21-08-2008, 07:50
<br>Très intéressant en effet Aglarond par rapport à Ledoux <small>(mais par rapport à la qualité de <i>la traduction</i> produite, euh, je veux bien qu'on ne s'acharne pas dessus, mais ses torts sont loin bien loin de ne consister qu'en coupes et erreurs dues au manque d'information (les unes et les autres fort rares au demeurant). Les contre-sens et énormités sont légion qui n'ont strictement rien à voir avec un manque d'information, mais plutôt de relecture ...).</small><p>J'ajouterais bien un <i>apparté</i> en lien avec la contribution que j'ai faite plus haut (apparté seulement car il déborde le sujet, mais il pourra l'éclairer utilement je crois). En lisant shudhakalyan et sa référence à Deleuze & Guattari — j'avais d'ailleurs tilté sans me souvenir sur le moment exactement pourquoi. Mes actuelles études elfiques m'y ont ramené depuis, et je donne ici un passage de l'un des chefs d'œuvre d'Ellul <small>(dont Sosryko a déjà montré la résonance avec Tolkien dans cette <A HREF="http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum1/HTML/000914.html" target="_blank"><font size=1>discussion</font></A>)</small>, qui traite ici essentiellement de l'importance surévaluée donnée à la forme, aux symboles de la parole, au « signifiant », au détriment du sens, de l'à-dire, du « signifié ».<p><small>Je me permets de citer le texte directement, même si cela fait un peu abrupt, transplanté d'un contexte à un autre ... Je ne résiste pas en fait même à citer un peu en amont de ce qui m'intéresse : le premier paragraphe ne peut manquer de renvoyer à la critique répétée et agacée de Tolkien pour toute entreprise « carnassière » — même si, en fait, on trouvera à ce sujet une autre lecture d'Ellul plus appropriée, que n'aurait point désapprouvée Tolkien, qui traite de l'ensemble des démarches ana-<i>lytiques</i> et de leur absolutisation sur les textes (de la Bible pour Ellul, mais l'on pourra aisément transposer à d'autres, et spécialement au Conte pour Tolkien), l'ensemble de cet esprit « carnassier » donc : exégèse scientifique, culturelle, interprétation structurale, etc... une sévère (et juste :)) critique en est donnée donc dans les 10 premières pages de <i>Sans feu ni lieu</i>, Jacques Ellul, Paris, La Table Ronde, 2003 ... Un petit extrait qui ne manquera pas de faire échos aux paroles du Professeur : « [...] Elles sont assurément exactes et utiles pour le jeu de la science, mais elles ne font pas avancer d'un pas vers l'ultime. Elles servent assurément l'exactitude mais ne disent rien au sujet de la vérité, et ne permettent pas de l'entrevoir mais peut-être la cachent [...] ». <p>Le premier paragraphe donc ne sera pas inutile, car il nous permettra de mieux faire le lien avec Tolkien. Lire par exemple en parallèle la <i>lettre n°239</i> : «<font color=darkblue> [...] L'une de mes convictions les plus fortes est que les enquêtes menées sur la biographie d'un auteur (ou autres aperçus de sa « personnalité » tels que les curieux peuvent les glaner) est une approche totalement vaine et fausse de ses ouvrages [...] »</font> ; relire tout simplement l'ensemble de cette (courte) lettre, et l'on y relira entre autre : <font color=darkblue>« qui brise quelque chose pour découvrir ce que c'est a quitté la voie de la sagesse »</font>, parole de Gandalf jugeant sans plus de concession (mais avec plus de douceur :)) qu'Ellul ou Tolkien l'esprit carnassier. Ceci juste pour montrer à nouveau la proximité des deux auteurs, la même inspiration, le même amour des mots et des récits ... qui <i>parlent</i>.</small><p><div class="refTexte"><font size=1>[…] Et l'on rencontre le même mépris du discours et de la parole lorsque très triomphalement et avec l'apparence d'une profonde gravité, on vous assène que l'important n'est pas du tout de savoir ce qui est dit, mais de déterminer <u>« le lieu d'où l'on parle »</u>. Ça c'est fort! Ce que contient et exprime la parole? Peuh, aucun intérêt! En revanche, essentiel de savoir si celui qui parle est un bourgeois, un intellectuel, un ouvrier, un étudiant ou un professeur, un juge ou un accusé, etc. En réalité, comme toutes ces « découvertes » de la linguistique, il s'agit de majorer et recouvrir d'un vocabulaire pseudo-scientifique des pensées élémentaires, seulement portées à l'absolu par l'appareil scientifique, écrasant le reste du langage, non scientifique, et