le bien étant dans l'être même, le subcréateur n'ayant pouvoir que de subcréation, il ne peut l'annihiler (même si, on l'a vu, tel est l'objet ultime de Melkor : disons que telle est l'asymptote à laquelle il tend sans jamais pouvoir l'atteindre). L'aptitude de la créature à être, et donc son aptitude au bien, est donc « diminuée par le mal, sans être complètement détruite » (ibid.). La Somme Théologique de saint Thomas est remarquablement évocatrice de la thématique tolkienienne, quand il énonce que « cette baisse de capacité s’explique par le processus inverse de son développement. La capacité se développe par les dispositions qui préparent la matière à l’acte : plus elles sont multipliées dans le sujet, plus celui-ci est habilité à recevoir la perfection et la forme. En sens inverse, la capacité diminue par les dispositions contraires : plus elles sont nombreuses dans la matière, et intenses, plus elles atténuent la disposition à l’acte » (ibid.). On pense à nouveau au Marrissement, lié à la dissémination du pouvoir de Morgoth dans la matière, de telle sorte que celle-ci soit de moins en moins bien disposée à suivre le cours naturel des êtres. J'avais moi-même essayé de dire la même chose lorsque j'avais travaillé la thématique. Le mieux auquel j'étais parvenu fut d'écrire que « l’on peut ainsi, du point de vue métaphysique, comprendre le Marrissement comme l’incapacité fondamentale pour les essences et pour les âmes à informer correctement les choses et les corps incarnés » (« Estel Eruhínion » § I.1.b). Mais, à l'époque, je n'avais rien lu de saint Thomas ; je n'en étais peut-être pas capable de toute façon. Je me souviens qu'il y a 10 ou 20 ans, c'était du chinois. Aujourd'hui, c'est seulement ardu. Le progrès fait depuis me fait malheureusement craindre de devenir illisible à mon tour ;). Pas grave : vous pouvez passer la métaphysique ; nous allons voir que l'histoire elle-même (du Silmarillion, du SdA) suffit à expliciter les choses. (*)

Ainsi la capacité au bien diminue avec les dispositions contraires. Et, en effet, lorsque dans le Conte d'Arda on s'habitue au Mal, celui-ci devient de plus en plus fort, au point de devenir quasi irrésistible — et l'on retrouve la problématique du libre arbitre :

Mais cette chose lui dévorait l’esprit, évidemment, et ce supplice était devenu quasi insoutenable. [...] Il était absolument misérable. Il haïssait l'obscurité, et la lumière plus encore : il haïssait tout, et l'anneau plus que toute autre chose. [...] Il le haïssait et il l’aimait, comme il se haïssait et s'aimait lui-même. Il ne pouvait pas s'en débarrasser. Il ne lui restait plus aucune volonté à cet égard.

SdA, I.2

La rançon de la « liberté à l'égard du Bien » que l'Anneau Unique dispense est un esclavage à l'égard du Mal.
En cela, l'Anneau est paradigmatique : le Mal, en écartant la créature de son cours naturel, diminue d'autant sa liberté — le corrélat attendu du fait que l'authentique liberté du subcréateur soit enracinée dans sa nature (immarrie) de créature.

On retrouve ici ce que Vincent et Sosryko avaient depuis longtemps relevé. Le premier écrivait ainsi que « le texte [du SdA], ainsi que [des] lettres de Tolkien, insist[ent] sur la liberté de choix, qui différencie les alliés de leurs adversaires. Si Le Seigneur des Anneaux réserve une place essentielle à la question des “intentions” et du choix, c'est pour montrer que certains personnages renoncent à ce dernier par désir du pouvoir » (Rivages, p.214). Le second que le Silmarillion nous montre des protagonistes qui vont « trop loin », s’endurcissant qui dans le désir de puissance, qui dans le désir de vengeance, et sont incapables de revenir en arrière : Melkor bien sûr, puis Sauron, et aussi ... Fëanor et ses Fils. Cela évoque la Bible, où la liberté de l’homme (sa capacité à choisir le bien : Dieu) est préservée par la patience et la miséricorde de Dieu, mais où le libre arbitre s’amenuise si l’homme se complaît dans le rejet de Dieu, s’il « endurcit son cœur », se plaçant dans une condition où sa capacité même à s’engager disparaît (Le Silmarillion : Mythologie ou Chrétienté ?).

Où l'on retrouve le débat entre liberté « d'accomplissement » (ou liberté de qualité) et liberté « à l'égard du bien » (ou liberté d'indifférence) : si pouvoir choisir le Mal est une preuve de l'existence du libre arbitre, choisir effectivement le Mal est une preuve de sa dégradation. Ainsi du refus des fëar de répondre à leur convocation en Mandos : « ils pouvaient refuser la convocation (summons), mais cela aurait impliqué qu'ils fussent d'une certaine manière viciés (tainted), ou bien ils ne refuseraient pas l'autorité de Mandos » (p.339).

