13-07-2008, 10:49
<i>Chic ! Un fuseau de traduction !</i> (Sur l'air de "Chic, des Romains" d'Obélix.) Pourquoi donc est-ce que ce sujet me passionne toujours autant ?<p>D'abord, shudhakalyan, merci de ce long préambule : ça aide à mettre le tout en contexte. De mon côté, je pense que le fait est connu : je considère que la traduction de Ledoux est assez bonne. Et par là j'entends : assez bonne pour figurer dans nos bibliothèques à côté de son original, et assez bonne pour être lue pour elle-même. Contrairement à certaines galettes DVD d'un autre "traducteur" ou si tu préfères "adaptateur" moins compétent et surtout, je pense, moins consciencieux. Mais là n'est pas le sujet...<p>Je suis en outre ravi d'entendre une voix qui me rappelle la mienne quand j'étais plus jeune : toute cette conviction, ce bel idéalisme... ça ne me rajeunit pas. Et dire que je n'ai pas encore trente ans. Bref. Moi aussi, quand j'ai lu Tolkien pour la première fois en anglais (je devais avoir quinze ans et j'avais du lire la version de Ledoux deux ou trois fois), je n'ai plus touché à la traduction française pendant des années : je l'avais même en horreur, tellement ce que j'avais découvert me semblait supérieur.<p>Mais c'était probablement aussi parce que, paradoxalement, l'anglais me touchait plus, comme langue, à l'époque : elle pouvait avoir ce caractère vieillot qui, dans ma tête d'adolescent, renvoyait à un Moyen Âge différent de ces histoires de chevaliers et d'amour courtois qui ne m'intéressaient (et ne m'intéressent) guère. Aujourd'hui je comprends que j'entrevoyais ce qu'il y a de plus "germanique" dans cette langue et qui, par définition, se prête mieux aux histoires d'Elfes...<p>Je pense encore aujourd'hui que, comme toute œuvre littéraire, celle-ci est mieux servie par sa langue d'origine, pas seulement parce que l'auteur l'a écrite "pour" elle (comme Bach écrivait pour le clavecin, disons) mais aussi parce qu'elle est en meilleure adéquation avec son sujet (ce n’est pas un hasard, bien sûr). De ce point de vue, il manque quelque chose à la traduction de Ledoux — et si j'ose le dire : à toute traduction de Tolkien en français. Ce sentiment, je pense, est fondé sur des réalités concrètes, mais il est évidemment subjectif. Je pense néanmoins que chacun reconnaîtra que, comme même si le français est une langue fort riche, il ne peut "reproduire" ou disons "recouvrir" tous les idiomes et toutes les cultures dans leur intégralité, si proches soient-elles. Je pense donc que s'il manque quelque chose à la traduction de Ledoux, c'est, au moins en partie, à cause de la langue dans laquelle il traduisait. Pour donner un exemple : je pense à des mots comme "maiden" (vierge, jeune fille, demoiselle : tout cela ensemble) ou à des traits grammaticaux spécifiques comme le "thou". Ou simplement à des mots qui ont une saveur particulière, comme <i>oath</i>, <i>dark</i>, <i>wraith</i>, issus du fonds anglo-saxon proprement dit et que Tolkien préfère systématiquement à d’autres issus du fonds latin (comme, incidemment, la plupart de nos mots).<p>Et la traduction comporte évidemment des erreurs. Trop, sans doute : on peut en conclure que le traducteur a travaillé assez rapidement, qu’il n’a pas été révisé en comparant le texte anglais, choses assez compréhensibles si l’on considère que personne en France ne pouvait prédire que le livre était promis à un grand destin : pas même son éditeur. On se doute que beaucoup de livres sont traduits chaque année par des traducteurs aguerris qui ne songent pas nécessairement à la postérité mais simplement à faire leur travail dans des conditions pas toujours idéales. Cela n’excuse rien, puisqu’on ne saura jamais ce qui s’est passé dans le bureau et dans l’esprit de ce traducteur ; mais quand je songe à Ledoux avec son gros tome, ses dictionnaires et sa machine à écrire, sans ouvrage de référence, sans <i>Le Silmarillion</i>, sans Google… je me dis qu’il aurait sûrement pu vivre quelques années de plus s’il avait été plombier.<p>Mais bien sûr, ce qu’il y a d’intéressant dans ton message, c’est que tu penses à autre chose : le style de la traduction. Ledoux n’était pas à la hauteur ; il n’écrit pas comme un écrivain, dis-tu. Pire, il n’aimait pas ce qu’il traduisait. Comment le sais-tu ? Il ne voulait plus traduire Tolkien, peut-être. Christian Bourgois disait cela de tous les traducteurs qu’il a embauchés pour le traduire (Ledoux, Alien, Jolas). Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’aimaient pas Tolkien : cela se peut, mais ne saute pas aux yeux ; une chose est sûre, cependant, c’est qu’ils le trouvaient difficile. Il y a de quoi, non ? Ils ne connaissaient pas l’œuvre autant que nous, c’est certain ; et dans le cas de Ledoux, on ne peut pas vraiment dire pour sûr que c’était par manque d’intérêt, puisqu’<i>il n’y avait rien à connaître</i>, en dehors de <i>Bilbo</i> et du <i>Seigneur des Anneaux</i>, justement. <p>Cet argument (le "non-attachement" à l’œuvre) étant difficilement prouvable, il reste les qualités d’écrivain de Francis Ledoux. Tu sembles avoir réfléchi à tout cela, alors, si tu en as envie, pourrais-tu nous donner plus d’arguments ? J’ai cru comprendre que le ton de la traduction te semblait plus professoral que l’original. Son style est peut-être trop soutenu. Mais celui de Tolkien n’est pas relâché pour autant. Je pense encore que le français y est pour quelque chose : notre langue est souvent moins simple que l’anglais, surtout en traduction, lorsque certaines phrases deviennent denses. Mais il est vrai que, lorsqu’il s’agit des Hobbits et de leur idiome particulier (surtout au début du premier livre, donc), Ledoux a plutôt gommé, et il n’était pas très adroit dans les dialogues. Ailleurs, c’est différent.<p>Notons au passage que l’humour, qui fait souvent appel au jeu de mots ou du moins à des tournures très idiomatiques, est souvent bien difficile à traduire, quel que soit l’auteur. Aussi, dans les dialogues, c’est encore plus difficile ; mais dans les passages narratifs, où l’humour est souvent plus subtil, je ne trouve pas que Ledoux passe à côté. J’aimerais des exemples, si tu en as : ce serait très instructif.<p>Évidemment tout ceci est aussi une question de goût. Si ce n’était que cela, on pourrait inviter ici des gens qui en auraient long à dire sur le style tolkienien que nous admirons et qu’ils trouvent insignifiant. Mais qu’est-ce que "traduire comme un écrivain" ? Est-ce faire de belles phrases, bien construites ? Est-ce se détacher du texte original pour mieux équilibrer les idées, rechercher des sons plus mélodieux ? Ledoux, il est vrai, s’attache parfois à l’anglais : quand certaines phrases posent des problèmes, il abdique, et passe à autre chose. Comme, à ma connaissance, <i>tous les traducteurs</i> que j’ai lus. Ledoux, au moins, ne coupe pas, et sa traduction comporte peu de pertes. Je dis cela en connaissance de cause, car j’ai comparé les deux textes, le sien et celui de Tolkien.<p>À mon sens, un traducteur n’est pas un écrivain, au sens où ce n’est pas un créateur. Les phrases sont déjà faites, les idées déjà posées. Il peut, à la rigueur, transformer le texte comme bon lui semble pour gommer toutes les aspérités qui peuvent surgir lorsqu’on est forcé de traduire une phrase qui ne se prête pas bien à l’exercice, corriger toutes sortes de petits détails qui apparaissent dans l’acte de traduire ; ou encore enrichir le vocabulaire, tronquer des phrases, changer des mots, inventer… C’est ce qu’on fait généralement en traduisant de la poésie. Mais pour la prose, cette approche, trop poussée, me semble contraire à l’objectif recherché, qui est de rendre accessible une œuvre, de produire une "référence". Pour reprendre l’analogie musicale inaugurée par Swing Kid : si l’on veut entendre une œuvre ancienne telle qu’elle était susceptible d’être jouée et entendue à l’époque, certains enregistrements semblent plus indiqués ; d’autres, plus libres ou expérimentaux, visent à exciter l’oreille moderne, à produire du nouveau et du beau ; mais cela n’a plus rien à voir. Les deux sont légitimes, bien sûr. Mais si l’on cherche "la référence", on se dirigera vers le disque le mieux enregistré, le mieux joué, mais avec une approche authentique, et qui ne transforme pas trop la partition, l’instrumentation, les techniques d’instrument, ou que sais-je encore.<p>Alors, dans ces limites, la place du traducteur, à part faire de belles phrases, bien choisir et bien doser ses mots, être dans le ton, et respecter le sens… c’est quoi ? Ledoux, dans sa forme habituelle, fait toutes ces choses, il me semble. De plus, il fait souvent preuve d’une belle créativité dans sa traduction des noms (exemple : Loudwater = "Sonoronne" et pas "Eau Bruyante").<p>En somme, je ne pense pas que la traduction du <i>Seigneur des Anneaux</i> soit parfaite, loin de là, bien que je ne partage pas ton avis. Si tu veux préciser ta pensée, je suis sûr que chacun te lira avec intérêt. Ce n’est pas comme si la question était vidée, surtout que, pour ma part, j’ai tendance à répéter les mêmes choses… Un peu d’eau au moulin ! Surtout que JRRVF ne déborde pas de messages par les temps qui courent.<p>Daniel<br>

