17-07-2008, 02:30
Bonjour à tous ! Je me réjouis d'un fuseau aussi vif et aussi vivant ! <p><SMALL><br>Je regrette déjà de n'avoir pas réagi plus vite, car plus j'attends, plus la tâche parait immense, et plus l'on se sent, en effet, bien présomptueux d'avoir soulevé (à nouveau, donc !) de si grandes questions, même si l'on se souvient, rien qu'à se relire, qu'on n'a pas vraiment été présomptueux, bien qu'on ait pu le paraitre à certains. <p>Quoi qu'il en soit, un grand nombre de réactions qui s'attachent à mon message, ne sont ni des réponses ni des questions qui me sont faites, mais tout simplement des réactions sur une question très large qui ne m'appartient pas plus qu'à un autre. Donc, je serai très à l'aise de réagir à nouveau sur ce sujet, autant vis-à-vis de ceux qui discutent vraiment de ce que j'ai dit, que vis-à-vis de ceux qui discutent de ce que je n'ai pas dit. Mais, ici et là, je soulignerai la différence. <p>Je vais réagir en plusieurs posts, et pas dans l'ordre, craignant de répondre trop directement à la plus belle réponse/réaction que j'aie jamais reçue dans un forum (mais je ne suis forumeux que depuis juin ! ;-) ), celle de Daniel Lauzon, tellement belle qu'il m'a fallu du temps pour envisager d'y réagir et que je ne sais pas encore si j'y suis prêt... </SMALL><p><br>Je commence donc à l'envers, en me servant, comme point de départ, d'une interpellation du plus moraliste des antimoralistes, le Grand Thrain I, quelque peu brusque et sévère avec moi, puisque j'ai sans doute paru l'être avec tous ceux qui ne veulent pas lire en anglais (encore que je n'aie nulle part, me semble-t-il, soutenu l'idée que même celui qui ne voudrait pas le faire, devrait le faire ; mais au contraire, j'ai voulu montrer que tout le monde pourrait le faire, et qu'il y aurait des raisons pour le vouloir) et plus particulièrement, avec Francis Ledoux (encore que là non plus, je ne crois pas avoir remis en cause ses compétences de traducteur, mais plutôt avoir interrogé le fait qu'il ne traduisait pas comme un écrivain, et même qu'il ne traduisait pas comme s'il traduisait un écrivain, alors que Tolkien est un grand écrivain, ce qui me parait essentiel). <p><br>Donc, lançons-nous avec cette interpellation : <p> <DIV class="citeAuteur"><B>Thrain I</B> a dit :<DIV class="citeTexte">Cher Shudhakalyan, il y a deux ou trois choses que je ne comprends pas.<p>1 : Ta comparaison entre Tolkien, Hugo et Balzac n’est pas du tout pertinente. D’abord parce qu’ils n’appartiennent pas du tout à la même veine littéraire, ensuite parce qu’ils n’écrivent même pas dans la même langue. Les syntaxes, les tonalités, les thèmes abordés, les sources d’inspiration et les époques diffèrent. Une synthèse comme la tienne ne tient pas la route et j’aimerais que tu m’éclaires sur ce point de ton propos.</div></div><p>J'avoue qu'au début, cher Thrain I, j'ai eu des difficultés à croire encore à ton "cher Shudhakalyan" et à faire preuve d'enthousiasme pour "t'éclaire® sur ce point de (m)on propos", alors que tu commences par "ta comparaison (...) n'est pas du tout pertinente." <p>Veux-tu, oui ou non, savoir ce que je voulais dire par là et réenvisager la pertinence de la comparaison ou penses-tu avoir réglé la question et, dans ce cas, pourquoi m'en demander plus ? Mais, comme on a la chance d'être dans un forum, je me lance, pour ceux que ça intéresserait. <p>Je pense, tout d'abord, que ce n'est pas parce qu'une analogie est osée et qu'elle se fait entre des éléments distants, qu'elle n'est pas pertinente. Je pense surtout que ce n'est pas parce qu'on ne voit pas le rapport, qu'il n'y a pas de rapport. Je pense enfin que les analogies les plus lointaines sont parfois les plus intéressantes ou, au moins, les plus amusantes. <p>Toutefois, ici, il faut rappeler que je faisais cette analogie sur base de mes lectures. Je ne dis pas que je publierais ça tel quel si j'avais la chance d'écrire un livre sur le style de Tolkien. Mais on est entre nous, dans un forum. Donc je suis prêt à défendre mes positions, puisque je les ai réfléchies, mais je ne dis pas que mes idées sont géniales (je dis même l'inverse dans mon premier message). <p>Du coup, pour répondre, j'ai été chercher les extraits... Mais là, c'est un gros boulot. Bonne lecture. On m'a demandé des explications sur des trucs très compliqués qui demandaient, semble-t-il, des preuves... voilà du moins des pistes (jamais des preuves, je n'ai pas prétendu dire la sainte vérité soudain tombée on ne sait comment de mon clavier sur l'écran), voilà des arguments... mais je ne peux pas, alors, me permettre de faire court. <p>Semble-t-il que j'aie comparé Balzac, Hugo & Tolkien sur "rien de comparable" ? En