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Mise à jour du 30/04/2002
#13
Je vois, Cathy, que tu as fait quelques remarques que j’aurais voulu être le premier à relever mais d’autres avec lesquelles je m’inscris en faux.

Szpako Wrote:Dans la mythologie nordique, on trouve l’idée que les dieux sont finalement impuissants devant le mal, les hommes et les femmes bien d’avantage.

Faux, ils ne sont pas impuissants puisqu’ils arrivent à le faire disparaître. Simplement avec un coût des plus élevés.

Alors que toutes les puissances mauvaises disparaissent, s’entretuant avec les principales puissances ‘bénéfiques’ (mais une telle dichotomie est-elle justifiée pour les dieux scandinaves ? cf. l’exemple d’Ódhinn qui n’a rien d’un héros), les dieux existent encore par quelques survivants qui organisent l’âge d’or ; ce sont Vídharr, Váli, Módhi, Magni, Baldr et Hödr. [Gylfaginning 53] Le mal est bien vaincu

Szpako Wrote:Le désastre attend donc les héros et héroïnes des récits anciens […] et malgré tout ils refusent de céder et vont stoïquement au-devant de la mort (acte tout à fait anti-chrétien).

Quoi ? ? aller stoïquement à la mort serait un acte anti-chrétien ? refuser de céder face à l’adversaire serait anti-chrétien ?
Quel camouflet
pour tous les martyrs qui sont allés aux arènes en chantant,
pour Étienne qui subit la lapidation en pardonnant à ses meurtriers pour finalement ‘s’endormir’ [Actes 7 :55-60],
pour Paul qui, attendant son exécution dans une prison de Rome, ne regrette rien et écrit au soir de sa vie : " le moment de mon départ est venu. J’ai combattu jusqu’au bout le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. " (2 Timothée 4 :6-7) ; pourtant il savait que la mort l’attendait dans sa mission : " Et maintenant, voici qu’enchaîné par l’Esprit, je me rends à Jérusalem, sans savoir ce qui m’y adviendra, sinon que, de ville en ville, l’Esprit Saint m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. (…) voici que, je le sais, vous ne reverrez plus mon visage " [Actes 20 : 22-23, 25]
et bien sûr Jésus qui annonce par trois fois à ses disciples son supplice s’il va à Jérusalem mais y va quand même, qui ne se défend pas devant des juges qui présentent de faux témoignage, qui se laisse torturer par les romains, qui accepte la mort précisant à un disciple qui voulait le délivrer par les armes qu’il n’est passif que par sa propre volonté : " penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ? " [Matthieu 26 :53]
Ont-ils cédé, n’ont-ils pas été stoïques ces chrétiens anonymes en Hébreux 11 :35 : " Les uns se sont laissé torturer, refusant leur délivrance afin d’obtenir une meilleure résurrection " ?

Que nous soyons croyants ou pas, c’est ainsi que les textes parvenus jusqu’à nous présentent des héros de la foi qui n’ont rien à envier, sur le plan de l’attitude stoïque face à la mort, aux dieux scandinaves.
Chacun résiste au mal, et le vainc, ne cédant sur rien, quitte à mourir, que ce soit dans les armes ou l’attitude pacifique.

Je m’emporte, je m’emporte, mais je me rends compte que tu voulais peut-être dire que les chrétiens ne cherchent pas à aller au devant de la mort, encore moins à mourir.

C’est vrai. Mais c’est tout aussi vrai (certes dans une moindre mesure s’agissant d’une mythologie guerrière) pour les dieux nordiques ! !

Ódhinn cherche par tous les moyens à connaître l’avenir pour savoir si les temps sont venus de se sacrifier ou pas (il serait bien regrettable de mourir avant l’heure !) ; ainsi lit-on :

[citation=Völuspá 46]S’ébattent les fils de Mímir,
Mais le destin s’embrase
(…)
Heimldallr souffle fort,
Cor dressé ;
Ódhinn consulte
La tête de Mímir.
[/citation]

(au passage, nous avions vu une attitude similaire d’Ódhinn cherchant des renseignements avant l’heure avec les Dits de Vafthrúdhnir dans le fuseau Énigmes)

Szpako Wrote:Mais chez les nordiques , à la différence des chrétiens, il n’ y a aucun espoir dans une éternité bienheureuse.

C’est faux. Il y a l’espoir d’une lutte utile avec la vision d’une terre éternellement bénie pour les générations futures, humaines comme divines :

[citation=Völuspá 59]Elle [la voyante] voit émerger
Une seconde fois
Une terre de l’onde,
Éternellement verte ;(…)
[/citation]

Bénédictions éternelles également pour les fidèles qui ont lutté avec les dieux et qui sont dans l’au-delà :

[citation=Völ. 64]Elle voit une salle se dresser
Plus belle que le soleil
(…)
C’est là que les fidèles
Troupes vont habiter
Et pour l’éternité
Jouiront du bonheur.
[/citation]

Ce qui m’amène à commenter un peu plus ton article, Cédric.