Les exemples du Légendaire sont récurrents, qui montrent la corrélation directe entre le Mal et l'amenuisement de la liberté qui s'ensuit. Et cela, que le Mal soit choisi ou subi.
Si l'on accepte quelque approximation (car le Mal est rarement uniquement choisi ou uniquement subi), l'on peut donner ici un exemple de chaque.

Pour un exemple de mal essentiellement choisi, nous pouvons poursuivre avec le destin tragique de Fëanor, lorsqu'il réfléchit à la requête des Valar d'offrir ses Silmarils à Yavanna pour qu'elle rende la vie aux Arbres :

Tout était silencieux, tandis que Fëanor ruminait dans l'obscurité (brooded in the dark). Et il lui semblait être encerclé par des ennemis, et les paroles de Melkor lui revinrent, disant que les Silmarils ne seraient pas en sécurité si les Valar devaient les obtenir. « Et n'est-il pas Vala aussi bien qu'eux, songeait-il, pour comprendre leurs cœurs ? En vérité, un voleur confondra les voleurs ». Alors il s'écria : « Nenni. Je n'agirai point ainsi de mon plein gré (of free will). Mais si les Valar me contraignent, alors, en vérité, je saurai que Melkor leur est apparenté ».

HoMe X, p.107

À ce moment-là, son cœur est déjà assombri, et son libre arbitre a déjà diminué. Car cette chose qu'il ne veut pas faire, c'est une chose qu'il ne peut plus faire librement, de lui-même.

Un exemple de mal essentiellement subi est, bien sûr, celui de Frodo. À la fin du Livre II, au sommet de l'Amon Hen, il était encore « libre de choisir, avec un seul instant pour le faire », entre l'Œil et la Voix (SdA, II.10). Mais à la fin de la Quête, écrasé par une puissance qui le dépasse, il ne le peut plus :

Je suis venu, dit-il. Mais je ne choisis plus (I do not choose now) de faire ce pour quoi je suis venu. Je n'accomplirai pas cet acte (I will not do this deed). L'Anneau est à moi !

SdA, VI.3

Frodo aurait encore mieux dit s'il s'était écrié qu'il appartenait à l'Anneau. En tout cas, la ressemblance avec Fëanor est frappante : qu'il s'agisse des plus grands ou des plus humbles, l'ombre du Mal, lorsqu'elle s'étend, éclipse la liberté.

Enfin, les cas les plus emblématiques des personnes les plus corrompues nous montrent que la perte de liberté va de pair avec la perte d'être, de réalité, de substance. On le voit avec Gollum. On le voit avec Saruman, Sauron, et surtout avec les Spectres de l'Anneau. C'est on ne peut plus logique si la liberté prend sa source dans la nature des créatures. En ce sens, pour chacun des Incarnés, l'écartement de sa nature immarrie entraîne la dégradation de son être qui entraîne la dégradation de sa liberté.

Et c'est ici que l'on retrouve la pierre de touche tolkienienne : le rapport à la Mort. La rébellion des Númenóréens (« la Chute de Númenor, la deuxième Chute de l’Homme », Lettres, n°131 p.222, c'est-à-dire la chute de ceux-là mêmes qui avaient reçu pour grâce de recouvrer une nature proche de leur condition originelle) s'enracina dans le refus de la mortalité c'est-à-dire de leur nature : la convoitise « d’une immortalité (dans les limites du monde) qui va contre leur loi, le destin ou don particulier (the special doom or gif) d’Ilúvatar (Dieu) et que leur nature en fait ne peut tolérer » (ibid., p.223 ; on voit à nouveau comment loi, destin, nature et don d'Eru sont autant de perspectives différentes de la même réalité). Il est utile de souligner ici la note de bas de page qui suit :

On considère (comme cela réapparaît clairement plus tard dans le cas des Hobbits qui possèdent un moment l’Anneau) que chaque « Espèce » a une durée de vie naturelle, en conformité avec sa nature biologique et spirituelle. Elle ne peut pas vraiment être augmentée qualitativement ou quantitativement ; si bien qu’en prolonger la durée revient à étirer toujours plus un fil de fer ou à « étaler du beurre en couche toujours plus fine » : cela devient un tourment intolérable.