fait, je les ai comparés sur leur "style de narration". Ça ne veut pas rien dire. Quant au fait que les contextes de ces écritures diffèrent totalement, je me demande ce qu'il faut dire alors des endroits où Tolkien a écrit dans le style de telle épopée finnoise, dans le style de la chronique anglosaxonne, etc. Ou encore, pour donner en passant une autre position sur la traduction de Tolkien, il me semble que le récit de Tuor dans les <i>Contes & légendes inachevés</i> est écrit dans un style un peu biblique par la solennité et la simplicité, la répétition, et spécialement la répétition des "et" et des "alors", or Tina Jolas a souvent voulu éviter les répétitions et a ainsi beaucoup perdu de la simplicité de l'écriture, alors même que ce "style biblique" est aussi familier en anglais qu'en français. Rien n'empêche donc, que l'on compare les styles d'époques et de genres différents, pour peu que l'on soit clair sur ce qui diffère et surtout sur ce qui est comparable. <p>Je n'ai pas dit que Tolkien écrivait comme Hugo, mais j'ai dit que je voyais entre eux des points communs, spécialement dans la manière de raconter une histoire, suite à mon expérience de lecture ; je voulais aussi choisir de grands exemples typiques de styles de narration en littérature française, et des exemples très différents (puisque mon idée est que, malgré tous les points communs qu'ils partagent avec leur époque, Balzac et Hugo racontent très différemment une histoire, bien qu'ils soient tous deux de grands écrivains). <p><br>Plus précisément, j'ai dit que ma première découverte de Tolkien, en français,m'avait évoqué, à moi lecteur (dans ma petite tête à moi), un style "néopseudobalzacien", donc du petit Balzac (et pas du Balzac !), alors même que, quand je l'ai découvert en anglais, il m'a fait pensé à Hugo, et m'a paru ainsi beaucoup plus proche d'un tout autre style de narration. <p>Qu'est-ce que j'ai voulu dire par là, en fonction de mes petites expériences de lecture ? Tous deux sont bien sûr de grands écrivains, mais j'ai lu un bon millier de pages de Hugo quand j'avais 12 - 13 ans, et, malgré tout ce que je ne comprenais pas, je ne savais pas en décrocher, tellement l'histoire me tenait en haleine, et tellement tous les détails que donnait Hugo pour décrire son histoire me paraissaient croustillant. Beaucoup plus tard, vers 19 ans, j'ai lu Balzac, et je me souviens avoir été "traumatisé", bien que j'appréciais le talent de l'écrivain, parce que j'avais eu toutes les peines du monde à entrer dans son récit et que, quand j'étais enfin arrivé, après environ 600 pages, à une conclusion cruciale dans une histoire d'amour entre les deux héros du récit, Balzac s'est soudainement mis, à propos d'un détail quelconque, à décrire tout le système monétaire de la billetterie au XIXème siècle (élaboration, impression, diffusion, etc.) Ce genre de grandes explications étaient à la mode au XIXème siècle où il fallait produire de gros et longs romans, mais Hugo, à la différence de Balzac, se sert de cela pour son histoire et ses personnages, ou bien a, du moins, l'immense galanterie de faire des chapitres à part, en nous avertissant quasiment que l'on peut les passer pour revenir à l'histoire (genre : dans ce chapitre de 100 pages, vous trouverez l'histoire de l'argot de Paris, mais Gavroche apparait au chapitre suivant). <p>Alors, il faut maintenant que j'essaie de montrer cette différence Balzac/Hugo et son rapport à Tolkien, pour ne pas que l'on pense que je dis tout ça dans le vide... <p><br>J'ai pris, presque au hasard, l'incipit du livre de Balzac, <i>La peau de chagrin</i>, en imaginant que je commençais à le lire, ce que j'ai effectivement fait puisque je ne l'ai jamais lu, mais ce n'est pas tout à fait un hasard puisque ma femme vient de le lire, et ce qu'elle m'en a dit, bien qu'elle ait adoré l'ouvrage, m'a rappelé mon expérience passée de lecture de Balzac. <p><br><DIV class="citeAuteur"><B>Honoré de Balzac</B> a écrit, au début de <i>La peau de chagrin</i>, publié en 1831 :<DIV class="citeTexte"><p><b>Le Talisman </b><p> Vers la fin du mois d'octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment où les maisons de jeu s'ouvraient, conformément à la loi qui protège une passion essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l'escalier du tripot désigné sous le nom de numéro 36.<p> - Monsieur, votre chapeau, s'il vous plaît ? lui cria d'une voix sèche et grondeuse un petit vieillard blême accroupi dans l'ombre, protégé par une barricade, et qui se leva soudain en montrant une figure moulée sur un type ignoble.