Je ne m’étendrai pas sur des félicitations que j’ai déjà faites et qui ont été largement complétées, et tenterai plutôt de faire une remarque critique que j'espère constructive.

Il me semble erroné (si je t’ai bien lu) de vouloir opposer Chrétienté et Mythologie Nordique en considérant que " nous trouvons une concurrence entre le Destin, d’une portée mythologique, et la providence, signe de l’intervention de Dieu. " [§4] donnant l’impression que, progressivement, Tolkien a christianisé le Silmarillion. Ceci pour plusieurs raisons :

1) les sources scandinaves contiennent, également et bbien entendu, leur lot d’interventionnisme des dieux auprès des hommes (cf. Ódhinn qui vient aider Gestumblindi dans la Saga d’Heidrekr le Sage).

2) D’autre part, Dieu qui est interventionniste est également celui qui fixe les destinées humaines ainsi que celle du monde.

L’Apocalypse dévoile un avenir qui doit arriver (‘ce qui doit arriver bientôt’ Ap. 1 :1).
Après la résurrection, les disciples demandent à Jésus " est-ce maintenant le temps où tu vas restaurer la royauté en Israël ?", et Jésus de répondre : " Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa seule autorité. " [Actes 1 :6-7]
Nous avons vu plus haut que Dieu avait révélé à Paul sa destinée.
Idem pour Jésus qui annonce par trois fois à ses disciples qu’il " doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, (…), être tué, et après trois jours ressusciter " [Mc 8 : 31]. Les évangiles baignent dans ce destin messianique fixé à l’avance : depuis les multiples " afin que s’accomplît l’oracle " [Mt 8 :17, etc ; Jn 19 : 24 etc], en passant par les " ne fallait-il pas que " [Lc 24 :25], " Il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi " [Lc 24 :44] jusqu’à l’émouvant " tout est accompli " [Jn 19 :30].
Et il en est de même de Judas " celui qui devait le livrer " [Jn 12 :4] dont il est dit : " il fallait que s’accomplît l’Écriture où, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait parlé d’avance de Judas. " [Ac 1 :16].

3) enfin, au delà de la fausse opposition Destin/Providence, je ne crois pas qu’il faille autant opposer les sources chrétiennes et scandinaves.

Oui Tolkien a voulu faire une mythologie. Oui il a donc dû introduire des dieux agissant sur Terre, ce qui est contraire la croyance en un dieu unique. Mais il faut remarquer qu’il s’inspire d’une mythologie qui, bien que possédant ses caractéristiques propres, nous est parvenue christianisée en partie.

Ainsi, le poème sur lequel tu te fondes pour présenter avec raison une mythologie du Destin ne doit son existence qu’à un syncrétisme mythologique qui n’a pas attendu Tolkien pour exister.
La Völuspá n’existerait pas sans l’Apocalypse comme l’a bien relevé Cathy mais également et surtout sans les ‘petites apocalypses’ que l’on trouve dans les synoptiques [Matthieu 24-25, Marc 13 et Luc 21] (lesquels passages suivent des prophéties de l’Ancien Testament ; cf. Isaïe 13 : 9-10, 13 p.ex.].

* Ainsi comment ne pas voir que [Matthieu 24 :29] :

Le soleil s’obscurcira,
La lune ne donnera plus sa lumière,
Les étoiles tomberont du ciel
Et les puissances des cieux seront ébranlées.

Est à l’origine de [Völ 57]:

Le soleil s’obscurcit,
La terre sombre dans la mer,
Les luisantes étoiles
Vacillent dans le ciel
 ;
Ragent les fumées,
Ronflent les flammes.
Une intense ardeur
Joue jusqu’au ciel.


* De même [Völ 45] :

Les frères s’entre-battront
et se mettront à mort,
les parents souilleront
leur propre couche ;
temps rude dans le monde,
adultère universel,
temps des haches, temps des épées,
les boucliers sont fendus,
temps des tempêtes, temps des loups,
avant que le monde s’effondre ;
Personne
N’épargnera personne.

Renvoie à [Marc 13 : 7-8, 12] :

Vous entendrez parler guerres et bruit de guerres (…)
Il faut que cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin.
On se dressera, en effet, Nation contre nation et royaume contre royaume. (…)
Le frère livrera son frère à la mort,
Et le père son enfant ;
Les enfants se dresseront contre leurs parents
Et les feront mourir.

