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Le lai de Leithian
#34
  • v. 115-116 [emphase]« <i>Unconquerable spears of steel / were at his nod. (...)</i> = D’indomptables armées d’acier guettaient / Sa moindre humeur. (...) »[/emphase] : Pourquoi "spears" par "armées" ?
  • v. 125-126 [emphase]« <i>(...) The Northern land / lay groaning neath his ghastly hand.</i> = (...) A son emprise / Etaient soumises les terres du Nord. »[/emphase] : La formule synthétique française est ingénieuse mais l'image poétique est perdue. Préférence ici pour E. Riot : [emphase]« (...) La terre du Nord / sa poigne l'étranglait à mort. »[/emphase]
  • v. 130-132 [emphase]« who once a prince of Men was born / and now an outlaw lurked and lay / in the hard heath and woodland grey, = Né prince au sein de son peuple, à présent / En hors-la-loi il rôdait sur la lande / Et se couchait parmi les arbres gris ; »[/emphase] : J'apprends ! Ce qui est remarquable, dans ce passage, c'est la création française du vers 131, à partir d'une réorganisation des 3 vers :

[citation][small][normal]V.O. > V.F.[/normal][/small]<br>who once a prince of Men was born : [normal]v. 1 > v. 1[/normal]<br>and now : [normal]v. 2 > v. 1[/normal]<br>an outlow lurked : [normal]v. 2 > v. 2[/normal]<br>and lay : [normal]v. 2 > v. 3[/normal]<br>in the hard heath : [normal]v. 3 > v. 2[/normal]<br>and woodland grey : [normal]v. 3 > v. 3[/normal]

[normal]Qu'est-ce qu'on constate dans cette délicate opération ? <br>2 éléments du vers 2 (v. 131) original ont été redistribués au vers 1 (v. 130 : and now/à présent) et au vers 3 (v. 132 : and lay/et se couchait). <br>Parallèlement, le vers 2 (v. 131) a incorporé une partie du vers 3 (v. 132) : in the hard heath/sur la lande.[/normal]

[normal]C'est donc un vers 131 entièrement nouveau qui apparaît en français, sans qu'il y ait d'infidélité majeure, puisqu'il s'agit juste du produit d'une redistribution sur trois vers. Néanmoins, le travail s'accompagne ici d'une apparente perte syntaxique qui n'est pas visible dans le petit tableau de correspondance : [emphase]« lurked and lay »[/emphase] (v. 131) s'applique en effet, en anglais, à la fois à la lande et aux arbres (v. 132) ; dans la version traduite, il y a séparation : lurked est appliqué à "in the hard heath" et "lay" est appliqué à "woodland grey". Toutefois, il s'agit plutôt d'une ingénieuse résolution syntaxique de la logique distributive de l'original : la cohérence soutient effectivement l'interprétation voulant que le hors-la-loi rôde sur la lande et se couche dans les bois. Pour mieux dire : ce qu'on perd ici par rapport aux rapprochements plurivoques de l'original, on le gagne en logique sémantique. Une autre forme de poésie. Ainsi, E. Riot traduit : [emphase]« chassé rôdait en hors-la-loi / de l'âpre lande aux sombres bois »[/emphase], en dynamisant la tension de la double application (lande/bois) aux verbes orignaux ; ce qui ne va pas sans une réduction drastique de ces deux verbes à un seul (lurked and lay > rôdait).[/normal]

[normal]Donc :[/normal]

[normal]- Tolkien relations équivoques entre 4 termes (2x2)
- trad. Iarwain relations biunivoques entre 4 termes (2x2)
- trad. E. Riot double subordination à 1 terme (1 < 2)[/normal]

[normal]Dans la traduction de E. Riot, la richesse syntaxique n'est qu'à moitié conservée et s'accompagne d'une perte sémantique importante. Dans la traduction de Iarwain, la richesse syntaxique est remplacée par une autre. Néanmoins cette traduction de Iarwain s'accompagne d'une perte sémantique au v. 132 qui est passé dans le v. 131 : [emphase]« in the hard heath »[/emphase] > [emphase]« sur la lande »[/emphase] ; à comparer à [emphase]« de l'âpre lande »[/emphase] chez E. Riot. Cette perte parait néanmoins dérisoire (le parallélisme syntaxicosémantique entre "hard heath" et "woodland grey" étant trivial) par rapport à son bénéfice : la création du vers 131 chez Iarwain.[/normal]

