Anne Larue est professeur (ou professeure, comme on voudra) de littérature comparée et médiation culturelle à l’université de Paris XIII, et a publié plusieurs essais sur l’art et la culture, parmi lesquels L’Autre Mélancolie. Acedia, Le Masochisme, ou comment ne pas devenir un suicidé de la société, Le Surréalisme de Duchamp à Deleuze, Une vie de Démocrite, ainsi qu’un ouvrage féministe présenté comme étant destiné au grand public, La Femme est-elle soluble dans l’eau de vaisselle ?. Je n'ai lu aucun de ces ouvrages, et ne puis donc pas en parler. Je déteste la misogynie autant que la misandrie (la bêtise est, à mon sens, très également répartie entre les sexes), et le féminisme, qu'il soit "bien-pensant" ou "mal-pensant", m'intéresse peu, je l'avoue. La censure n'étant pas non plus cependant ma tasse de thé, je remercie toutefois les éditions Garnier : sans cette manifestation d'égarement éditorial, sans cette censure minable, je ne me serais pas forcément intéressé à ce qu'a écrit l'auteur (ou auteure, comme on voudra) en question, dont je ne connais le nom que comme étant celui de la présidente de l'association "Modernités Médiévales", dont notre ami Vincent est, par ailleurs, vice-président.
Isengar >>> "Y a-t-il eu des pressions extérieures ? Pourquoi ? Le sujet est-il si dérangeant ? si mal pensant ?
Qu'en dire, puisque nous ne pouvons plus avoir accès au texte...?"
Pas de temps à perdre : puisqu'il y a censure, il faut avoir accès au texte, et tout de suite... sinon, ce n'est pas la peine... car dans ce monde soumis à la tyrannie de l'urgence et des apparences, au bout de seulement quelques jours, tout est oublié...
Un généreux internaute, sur un site indiqué par Lucie Chenu sur son blog (au bas de l'article dudit blog mentionné par Isengar), nous fait profiter de deux extraits de l'introduction du livre de Anne Larue, que je vous recopie ici :
"Le but de cet essai est de montrer comment la mémoire contre-culturelle du New Age, au sens positif du mot New Age, s’est maintenue à l’état de latence dans les best-sellers américains « de la déesse » – c’est-à-dire dans des romans de grande diffusion, écrits entre 1979 et 2003, qui traitent, directement ou indirectement, du féminin sacré symbolique. En 1979, Starhawk, célèbre néosorcière californienne et activiste politique, publie un best-seller qui lance dans les contrées du nord de l’Amérique le succès de ce qu’on appelle wicca : une « religion » néosorcière typiquement anglosaxonne, pétrie d’un féminisme à la fois essentialiste et traditionnaliste – mais féminisme quand même. Les wiccanes (et les wiccans) vénèrent la grande déesse et parfois son parèdre de moindre importance, le dieu cornu. Teintée de légendes celtiques et d’un culte nostalgique de la nature, la wicca fait du féminin un principe dominant. Tandis que les affiches urbaines dans le métro présentent des joueurs de ballon tout en muscles et des superhéros tout en Photoshop, la wicca, repliée sur son fantasme campagnard et ses rites clandestins, trouve sa source d’inspiration dans la fiction féminine à consonance mythologique. Elle est vécue comme une protestation contre l’ambiance masculiniste ordinaire des nos sociétés occidentales, patriarcales depuis 5 000 ans."
"L’optique dans laquelle j’ai exploré la wicca dans la fiction contemporaine à grand succès est celle du féminisme. C’est là un levier intellectuel incroyable : il soulève le monde, introduisant le ferment d’un doute salutaire dans nos convictions culturelles les plus ancrées. Grâce à une optique féministe, on commence à douter de la valeur absolue des hiérarchies qu’on nous impose comme absolument naturelles. On commence à suspecter une histoire secrète du monde, biffée ou maquillée par l’histoire officielle.
La tranquille historiographie, qui va paissant, si paisible, dans toutes les contrées de l’art, nous apparaît soudain pour ce qu’elle est : une attaque d’une violence inouïe, implacable, criminelle et globalement anonyme contre des pans entiers de culture jetés au bûcher. L’optique féministe dépasse largement la question des femmes elles-mêmes, largement la question des groupes opprimés ou marginaux, et même largement la question de l’humanité, cette forme de vie animale réputée supérieure qui s’est temporairement développée dans un petit coin du système solaire. C’est toute la culture, toute l’histoire, la représentation même du monde qui, avec une optique féministe, se trouvent remises en question. Toutes les pseudo-vérités basculent et succombent, emportant dans leur sillage cinq mille ans de patriarcat, quelques millénaires d’humains et de préhumains, et le peu qu’on aura pu connaître – pas grand-chose, somme toute – de quatorze milliards d’années d’Univers."
On l'aura compris, tout cela parait, assurément, éminemment subversif... et je m'étonne que Anne Larue n'est pas été condamnée au bûcher... Mais il est vrai qu'en ces temps de postmodernité, la censure éditoriale fait office d'ersatz inquisitorial... O tempora, o mores ! ;-)
C'est pathétique. Et tous ces exemplaires de l'ouvrage de Anne Larue qui ont dû être envoyés au pilon suite à l'interdiction de publication décidée par les éditions Garnier... Quel gâchis de papier ! Enfin, bref, comme l'aurait dit Eugène Scribe, "on crie beaucoup contre la censure - elle nous oblige souvent à avoir de l'esprit." ;-)
J'invite Anne Larue a publier son ouvrage sur Internet sous un format PDF quelconque, et éventuellement sous une forme condensée, à défaut de trouver un autre éditeur... Je suppose que les motifs de rupture de contrat avec Garnier ne manquent pas, vu les circonstances...
Cela dit, Vincent - qui a, parait-il, lu le manuscrit de l'ouvrage supposé subversif en question - a certainement un point de vue nettement plus éclairé que le mien sur tout cette histoire... Je n'en dirais donc pas plus sur ce sujet.
Amicalement, :-)
Hyarion.
P.S.: tandis que je m'efforçais d'envoyer le présent message sur le présent fuseau, pendant un long moment, ce matin, c'est le texte suivant qui est apparu sur l'écran, à la place de la page destinée à effectuer l'envoi : "L'URL demandée n'a pu être chargée ; En essayant de charger l'URL : http://www.jrrvf.com/haut.shtml ; L'erreur suivante a été rencontrée : Impossible d'associer une adresse IP à la machine www.jrrvf.com. ; Le serveur de noms a retourné : Server Failure: The name server was unable to process this query. En d'autres termes : Le cache n'a pas été en mesure de résoudre le nom de machine présenté dans l'URL. Vérifiez si l'adresse est correcte." Eh voila, maintenant, c'est JRRVF qui est menacé de censure ! Quelle époque ! Il parait que le livre de Anne Larue contient des références aux études d’Anne Besson sur Tolkien et la fantasy. Ceci explique sans doute cela... ;-)
En attendant, ouf ! La connection est rétablie ! :-)

