18-07-2008, 15:49
Cher Silmo, <p>Dans mon impatience et mon trépignement, j'avais déjà rédigé toutes mes réactions à ton analyse du début (et du début seulement ;-) ) de la belle phrase de Tolkien, que j'ai prise en exemple. <p>Il faut donc que je me pose un moment, que je m'arrête dans ma "folle course vagabonde" et que je reprenne les choses à l'envers. <p>Il me semble que l'exercice auquel tu t'es livré est une belle illustration, donc, d'option "cibliste", pour reprendre la terminologie que tu as aimée sur Wikipédia. Il m'apparait clairement, aussi, que je m'oppose précisément à cette orientation. Seulement, le problème est mal posé. <p>En effet, alors que la définition mélange deux éléments (message/style, d'une part, et langue-cible/langue-source, d'autre part), la désignation ne privilégie que le fait de favoriser l'une ou l'autre langue, ce qui te permet de penser que F. Ledoux reste entre les deux. <p>Selon moi, l'équilibre entre langue-source et langue-cible est effectivement la seule position censée alors même qu'il s'agit de traduire d'une langue à une autre. Par ailleurs, la deuxième position, "sourcière", me parait définir quelque chose d'impossible : en effet, si je veux m'efforcer à traduire le style, je ne pourrai le faire qu'avec une bonne prise en compte de la langue-cible, sans quoi, c'est voué à l'échec. C'est même la raison pour laquelle j'ai timidement supposé que la connaissance de la langue-cible me paraissait devoir être plus poussée que la connaissance de la langue-source dès lors que le traducteur doit travailler très finement le style dans la langue de traduction (et c'est dans cette mesure seulement qu'il est, selon moi, écrivain et créateur). Cette connaissance de la langue-cible se comprend aisément une fois que l'on suppose, comme je l'ai fait, que le style est lié au rythme, à la posture énonciative, aux "formules stéréotypées", au ton et à l'humour, etc. <p>Pour moi, le vrai problème est donc de savoir si l'on veut transmettre avant tout un contenu, ou si l'on pense qu'il faut privilégier l'effet du texte, effet largement lié au style, quand il s'agit d'une oeuvre littéraire. Par ailleurs, puisque nous sommes des gens modérés, il faut ajouter que cela ne concerne que la "marge de liberté" laissée au traducteur, en partant du principe que celui-ci s'empêche au maximum d'abuser de cette liberté. Or, Ledoux, c'est encore un point à son crédit, n'abuse pas de sa liberté. Mais à chaque choix qui se présente à lui (en tout cas dans le flux du texte ordinaire de la narration tolkienienne), il semble choisir en fonction du sens et non en fonction de l'effet et, ce faisant, j'affirme qu'il réduit la puissance du texte de Tolkien. <p>*<p>Donc, cher Silmo, je te remercie pour cette discussion mot à mot de la phrase proposée. <p>A mon avis, tes commentaires soulignent, peut-être, mais je n'en suis même pas convaincu (à mon tour de ne pas l'être ;-) ), que la traduction que je propose n'est pas encore très satisfaisante. Seulement, ce qu'ils montrent surtout, tes commentaires, c'est que tu t'attaches au lexique et au sens des mots en anglais, comme s'il ne s'agissait que de traduire, le plus fidèlement possible, un message. Mais ce que je défends, c'est que justement cette fidélité-là, fait plus de tort au texte qu'une infidélité dans la traduction de terme à terme, ou d'expression à expression, qui vise à mieux rendre le style de l'auteur original et l'effet du texte à traduire. <p>Reprenons donc. <p>- "Jeu dangereux"<br>Le problème est moins de savoir si l'idée exacte est de "responsabilité", etc., que de trouver une expression française qui aurait pu être dite par le parent aîné qui veut donner un conseil. Si l'italien a raison de prendre "E pericoloso", c'est parce que cette expression est tout à fait attestée en italien dans ce genre de contexte (ce que je sais maintenant, après avoir demandé confirmation à une parfaite bilingue). <p>Je précise : on peut très bien sentir, en français, le vieux qui dit au jeune : <p>"C'est un jeu dangereux de courir après les filles, de sortir trop le soir, etc., etc."<p>Mais il ne dira pas : "C'est une affaire dangereuse", "c'est une chose dangereuse, etc."