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Traduction #1
#22
Au sujet de la traduction des noms (une fois de plus)...

Mayflower Wrote:Nous sommes confrontés tous les jours à des mots anglais, dans la presse, dans la rue, sur l'ordinateur, alors il me semble bien préférable de garder les noms originaux, sans que cela paraisse exotique !

Le point est discutable à l’infini, car éminemment subjectif. On peut y voir deux manières de concevoir une traduction littéraire, que Georges Mounin (dans <i>Les belles infidèles</i>, Presses Universitaires de Lille) qualifie joliment de [emphase]« verre transparent »[/emphase] et de [emphase]« verre coloré »[/emphase]. Le « verre transparent » est la traduction qui s’efforce à la discrétion, et essaie dans la mesure du possible de faire oublier au lecteur qu’il ne lit pas une version originale. Le « verre coloré », au contraire, met en valeur le caractère étranger de l'œuvre, le pittoresque (voire l’exotique) et le dépaysement du lecteur. La question de la traduction de noms dépend naturellement de l’optique choisie.

Dans ce qui suit, je me placerai exclusivement dans l’optique du verre transparent (le verre coloré ne posant pas de problème : on n’y traduit pas les noms, point.) Je ne cacherai pas que concernant Tolkien, c’est de très loin l’option que je préfère. C’est probablement en bonne partie parce que je le lis directement en anglais lorsque je souhaite goûter la saveur d’origine. Mais il y a d’autres raisons.

Quote:Nous sommes confrontés tous les jours à des mots anglais, dans la presse, dans la rue, sur l'ordinateur, alors il me semble bien préférable de garder les noms originaux, sans que cela paraisse exotique !

C’est le point de vue du verre coloré. Il est défendable, mais comporte des inconvénients. Primo, il introduit une distance entre le lecteur et le texte en rappelant sans cesse qu’il s’agit d’une traduction. J’ai particulièrement ressenti cela en lisant la traduction française de Bilbo. Círdan à qui je l’ai évoqué a mis le doigt sur le problème : une brisure de la créance secondaire. En renvoyant sans cesse au monde réel, puisque les noms laissés tels quels indiquant régulièrement : « ceci est une traduction », la discordance brise le pouvoir du conte de fée : l’on se surprend à regarder la sous-création de l’extérieur... et le charme est brisé. C’est en quelque sorte une dissonance qui empêche d’apprécier une symphonie.<p>Par ailleurs, il peut y avoir un problème de style :

Quote:Nous sommes confrontés tous les jours à des mots anglais, dans la presse, dans la rue, sur l'ordinateur, alors il me semble bien préférable de garder les noms originaux, sans que cela paraisse exotique !

Oui, mais cela nous renvoie à une situation moderne. Or le style du SdA est caractérisé par un certain archaïsme qu’il faut conserver en traduction. Donc : anglicismes à éviter ! Reste à voir si un influx de noms <i>propres</i> anglais provoquerait un sentiment d’ « actualité » chez le lecteur... je n’en suis pas convaincu, mais j’avoue ne pas encore avoir creusé ce point.

Enfin, on risque aussi d’occulter certains effets de l’œuvre d’origine, et notamment les variations de distance. Pour un francophone sans connaissance particulière de l’anglais, Hornblower et Baggins d’un côté, Celeborn et Galadriel de l’autre, ne pourront être aussi distincts par leurs connotations qu’ils devraient l’être : ce seront deux types de noms étrangers, le dernier peut-être un peu plus que le premier, mais pas fondamentalement différents. Le sentiment d’un anglophone sera naturellement tout à fait autre.<p>La Comté doit certes beaucoup à la campagne anglaise. Mais je ressens plus fortement son caractère de <b>chez-soi</b> par excellence (il y a d’ailleurs matière à discuter sur les fonctions de médiation de ce chez-soi... mais cela dépasse le sujet de ce fuseau). C’est ce que ressentent les hobbits, dont le point de vue est privilégié (Appendice F, II : <i>les Hobbits (dont c’est le point de vue que je m’attache principalement à rendre ici)</i> ). Le fait est souligné à plusieurs reprises :

[citation=Livre I, ch. 3 « Trois font de la compagnie »][normal][A Gildor qui lui rappelle que la Comté n’a pas toujours été et ne sera pas toujours aux hobbits :][/normal]
« Mais ce n’est pas votre propre Comté »
[normal][Frodon répond :][/normal]
« Je sais - mais elle nous a toujours paru si sûre et <b>si familière</b> »[/citation]

[citation=Livre VI, ch. 5 « L’Intendant et le Roi »][normal][Frodon :][/normal]
« Car, si nous sommes heureux ici et si je ne désire pas partir, le temps passe, et Bilbon attend ; et mon pays est la Comté. »[/citation]

