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Le Saule et le Bouleau - et le Chêne aussi : quelques arbres vieil-anglais
#1
J’ai commandé très tard mon exemplaire de Tolkien, le façonnement d’un monde, vol. 1 et je n’en découvre les articles que depuis une semaine - avec délices !

J’ai deux petites choses à ajouter à l’article de Stéphanie, qui me sont venues à la lecture.

Parmi les multiples oppositions signifiantes qu’elle dégage entre le saule et bouleau, entre le galadh et l’orn prototypiques, il y en a une entre masculin et féminin. Le saule tolkienien auquel on pense en premier est le Vieil Homme Saule, alors que le bouleau est présenté du côté féminin - Tolkien utilisant des termes proches pour décrire le bouleau et la beauté féminine, et l’associant à plusieurs reprises à des femmes - Arwen, ou la Reine de Faërie dans Smith of Wootton Major

Je pense qu’on peut y ajouter un argument philologique : le genre des mots désignant ces arbres en vieil-anglais - lequel distinguait les trois genres masculin, féminin et neutre, comme toutes les langues germaniques anciennes (et certaines modernes).

Le saule est désigné par divers termes : welig (qui a donné willow en anglais moderne), wíðig (disparu, mais présent chez Tolkien dans Withywindle, le nom du Tournesaules en VO), sealh (qui a donné sallow, un autre nom du saule). Tous ces mots sont masculins en vieil anglais.

En revanche, les mots désignant le bouleau, beorc et birce, étaient féminins.

Ce peut n’être qu’une simple coïncidence, mais qui tombe bien, et qui est tout à fait du genre à pouvoir avoir exercé une influence sur Tolkien. Et il y a au moins un cas où nous pouvons être assez sûrs qu’il y a une influence du même ordre : celui qui fait « la » soleil féminine et « le » lune masculin. Tolkien suit là une tendance dominante dans l’attribution des genres grammaticaux aux deux astres dans les langues germaniques - bien qu’il y ait des contre-exemples, et qu’en vieil-anglais même on ait selon le dictionnaire Bosworth & Toller aussi bien sunna et móna masculins que sunne et móne féminins…

La deuxième remarque, c’est sur le poème Éadig béo þu dont Stéphanie dit qu’il contient une « plaisanterie de philologue assez obscure » (texte sur Glǽmscrafu). En fait, l’inspiration immédiate se retrouve en relisant The Road to Middle-earth de T.A. Shippey, paru en 1982… mais il faut vraiment chercher ! Il s’agit d’une allusion à une querelle universitaire qui faisait apparemment rage à l’époque de Tolkien entre approche littéraire et linguistique du cursus d’anglais, ou pour reprendre les termes utilisés par Shippey, entre « literature » et « language » - ou « lit. and lang. » (titre du premier chapitre). Tolkien se plaçait évidemment du côté « language »… Cependant, Shippey affirme qu’il était également conscient de la stérilité de cette opposition, inadéquatement exprimée par les termes employés, et qu’une approche philologique devait dépasser. Je cite (p. 6-7 de l’édition poche de 1992 chez Harper Collins, ISBN 0-261-10275-3) :

[citation]… beneath the fog and fury of academic politics, Tolkien realised that all discussions of ‘language’ and ‘literature’ were irretrievably poisoned by the very terms they were bound to use. When he was not simply playing for his side, he accepted that ‘lang.’ was just as foolish a rallying-cry as ‘lit.’. In his manifesto of 1930, ‘The Oxford English School’, he even suggested that both terms should be scrapped in favour of ‘A’ and ‘B’. The same article makes it clear that he thought both ‘linguistic’ and ‘literary’ approaches too narrow for a full response to works of art, especially early works of art, and that furthermore, what was needed was not some tame compromise between them (…) but something as it were at right angles to both. The third dimension was the ‘philological’ one : it was from this that he trained himself to see things, from this too that he wrote his works of fiction. …[/citation]

Traduction brute de décoffrage :

[citation] … sous la brume et le bruit de la politique universitaire, Tolkien se rendait compte que toutes les discussions sur la « langue » et la « littérature » étaient irrémédiablement empoisonnées par les termes mêmes qu’il leur fallait employer. Lorsqu’il ne faisait pas que jouer pour son camp, il acceptait le fait que « langue » fût un cri de ralliement tout aussi sot que « littérature ». Dans son manifeste de 1930 « L’École d’anglais d’Oxford », il suggéra même d’abandonner deux termes en faveur de « A » et « B ». Il apparaît clairement dans ce même article qu’il considérait tant l’approche « linguistique » que l’approche « littéraire » comme trop restrictives pour parvenir à une pleine appréciation d’une œuvre d’art, particulièrement si elle était ancienne ; et de plus, que ce qu’il fallait n’était pas un fade compromis entre les deux (…) mais quelque chose qui leur fût orthogonal. La troisième dimension était de nature « philologique » : c’est selon elle qu’il s’exerçait à voir les choses, selon elle également qu’il écrivit ses œuvres de fiction…[/citation]

C’est à ces deux approches que fait allusion Éadig béo þu : le chêne représente la « littérature », et le bouleau la « linguistique ». Pourquoi ? Eh bien parce que ces deux arbres ác et beorc (ou birce) en vieil anglais, sont également les noms des runes pour A et B ! Et le poème parle bien d’interpréter des runes…

On peut être sûr de cette interprétation, car Shippey la donne en note (p. 320) en l’attribuant à personne d'autre que Christopher Tolkien - Shippey admettant qu’il n’y avait pas pensé de lui-même ! Et elle est assez cohérente avec la position de Tolkien dans cette querelle, puisque le poème glorifie le bouleau (= la langue) et envoie aimablement le chêne (= la littérature) finir au feu…

[citation]Uton singan scírne sang,
herian Beorc and byrcen cynn,
láre and láreow, leornungmann -
sie ús sǽl and hǽl and wynn!
Ác sceal feallan on þæt fýr
lustes, léafes, lífes wan!
Beorc sceal ágan langne tír,
bréme glǽme glengan wang!


Entonnons un chant clair,
glorifions le Bouleau et son espèce,
l'enseignement, l'enseignant et l'étudiant -
puissions-nous avoir la liesse et la santé et la joie !
Le chêne tombera dans le feu
sans plaisir, sans feuille, sans vie !
Le bouleau aura longue gloire,
d'un illustre éclat il ornera la plaine !
[/citation]

Voilà en tout cas ce que j’ai compris - parce qu’honnêtement, ce chapitre de Shippey est diablement difficile à suivre quand on n’est pas familier de l’histoire oxonienne !

Bertrand

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