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Le poème de l'Anneau
#1
[small][Édit (Yyr) 2021 : ce fuseau est l'un des nombreux rejetons de l'arbre initial de la traduction des poèmes][/small]

[espacement]

[colonne][gauche=J. R. R. Tolkien]<i>Three Rings for the Elven-kings under the sky,
Seven for the Dwarf-lords in their halls of stone,
Nine for Mortal Men doomed to die,
One for the Dark Lord on his dark throne
In the Land of Mordor where the shadows lie.
One Ring to rule them all, One Ring to find them,
One Ring to bring them all and in the darkness bind them
In the Land of Mordor where the shadows lie.</i>[/gauche][droite=Traduction : Francis Ledoux]Trois anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel
Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre
Neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas,
Un pour le Seigneur Ténébreux sur son sombre trône
Dans le pays de Mordor où s’étendent les Ombres.
Un Anneau pour les gouverner tous. Un Anneau pour les trouver,
Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier
Au Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.[/droite][/colonne]

[espacement]Le Poème des Anneaux joue un rôle d’importance dans le SdA, puisqu’il est mis en exergue de chaque volume et qu’en est tirée l’inscription de l’Anneau Unique, laquelle apparaît sous de multiples formes : reproduite dans sa transcription en tengwar, prononcée en noir parler et traduite en langue commune. M’intéressant à la façon sont peuvent se rendre en français les poèmes du SdA, je me suis bien évidemment intéressé à celui-ci. Il présente des difficultés particulières : du fait de son rôle, la signification doit être strictement respectée, il est interdit de broder, mais il est tout aussi important de conserver un aspect poétique à ce qui sonne dans l’original comme une véritable incantation. Francis Ledoux ne s’en est pas si mal tiré : contrairement à la plupart des autres poèmes qui, transcrits vers à vers en une forme indécise, ni vers ni bonne prose, ont perdu par là l’essentiel de leur intérêt, au point de ne pas toujours être vraiment lisibles, le Poème de l’Anneau a conservé quelque force dans sa traduction française. Je suis toutefois convaincu qu’il est possible de l’améliorer. Mais pour cela, il faut d’abord observer l’original de plus près afin d’en saisir les ressorts.

À première vue, le poème peut se diviser en deux parties égales. Un premier quatrain en rimes croisées ABAB est consacré au <b>décompte des anneaux</b>, suivi d’une <b>élaboration sur l’Anneau Unique</b> dans un quatrain de composition significativement circulaire : les rimes sont embrassées ACCA, les vers externes sont identiques, tandis que les internes sont unis par une anaphore en « One Ring » et l’emploi de rimes brisées (qui consistent à faire rimer les vers tant à la fin qu’à la césure) d’autant plus nettes qu’elles sont léonines, courant sur deux syllabes.

Ce découpage est cependant à relativiser de par le rôle de liaison que joue le vers « In the Land of Mordor where the shadows lie », lequel, s’il rompt thématiquement avec le décompte des anneaux, s’y rattache par la syntaxe et la reprise de la première rime. Au contraire, les deux vers internes de l’élaboration tranchent nettement et constituent en eux-mêmes une unité... qui correspond précisément à l’inscription de l’Anneau Unique.

D’autres traits viennent renforcer le rôle particulier de ces deux vers. Le rythme d’abord : ils contrastent avec les autres vers en ne se terminant pas comme eux sur un temps fort, « them » étant moins accentué que le verbe qui précède. Par ailleurs, ils sont beaucoup plus fortement césurés que les autres, ce qui est renforcé par les rimes brisées. En fait, Tolkien aurait tout aussi bien pu disposer son texte ainsi :

[citation]<i>Three Rings for the Elven-kings under the sky,<br>Seven for the Dwarf-lords in their halls of stone,<br>Nine for Mortal Men doomed to die,<br>One for the Dark Lord on his dark throne<br>In the Land of Mordor where the shadows lie.<br>One Ring to rule them all,<br>One Ring to find them,<br>One Ring to bring them all<br>And in the darkness bind them<br>In the Land of Mordor where the shadows lie.</i>[/citation]

Il ressort de ce découpage en unités finalement plus petites un effet d’accélération, particulièrement sensible à la fin “and in the darkness bind them” qui accumule les syllabes inaccentuées, ce qui coïncide avec les paroxysme du poème, avec l’évocation de la fonction essentielle de l’anneau, « bind them », avant que dans l’évocation du « Pays de Mordor où s’étendent les ombres » le rythme ne se ralentisse - ou se fige, serait-on même tenté de dire au vu du contenu du texte.

