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Tolkien dans la Revue des deux mondes
#67

4-2. La confirmation



4-2-1 Rappel

Comme ce sacrement est moins bien connu que le baptême, je me permet de le redéfinir rapidement.

La confirmation st encore un sacrement d’initiation, sacrement où la puissance de l’Esprit Saint est reçu en plénitude pour le laïc chrétien, alors que le baptême ne faisait que l’introduire pour régénérer le nouvel homme, qui devenait participant au royaume des cieux de manière irrévocable.

La confirmation est le sacrement de l’Esprit Saint par excellence. Il apparaît, avant les épîtres catholiques, lors de la Pentecôte, où l’esprit Saint descend sur les apôtres et les disciples sous forme de langues de feu, souvent représentés par de petites flammes. Nous y reviendrons.

Ce sacrement indique une élection, Dieu marquant le confirmant de son sceau :

[citation=Catéchisme de l'Église Catholique 1295,1296]« Par cette onction, le confirmand reçoit « la marque », le sceau de l’Esprit Saint. Le sceau est le symbole de la personne, signe de son autorité, de sa propriété sur un objet (…) il authentifie un acte juridique ou un document et le rend éventuellement secret.

(…)Ce sceau de l’Esprit saint marque l’appartenance totale au Christ, la mise à son service pour toujours, mais aussi la promesse de protection divine dans la grande épreuve eschatologique.»[/citation]

[citation=CEC 1299]« La venue de l’Esprit s’accompagne évidemment de dons, qui sont les suivants, tels qu’on les trouve dans les paroles mêmes prononcées par l’évêque :

« répands maintenant sur eux ton Esprit Saint; donne-leur en plénitude l'Esprit qui reposait sur ton Fils Jésus: esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et d'affection filiale; remplis-les de l'esprit de la crainte de Dieu. Par le Christ, notre Seigneur »[/citation]

Et encore :

[citation=CEC 1303]« [la Confirmation] nous accorde une force spéciale de l'Esprit saint pour répandre et défendre la foi par la parole et par l'action en vrais témoins du Christ, pour confesser vaillamment le nom du Christ et pour ne jamais éprouver de la honte à l'égard de la croix »[/citation]

4-2-2 le monde séparé

Qu’en est-il donc dans le Seigneur des Anneaux?

Le lieu dont nous parlons peut sembler une abstraction, car il s'agit là du monde, vu par opposition à la Comté. Pourtant, si l'on part du point de vue des Hobbits, le monde, le reste des Terres du Milieu représente bien un lieu à part, un lieu vaste et divers, mais qui a pour même caractéristique d’être distinct de la Comté, d’être inconnu, d’être empli de peuples différents, d’hommes divers, de bons et de mauvais :

[citation=T1, livre II, chap. 1er, NOMBREUSES RENCONTRES, p.295]- (…) Je ne savais pas qu’il y avait de semblables êtres parmi les Grandes Gens. Je pensais, eh bien, qu’ils étaient simplement grands, et plutôt bêtes : bons et bêtes comme Poiredebeurré ; ou bête et méchant comme Bill Fougeron. Mais après tout on ne connaît pas grand chose des Hommes dans la Comté, sauf peut-être de ceux du pays de Bree.

- Vous ne connaissez même pas grand chose de ceux là, si vous pensez que le vieux Prosper est bête, dit Gandalf.[/citation]

La Comté est le lieu banal et quotidien. Le monde est la terre d’aventure, seul lieu où le sacré se manifeste (y compris indépendamment des autres lieux où le sacré se manifeste), et séparé de leur propre monde, la Comté. Les paroles de Gildor à Frodon le consacrent :

[citation=T1, ch. III, TROIS FONT DE LA COMPAGNIE, p. 119]- Mais ce n’est pas votre propre Comté, dit Gildor. D’autres ont résidés ici avant que les Hobbits n’existassent, et d’autres y résideront de nouveau quand les Hobbits ne seront plus. Le vaste monde vous entoure de tous côtés : vous pouvez vous enclore, mais vous en pouvez éternellement le tenir en dehors de vos clôtures[/citation]

(évidemment Gildor parle du point de vue du reste du monde, mais il apparaît bien une séparation entre ces deux mondes).