de ce fait par leur scientificité même devenant <i>fausses</i>, selon le processus maintenant bien connu que lorsque la science découpe un morceau de réalité pour l'étudier plus commodément, se constitue son objet, elle fausse le réel et manque son objet! […]<p>[…] Et ceci concorde encore avec une autre tendance majeure, la <u>surévaluation du signifiant</u>. La réalité intéressante c'est le signifiant. Ce qu'il signifie, le rapport du signe à la valeur ou à la pensée, cela n'a plus aucun Intérêt. Combien de fois n'avons-nous pas entendu la déclaration : le sens ne nous importe pas, et si l'on fait une analyse structurale du texte ce n'est pas du tout pour mieux comprendre, de même l'intention du sujet parlant, ce que l'auteur a voulu dire, n'a aucun intérêt. Tout ce qui nous concerne c'est le processus de transmission, le mécanisme de circulation, le signifiant dans son organisation, sa structure, toute l'attention est braquée sur ce signifiant (probablement par réaction contre l'idéalisme des générations précédentes qui ne s'intéressaient qu'à la chose ou l'idée à dire). Et par conséquent, on récuse non seulement le sens, mais encore qu'il y ait « à-dire » : il n'y a rien à dire, il n'y a pas une pensée précédant l'émission du signifiant. La pensée vient de ce que l'on écrit, de que l'on dit. Ce qui est à dire provient de ce qui est dit ou de l'appareil lui-même. Et quand on a donc épuisé la structure du signifiant on sait par là tout ce qu'il y a à savoir. C'est en parlant, en écrivant que s'institue le signifié, qui n'a donc aucune prééminence. Et le sens vient du non-sens de l'écriture en soi. D'ailleurs cela importe peu, puisque, nous l'avons dit, le sens n'a aucun intérêt! Ici encore il convient de se demander le pourquoi de cette surévaluation du signifiant : j'en vois deux raisons. D'abord parce que c'est l'observable! Je ne peux pas observer le signifié, ni le rapport du signifiant et du signifié. Ce sont là des problèmes de « philosophie ». Par contre l'émission d'une phrase, sa circulation, sa déformation, son audition, je peux observer. Je peux même faire des beaux schémas. Ce qui signifie d'abord que l'on obéit encore une fois à l'attitude « scientifique » traditionnelle : n'a d'intérêt (et, à la limite, n'existe) que ce qui peut être observé et analysé par la méthode scientifique classique. Puisque seul le processus de communication portant sur le signifiant peut ainsi être analysé, donc il nous importe seul. Le reste est un débat de métaphysiciens qui ne peut que troubler l'objectalité scientifique. Mais aussi, nous avons rencontré le « schéma » : fondamental. On peut enfin transposer ce langage bien insaisissable en images, on peut faire un croquis du fonctionnement de la communication et même de l'information. On se retrouve sur terre après avoir risqué de se promener dans l'imaginaire, le mythique, le poétique avec le signifié... La seconde raison que j'aperçois me ramène à la technique : la surévaluation du signifiant correspond à la mentalité technicienne. On cherche comment ça fonctionne. Quel est le processus de circulation et de déformation. Ce qui vaut la peine c'est, nous l'indiquions plus haut : le processus. Or, c'est de fait tout juste ce qui concerne le technicien. Les finalités ne le regardent pas. Et le sens non plus! Les structuralistes sont, sans le savoir, habités par l'esprit de la technique. L'idéal est d'arriver à transformer en machines tout ce qui existe : <u>le langage est une machine</u>, la communication est une machine, la relation est une machine. Le choix du terme par <u>Deleuze</u>, et même par Morin, est caractéristique : il y a un siècle, seuls quelques originaux voulaient réduire l'être vivant à des machines. Maintenant, c'est le maître mot. <u>Or la machine ne pose de problèmes ni de pourquoi, ni de finalité, ni de sens, mais uniquement : comment ça fonctionne.</u> Et c'est réellement la préoccupation concernant le langage et la communication. <u>La « machinite » éclaire parfaitement la surévaluation du signifiant qui n'est rien de plus que l'envahissement du langage et de la parole par la mentalité technicienne.