<p> Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle ! N'est-ce pas plutôt une manière de conclure un contrat infernal vous en exigeant je ne sais quel gage ? Serait-ce pour vous obliger à garder un maintien respectueux devant ceux qui vont gagner votre argent ? Est-ce la police tapie dans tous les égouts sociaux qui tient à savoir le nom de votre chapelier ou le vôtre, si vous l'avez inscrit sur la coiffe ? Est-ce enfin pour prendre la mesure de votre crâne et dresser une statistique instructive sur la capacité cérébrale des joueurs ? Sur ce point l'administration garde un silence complet. Mais, sachez-le bien, à peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez à vous-même : vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau. A votre sortie, le JEU vous démontrera, par une atroce épigramme en action, qu'il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage. Si toutefois vous avez une coiffure neuve, vous apprendrez à vos dépens qu'il faut se faire un costume de joueur. <br> L'étonnement manifesté par l'étranger quand il reçut une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une âme encore innocente. Le petit vieillard, qui sans doute avait croupi dès son jeune âge dans les bouillants plaisirs de la vie des joueurs, lui jeta un coup d'oeil terne et sans chaleur, dans lequel un philosophe aurait vu les misères de l'hôpital, les vagabondages des gens ruinés, les procès-verbaux d'une foule d'asphyxies, les travaux forcés à perpétuité, les expatriations au Guazacoalco. Cet homme, dont la longue face blanche n'était plus nourrie que par les soupes gélatineuses de d'Arcet, présentant la pâle image de la passion réduite à son terme le plus simple. Dans ses rides il y avait trace de vieilles tortures, il devait jouer ses maigres appointements le jour même où il les recevait ; semblable aux rosses sur qui les coups de fouet n'ont plus de prise, rien ne le faisait tressaillir ; les sourds gémissements des joueurs qui sortaient ruinés, leurs muettes imprécations, leurs regards hébétés, le trouvaient toujours insensible. C'était le JEU incarné. Si le jeune homme avait contemplé ce triste Cerbère, peut-être se serait-il dit : Il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce cœur-là ! L'inconnu n'écouta pas ce conseil vivant, placé là sans doute par la Providence, comme elle a mis le dégoût à la porte de tous les mauvais lieux ; il entra résolument dans la salle où le son de l'or exerçait une éblouissante fascination sur les sens eu pleine convoitise. Ce jeune homme était probablement poussé là par la plus logique de toutes les éloquentes phrases de J.-J. Rousseau, et dont voici, je crois, la triste pensée : <i>Oui, je conçois qu'un homme aille au Jeu ; mais c'est lorsque entre lui et la mort il ne voit plus que son dernier écu.</i>"<br></div></div><p><br>Tout, dans cet extrait, me parait bien écrit et fascinant, mais, alors que l'on commence l'histoire <i>in media res</i>, en plongeant de suite dans l'action : "Vers la fin du mois d'octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal (...)" et dans la rencontre des personnages : "- Monsieur, votre chapeau, s'il vous plaît ? lui cria une voix sèche (...)", dès le paragraphe suivant (le 3e), Balzac se lance dans des considérations sur le jeu, qui paraissent si autonomes par rapport à l'action, que lorsque le jeune homme revient, au paragraphe suivant (§4), je suis presque aussi surpris que lui de le voir et me dis "tiens, le revoilà !". Enfin, je parviens à peine à me représenter le jeune homme et le vieux dans les fines descriptions détaillées de Balzac, qu'on est déjà reparti sur des considérations sur le jeu, par rapport auxquelles, quand arrive la phrase de Rousseau, je ne peux me départir de l'impression que l'action et les personnages servent de prétextes à ces réflexions, plutôt que celles-ci ne servent l'histoire. Alors qu'il s'agit très probablement de l'introduction du personnage principal de l'histoire... <p>Presque par hasard, aussi, l'incipit d'un roman de Hugo, <i>Notre-Dame de Paris</i>, que je n'ai pas lu non plus, sauf le début justement... Et qui ne me parait pas l'un des choix les plus faciles pour mon propos, puisque Hugo attend longtemps dans ce récit, avant d'introduire ses personnages... Mais au fond, Tolkien avec son long Prologue fait pareil. <p>Or il se fait, par pur hasard parce que je n'en savais rien, que l'ouvrage est sorti à peu près la même année que celui de Balzac !<p><br><DIV class="citeAuteur"><B>Victor Hugo</B> a écrit, au début de <i>Notre-Dame de Paris</i>, publié en 1831-1832 :<DIV class="citeTexte"><p>Il y a aujourd'hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf jours que les parisiens s'éveillèrent au bruit de toutes les cloches sonnant à grande volée dans la triple enceinte de la Cité, de l'Université et de la Ville.