* Là, encore, en [Völ 52, 57] :

Surtr arrive du sud (…)
Le soleil émane
De l’épée du dieu
des morts ; (…)
Et le ciel se crevasse.
(…)
Ragent les fumées,
Ronflent les flammes.
Une intense ardeur
Joue jusqu’au ciel.

on trouve l’écho du passage du prophète Isaïe [Is. 34 : 3-6,10] :

La puanteur de leurs cadavres se répand,
Les montagnes ruissellent de sang,
Toute l’armée des cieux se disloque.
Les cieux s’enroulent comme un livre,
(…)
car mon épée s’est abreuvée dans les cieux (…)
l’épée de Yahvé est pleine de sang (…)
nuit et jour il ne s’éteint pas,
éternellement s’élève sa fumée.

Il y aurait d’autres emprunts, mais je pense que la démonstration est convaincante.
Elle me sera utile pour proposer l’hypothèse suivante : je crois que Tolkien a aimé tout de suite les mythologies scandinaves parce qu’il y trouvait des mythes puissants, violents, originaux mais également des passages qui faisaient résonner en lui sa culture biblique. Car je suis de plus en plus convaincu que Tolkien n’était pas qu’un catholique se contentant de tradition ; il connaissait bien la Bible, Ancien comme Nouveau Testament (cf. de prochaines contributions sur la prescience de Féanor avant sa mort et l’alliance de Gil-galad qui ont leur origine dans l’Ancien Testament).
Alors inconsciemment ou pas, sa création, dès lors qu’elle s’est voulu mythologique ou épique, n’a pas pu éviter des emprunts littéraires à la Bible et très tôt a voulu mêler les deux. L’œuvre grandissant, son propos sur la mort et le mal également, la composante chrétienne ne pouvait que devenir dominante.

Enfin, concernant Tolkien, je ne pense pas qu’il faille parler seulement d’inspiration ‘chrétienne’ (laquelle serait axée sur le Salut, la ‘Providence’ divine) mais bien d’inspiration ‘biblique’ (le Silmarillion étant plutôt associé à l’Ancien Testament et le SdA au Nouveau).

Autre remarque :

De nos jours, de moins en moins nombreuses sont les personnes ayant une culture chrétienne.
Je regrette donc qu’on parle souvent de ‘Chrétienté’, d’inspiration ‘chrétienne’ mais qu’on ne donne aucune référence appuyant la démonstration ou l’affirmation.

Ainsi Cédric, lorsque tu parles de Parque ou de Cassandre, tu prends le temps de préciser les sources (cf. notes [24] et [31] de ton article).

Mais lorsque, dans la partie §4.Un Silmarillion Chrétien, en §4.1, tu évoques " ce qui est resté du domaine d’Ilúvatar ", pourquoi ne pas justifier la présence de cet argument par une citation biblique venant le confirmer ?
Cf [Ac 1 :7] déjà cité plus haut ou bien :
Pour ce qui est du jour et de l'heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul. " [Matthieu 24:36]

De même lorsqu’au début de §4 tu parle d’Ulmo qui “jeta […] un profond sommeil troublé de rêves pesants”. Il serait dommage de passer sans la noter devant une référence à l’action de Dieu dans l’Ancien Testament sur Adam et sur Abraham :
“Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme, qui s’endormit.” [Genèse 3:21]
“Au coucher du soleil, un profond sommeil tomba sur Abram; et voici une frayeur et une grande obscurité vinrent l'assaillir.” [Gen 15:12]
moyen de communication divin qui est généralisé en Job :
“Au moment où les visions de la nuit agitent la pensée, Quand les hommes sont livrés à un profond sommeil,(…)” [Job 4:13]
“Il parle par des songes, par des visions nocturnes, Quand les hommes sont livrés à un profond sommeil, Quand ils sont endormis sur leur couche.” [Job 33:15]

Idem pour toi, Cathy, qui, ci-dessus, compare Völupsa et Apocalypse mais sans citer de référence de l’Apocalypse. Or certains passages que tu cites ont leur origine pas seulement dans l’Apocalypse (Ap. 6:12-13, 8:12, 9:2) mais plutôt dans les synoptiques. (cf. 3)

Il est vraiment très très tard.
J’avais trop de choses à dire et trop peu de temps.
Aussi, désolé si mes phrases ont un ton sec, ce n’était pas du tout mon intention. C’est que j’aimerai bien dormir deux heures au moins…
Pour me faire pardonner, je me permettrai de te remercier une énième fois Cédric pour cet article qui nous donne un bel exemple de ce que pouvons aspirer à accomplir.
Il reste de grands domaines à découvrir encore pour l’amateur de Tolkien.



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