[normal]Qu'a-t-il, ce vers ? <br>Il récupère sur un autre plan une perte inéluctable. Il fait rivaliser le génie d'une langue contre une autre. <br>Là où, même dans un octosyllabique rimé, Tolkien n'est jamais loin du vers allitératif ("lurked and lay" ; "hard heath") avec des appariements que le français ne saurait suivre sans s’essouffler, Iarwain crée, dans son décasyllabe non rimé (ni allitéré, ni assonancé, malheureusement peut-être), un vers sublime de simplicité, de fluidité, avec cet air frais de ritournelle qu'ont les stéréotypes usés de façon vive, ce sens de l'écoulement qui est le contraire même de la platitude, un vers orné d'une riche redondance sonore et graphique (flirtant avec l'aspiration anagrammatique de la langue) : [emphase]« En hors-la-loi il rôdait sur la lande »[/emphase] (c'est simple, courant, ordinaire et à la fois presque aussi musical que de la glossolalie).[/normal][/citation]
  • v. 135-137 [emphase]« Yet small as was their hunted band / still fell and fearless was each hand, / and strong deeds they wrought yet oft, = Mais si réduit que fût leur nombre, ils surent / Accomplir maint haut fait, car chaque bras / Devait être inflexible et intrépide ; »[/emphase] : pertes : "hunted band" ; problème : pourquoi "devait" au v. 137 ? ; formule heureuse : "Accomplir maint haut fait"
  • v. 145-149 [emphase]« until, in brief to tell what tears / have oft bewailed in ages gone, / nor ever tears enough, was done / a deed unhappy; (...) = Mais jamais n’en subirent nul dommage / Jusqu’à ce que, pour raconter en bref / Ce qui fut objet de déploration / Souvent au temps jadis, fût accompli / Un geste malheureux ; (...) »[/emphase] : Dommage qu'il y ait perte de ce jeu de tenseurs que produit Tolkien avec la répétition antinomique des larmes : tant de larmes versées, trop peu de larmes encore. Ce genre de tension poétique me semble capitale et particulièrement tolkienienne.
  • v. 151-153 [emphase]« Gorlim it was, who wearying / of toil and flight and harrying, / one night by chance did turn his feet = Gorlim se fatiguait des embuscades / Et des assauts, des fuites dans les bois ; / Ce fut lui qui, une nuit par hasard, »[/emphase] : À nouveau une bien belle réorganisation du vers. Surtout l'apparition du "Ce fut lui qui, une nuit par hasard"... narrativement très suggestive. Dommage qu'il y ait une forte perte sémantique dans le vers suivant puisque les trois quarts du vers 154 ont disparu ([emphase]« o'er the dark fields by stealth »[/emphase]), ce qui importe tant pour l'image que pour la narration poétiques.
  • v. 156-159 [emphase]« and found a homestead looming pale / against the misty stars, all dark / save one small window, whence a spark / of fitful candle strayed without. = Vit se profiler contre les étoiles / Dans la brume, une maison toute noire / Sauf pour une fenêtre, d'où filtrait / La lueur tremblante d'une bougie. »[/emphase] : Là c'est du grand art de traducteur ! Réorganisation syntaxique sans aucune perte sémantique avec un art de la formule infaillible.
  • v. 161-163 [emphase]« he saw, as in a dreaming deep / when longing cheats the heart in sleep, / his wife beside a dying fire = Il voit, de même qu’un désir ardent / Plonge le cœur qu’il trompe en rêverie, / Sa femme, assise auprès d’un feu mourant »[/emphase] : Plutôt (v. 162) : [emphase]« de même qu'un désir ardent / trompe le coeur en un songe plongé, »[/emphase]. Pourquoi la transposition au présent ? La transposition et la concordance des temps dans la Geste est l'un des problèmes récurrents de la belle traduction de Iarwain.
  • v. 194-195 [emphase]« and saw the dismal dawn come creeping / in dank heavens above gloomy trees. = Regardant l’aube peu à peu offrir / Ses pâles couleurs au ciel détrempé. »[/emphase] : Belle traduction mais perte importante : [emphase]« above gloomy trees »[/emphase]...