Il est intéressant de constater que ces effets d’accélération et de ralentissement correspondent au contenu sémantique. Les deux vers « rapides » de l’inscription accumulent les verbes d’action (<i>rule, find, bring, bind</i>) qui donnent une impression de dynamisme, alors que les six autres vers, beaucoup plus statiques, ne comportent que deux verbes... et ce sont <i>lie</i> et <i>die</i> !

Un autre aspect important de ce poème est l’importance qu’y tiennent les parallélismes, responsables de sa tonalité incantatoire. En plus de l’anaphore et des rimes brisées des deux vers de l’inscription, nous observons que les quatre premiers vers sont tous bâtis sur le même modèle : nombre d’anneaux, suivi de leurs destinataires et d’un bref commentaire qui les caractérise. La reprise du vers [emphase]« In the Land of Mordor where the shadows lie »[/emphase] participe bien entendu du même procédé, ainsi que le répétition de “dark” au vers 4. On pourrait y ajouter les allitérations en M et D du vers 3, mais elles sont isolées, ce qui leur donne un rôle plus strictement ornemental que structural au niveau du poème.

Comment maintenant se servir de ces remarques pour améliorer la traduction de Francis Ledoux ?<p>Remarquons d’abord qu’il ne respecte pas tous les parallélismes ; ainsi, on se demande bien pourquoi [emphase]« In the Land of Mordor where the shadows lie »[/emphase] n’a pas été repris deux fois à l’identique. Toutefois, ce peut aussi être à bon escient, ainsi dans le cas de la répétition de « dark » : le français tolère mois la répétition que l’anglais, et « Un pour le Seigneur Ténébreux sur son trône ténébreux » est insupportable. « Un pour le Sombre Seigneur sur son sombre trône » sonne plus tolérable, mais a l’inconvénient rédhibitoire de ne pas reprendre la formule « Seigneur Ténébreux » choisie par Ledoux pour traduire « Dark Lord », laquelle, considérée indépendamment, est sans conteste bien préférable à un « Sombre Seigneur » qui serait fort plat.

D’un point de vue lexical, la version de Ledoux n’appelle pas de commentaire, sauf pour « demeure » qui n’est peut-être pas le terme le plus approprié pour traduire « hall ». Il faut dire qu’il s’agit d’un terme vaste et problématique à rendre en français ; en cette occurrence il me semble que le terme parent de « halle » peut bien convenir aux grandes cavernes des Nains telles que la Moria. Il y a aussi « son sombre trône » qui est légèrement cacophonique. On pourrait songer à inverser en « son trône sombre », mais ce serait introduire une rime avec le vers suivant (qui finit par « ombre »), ce qui va contre la structuration d’origine. Mieux vaut donc s’abstenir. On peut songer à substituer un synonyme, par exemple « morne », au prix cependant d’un léger glissement de sens.

Pour le rythme, le français ne permet pas de faire usage d’une alternance de syllabes accentuées et inaccentuées. On peut y substituer nos vers syllabiques, en n’oubliant pas de distinguer les deux vers de l’inscription, ce qui peut se faire par un changement de mètre. Un schéma 12 - 12 - 12 - 12 - 12 - 16 - 16 - 12 convient bien à ce texte. De légères modifications de la traduction de Francis Ledoux donnent ainsi :

[citation]Trois anneaux pour les Rois des Elfes sous le ciel,<br>Sept pour les Seigneurs Nains dans leurs halles de pierre,<br>Neuf pour les Hommes Mortels voués au trépas,<br>Un au Seigneur Ténébreux sur son morne trône<br>Au pays de Mordor où s’étendent les Ombres.<br>Un Anneau pour les gouverner tous, Un Anneau pour les trouver,<br>Un Anneau pour les prendre tous et dans les ténèbres les lier<br>Au Pays de Mordor où s’étendent les Ombres.[/citation]

Le mètre a imposé un glissement d’ « amener » à « prendre », qui me paraît toutefois rester dans les limites du raisonnable. Je n’ai pas tenté de rimer la première partie, ce qui aurait amené à trop s’éloigner du sens originel.

Bertrand Bellet
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