<p>C'est vrai que le terme de jeu est trop connoté pour "sortir dehors", mais c'est justement le jeu de la phrase : Bilbon fait d'un geste ordinaire quelque chose de "dangereux". Or tu montres que le terme de "business" en anglais est tout aussi connoté, et tout aussi en décalage avec le fait de sortir de chez soi. <p>Ainsi, ce qui me semble important, c'est : <br>1° L'expression stéréotypée du vieux qui conseille le jeune dont il est proche ; <br>2° L'écart entre ce "danger" et un geste ordinaire. <p>On pourrait peut-être choisir, comme en italien, "C'est dangereux de"... Je l'avais écarté pour des raisons de rythme de la phrase, alors qu'en italien ça ne posait pas problème. En réalité, c'est en fonction de l'endroit où l'on met le vocatif, "Frodon", que cela varie. <p>"It's a dangerous business, Frodo"... nous plonge dans la parole donnée. <br>"C'est dangereux, Frodon" est beaucoup moins bien pour un extrait de conversation sans rien qui le précède. <br>Alors que "E pericoloso, Frodo" est parfait. <p>On pourrait alors imaginer : <br>"C'est dangereux de franchir le seuil de ta porte, Frodon."<br>Et l'on fait une légère infidélité de plus dans le terme-à-terme, mais l'on garde le ton, le style et l'idée. <p>- "Franchir le seuil de ta porte" <p>Là encore, ton reproche me parait trop sémantique. Bien sûr que passer ou franchir ne dit pas dans quel sens on va. Mais puisque la seconde d'après, on a "You step into the Road", ça n'a pas beaucoup d'importance. Le plus important me parait être dans l'effet de la phrase, puisque le sens ne va pas faire problème. Je suis plus sensible, par contre, à l'argument selon lequel on utilise plus souvent cette expression, en français, pour entrer chez quelqu'un. Non pas à cause des implications culturelles que tu analyses finement, mais à cause de l'effet des formules de discours stéréotypées. Toutefois, il ne me semble pas que cela empêche de l'utiliser dans l'autre sens, et ça me parait au contraire donner à nouveau une certaine intensité aux mots utilisés : les phrases sont simples, elles sont familières, mais en même temps elles sont spéciales. Toujours dans la mesure où le sens ne me parait absolument pas faire difficulté. <p>Et c'est bien cela pour moi l'enjeu : on surévalue, à mon avis, la question du sens dans la traduction, en chipotant sur des détails qui ne poseraient problème qu'à condition de prendre chaque mot hors de son contexte, et l'on sous-estime, du coup, l'importance de l'effet. <p>Or le potentiel d'un style littéraire puissant, ce n'est pas essentiellement son jeu avec le sens, en tout cas quand celui-ci est très clair, mais c'est le jeu avec l'effet de ce qui est dit et avec l'effet d'une certaine façon de le dire.<p>Si j'ai choisi "franchir le seuil", c'était dans l'idée de conserver la limite de la "porte" puis l'inscription du "pas" sur le chemin (qui m'empêche d'utiliser "passer le pas de ta porte" au début), en écho avec les "pieds" qu'il faut surveiller. Porte/pas/pieds... tout cela me semble important pour l'effet de la phrase. <p>Mais peut-être est-ce que je veux trop de choses à la fois. <p>Je pourrais envisager, alors : <p>"Il est dangereux de sortir de chez soi, Frodon (...)"<p>Cela me parait bien aussi. <p>*<p>Comme je rédigeais au fur et à mesure, je viens seulement de lire ta proposition : <p>"C'est une affaire dangereuse, Frodon, de sortir de chez soi" (j'opte sans hésitation, dans ce cas-ci, pour le "soi"). <p>Tu as montré comment ce choix était sémanticoculturellement irréprochable. Mais ce "c'est une affaire dangereuse" reste absolument improbable en français dans ce genre de contexte, et fait un effet très artificiel, bien dommage dans un extrait de conversation. <p>Là où l'on se rejoint enfin : <p><br><DIV class="citeAuteur"><B>Silmo</B> a dit :<DIV class="citeTexte">Ceci dit, la solution la plus neutre n'est pas forcément la meilleure. D'un point de vue littéraire, elle est généralement plus faible.</div></div><p>*<p>Nouvelle variante : <p>"Il est dangereux de sortir de chez soi, Frodon (...) Tu fais un pas sur la Route et, si tu ne surveilles pas tes pieds, nul ne peut dire jusqu'où tu vas être entrainé."<p>*<p><SMALL>Tiens, au fait, Silmo, et la suite de la phrase ?? ;-)</SMALL><p><p><p>