<p>Ce n'est cependant pas un jour dont l'histoire ait gardé souvenir que le 6 janvier 1482. Rien de notable dans l'événement qui mettait ainsi en branle, dès le matin, les cloches et les bourgeois de Paris. Ce n'était ni un assaut de picards ou de bourguignons, ni une châsse menée en procession, ni une révolte d'écoliers dans la vigne de Laas, ni une entrée de <i>notredit très redouté seigneur monsieur le roi</i>, ni même une belle pendaison de larrons et de larronnesses à la Justice de Paris. Ce n'était pas non plus la survenue, si fréquente au quinzième siècle, de quelque ambassade chamarrée et empanachée. Il y avait à peine deux jours que la dernière cavalcade de ce genre, celle des ambassadeurs flamands chargés de conclure le mariage entre le dauphin et Marguerite de Flandre, avait fait son entrée à Paris, au grand ennui de Monsieur le cardinal de Bourbon, qui, pour plaire au roi, avait dû faire bonne mine à toute cette rustique cohue de bourgmestres flamands, et les régaler, en son hôtel de Bourbon, d'une <i>moult belle moralité, sotie et farce</i>, tandis qu'une pluie battante inondait à sa porte ses magnifiques tapisseries.<p>Le 6 janvier, ce qui <i>mettoit en émotion tout le populaire de Paris</i>, comme dit Jehan de Troyes, c'était la double solennité, réunie depuis un temps immémorial, du jour des Rois et de la Fête des Fous.<p>Ce jour-là, il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation de mai à la chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice. Le cri en avait été fait la veille à son de trompe dans les carrefours, par les gens de Monsieur le prévôt, en beaux hoquetons de camelot violet, avec de grandes croix blanches sur la poitrine.<p>La foule des bourgeois et des bourgeoises s'acheminait donc de toutes parts dès le matin, maisons et boutiques fermées, vers l'un des trois endroits désignés. Chacun avait pris parti, qui pour le feu de joie, qui pour le mai, qui pour le mystère. Il faut dire, à l'éloge de l'antique bon sens des badauds de Paris, que la plus grande partie de cette foule se dirigeait vers le feu de joie, lequel était tout à fait de saison, ou vers le mystère, qui devait être représenté dans la grand'salle du Palais bien couverte et bien close, et que les curieux s'accordaient à laisser le pauvre mai mal fleuri grelotter tout seul sous le ciel de janvier dans le cimetière de la chapelle de Braque.<p>Le peuple affluait surtout dans les avenues du Palais de Justice, parce qu'on savait que les ambassadeurs flamands, arrivés de la surveille, se proposaient d'assister à la représentation du mystère et à l'élection du pape des fous, laquelle devait se faire également dans la grand'salle.<p>Ce n'était pas chose aisée de pénétrer ce jour-là dans cette grand'salle, réputée cependant alors la plus grande enceinte couverte qui fût au monde. (Il est vrai que Sauval n'avait pas encore mesuré la grande salle du château de Montargis.) La place du Palais, encombrée de peuple, offrait aux curieux des fenêtres l'aspect d'une mer, dans laquelle cinq ou six rues, comme autant d'embouchures de fleuves, dégorgeaient à chaque instant de nouveaux flots de têtes. Les ondes de cette foule, sans cesse grossies, se heurtaient aux angles des maisons qui s'avançaient çà et là, comme autant de promontoires, dans le bassin irrégulier de la place. Au centre de la haute façade gothique du Palais, le grand escalier, sans relâche remonté et descendu par un double courant qui, après s'être brisé sous le perron intermédiaire, s'épandait à larges vagues sur ses deux pentes latérales, le grand escalier, dis-je, ruisselait incessamment dans la place comme une cascade dans un lac. Les cris, les rires, le trépignement de ces mille pieds faisaient un grand bruit et une grande clameur. De temps en temps cette clameur et ce bruit redoublaient, le courant qui poussait toute cette foule vers le grand escalier rebroussait, se troublait, tourbillonnait. C'était une bourrade d'un archer ou le cheval d'un sergent de la prévôté qui ruait pour rétablir l'ordre ; admirable tradition que la prévôté a léguée à la connétablie, la connétablie à la maréchaussée, et la maréchaussée à notre gendarmerie de Paris.<p>Aux portes, aux fenêtres, aux lucarnes, sur les toits, fourmillaient des milliers de bonnes figures bourgeoises, calmes et honnêtes, regardant le palais, regardant la cohue, et n'en demandant pas davantage ; car bien des gens à Paris se contentent du spectacle des spectateurs, et c'est déjà pour nous une chose très curieuse qu'une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose.<p>S'il pouvait nous être donné à nous, hommes de 1830, de nous mêler en pensée à ces parisiens du quinzième siècle et d'entrer avec eux, tiraillés, coudoyés, culbutés, dans cette immense salle du Palais, si étroite le 6 janvier 1482, le spectacle ne serait ni sans intérêt ni sans charme, et nous n'aurions autour de nous que des choses si vieilles qu'elles nous sembleraient toutes neuves.<p>Si le lecteur y consent, nous essaierons de retrouver par la pensée l'impression qu'il eût éprouvée avec nous en franchissant le seuil de cette grand'salle au milieu de cette cohue en surcot, en hoqueton et en cotte-hardie.<p>Et d'abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les yeux. <p></div></div><p>Malgré les points communs entre les deux grands styles du dix-neuvième (grandes descriptions, énumérations hyperboliques, lexique très riche, interpellations du lecteur en "vous"), ces deux entrées en matière manifestent de grandes différences entre les styles de Balzac et de Hugo. Or je pense que ce ne sont pas des différences hasardeuses, mais quelque chose qui tient à leur style et qui est assez permanent au travers de leurs différents romans. <p>Ici, alors qu'Hugo n'entre pas du tout dans le vif de son histoire, et qu'il nous décrit longuement le cadre général de Paris à la fin du Moyen-Âge, tout converge vers sa narration et aucune explication n'est donnée pour elle-même sans être reprise ensuite pour nous amener à écouter l'histoire qu'il va nous conter. Contrairement à Balzac qui interpelle le lecteur sur ses considérations sur le jeu, Hugo interpelle le lecteur pour le plonger dans la situation qui va servir de cadre à son récit. <p>Mais quel rapport avec J.R.R. Tolkien qui écrit une toute autre histoire à une toute autre époque ? J'avais proposé des points de comparaison très précis : <p><font color=green>- L'harmonie/la simplicité/la souplesse, la symétrie/la subtilité/la précision : </font><p>Exemples I : <p>"Il y a aujourd'hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf jours que les parisiens s'éveillèrent au bruit de toutes les cloches sonnant à grande volée dans la triple enceinte de la Cité, de l'Université et de la Ville.<p>Ce n'est cependant pas un jour dont l'histoire ait gardé souvenir que le 6 janvier 1482. "<p><br>Précision parfaite entre les chiffres de 348 etc. et 1482 dans la phrase d'après, puisqu'Hugo écrit à ses lecteurs en 1830. Symétrie du style dans "la triple enceinte : Cité/Université/Ville". Harmonie musicale de cette longue phrase qui se déplie, "sonn(e) à grande volée" en son centre, puis finit par une triple ponctuation et est reprise, magistralement, pour poursuivre l'histoire. Souplesse de l'ensemble du mouvement.<p><br>Dans l'incipit du Seigneur des Anneaux, chez Tolkien, on trouve par exemple (Prologue) : <br>"They are quick of hearing and sharp-eyed, and though they are inclined to be fat and do not hurry unnecessarily, they are nonetheless nimble and deft in their movements."<p><br>Symétrie & précision : l'ouïe et la vue se correspondent ; "nimble", "vifs" correspond aux sens en alerte (la rapidité de l'ouïe et le regard aiguisé) et s'oppose à leur lenteur habituelle ; "deft", agiles, s'oppose à leur tendance à l'embonpoint. <p>Francis Ledoux traduit par : "Ils ont l'oreille fine et l’œil vif, et s'ils ont tendance à l'embonpoint et ne se pressent pas sans nécessité, ils n'en sont pas moins lestes et adroits dans leurs mouvements."<p>Ce faisant, il a conservé la synonymie des termes "nimble" et "deft", mais n'a pas prêté attention à ce qui les distinguait et qui fait que jamais Tolkien n'utilisent deux termes proches sans jouer de leurs différences. Pour l'histoire, la différence est en fait énorme : on retient juste que, l'air de rien, les Hobbits peuvent être rapides, mais on perd la sensation du danger et l'on ne perçoit plus la proximité entre la vigilance farouche des Hobbits et celles qu'ont naturellement les animaux, alors qu'on l'aurait retrouvé en traduisant par "l'oreille fine et l'oeil aiguisé"... "vifs et alertes dans leurs mouvements". Par ailleurs, la construction littérale "s'ils ont tendance à", "ils n'en sont pas moins", est lourde dans cette phrase, et s'oppose à l'agilité dont il est question. <p>Exemples II : <p>On voit aussi, dans les phrases citées ci-dessus, combien le rythme des phrases de Hugo et de Tolkien parait fluide et naturel, alors qu'il est en réalité construit avec un art d'orfèvre et minutieusement choisi. <p>"Ce jour-là, il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation de mai à la chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice. (...) Chacun avait pris parti, qui pour le feu de joie, qui pour le mai, qui pour le mystère."