4-2-3 Les langues

  D’ailleurs, la rencontre avec Gildor (si l’on excepte celle des cavaliers noirs qui n’est pas vraiment une rencontre) est dans le roman le premier contact des Hobbits avec le reste du monde. Ce contact se joue immédiatement sur la faculté de Frodon à parler en d’autres langues, qui n’est pas sans rappeler l’un des dons de l’Esprit Saint à la Pentecôte : la glossolalie des apôtres. L’entrée dans le monde signifie en effet communiquer avec des tous les peuples : les elfes, les Hommes, les Nains, et même les Orques, afin de les sauver tous.

Une autre grande rencontre avec le monde a justement lieu à Fondcombe, lieu de rassemblement de tous les peuples, conduits au même moments pour des motifs différents et rassemblés inopinément au moment crucial de l’histoire de leur salut. Elrond ne manquera pas de le faire remarquer :

[citation=T1, Chap. II. LE CONSEIL D'ELROND, Page 323]" Voilà la raison pour laquelle vous êtes rassemblés. Rassemblés, dis-je, bien que je ne vous aie pas convoqués, étrangers de terres lointaines. Vous êtes venus et vous vous êtes rencontrés ici, à point nommé, par hasard, pourrait-il sembler. Mais il n'en est pas ainsi. Croyez plutôt qu'il en est ainsi ordonné que nous, qui siégeons ici, et nuls autres, devons maintenant trouver une ligne de conduite pour répondre au péril du monde."[/citation]

4-2-4 le sceau

  C’est aussi en ce lieu que Frodon reçoit le sceau qui l’élit, lors de cette scène déjà brillamment analysée par sosryko (_ici_) et qui mettait en évidence sa lecture chrétienne. Frodon, comme mû par ne autre volonté (nous dirions inspiré) prend le fardeau de l’anneau.

Comme nous l’avons vu, la confirmation donne la grâce du courage, ce courage destiné à faire connaître le salut et à accepter la Croix ! Il s’agit exactement de cela ici.

Ce sacrement de l’Esprit Saint pousse Frodon à imiter le Christ, même s’il ne le connaît pas.

On peut encore remarquer que ce sceau est normalement conféré par une onction d’huile, cette huile qui est aussi guérisseuse :

[citation=CEC 1293]« [L’huile] est signe de guérison, puisqu’elle adoucit les contusions et les plaies, et elle rend rayonnant de beauté, de santé et de force »[/citation]

Quels sont donc ces yeux capables de voir dont parle Gandalf quand il se penche sur Frodon en convalescence chez Elrond, le guérisseur

[citation=T1, livre II, chap. 1er, NOMBREUSES RENCONTRES, p.299]« Il pourrait devenir comme un miroir empli de claire lumière pour les yeux capables de voir »[/citation]

4-2-5 les flammes

  La transfiguration de Glorfindel auprès du Gué de la Bruinen est la première manifestation du sacré dans ce lieu étendu qu’est le monde. Frodon le voit, entouré de petites flammes rougeoyantes (qui sont en fait les brandons allumés pour effrayer les cavaliers noirs).