  • v. 217-220 [emphase]« Quoth Morgoth: 'Eilinel the fair / thou shalt most surely find, and there / where she doth dwell and wait for thee / together shall ye ever be, = Morgoth parla : “Tu pourras retrouver / A coup sûr la belle Eilinel, et là / Où elle gît et attend ta venue / Vous ne serez plus jamais séparés, »[/emphase] : Pour conserver l'ironie du discours de Morgoth, il faut absolument traduire "dwell" par "demeure" et sûrement pas par "gît" qui annonce par trop le jeu cruel du Noir Seigneur.
  • v. 235-236 [emphase]« and Barahir was caught and slain, / and all good deeds were made in vain. = Ainsi, Barahir fut pris et tué / Et tous ses exploits furent rendus vains. »[/emphase] Problème de sens : je n'ai pas l'impression qu'il s'agisse ici spécifiquement des exploits de Barahir ("all good deeds" vs "tous ses exploits") : il peut s'agir des exploits guerriers de ses compagnons qui cherchèrent, mais en vain, à le sauver. L'impression poétique de ruine et d'échec à pleurer pendant des âges innombrables est par là beaucoup plus vive. On retrouve aussi un tenseur extrême qu'utilise souvent Tolkien (comme les Hobbits devenant célèbre "in the world at large") : ici, ce sont tous les bons faits, sans restriction. Sauf justement les lignes suivantes qui évoquent la défaite à venir de Morgoth. Là le tenseur est d'ailleurs bien rendu par Iarwain :
  • v. 237-240 [emphase]« But Morgoth's guile for ever failed, / nor wholly o'er his foes prevailed, / and some were ever that still fought / unmaking that which malice wrought. = Mais la traîtrise de Morgoth faillit, / Et jamais il ne put anéantir / Ses ennemis, qui toujours s’efforcèrent / De faire échec à ses plans maléfiques. »[/emphase] : La tension d'extrêmes entre "nor wholly" et "ever" pour marquer l'échec ultime de Morgoth et la subsistance de la résistance, est ingénieusement rendue par Iarwain au moyen d'une alternance plus systématique, plus symétrique "jamais"/"toujours".
  • v. 287-290 [emphase]« There Beren buried his father's bones, / and piled a heap of boulder-stones, / and cursed the name of Morgoth thrice, / but wept not, for his heart was ice. = Il enterra les restes de son père / Sous un tertre fait de pierres éparses, / Trois fois il maudit le nom de Morgoth / Mais ne pleura point, pour son cœur de glace. »[/emphase] : Au lieu de "pour son coeur de glace" qui est une erreur de traduction, il faudrait quelque chose qui rende "car son coeur était de glace".
  • v. 316-324 [emphase]« But Morgoth laughed not when he heard / that Beren like a wolf alone / sprang madly from behind a stone / amid that camp beside the well, / and seized the ring, and ere the yell / of wrath and rage had left their throat / had fled his foes. His gleaming coat / was made of rings of steel no shaft / could pierce, a web of dwarvish craft; = Mais Morgoth ne fut point heureux d’apprendre / Que Beren, semblable au loup solitaire, / Avait surgi de derrière un rocher / Au milieu de ce camp voisin d’un puits, / Avait saisi l’anneau et avait fui / Sans leur laisser le temps de réagir / A sa folie. Sa cotte étincelante / Chef-d’œuvre des nains, était d’un acier / Que nulle flèche n’aurait pu percer ; »[/emphase] : Aux v. 320-22, on a sans doute l'un des passages où l'on voit que Iarwain a fait cette traduction beaucoup plus vite que la première. Alors que le reste de la traduction parait satisfaisant, il y a là des omissions énormes, à propos de l'intervention de Beren : [emphase]« Avait saisi l’anneau et avait fui / Sans leur laisser le temps de réagir / A sa folie »[/emphase] pour [emphase]« and seized the ring, and ere the yell / of wrath and rage had left their throat / had fled his foes »[/emphase] ce qui, prosaïquement, donnerait [emphase]« et saisit l'anneau, et avant que le cri de la colère et de la rage n'eût quitté leur gosier, avait fuit ses ennemis »[/emphase]. Nulle trace, dans l'original, de la dénomination de "folie" pour l'acte de Barahir, ce qui serait tout de même lourd d'implications quant au point de vue de la narration, voire à celui du personnage de Beren sur lui-même, et, en même temps, suppression, dans la traduction, de toute une scénographie dramatique du camp d'Orcs surpris par l'irruption puis la disparition de Beren qui est pourtant un élément narratif fondamental.