<p>Style très souple de Hugo qui, à 5 lignes de distance de la description, résume admirablement celle-ci avec une grande clarté narrative et une fluidité rythmique quasi musicale. <p><br>Cette phrase de Tolkien est aussi un exemple du genre : <br>"Many, however, may wish to know more about this remarkable people from the outset, while some may not possess the earlier book. "<p>Après avoir commencé par signaler le sujet de l'ouvrage, puis où le lecteur pourrait trouver plus d'informations, et après un bref rappel de l'histoire de Bilbon, très méthodiquement et très subtilement, Tolkien évoque, en vue de nous parler des Hobbits, les nombreuses personnes qui voudraient en savoir plus (many) et ceux (some) qui n'ont pas le précédent livre. Many/some se répondent, et, parallèlement, however/while se correspondent pour produire cette phrase souple, mais ferme, qui donne toutes les raisons d'entendre parler des Hobbits ! <p>Chez Francis Ledoux, cette phrase devient : <p>"Mais maints lecteurs voudront sans doute en savoir dès l'abord davantage sur ce peuple remarquable ; certains peuvent aussi ne point posséder le premier livre. "<p><br>"Mais maints lecteurs etcetera" n'est pas proprement euphonique et la phrase est coupée en son centre à la fois par la ponctuation, et par le manque de reprise du connecteur : maints et certains se répondent, malgré le manque de souplesse, mais rien ne vient correspondre au "mais". On peut supposer que F. Ledoux a voulu alléger une phrase déjà longue, mais ce faisant, il l'a rendu lourde et lente, alors qu'elle était fluide et harmonieuse chez Tolkien. On devrait avoir quelque chose comme : "Nombreux , cependant, pourraient souhaiter en savoir d’emblée davantage sur ce peuple remarquable , tandis que certains ne possèdent peut-être pas le précédent ouvrage . "<p><br><font color=green>- L'humour et le délice de l'histoire</font><p>Parmi les effets les plus fondamentaux de ces petites subtilités stylistiques presque techniques (mais auxquelles Hugo & Tolkien ont choisi de consacrer toute leur énergie et tout leur talent), on trouve notamment l'humour et le délice de l'histoire racontée. En effet, si le rythme n'y est plus, si les chutes tombent mal, si le vocabulaire n'est plus précis, si l'ensemble n'est plus fluide, c'est le ton général de l'histoire qui en est changé et c'est dans ce ton que se trouve l'humour et le délice le plus permanents. A l'oral, c'est ce qui fait qu'on ne peut s'empêcher d'écouter une certaine voix parler, alors qu'une autre nous est insupportable. Cela tient à pas grand chose, mais l'impact sur la magie du récit est phénoménal. <p>Dans le récit de Hugo, on s'amuse à son jeu perpétuel qui décrit avec bonhommie le peuple, en se plaçant dans la position non du prof qui veut nous apprendre l'Histoire de Paris, mais du grand-père qui sait ces choses et qui nous montre à quel point elles sont passionnantes ou drôles : <p>"Il faut dire, à l'éloge de l'antique bon sens des badauds de Paris, que la plus grande partie de cette foule se dirigeait vers le feu de joie, lequel était tout à fait de saison"<p>Qui plus est, il joue en permanence sur l'alternance entre les parisiens vivant "aujourd'hui" et "à l'époque" : "Il y a aujourd'hui trois cent quarante-huit ans six mois et dix-neuf jours que les parisiens s'éveillèrent au bruit de toutes les cloches" ; "ni une entrée de <i>notredit très redouté seigneur monsieur le roi</i>" ; " car bien des gens à Paris se contentent du spectacle des spectateurs, et c'est déjà pour nous une chose très curieuse qu'une muraille derrière laquelle il se passe quelque chose." (tant aujourd'hui qu'à l'époque) ; "S'il pouvait nous être donné à nous, hommes de 1830, de nous mêler en pensée à ces parisiens du quinzième siècle et d'entrer avec eux". <p>La structure du récit est infaillible et on la suit sans effort : "Il y a aujourd'hui (etc.)" ; "Ce n'est cependant pas un jour dont l'histoire ait gardé souvenir que le 6 janvier 1482" ; ""Le 6 janvier, <i>ce qui mettoit en émotion tout le populaire de Paris</i>" ; "Ce jour-là, il devait y avoir" ; puis on suit la foule vers l'une des trois festivités, dans les avenues, dans la grand'salle ou sur les toits, jusqu'à arriver au comble du récit : <p>"Et d'abord, bourdonnement dans les oreilles, éblouissement dans les yeux."