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amdir 'hope, looking-up'
#52
Bonjour à tous,

La temporalité de la réflexion ne coïncide pas toujours avec celle en vigueur sur un forum. Par deux fois déjà Jérôme est revenu sur des déclarations rapides à l’occasion des rappels mesurés de Didier. Le forum est un lieu d’échange plus ou moins informel, où l’on essaie d’informer justement. Mais puisque de l’échange et de l’information l’on est passé au dénigrement, pratiquons une vertu, la charité, et continuons d’échanger… Je n’aime guère les post longs car beaucoup n’ont pas le temps de les lire, et moi encore moins d’en écrire en ce moment, mais pour cette foi(s)…

Deux points sont discutés à partir de l’estel. D’une part, la relation estel / foi, d’autre part la relation estel / amdir. Si vous me permettez d’user et déjà d’abuser d’un piètre jeu de mot (mais la matière semble grave et je ne sais si je peux renouer avec la tradition des jeux de mots à deux balles), comme en un titre :

<center>Il était une foi(s) l’estel</center>

1. Estel & fides

a) Credo in vitam aeternam
Quelle horreur ! N’ai-je pas écrit que l’on « a foi en la mort » ? Je le maintiens car c’est un article de foi : « credo in (…) vitam aeternam » (concernant l’emploi de la préposition in immédiatement devant vitam aeternam, voir les premiers textes des Symboles et définitions de la foi catholique de DENZIGER, éd. Cerf, VO + VF). Que l’on n’objecte pas que la mort est le contraire de la vie car mourir quand on croit est entrer dans la vie (le jour de la mort terrestre d’un saint est son jour de naissance au ciel, c’est celui que l’on fête) ! <br>Le sens de l’article de foi en la mort - vie éternelle est ainsi commenté par Hans Urs von BALTHASAR, dans son petit livre sur le Credo : [emphase]« Nous croyons à la vie éternelle, sans pouvoir nous faire une idée de ce qu’elle sera. Beaucoup sont si fatigués, si saturés de cette vie éphémère, qu’ils ne désirent qu’une chose : dormir, se laisser engloutir, ne plus être obligés de vivre »[/emphase] (Paris, Nouvelle cité, 1992, p. 114). La simplicité avec laquelle s’exprime celui qu’on considère comme le plus grand théologien du XXe siècle peut bien faire ressentir et ressortir la situation elfique (immortalité sans éternité) : être obligé de vivre. Comme le dit BALTHASAR, si l’on pouvait dormir pour échapper à cette vie terrestre… : c’est ce que peut faire Aragorn et que ne peuvent faire les elfes.

b) Credo Deum, credo Deo, credo in Deum
Le sens du mot foi est plus complexe qu’il n’a été dit dans ce fuseau. Ainsi pourrait avoir « foi en Dieu » mais non « en la mort ». <br>Concernant la foi en Dieu, je renverrai seulement aux distinctions faites par saint Thomas d’Aquin entre credo Deum, credo Deo et credo in Deum (Summa theologiae, IIa-IIae p., qu. 2, art. 2). Je crois à Dieu (credo Deum ; on dit en ce sens en français croire à Dieu et à diable) signifie que je crois que Dieu existe. Je crois Dieu (credo Deo) signifie que l’on croit ce que Dieu révèle. Ces deux premiers sens considèrent la foi du point de vue de l’intelligence. Du point de vue de la volonté cette fois, je crois en Dieu (credo in Deum) désigne l’acte de foi. [Thomas réinvestit la doctrine aristotléicienne des quatre causes pour dire que l’objet de foi (Dieu) est ici considéré triplement, i. e. respectivement matériellement, formellement et finalement.] Tout ça pour dire que la foi en Dieu n’est pas l’expression la plus univoque et massive qui soit. Si c’est celle qui nous vient spontanément à la bouche, c’est peut-être par facilité (le latin est plus subtil, de même que pour hope le français…)<br>Mais, même en français, avoir foi en n’est pas univoque. La foi francophone, si je puis dire, hérite l’équivocité de la fides latine. Fides signifie foi mais aussi confiance. On peut dire, me semble-t-il, que l’on a foi en la mort au sens où l’on meurt confiant en l’autre vie. La certitude de la mort ne change rien à l’affaire puisque ce qui est en jeu est la vie éternelle. Avoir foi en la mort, c’est espérer en la vie. Je reste ici en-deçà de la distinction entre espoir et espérance. [Au passage, comment traduire to hope pour marquer les deux actes (espoir et espérance) : espérer et...]

c) Fides, spes, caritas
Mais la foi n’est pas l’espérance ! Scolastiquement, c’est très clair. Le travail théologique (depuis Zénon de Vérone à Thomas d’Aquin en passant par Ambroise et Augustin) qui vise à conceptualiser, donc distinguer, expliquer, s’attache à différencier les trois vertus théologales. Reste que si l’on cherche à conceptualiser et expliquer c’est parce que les choses étaient moins tranchées dans la Bible. Ainsi, les trois vertus ne sont-elles qu’une seule et même expérience. L’on est bien obligé d’admettre qu’il y a de la confiance (fides) dans l’espérance et la foi, que les deux sont proches l’une de l’autre. C’est notre situation théologique qui nous pousse à distinguer ce qui était pour les premiers chrétiens une unique expérience. Ainsi chez s. Paul, par exemple, la charité croit et espère (1 Cor XIII, 7). <br>Il faudrait aller plus loin pour notre discussion. Peut-il y avoir espérance sans foi ? Je peux avoir de l’espoir sans avoir la foi. Mais l’espérance requiert la foi, il s’agit de ce qui est au-delà du monde on l’a dit. Comme l'explique bien s. Thomas d’Aquin, la foi fonde l’espérance. Il ne saurait y avoir d’espérance sans foi (Summa theologiae, IIa-IIae p., qu. 17, art. 7). Cela nous amène plus directement à envisager les rapport de l’amdir et de l’estel maintenant qu’est éclairci le sens de la « foi en la mort » dont j’avais parlée.