[citation=Livre VI, ch. 8 « Le nettoyage de la Comté »](...) ils arrivèrent à Lèzeau par son vaste étang ; et là, ils éprouvèrent le premier choc vraiment pénible. C’était le propre pays de Frodon et Sam, et ils découvrirent alors qu’ils y étaient plus attachés qu’à aucun autre lieu au monde.[/citation]

Transmettre cette impression au lecteur implique que l’on lui présente une Comté, un chez-soi en des termes qui lui seront sensibles ; et donc, ce qui nous concerne, de franciser la nomenclature. Heureusement, il n’y a que relativement peu de problèmes liés à des références culturelles divergentes. Je n’ose imaginer les soucis du traducteur japonais...

Tolkien parle d’ailleurs fort bien de ces questions dans la section II « Des problèmes de traduction » de l’Appendice F - même si la traduction est naturellement fictive ici. Notamment :

[citation](...) Il me semble que présenter tous les noms sous leur forme originelle laissait dans l’ombre un aspect essentiel de l’époque telle que la percevaient les hobbits (dont c’est le point de vue que ja m’attache principalement à rendre ici) : c’est à dire une situation où le contraste était frappant entre la langue courante, habituelle, extrêmement répandue, d’usage aussi ordinaire que l’est l’anglais pour nous, et les vestiges encore bien vivaces de langues infiniment plus anciennes et plus augustes. Transcrits tels quels, tous les noms, si divers soient-ils en réalité, ne pouvaient manquer de paraître au lecteur d’égale ancienneté ; ce qui aurait été le cas, par exemple, si on avait conservé sans changement le nom Elfe Imladris et sa traduction, en westron, Karningul. Mais évoquer Fondcombe sous le nom d’Imladris équivaut à parler de Winchester sous le nom de Camelot (...)[/citation]

Certaines des notes de Tolkien doivent être prises avec des réserves, c’est vrai (par exemple, j’ai du mal à prendre au sérieux l’affirmation selon laquelle l’emploi du vieil anglais pour représenter la langue des Rohirrim [emphase]« n’implique nullement que les Rohirrim aient été apparentés par ailleurs aux anciennes peuplades anglo-saxonnes, que ce soit en matière de culture ou d’art , d’armement ou de coutumes guerrières ; sauf de façon toute générale liée à des circonstances fortuites (...) »[/emphase]...). Mais ici, je pense que la démarche est à retenir.

Quant aux francisations de F. Ledoux, elles sont un peu à l’image de sa traduction : estimable, mais non sans faiblesses. Arachné pour Shelob est sans aucun doute un ratage par sa référence malvenue à la mythologie grecque (d’autant plus que Shelob a peu à voir avec la petite tisserande qui rendit jalouse Athéna). Un mot d’ancien français comme « araigne » aurait à mon sens mieux convenu. De même pour « Rubicorne » ou « Nivacrin », trop visiblement - et inutilement - latinisés. Saruman n’aurait effectivement pas dû être francisé (c’est un terme de vieil anglais). On peut aussi se demander pourquoi Peregrin n’est pas tout bêtement (re)devenu Pérégrin, et Pippin Pépin (ce qui n’aurait pas compromis la plaisanterie sur son nom, bien qu’elle se serait alors présentée sous des termes un peu différents). Par contre, Fondcombe, malgré son inexactitude étymologique, sonne bien. Hobbitebourg et Lèzeau pour Hobbiton et Bywater sont bien vus. Et Sacquet de Besace pour Sackville-Baggins est une véritable réussite.

Sans être aussi enthousiaste que Vinyamar, je trouve qu’une lecture parallèle de certains passages montre que la traduction dont nous disposons est honnête, même si elle n’est malheureusement pas exempte d’erreurs (difficilement évitables dans un ouvrage aussi long) ni parfois d’énormités (ce qui est plus gênant). Et... pensons que Francis Ledoux n’avait pas tout l’arrière-plan dont nous disposons aujourd’hui.

Pour Jean : Doucement quant à Wormtongue ! « Worm » a en anglais un sens plus large que « ver » en français. En consultant un dictionnaire étymologique (<i>The Oxford Dictionary of English Etymology</i>, C.T. Onions, Oxford University Press), on constate qu’un sens archaïque de « worm » est bien « serpent, dragon »... Il n’y a guère de doute que Tolkien en était conscient - il a lui même travaillé à l’Oxford English Dictionary. Et ne serait-ce pas une référence voilée à la parole trompeuse des dragons, célèbre depuis Glaurung ? Je précise que ces réflexions ne viennent pas de moi (je ne me souviens malheureusement pas de la source... peut-être bien ce forum).

Moraldandil
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