<p>Sublime... le rythme, la musicalité, la symétrie : le grand spectacle. <p>Dans l'incipit du Seigneur des Anneaux, qu'y a-t-il de drôle et de si bien structuré qu'on ne puisse que suivre le récit ? <p>C'est le jeu qui fait que Tolkien nous présente les Hobbits comme le ferait un chercheur qui a découvert une curiosité fascinante. Il nous donne d'abord toutes les garanties académiques, pour ceux qui souhaitent s'informer, par des détails techniques dans le ton adéquat. Ainsi, "Further information will also be found in the selection from etc.", est une formule typiquement universitaire de spécialiste de la question Hobbite ! Ce que ne rend pas du tout la formule ordinaire choisie par F. Ledoux : "On pourra trouver d'autres renseignements dans les extraits etc." Alors que le "français universitaire" ne manque pas et fournissait allègrement : "Pour plus d’informations, on pourra par ailleurs se reporter aux extraits etc." qui donne immédiatement l'impression qu'il existe un Doctorat ès Culture hobbite.<p>Tolkien avance ainsi, pince-sans-rire, en décrivant, avec la même bonhommie que Hugo, et la même précision, ce peuple du passé, en jouant finement, pour assurer ce ton de spécialiste qui fascine les curieux (et non de professeur ennuyeux), sur le rythme, les jeux temporels, et les connecteurs. Ainsi, dans cette phrase exemplaire de finesse : <br>" They do not and did not understand or like machines more complicated than a forge-bellows, a water-mill, or a hand-loom, though they were skilful with tools. "<p>do not/did not ; understand/like ; more complicated than ; les trois machines ; puis une finale en staccato de monosyllabiques avec un seul bisyllabique (Tolkien s'opposait à la barbarie des termes polysyllabiques importés par les Normands chez les Anglo-saxons), introduite par un doux et ferme terme de nuance, qui justifie ce mélange de précision et de simplicité qui convient pleinement aux Hobbits décrits. <p>Tolkien joue là de ressources subtiles de l'anglais que le français ne pourra pas facilement rendre, mais la traduction doit viser à rester au mieux dans le même ton, avec les ressources propres de la langue cible. Chez F. Ledoux, cela donne : "Ils ne comprennent ni ne comprenaient, et ils n'aiment pas davantage les machines dont la complication dépasse celle d'un soufflet de forge, d'un moulin à eau ou d'un métier à tisser manuel, encore qu'ils fussent habiles au maniement des outils. "<p>Le retour incompréhensible et brutal au présent après l'arrivée soudaine de l'imparfait "ne comprennent ni ne comprenaient, et ils n'aiment pas davantage", la structure relative plus complexe "dont la complication dépasse" et le connecteur presque polémique "encore que" m'ont donné l'impression d'une espèce d'expert qui retourne son sujet alambiqué dans un sens puis dans l'autre avec froideur et désintérêt. <p>Bien qu'on soit obligé de recourir à la périphrase en français et à des formules plus longues, on peut tenter de conserver un rythme harmonieux qui manifeste, du même coup, un intérêt complice pour les Hobbits : <p>"Ils ne comprennent pas, n’ont jamais compris et n’ont jamais aimé les machines plus compliquées qu’un soufflet à forge, un moulin à eau ou un métier à tisser, bien qu’ils aient toujours manié leurs outils avec habileté. "<p>(On a presque une valse à trois temps, en jouant legato plutôt que staccato, mais au moins, on danse toujours...) <p><br>Enfin, pour ceux qui, non encore découragés par ce message terriblement long (que j'écris jusqu'à terriblement tard), souhaiteraient en savoir plus, je vous laisse vous faire votre propre idée sur la comparaison des deux traductions de l'incipit ci-dessous. Attention : je ne parle pas de votre idée sur la meilleure traduction. Francis Ledoux est un traducteur professionnel et je n'ai jamais voulu remettre en cause ses compétences linguistiques en traduction. Mais les textes ci-dessous montrent mieux ce que je veux dire et montrent comment, par une autre traduction produite par celui qui n'a pas une parfaite maitrise de l'anglais, qui a l'avantage de s'appuyer sur la traduction de Ledoux, mais qui est sensible au style du mode de narration en français, on peut produire une nouvelle traduction du Seigneur des Anneaux qui ne soit pas simplement une "correction". Et pour ma part, je suis convaincu que tout grand ouvrage de littérature mérite plusieurs traductions pour améliorer l'effet visé par l'oeuvre, et que la première traduction sérieuse qui est produite ne doit pas forcément rester la traduction "de référence". <p><p><br><DIV class="citeAuteur"><B>Francis Ledoux</B> a traduit ainsi l'incipit du Seigneur des Anneaux (Prologue) :<DIV class="citeTexte"><br><b><br>I<p>DES HOBBITS</b><p><br>Ce livre traite dans une large mesure des Hobbits, et le lecteur découvrira dans ses pages une bonne part de leur caractère et un peu de leur histoire. On pourra trouver d'autres renseignements dans les extraits du Livre Rouge de la Marche de l'Ouest déjà publiés sous le titre: <i>Le Hobbit</i>. La présente histoire a pour origine les premiers chapitres du Livre Rouge composé par Bilbon lui-même, premier Hobbit à devenir fameux dans le monde entier, il leur donna pour titre: <i>Histoire d'un aller et retour</i>, puisqu'ils traitaient de son voyage dans l'Est et de son retour, Aventure qui devait engager tous les Hobbits dans les importants événements de cet Age, ici rapportés.