2. Espérer

Je souscris pleinement à ce que dit Didier : la distinction entre amdir et estel est très intéressante, mais il est peut être excessif de l’ériger en un système nominal.

a) C’est intéressant dans la mesure où c’est un modèle conceptuel. Je crois que tout le monde s’accorde à dire qu’on gagne en compréhension à penser une dimension théologale d’espérance dans l’estel. De là à utiliser espérance pour traduire, c’est trancher dans le vif. N’est-ce pas projeter trop fortement le christianisme de Tolkien non pas sur mais dans sa mythologie. Une chose est d’expliquer les textes du légendaire grâce à des concepts théologiques, autre chose de les y imprimer noir sur blanc. Méthodologiquement, ce n’est pas exactement pareil et il faut être prudent je crois. D’un point de vue externe, cela peut être pertinent et correct. D’un point de vue interne, il faut prendre garde de ne pas franchir la limite.

b) Car la question que l’on doit se poser est : que gagne Tolkien à rabattre entièrement sa mythologie sur la théologie (scolastique) ? Rien je crois et c’est toute la différence entre scolastique et littérature qui est mise à mal. C’est peut-être même aussi, d’un autre point de vue, purement littéraire, une des grandes différences avec Lewis. <br>Il me semble que Tolkien maintient au contraire l’hésitation au maximum. Il connaissait évidemment la distinction entre espoir et espérance (hope / Hope). Sa connaissance de nombreuses langues (où la distinction apparaît) aurait suppléer à son manque d’intelligence ou ses lacunes en catéchisme s’il en eût… Son génie est de s’engouffer dans la confusion pour la travailler de l’intérieur (du mythe), il la faire vivre. La faiblesse de la langue anglaise sert littérairement et mythopoétiquement à Tolkien même si conceptuellement la chose est différente. Tolkien incarne les concepts plus qu’il ne permet de lecture allégorique terme à terme. Tout est toujours un peu plus compliqué qu’il n’y paraît. On peut forcer les traits pour dégager des modèles conceptuels mais aller jusqu’à la traduction me semble excessif.

c) Dans la mesure où il est écrit que l’estel = hope, trust, je m’en tiens donc à ce que estel = la foi qui fonde l’espérance (on l’a évoqué avec s. Thomas). Bien sûr, on serait bien en reste pour préciser quel est le contenu détaillé de cette foi. On ne saurait avoir accès en Arda aux revalata qui sont nôtres. L’incarnation est encore à venir (il en est question dans ces pages de l’Athrabeth mais là encore même si l’entrée d’Eru en Arda est l’incarnation du Christ, il n’est pas question in expressis verbis de l’incarnation, alors que l’on sait que c’est le cas puisque Tolkien l’a dit à Kilby). La foi d’Aragorn se contente d’espérer (hope = trust) en la vie éternelle. Il a confiance. Tolkien s’en tient au plus fondamental de la foi catholique. Comme le dit encore BALTHASAR : [emphase]« (…) le Credo atteint (…) sa fin sans fin. Tous les énoncés particuliers s’interpénètrent car ils étaient tous – aussi comme faits historiques – seulement expression de la vie éternelle dans le langage (…) de la finitude »[/emphase] (p. 118). En bref, chez Tolkien il y a un Dieu, Eru Ilúvatar, et une vie éternelle. Tolkien situant le mythe avant la révélation, il s’en tient au fondamental tout en gardant une certaine imprécision. L’estel est pro-fond, il est cet acte qui consiste à espérer en se fondant sur l’amour de Dieu pour ses enfants (comme chez s. Paul où l’amour est le plus grand, 1 Cor XIII, 13). Si l’on prend au sérieux la communauté des vertus théologales, en utilisant leur vocabulaire, on dira encore une fois que l’estel est la foi, qui fonde l’espérance. La communauté des vertus théologales peut ensuite être différenciée. <br>Je m’en tiens encore pour décrire le légendaire à ce qu’il est question d’espérer, sans davantage préciser, car même si le modèle conceptuel de l’espérance a une certaine validité, c’est une surinterprétation que de le plaquer sur l’estel, ne serait-ce que parce que la distinction est scolastique. C’est pour cela que je convoquais l’espérance chez Pascal pour expliquer l’espoir qu’il y a dans l’estel, mais que je ne vais pas jusqu’à en parler (cela pour répondre à un fuseau de novembre où, avec plus de modération, il m’avait été dit que je ne parvenais pas à nommer chez Tolkien lui-même le concept d’espérance même si j’utilisais Pascal).<br>Il me semble qu’Irène FERNANDEZ a choisi une voie comparable lorsqu’elle dit que [emphase]« (...) l’idée l’espérance (…) est présente en filigrane (…) »[/emphase] chez Tolkien (Et si on parlait du SdA, p. 84).

J’espère avoir été clair, l’organisation scolaire du propos aura-t-il fait gagner du temps ? Si la glose, les répliques et les dupliques ne se perpétuent pas disons… ad vitam aeternam, ce serait déjà beaucoup !

Sinon, qui d’autre a attiré l’attention dans les études francophones sur la question de l’estel, et son rapport à l’amdir ?

Bonne soirée,

Michaël.
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