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Le lai de Leithian
#46
Je continue à lire <i>Le Lai de Leithian</i>. La traduction d'E. Riot, je le répète, ne manque pas de qualités poétiques et d'inventivité. Conserver un octosyllabique rimé est une gageure exceptionnelle. Néanmoins, je ne comprends pas comment elle peut traduire ainsi le passage suivant, du Chant IV (p. 334-335), où Lúthien propose d'amener Beren devant Thingol, son père :

[colonne][gauche=v. 946-949]<i>If aught thou hast to say to him, <br>them swear to hurt not flesh nor limb, <br>and I will lead him to thy hall, <br>a son of kings, no mortal thrall.</i>[/gauche][droite=v. 946-950 en français]Quoi que tu veuilles lui dire, <br>ne va pas lui faire de mal, <br>et je le conduis à ton val, <br>Car le fils des rois éternels, <br>diverge des simples mortels.[/droite][/colonne]

Je passe les détails. Bien des passages de la traduction sont plus poétiques que celui-ci. Je ne m'arrête pas non plus au procédé qui fait que le vers 949 est doublé, et que ce surplus sera récupéré plus bas en synthétisant deux vers en un - c'est un procédé tout à fait efficace. Ce qui me retient, c'est la traduction de [emphase]« a son of kings, no mortal thrall »[/emphase] par [emphase]« Car le fils des rois éternels, / diverge des simples mortels »[/emphase].

Au sein de tout le contexte qui précède et qui souligne que Beren, contrairement à la plupart des hommes, n'a jamais été soumis à Morgoth et n'a jamais courbé l'échine, l'idée de l'esclavage est essentielle, alors qu'elle est réduite ici à "simples mortels". Plus grave encore, à mes yeux, le "fils des rois" devient le "fils des rois éternels", en amplifiant cette fois le premier pôle de la comparaison proposée par Lúthien. S'agissant du mythe par excellence qui traite de l'union entre un homme et probablement la plus élevée des Elfes, fille de l'un des Rois elfiques les plus puissants et de Melian la Maia, c'est particulièrement maladroit de parler de "rois éternels" pour la maison de Bëor.

Je peux imaginer quelles considérations de versification, de rythme et d'élégance ont amené cette traduction, mais, à mon sens, le résultat est totalement abusif sur le plan sémantique. Il ne s'agit pas d'une fidélité étroite à la lettre du texte source, mais d'une adhésion à son univers sémantique. Le traducteur peut toujours écrire autre chose qui aurait pu être écrit au sein de l'oeuvre originale, mais il doit éviter à tout prix ce qui relève d'une autre nature.

S.

Ce disant, je n'oublie pas, bien sûr, que la critique est aisée et que l'art est difficile. Ce n'est pas le jugement qui m'intéresse dans la critique, mais le discernement et, dans ce cas, l'éclairage qui en découle sur l'oeuvre originale de Tolkien. Dans cette mesure, je suis redevable aux traducteurs du <i>Lai de Leithian</i>, comme Elen Riot et Iarwain, qui m'aident à lire la poésie de Tolkien (sinon, je ne lirais pas leur traduction).
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