Si vous ne vous manifesterez plus sur ce forum, je gage que vous continuerez d’y lire nos réactions. :)
Je vous remercie pour votre dernier post, qui me paraît témoigner de votre sincérité. J’ai également cru y déceler un ton plus clément vis-à-vis de Tolkien par rapport à vos premiers posts et surtout votre livre (relisez-le Madame, c’est un réquisitoire terrible contre Le Seigneur des Anneaux, questionné dans sa singularité, non au regard de l’art en général). J’ai le sentiment que ce débat nécessaire a été utile pour vous, comme pour nous. Vous vous interrogiez d’ailleurs sur la raison d’un tel débat. En ce qui me concerne, il s’agissait tout simplement de vous convaincre que vous vous êtes mépris et qu’il n’y a nul racisme chez Tolkien. :) Vous n’êtes pas encore convaincue, certes, mais une partie du chemin, si minime soit-elle, me paraît avoir été parcourue. :)
Mais, je voudrais revenir sur certains points que vous venez de soulever.
1- Vous en appelez à la responsabilité des connaisseurs de Tolkien pour éviter les erreurs d’interprétation du texte. J’en suis heureux, car ce commentaire sincère me paraît pouvoir être analysé comme un début d’acceptation de la possibilité que vous ayez commis des contre-sens en analysant le Seigneur des Anneaux. Mais la responsabilité des lecteurs de Tolkien est-elle vraiment engagée ici comme vous l’affirmez? Il faudrait pour qu’elle le soit qu’ils aient pris conscience du caractère suspect de certains passages du Seigneur des Anneaux. Or, comme vous avez pu le voir ici, la très grande majorité d’entre nous est convaincue qu’il n’y a aucun racisme chez Tolkien et surtout qu’il est difficile de mal interpréter le texte dès lors que l’on perçoit sa nature semi-mythologique. J’ai ainsi ressenti une grande perplexité en lisant votre livre qui associe le racisme aux figures mythologiques et donc métaphoriques (les orques ne représentent nullement « une race perfide ») du Seigneur des Anneaux alors que je suis capable par ailleurs de voir du racisme, par intermittence bien sûr, chez Dostoïevski où les juifs n’ont pas bonne presse, ou chez Houellebecque, que je n’aime guère. Pour laver Tolkien du soupçon du racisme, il faut donc d’abord que les lecteurs réalisent qu’il est possible de mal l’interpréter. La seule démarche sincère qui nous est ouverte est donc de nier ce soit-disant racisme et de démontrer qu’il relève d’une erreur d’interprétation du texte. Je m’attacherai à démontrer l’absence totale de racisme chez Tolkien, et j’insiste sur le qualificatif « totale », dans l’article que j’évoquais dans mon dernier post. Je voudrais également souligner que, contrairement à ce que vous laissez entendre, la presse générale parle rarement du message de tolérance du Seigneur des Anneaux. On insiste davantage sur les côtés soit-disant suspects du livre, une habitude que votre ouvrage va sans nulle doute faire perdurer.
2- Vous dites que je vous dénie le droit de conduire votre argumentation selon la démarche qui est la vôtre, à savoir analyser le Seigneur des Anneaux seul, sans vous soucier de sa nature ou de sa place au sein des textes tolkieniens et en le comparant à des textes de nature très différente. Je ne crois pas que l’on puisse parler ici de déni de droit. Il s’agissait plutôt pour moi de m’interroger sur la raison pour laquelle vous en étiez venue à commettre de tels contre-sens. Et je crois que cette raison réside dans la nature particulière du Seigneur des Anneaux, qui est de ces livres que l’on ne peut analyser seul. On peut le lire seul, naturellement. Mais à partir du moment où l’on entreprend de l’analyser, pourquoi prendre le risque de contre-sens en se privant des textes annexes éclairant l’œuvre ? Or, quand je vous lis, stupéfait, parlant de « monde inventé où Tolkien projette les fantasmes racistes d’une époque », je me dit, Madame, que si vous aviez étudié Le Silmarillion, les essais et les lettres de Tolkien et History of Middle-Earth, vos conclusion auraient nécessairement été autres. La terre du Milieu n’est naturellement pas un « monde inventé ». Le Seigneur des Anneaux est une re-création semi-mythologique, qui se passe fictivement il y a 6000 ans sur notre terre et relate le passage du temps mythologique au temps historique. C’est une tentative de création d’une mythologie fictive, faites sous les auspices des récits mythologiques médiévaux. Dès lors, dans Le Seigneur des Anneaux, ce qui importe, c’est le commentaire interne (de l’auteur chrétien), non les faits attestant du cadre païen de l’épopée. Accorder plus d’importance aux faits relève du contre-sens littéraire. Je développerai ce point plus avant dans mon article.