  • v. 337-341 [emphase]« Danger he sought and death pursued, / and thus escaped the fate he wooed, / and deeds of breathless wonder dared / whose whispered glory widely fared, / and softly songs were sung at eve = Il recherchait les dangers et la mort, / Mais de cela le destin lui fit grâce, / Lui laissant accomplir de ces faits d'armes / Dont le renom se répandit au gré / Des chansons murmurées dans les veillées, »[/emphase] : Si la réorganisation syntaxique des derniers vers est heureuse, en revanche, la modification sémantique concernant le destin est mal venue : le vers 338 dit quelque chose comme [emphase]« or le destin qu'il courtisait lui échappa »[/emphase], ce qui permit à Beren d'accomplir ces exploits. C'est très différent d'un destin qui fait grâce de la mort. Le destin n'est pas ici présenté comme une force d'intervention mais comme une force insaisissable et incontrôlable.
  • v. 354 [emphase]« Yet seldom well an outlaw ends, = Mais rare est le hors-la-loi qui vit vieux, »[/emphase] : Là encore, la liberté sémantique prise, fût-ce au nom d'un art de la formule, est abusive.
  • v. 383-386 [emphase]« His face was South from the Land of Dread, / whence only evil pathways led, / and only the feet of men most bold / might cross the Shadowy Mountains cold. = Bien loin de la Terre de la Terreur / Où ne menaient que des chemins funestes, / Il vit au Sud les Montagnes de l’Ombre / Que seuls les plus hardis osent franchir. »[/emphase] : Bien que la formule [emphase]« Bien loin de la Terre de la Terreur »[/emphase] soit belle, je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à inventer totalement ce "Bien loin" qui ne correspond à rien dans le texte original et à omettre du même coup la dynamique "visagographique" pourrais-je dire du [emphase]« His face was South »[/emphase].
  • v. 393-400 [emphase]« There magic lurked in gulf and glen, / for far away beyond the ken / of searching eyes, unless it were / from dizzy tower that pricked the air / where only eagles lived and cried, / might grey and gleaming be descried / Beleriand, Beleriand, / the borders of the faery land. = La magie rôdait dans chaque ravine / Car au-delà de la portée de vue / D’un œil inquisiteur, à moins d’atteindre / En un vol vertigineux les hauteurs / Où l’aigle seul ose établir son aire, / L’on pouvait voir briller le reflet gris / Du Beleriand, du Beleriand, / Et les frontières du pays des fées. »[/emphase] : Je trouve cette dernière strophe fort réussie, notamment avec des vers comme [emphase]« La magie rôdait dans chaque ravine »[/emphase] ou [emphase]« En un vol vertigineux les hauteurs »[/emphase] qui ont encore cet art de la formule si particulier que Iarwain manie bien, jusqu'à l'envol lyrique des dernières lignes bien rendu dans la traduction. Néanmoins, les nombreuses infidélités ou les manquements sémantiques me semblent toujours aussi peu justifiés : essentiellement l'absence du "there" du v. 383 et du "far away" du v. 384 nécessaires à la fois pour la dynamique spatiale du récit mais aussi pour son complexe syntaxicosémantique (on comprend moins le "car au-delà de la portée de vue etc." sans le "au loin" qui donnerait "car au loin, au-delà de la portée de vue etc.") ; et la "tour vertigineuse" du v. 396 transformée en "vol vertigineux" au profit d'un tout autre réseau de sens qui n'est pas celui de cette scène de la Terre du Milieu : si le vol s'articule aisément aux aigles, il implique d'imaginer soudainement un héros comme Barahir en plein vol, ce qui fait un peu super-héros, au lieu que la Tour, si présente en Terre du Milieu, s'associe ici plutôt à l'environnement rocheux (où l'aigle établit son aire) et fait écho aux "éperons de pierre"/"rocky pinnacle" du v. 390. On peut même penser, me semble-t-il, qu'on voit ici, dans une anticipation très tolkienienne, ce que Barahir pourrait voir du haut de la Montagne qu'il aura à franchir alors que cette vision lui sera dérobée dans les "ravines" ("in gulf and glen") qu'il lui faudra également traverser.

[espacement]Shudha.
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