</u> Envahi de partout par les fonctionnements multiples de choses, il faut bien poursuivre ce chemin obligé, et tout, en effet, ramener à ce fonctionnement. Nous retrouvons ici la manie de tout ramener à une identité, à un seul modèle, puisque le modèle dominant est technicien, alors tout <i>doit</i> le devenir. Et la réalité la moins technicienne (mais oui — j'insiste!) la parole, doit être scotomisée, jusqu'à être réduite à du démontable. Dans notre obsession machinique, nous confondons le démontable avec le démontrable et puisque nous avons su démonter la « communication-information », et le signifiant, nous avons démontré la parole tout entière.<p>Telles sont les deux racines de cette surévaluation délirante du signifiant. Mais aussitôt après avoir évacué le signifié, se pose inévitablement la question : après tout, ce signifiant est-il véritablement si important? Il ne s'agit nullement de revenir en arrière et de redonner priorité au signifié. Non! La liquidation de celui-ci est faite et bien faite. Tout le monde est d'accord, rien n'a de sens. La parole ne dit rien. On poursuit simplement le chemin. La descente aux Enfers du mépris de la parole. Le signifiant fait encore partie de la parole. Et celle-ci malgré tous les efforts scientifiques, on n'arrive jamais à la mettre tout à fait en conserve, il en ressort toujours, par tous les bouts, des lambeaux de sens, ou des éclats de vérité. On n'est pas tranquille avec la parole jamais tout à fait machinique et machinée, même réduite au signifiant. Un aléa subsiste, une faille imprévue, il suffit de renvoyer aux travaux de Lefèbvre ou d'Escarpit... Alors pourquoi ne pas se débarrasser aussi du signifiant. L'on connaît la joyeuse entreprise de <u>démolition du signifiant</u> par <u>Deleuze et Guattari</u>. Opération qui n'est possible que si au préalable on a exclu le signifié. Maintenant on a une machine imparfaite et inconséquente que l'on peut accuser comme exerçant une dictature inacceptable, inadmissible sur la « machine désirante ». Le signifiant magnifié dans l'étape précédente devient tyran, en même temps ridicule et illégitime. Il suffit de démontrer cette illégitimité (facile, à partir du moment où ce signifiant ne renvoie plus à aucun signifié!) pour faire éclater aux yeux de tous à quel point il serait indispensable que l'homme se libère enfin, par la fameuse schizo-analyse, de cet , encombrement injustifié que représente la structure du langage. La boucle est bouclée. Il n'y a plus de parole où le langage est ramené à un vague phénomène sans importance qui doit être rigoureusement subordonné au désir et à des flux comparables à n'importe quels autres. Procession étape par étape de l'incroyable mépris de la parole, qui a progressivement dominé les intellectuels occidentaux, et qui s'est exprimé dans l'ânonnement, le bégaiement, le silence, le hoquet, les points de suspension, les coqs à l'âne, les allitérations, les onomatopées, l'inflation d'arrangements typographiques, destinés à remplacer une langue que l'on ne parle plus. Que l'on ne sait plus parler parce qu'elle n'est pas la langue technicienne et machinique. A ce stade du mépris, le langage est véritablement devenu n'importe quoi sauf le vecteur d'un message, le promoteur d'un sens, le lieu d'un dialogue. Parler c'est n'importe quoi sauf dire <i>quelque chose à quelqu'un</i>. Je tremble en formulant ces dix derniers mots! Quel esprit petit-bourgeois, réactionnaire, rétrograde, conservateur, quel refus du progrès! Mentalité de droite et antirévolutionnaire! Mais ceux qui portent ce jugement n'ont pas très bien saisi que leur attitude n'est ni de gauche ni révolutionnaire quoi qu'ils en aient : elle est simple et banal reflet du technicisme le plus plat, le plus conformiste, le plus bêtifiant. Bêtifiant, car le technicien qui fait vraiment de la technique remplit son rôle, il est au niveau du réel et c'est bien. Mais l'intellectuel qui transpose dans son domaine la mentalité technicienne et veut tout traiter comme des machines obéit seulement à un conformisme, n'atteint aucune réalité, et se comporte « comme un enfant sans mère »! La Machine ma mère — grande leçon de Deleuze et Guattari. <u>Le langage devenu n'importe quoi</u>, adaptateur social, instrument de contrôle et de conformisation, signal, reproduction idéologique, cadre, aliénation du parlant, etc., n'importe quoi <u>mais jamais matrice du sens, jamais parole portée par l'être — vivant</u> — humain — humaine.</font><p><div class="refTitre"><font size=1><i>La parole humiliée</i>, Jacques Ellul, Paris, le Seuil, 1981, p.185 à 191</font></div></div><br>