   Et que penser de cette vision de Legolas, qui aperçoit une « minuscule langue de flamme » (tongue of flame) par delà la menace du Mordor ? ne serait-ce le porteur lui-même, marqué comme le furent les apôtres :

[citation=T2, Chap. VI. LE ROI DU CHATEAU D'OR, Page 157]"Les deux autres tournèrent alors également leur regard vers l'Est. Par-dessus les lieues intermédiaires, tout au loin, ils observaient l'horizon et l'espoir et la peur portaient leur pensée encore plus loin, par-delà les montagnes noires au Pays de l'Ombre. Où était maintenant le Porteur de l'Anneau? Qu'il était donc ténu le fil auquel était encore suspendu le Destin! Legolas, forçant sa vue perçante, crut voir un reflet blanc : dans le lointain, le soleil scintillait par hasard sur un pinacle de la Tour de Garde. Et au-delà encore, au fin fond de l'horizon et pourtant menace présente, il y avait une minuscule langue de flamme."[/citation]

Et j'ajouterai cette brève citation qui semble accentuer l'idée qu'un feu revêt Frodon :

[citation=T3, Chap. I. LA TOUR DE CIRITH UNGOL, Page 251]Il se tint debout, et il parut à Sam qu'il était vêtu de flammes : sa peau nue était écarlate à la lueur de la lanterne suspendue au dessus de lui.[/citation]

Nous pourrions aussi tenter de déceler le parcourt initiatique d'Aragorn, à travers ces éléments qui rapellent aussi une confirmation: \n\n

Quand Aragorn fait reforger son épée à Fondcombe, les Elfes gravent dessus sept étoiles prises entre le soleil et la lune, ces sept étoiles qui, entre autres, peuvent rappeler les sept dons de l’Esprit Saint, la sagesse, l'intelligence, le conseil, la force, la science, la piété (l’amour filial) et la crainte de Dieu. Aragorn nomme cette épée : Anduril : flamme de l’Ouest. Qu’évoque cette flamme de l’Ouest, sinon encore un élément sacré du légendaire tolkiennien ? Quant aux sept dons, Aragorn toruvera de quoi les déployer tout au long de son propre voyage (l'amour filial dans son respect à Elrond ou surtout son acceptation confiante de sa mort. La crainte (ou respect) de Dieu n'ayant pas à se manifester dans ce roman)

Nous retrouvons d'ailleurs ces sept étoiles sur la couronne qui fera d'Aragorn un roi, et qui lui sera imposée par Gandalf, au cours d'une bénédiction qui le font ressembler à un évêque en rituel de confirmation, faisant descendre le feu du Saint Esprit sur Aragorn (qui ne semble donc, lui, confirmé qu'à la fin de son aventure) :

[citation=T3, Chap. V. L'INTENDANT ET LE ROI, Page 336]c'était l'emblème des rois venus d'au-delà de la Mer, sept joyaux de diamant étaient sertis dans le bandeau, et au sommet se trouvait un unique joyau dont la lumière s'élevait comme une flamme.

(...) Aragorn s'agenouilla pour que Gandalf lui posât la Couronne Blanche sur la tête, disant :

- Maintenant viennent les jours du Roi, et puissent-ils être bénis tant que dureront les trônes des Valar"[/citation]

4-2-6 Les dons de l'Esprit,

La sagesse, l'intelligence, la force, le conseil, tout cela Frodon l'a acquis à son retour, lui qui en manquait tant au début du roman et demandait conseil à toute personne qui croisait son chemin (Gildor le premier). La piété, il l'a acquise en acceptant lui aussi sa mort, et le départ pour Valinor.

Mais il y avait aussi cette promesse de la confirmation, celle "de protection divine dans la grande épreuve eschatologique." Ylla nous avait rappelé que "Crack of Doom", la crevasse du Destin, signifait aussi "Jugement dernier" en anglais, c'est à dire l'eschatologie. C'est au moment où Frodon va faillir, où il n'est plus maître de lui, que les circonstances vont se subsituer à sa défaillance, et que l'anneau sera détruit quand même. La promesse est tenue.

Bon, j'ai conscience que ce morceau est un peu fastidieux, mais ce qui m'a fait évoquer la confirmation au sujet de ce lieu sacré qu'est le monde, c'est que son fruit est l'enseignement, l'acquisition de la sagesse, du courage, de la force, de l'intelligence, y compris pour Pipin et Merry. C'est le principe de toute aventure, certes.

Les autres sacrements seront plus aisés, je pense.

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