4- Vous entendez « situer le Seigneur des Anneaux dans notre époque ». Là encore je ne vous prive pas du droit de procéder à cette démarche. J’observe simplement deux choses : (i) que vous amalgamez Tolkien avec les jeux vidéo violents qui n’ont, soyons sérieux, strictement aucun rapport avec une tentative de mythologie fictive élaborée de 1916 à 1973 qui dénonce la tentation du pouvoir et l’usage de la violence pour la violence ; (ii) que vous voyez dans Le Seigneur des Anneaux une sorte de bras armé ou de reflet de l’idéologie néo-conservatrice américaine. Je me répète, mais votre démarche m’aurait paru plus intègre si vous aviez dit : "A- Le Seigneur des Anneaux est un livre d’une nature particulière, partie intégrante et inséparable d’un ensemble de textes consacrés par Tolkien à la Terre du Milieu. B- Il résulte de cet ensemble de textes que l’œuvre de Tolkien n’est pas raciste. C- Mais je souhaite, dans le cadre restreint que je me suis donnée, analyser la place du Seigneur des Anneaux seul dans notre société, et évoquer les possibles interprétations que l’on peut en faire et qui me paraissent en faire un livre symptomatique de notre époque voire dangereux." Mais non. Vous avez instrumentalisé un livre, l’avez asservi à votre thèse, au prix de gigantesques contre-sens sur le sens d’une œuvre dont les hippies avaient faits un symbole du contre-pouvoir dans les années 60 (le livre aurait donc changé du tout au tout en 40 ans ?). Car si vous revendiquez, à juste titre, le droit de « placer » une œuvre à l’intérieur d’un ensemble social, vous admettrez qu’on ne peut revendiquer le droit de faire des contre-sens. Je suis très gêné par ce genre de procédé qui consiste à faire une analyse a priori du sens d’un livre. Pour ma part, je répugne à donner du crédit à l’idée de « la mort de l’auteur » comme disait Barthes (nous en avons parlé dans cet intéressant fuseau), et j’ai quelques scrupules à tirer d’un texte un message qu’un auteur n’avait pas souhaité inclure. S’agissant de Tolkien, je vous renvoie la belle citation de Ricoeur dont vous avez fait usage : la « stature adulte de l’œil » aurait consisté à mon sens à souligner l’imbécillité congénitale des quelques néo-nazis qui voient dans le Seigneur des Anneaux une œuvre raciste, ne percevant pas sa nature. Pourtant, comme eux, vous vous êtes mépris sur le sens de l’œuvre, avez instrumentalisé Tolkien, et vous êtes gardé de lire les autres textes tolkieniens qui éclairent l’œuvre. La stature adulte de l’œil, et plus encore la stature intègre de l’œil, devrait être, il me semble, d’embrasser du regard tout ce qui nous permet de comprendre la pensée d’un écrivain, en particulier ses autres écrits.
3- Enfin, Madame, mon compte-rendu comportait des phrases discutables. Il a davantage pris la forme d’une défense, très perfectible, de Tolkien que d’un compte-rendu proprement dit de votre livre. C’était une erreur. J’aurais davantage dû m’attacher à dénoncer les problèmes analytiques et méthodologiques de votre ouvrage de façon neutre et rigoureuse. Sachez aussi que je regrette certains termes que j’ai employés (e.g. « certain cynisme »). Je voudrais à cet égard dédouaner Vincent Ferré. Son intervention dans ce fuseau était un témoignage d’amitié ; elle n’avait en aucun cas pour but de reprendre à son compte les phrases les plus discutables du compte-rendu (comment avez-vous pu croire cela une seconde ?), qu’il n’avait sans doute pas lu depuis très longtemps. Connaissant son honnêteté et son désintéressement, je dois dire que j’ai trouvé l’attaque que vous lui avez porté particulièrement injuste.
Voilà. Je vous remercie encore Madame d’être venue vous défendre ici. C’était courageux de votre part et cela a donné lieu, je crois, à un débat parfois houleux mais intéressant. J’espère que votre opinion des lecteurs de Tolkien s’en est trouvée améliorée. :)
Cordialement,
Semprini