<br>Mais maints lecteurs voudront sans doute en savoir dès l'abord davantage sur ce peuple remarquable, certains peuvent aussi ne point posséder le premier livre. A l'intention de telles personnes, nous réunissons ici quelques notes sur les points les plus importants de la tradition hobbite, et nous rappelons brièvement la première aventure.<br>Les Hobbits sont un peuple effacé mais très ancien, qui fut plus nombreux dans l'ancien temps que de nos jours, car ils aiment la paix, la tranquillité et une terre bien cultivée: une campagne bien ordonnée et bien mise en valeur était leur retraite favorite. Ils ne comprennent ni ne comprenaient, et ils n'aiment pas davantage les machines dont la complication dépasse celle d'un soufflet de forge, d'un moulin à eau ou d'un métier à tisser manuel, encore qu'ils fussent habiles au maniement des outils. Même dans l'ancien temps, ils se méfiaient des «Grandes Gens», comme ils nous appellent, et à présent où ils nous évitent avec effroi, il devient difficile de les trouver. Ils ont l'oreille fine et l’œil vif, et s'ils ont tendance à l'embonpoint et ne se pressent pas sans nécessité, ils n'en sont pas moins lestes et adroits dans leurs mouvements. Ils ont toujours eu l'art de disparaître vivement et en silence quand des Grandes Gens qu'ils ne désirent pas rencontrer viennent par hasard de leur côté, et cet art, ils l'ont développé au point qu'aux Hommes il pourrait paraître magique. Mais les Hobbits n'ont en fait jamais étudié de magie d'aucune sorte, et leur caractère insaisissable est dû uniquement à une habileté professionnelle que l'hérédité et la pratique, ainsi qu'une amitié intime avec la terre, ont rendue inimitable pour les races plus grandes et plus lourdes.<p></div></div><p><p><p><p><br><DIV class="citeAuteur"><B>Sébastien Marlair</B> a tenté de retraduire ainsi l'incipit du Seigneur des Anneaux (Prologue) :<DIV class="citeTexte"><p><b>1</b><br><i>À propos des Hobbits </i><p><br>Ce livre traite dans une large mesure des Hobbits, et, au fil de ses pages, le lecteur pourra découvrir une petite part de leur histoire et une bonne part de leur caractère. Pour plus d’informations, on pourra par ailleurs se reporter aux extraits du Livre Rouge de la Marche de l’Ouest, déjà publiés sous le titre : <i>Le Hobbit</i>. Cette histoire est issue des premiers chapitres du Livre Rouge, écrits de la main de Bilbon lui-même , premier Hobbit devenu célèbre dans le monde entier, qui les a intitulés <i>Histoire d’un Aller et Retour</i>, puisqu’ils traitaient de son voyage à l’Est et de son retour — une aventure qui devait ensuite impliquer l’ensemble du peuple hobbit dans les grands évènements de cet Âge qui sont ici rapportés. <br> Nombreux, cependant, pourraient souhaiter en savoir d’emblée davantage sur ce peuple remarquable , tandis que certains ne possèdent peut-être pas le précédent ouvrage. Pour ces lecteurs, quelques notes ont été rassemblées ici sur la culture Hobbite, ainsi qu’un bref rappel de la première aventure. <br> Les Hobbits, plus nombreux par le passé que de nos jours, sont un peuple effacé bien que très ancien ; comme ils aiment les terres bien labourées, la tranquilité et la paix, leur demeure favorite fut de tout temps un terroir bien administré et bien cultivé. Ils ne comprennent pas, n’ont jamais compris et n’ont jamais aimé les machines plus compliquées qu’un soufflet à forge, un moulin à eau ou un métier à tisser, bien qu’ils aient toujours manié leurs outils avec habileté. Dans les jours anciens, ils se méfiaient déjà, en règle générale, des « Grandes Gens » comme ils nous appellent, et de nos jours, ils nous évitent avec effroi et deviennent de plus en plus difficiles à trouver. Ils ont l’ouïe fine et l’œil aiguisé, et bien qu’ils aient tendance à l’embonpoint et ne se pressent pas sans nécessité, ils n’en sont pas moins vifs et alertes dans leurs mouvements. Ils ont toujours possédé l’art de disparaitre vite et sans bruit, lorsque des créatures de grande taille qu’ils ne souhaitaient pas rencontrer venaient troubler leur tranquilité — or cet art, ils l’ont si bien développé qu’il pourrait désormais paraitre magique aux yeux des hommes. Or les Hobbits n’ont, en réalité, jamais étudié de magie d’aucune sorte, et leur imperceptibilité est due uniquement à une compétence professionnelle que l’hérédité, l’entrainement et une connivence intime avec la terre, ont rendu inimitables pour les races plus lourdes et plus pataudes. <br></div></div><p><p>

