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Le lai de Leithian
#25
Plus de 5 ans plus tard... (mais qu'est-ce que cinq années quand on traite des <i>temps jadis </i> ?)

Je parcours les anciens forums parce que je suis enfin en train de lire <i>The Lays of Beleriand</i> en anglais et en français, et je voulais un peu partager mes réactions quant à la traduction du <i>Lay of Lethian</i> par Elen Riot dans l'édition Bourgois de 2006 (je ne suis d'ailleurs qu'au début de cette lecture). Je ne sais pas encore si je devrais le faire en un autre lieu, mais je me lance, suite à la découverte de la traduction de Iarwain.

Étant passé maitre ès lectures partielles, je n'ai également lu que le début de la traduction du Chant I de <i>La Geste de Beren et Lúthien</i> par Iarwain. Avec un grand plaisir. Dommage qu'on n'ait pas eu, à l'époque, la réaction de Vincent qui était probablement en train de lire, au même moment, la traduction d'E. Riot.

Cette situation éveille d'abord en moi une question technique (presque de juridiction) : que fait-on des libres traductions de Jrrvf à présent qu'existent les traductions françaises "officielles" chez Bourgois ?

Si l'on choisit de jouir de la liberté et de la chance d'avoir plusieurs traductions de Tolkien, sans accepter de donner <i>a priori</i> une autorité supérieure à la version publiée - car on voit mal en quoi on appliquerait ici ce genre de hiérarchie qui peut avoir du sens lorsqu'il s'agit des textes publiés ou non publiés d'un même auteur - alors pointe la tentation d'une comparaison critique.

Puisque, disons-le, je suis perplexe et frustré par la traduction d'E. Riot, je dois reconnaître que j'ai été charmé par le travail d'Iarwain - à ce stade, je ne parle bien que du début du Chant I.

Bien sûr, je n'ai pas lu le texte d'E. Riot en français, pour lui-même. Et l'on sait que différents choix de traduction s'affrontent, et qu'il faut bien en faire un. Or c'est clairement le choix, fait par Elen Riot, de la fidélité à la structure formelle poétique, i.e. la conservation de l'octosyllabique rimé, qui fait cet écart avec le texte qui me pose problème. Il est clair qu'il y a là derrière un travail immense, que je serais moi-même bien incapable de produire, et un grand talent. Mais puisqu'on a l'immense chance, d'une part, d'avoir le texte en bilingue dans la traduction française (choix admirable dont je remercie ceux qui en sont responsables, je suppose la traductrice, Vincent et l'éditeur) et, d'autre part, d'avoir ici sur Jrrvf une autre traduction, celle de Iarwain, je me permets de m'expliquer.

Je souhaite comparer les v. 11 - 14 du Chant I :

<div class="citation colonne"><div class="gauche" style="width:31%;"><i>enchantment did his realm enfold,<br>where might and glory, wealth untold,<br>he wielded from his ivory throne<br>in many-pillared halls of stone.</i></div><div class="gauche" style="width:4%;">&nbsp;</div><div class="gauche" style="width:31%;">trésors inouïs, pouvoir sans fin, <br>assis sur son trône ivoirin, <br>son royaume regorge de gloire, <br>sous les voûtes d'un grand couloir.</div><div class="droite" style="width:31%;">Un sort puissant son royaume entourait :<br>De son trône d’ivoire il amassait<br>Gloire et pouvoir, des richesses sans nombre,<br>Dans son palais de pierre aux maints piliers.</div></div><div class="citation colonne source"><div class="gauche" style="width:31%;">Tolkien</div><div class="gauche" style="width:4%;">&nbsp;</div><div class="gauche" style="width:31%;">E. Riot</div><div class="droite" style="width:31%;">Iarwain</div></div>

La seconde traduction me parait nettement plus poétique. Il me semble en effet que la musicalité formelle de la structure versifiée, aussi importante soit-elle, n'est que seconde par rapport au sens et aux images poétiques auxquels elle doit être subordonnée. On peut d'ailleurs imaginer de nombreux choix de structure plus souple que le respect exact de la forme originelle, qui est une contrainte de traduction trop lourde à porter selon moi. Iarwain choisit le décasyllabique non rimé, on aurait également pu choisir de traduire le <i>Lay of Leithian</i> en vers allitératifs à l'image du lai des Enfants de Húrin. La perte est de toute façon importante, il est vrai, par rapport au travail de Tolkien, mais elle me parait moins problématique. Dans la traduction d'E. Riot, l'allusion à l'Anneau de Melian disparaît ; l'on passe à un texte plus descriptif qui perd la dynamique de l'original ([emphase]"he wielded"[/emphase] ; Iarwain : [emphase]« il amassait »[/emphase]) ; on alterne entre l'emploi de locutions savantes et figées que Tolkien fustigeait en regrettant précisément l'influence française sur l'anglais ([emphase]« trône ivoirin »[/emphase]) et l'aplatissement d'une image poétique, à la fois épique et nostalgique, qui fait l'emphase sobre et suggestive de la poésie de Tolkien ([emphase]"in many-pillared halls of stone"[/emphase] ; E. Riot : [emphase]« sous les voûtes d'un grand couloir »[/emphase] ; Iarwain : [emphase]« Dans son palais de pierre aux maints piliers »[/emphase]). Or les caractéristiques de ce petit échantillon de la traduction d'E. Riot me paraissent récurrentes à travers toute <i>La geste de Beren et Lúthien</i> dans <i>Les Lais du Beleriand</i>. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs de saluer encore cette équipe pour cet immense travail et cette mise à disposition de l'oeuvre de Tolkien pour le lectorat français.

s.
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