15-09-2010, 07:06
Cher Elendil Voronda,<p>Bien que je sois tout à fait d'accord avec ce que tu dis de la nomenclature et des traductions poétiques de Ledoux, ainsi que des autres traductions de l'oeuvre de Tolkien, je reste convaincu qu'il n'y a guère d'autre priorité absolue que de retraduire <i>The Lord of the Rings</i>. <i>Le Seigneur des Anneaux</i> est à la fois l'opus magnum de Tolkien (comme il le dit lui-même dans sa correspondance) et la figure de proue qui donne accès à toute son œuvre. L'ensemble des autres œuvres du Légendaire, aussi extraordinaires soient celles-ci, intéresse ceux qui sont déjà convaincus par l'œuvre de Tolkien. En revanche, c'est d'abord au <i>Seigneur des Anneaux</i> que sont confrontés ceux qui s'intéresse à la littérature "générale", selon l'expression utilisée par Vincent. <p>Par ailleurs, le SdA est LE grand roman de Tolkien. Et, en ce sens, il a précisément un rôle à jouer dans l'histoire fondamentale du roman du XXe siècle. Or c'est précisément parce que c'est un roman que les problèmes de la nomenclature et de la poésie (et là, j'avoue que c'est une difficulté de taille pour moi aussi - j'aurai besoin d'aide !), bien qu'essentiels dans ce roman-là et dans l'œuvre de Tolkien, ne sont que périphériques par rapport à l'ensemble de l'œuvre. <p>Je me souviens que Tolkien dit quelque part (mais je ne sais plus précisément où) qu'il a écrit le SdA avec tout son sang, et que chaque mot a été choisi... ce qui implique aussi chaque phrase, chaque §, chaque page... Seuls les plus grands romanciers peuvent dire cela sérieusement - a fortiori d'une œuvre de cette ampleur. Il faut prendre cette affirmation tout à fait au sérieux, et elle concerne bien autre chose encore que le travail du Légendaire. C'est tout le discours littéraire et son effet qui sont impliqués dans cette affirmation. Bref, un style - et pas juste pour la beauté de la forme ! À mon avis, Tolkien ne pourrait dire ça d'aucun autre de ces textes, aussi beau et important soit-il. <p>Quant à l'archaïsme, je crois fondamentalement que celui de <i>The Lord of the Rings</i> n'a rien à voir avec celui du <i>Seigneur des Anneaux</i>. C'est déjà évident dans le titre, même si là ça peut être quasiment un avantage du français. Or cette différence est exactement celle qu'a pointée Tolkien dans <i>English and Welsh</i>, implicitement au désavantage du français : <p><div class="refTexte"><p>But even the more long-winded and bookish words are commonly in the same style, if a little diluted. In Welsh there is not as a rule the discrepancy that there is so often in English between words of this sort and the words of full aesthetic life, the flesh and bone of the language. Welsh <i>annealadwy</i>, <i>dideimladrwydd</i>, <i>amhechadurus</i>, <i>atgyfodiad</i>, and the like are far more Welsh, not only as being analysable, but in style, than <i>incomprehensible</i>, <i>insensibility</i>, <i>impeccable</i> or <i>resurrection</i> are English. <p>Mais même les mots les plus longs et le plus livresques ont habituellement le même style, bien qu'un peu atténué. En gallois n'apparait généralement pas l'écart si souvent présent en anglais entre les mots de ce genre et les mots doués d'une pleine vie esthétique — substantifique moelle de la langue. En gallois, <i>annealadwy</i>, <i>dideimladrwydd</i>, <i>amhechadurus</i>, <i>atgyfodiad</i> et autres sont bien plus gallois, non seulement dans leur analyse mais aussi dans leur style, que <i>incomprehensible</i>, <i>insensibility</i>, <i>impeccable</i> ou <i>resurrection</i> ne sont anglais.<p><br><div class="refTitre">The Monsters & the Critics and Other Essays, p. 193 / Les Monstres et les Critiques et autres essais, p. 239 (trad. Christine Laferrière)</div></div> <p><SMALL>(Merci Yyr, pour l'outil "Réf."... 2 ans plus tard, j'ai enfin compris ! :-) ) </SMALL><p><br>Bien sûr, on ne peut pas empêcher le français d'être ce qu'il est - ce serait même dommage (comparez "the flesh and bone of the language" et la fort bonne traduction "la substantifique moelle de la langue" :-) ) et le français est tellement imprégné par cette nature "savante" que, de toute façon, on n'a sans doute pas la même impression de sortir du génie propre de sa langue que Tolkien ne l'avait avec l'anglais. Pas question non plus d'éviter tout latinisme ou tout hellénisme en français : que resterait-il ? On voit bien là une des difficultés particulières dans la traduction de tLotR en français et les limites de toute traduction (l'œuvre traduite ne pourra jamais tenir lieu d'œuvre originale). Néanmoins, il faut précisément y être attentif. À mon sens, c'est une caractéristique évidente du grand roman de Tolkien qui a plongé dans le désarroi les littéraires anglosaxons amateurs de Joyce ou de Woolf : bien que tLotR soit d'une complexité infinie, il y a une forme de simplicité permanente du style de Tolkien et d'accessibilité de son écriture qui est désarçonnant. Il faut donc que ce soit une œuvre secondaire, ont dû penser les critiques littéraires imbus de leur érudition. Mais c'est tout le génie du SdA. Or Ledoux a, partout, rigidifié cette simplicité, cette fluidité, cette légèreté de Tolkien. Pas volontairement, bien sûr. Mais simplement parce qu'il a suivi la tendance de sa langue, sans se poser la question du style de l'original de ce point de vue. Ainsi, l'exemple cité par Vincent du subjonctif imparfait utilisé par les Hobbits en est un parmi tant d'autres. <p>s. <p><p><p><p><p><p><br>