Lettres, n°131 p.223

La « libération » recherchée par rapport à sa nature, à l'ordre de la Création, est un leurre. Bilbo l'exprimera très bien. D'autres en donneront de sinistres exemples : Gollum, bien sûr, mais aussi et surtout les funestes Spectres de l'Anneau : ceux-ci ont effectivement échappé à leur nature et à la Mort ... au prix de leur existence entière (ils sont des spectres) et de leur liberté entière (ils sont les esclaves de l'Anneau).

L'on retrouve ici le thème de la Machine qui, pour Tolkien, rend l’homme « moins incorporé à la vie », « moins Réel » (Faërie, p.239). Ainsi « contraint d’habiter une dimension excentrée du monde véritable et qui le laisse dans un état de “désunion” permanent et le met dans la situation de ne pouvoir exister “qu’à la surface des choses” » (Bertrand Alliot), la Machine provoque « rien moins que la séparation de l’homme d’avec le “monde réel”. La Machine est diabolique en ce sens qu’elle institue, provoque une telle division (le diable étant, selon l’étymologie, “celui qui divise”) » (Sosryko). Cette séparation, c'est, depuis l'origine du Mal, celle des Enfants d'Eru d’avec leur vraie nature (immarrie). Et l’Anneau Unique, procurant l'abstraction du temps (longévité sans fin) et de l'espace (invisibilité), constitue « la machine ultime » (Christopher Tolkien), celle qui opère la séparation ultime, la désincarnation des Mirröanwi (q. Incarnés, HoMe X, pp.316,350). On comprend alors pourquoi, dans la métaphysique tolkienienne, la Machine ne peut augmenter la liberté. C'est le contraire : la Machine, si elle nous sépare de notre être, de notre nature, nous fait perdre la source même de notre liberté : « Comparez la mort d'Aragorn avec ce qu'elle est pour un spectre de l'Anneau » (Lettres, n°208 p.377). (**)

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(*) Pour les références à saint Thomas :

Le mal ne peut détruire complètement le bien. Pour s’en convaincre, il faut observer qu’il y a trois sortes de bien. La première est totalement détruite par le mal ; c’est le bien opposé au mal : ainsi la lumière est totalement détruite par les ténèbres, et la vue par la cécité. La deuxième n’est ni totalement détruite par le mal, ni même affaiblie par lui : ainsi, du fait des ténèbres, rien de la substance de l’air n’est diminué. Enfin, la troisième sorte de bien est diminuée par le mal, sans être complètement détruite : c’est l’aptitude du sujet à son acte.

Or, cette diminution du bien ne doit pas se comprendre par manière de soustraction, comme pour les quantités, mais par affaiblissement ou déclin, comme dans les qualités et les formes. Cette baisse de capacité s’explique par le processus inverse de son développement. La capacité se développe par les dispositions qui préparent la matière à l’acte : plus elles sont multipliées dans le sujet, plus celui-ci est habilité à recevoir la perfection et la forme. En sens inverse, la capacité diminue par les dispositions contraires : plus elles sont nombreuses dans la matière, et intenses, plus elles atténuent la disposition à l’acte.

Donc, si les dispositions contraires ne peuvent se multiplier et s’intensifier indéfiniment, mais seulement jusqu’à un certain point, l’aptitude susdite ne sera pas non plus diminuée ou affaiblie à l’infini, et c’est ce que l’on voit dans les qualités actives et passives des éléments. En effet, le froid et l’humidité, qui diminuent ou affaiblissent l’aptitude du combustible à s’enflammer, ne peuvent s’accroître indéfiniment. Si au contraire les dispositions adverses peuvent être indéfiniment multipliées, l’aptitude en question peut être elle-même indéfiniment diminuée ou affaiblie ; mais elle ne serait jamais totalement détruite ; car elle demeure dans sa racine, qui est la substance du sujet. De même, si l’on interposait indéfiniment des corps opaques entre le soleil et l’air, celui-ci verra indéfiniment diminuer sa capacité de recevoir la lumière ; mais il ne la perdrait nullement, puisqu’il est translucide par nature. De même on pourrait ajouter indéfiniment péchés sur péchés, et ainsi affaiblir de plus en plus l’aptitude de l’âme à la grâce ; car les péchés sont comme des obstacles interposés entre nous et Dieu, selon la parole d’Isaïe (59, 2) : « Nos iniquités ont mis une séparation entre nous et Dieu. » Cependant, ils ne détruisent pas totalement cette aptitude, car elle tient à la nature de l’âme.

Somme Théologique, Ia.48.4

(**) Voir à nouveau : « Un secours comme son vis-à-vis » in Pour la gloire de ce monde.
C'est encore la thèse du philosophe Olivier Rey : « l'homme augmenté » de l'idéologie transhumaniste est en fait un « homme diminué » (Leurre et malheur du transhumanisme, 2018).