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Des idées reçues
#27
Alain, l'anti-Tolkien (mais des anti comme ça, il en faut ;-)) :
L'enfant s'éveille à penser dans un monde féerique. Non que tout y soit facile ; tout y est difficile au contraire mais la difficulté n'y est pas écrite en kilomètres, car le moindre succès dépend d'abord d'un certain nombre de vieilles sorcières et d'enchanteurs barbus, qui arrêtent les explorations par un non tout sec ; il faut même dire que l'enfant doit garder assez longtemps le souvenir de ses premiers voyages, où il est porté sans avoir à faire effort. De toute façon il ne lui est pas moins difficile de se transporter dans le jardin d'un voisin que de toucher la lune. D'où cet esprit des contes, qui méprise les distances et les obstacles matériels, mais aperçoit toujours, en travers du moindre désir, un enchanteur qui dit non. Aussi quand quelque fée plus puissante a dit oui, il n'y a plus de problème, et la distance entre le désir et l'objet est franchie n'importe comment. Image fidèle de ce monde humain où l'enfant doit vivre d'abord, porté et réchauffé dans le vivant tissu, de sa mère, de sa nourrice et des puissances limitrophes. Le monde est composé de provinces en chacune desquelles quelqu'un règne ; cuisinière, jardinier, portier, voisine sont des sorciers et sorcières dont les attributions sont réglées. Ainsi nos souvenirs les plus anciens sont organisés mythologiquement ; c'est pourquoi les contes n'ont point vieilli ; l'enfance de l'individu est comme l'enfance de l'espèce.

La maturité veut un long détour, et une solitude de l'observateur parmi les choses. D'où l'on découvre d'abord que les choses ont leur manière de résister qui est sans pensée ni intention aucune ; et qu'elles ne cèdent point du tout à la prière ni au désir, mais seulement au travail. Alors se montre une autre liberté qui n'est point courtisane, qui ne vit point de plaire. Alors le regard observateur juge les grands enchanteurs comme des choses parmi les choses, des choses qui parlent ; cet œil sec cherche des chemins parmi les hommes comme il fait dans le fourré ou dans les roches montagneuses. L'indulgence et le savoir-vivre suivent le savoir. Mais que d'hommes vivent selon les contes, toujours en prière et flatterie, toujours cherchant enchanteur contre sorcière, et bonne fée contre mauvaise. Que d'hommes qui creusent pour plaire, et non pour faire le trou ! Tous plus ou moins enfants malgré les années, plus ou moins soumis à cette autre nécessité ; car un esprit clairvoyant rompt l'enchantement de la haine ; mais les bonnes fées et les bons enchanteurs sont plus difficiles à vaincre. Forêt aux branches sensibles et saignantes, comme dans le Tasse. C'est pourquoi tout âge se prête aux contes, y retrouvant les stratagèmes du cœur. Qui donc n'a point frotté la lampe d'Aladin ?

Alain, L'Esprit des Contes, 2 janvier 1922, Esquisses de l'Homme (1927)


Mais Alain qui rejoint Tolkien, un peu (juste un peu) :
La vérité des Contes est en ceci que l'ordre extérieur est considéré comme négligeable en comparaison de l'ordre humain. Les distances sont peu de chose ; l'homme les franchit comme en un rêve, sur le tapis magique, ou bien emporté par des dragons volants. Un obstacle matériel est peu de chose, si les puissances sont favorables ; en revanche tout devient obstacle si l'on n'a pu fléchir les puissances contraires. Cela ne représente point si mal la perspective de nos épreuves et de nos malheurs. Le paysan ne se plaint point des racines, lorsqu'il défriche ; c'est son bonheur de vaincre la terre ; le même homme perd le sommeil pour un procès ; c'est qu'il ne voit point alors de passage ; les puissances contraires arrêtent tout. Un chasseur ne se plaint point de ce que les perdrix ont des ailes ; mais l'écriteau le met en colère. L'homme en ses actions rencontre bientôt l'homme. Remarquez que le problème de l'existence matérielle est résolu aisément par l'espèce ; faire des routes, défricher, cultiver, transporter, échanger, ce n'est qu'un jeu ; nous en sommes à chercher les difficultés. Quel besoin d'aller de Paris à Londres par la voie des airs ? Mais c'est un bonheur d'y réussir.(...)

Le grand mal c'est la guerre, et la guerre vient toute des hommes. (...)
La terre n'est pas grande devant le désir. Le prince Charmant est déjà en route ; il arrivera, et même il reviendra, soyez tranquille ; et ce voyage fini, quand il le contera. sera d'un court moment. Mais, comme il va partir, le voilà fixé, au parquet de la chambre par le décret d'une vieille sorcière. Qui n'a pas été enchaîné, sans liens visibles, par le décret de quelqu'un ? Décrets motivés communément, dans la vie réelle, mais par des raisons qui ne sont jamais les vraies raisons. Les contes pénètrent jusqu'aux racines. Les enchanteurs et les sorcières, personnes d'âge, s'opposent à tout ce qui est jeune et beau. Presque toute la tyrannie en ce monde humain vient de gens qui s'ennuient. Bref les hommes dépendent surtout des hommes. Le caprice d'un tyran entraîne soudain les peuples en une suite de catastrophes. On a donc raison de dire comme disent les contes, que l'immense industrie est bien facile comparée à l'inextricable politique. Ce que les contes représentent à merveille par des sorciers mécontents.

Je remarque encore autre chose, c'est que, selon ces frappantes peintures, le merveilleux n'entre point dans les âmes. Il n'y a point, d'enchanteur qui guérisse quelqu'un de l'envie ou de la haine. La sorcière peut bien enchaîner le prince Charmant sans aucun lien visible, et même le changer en Oiseau Bleu ; elle ne peut faire qu'il n'aime pas celle qu'il a choisie ; en Oiseau Bleu encore il vient chanter à la fenêtre de la bien-aimée. Ce qui signifierait que l'esprit n'est point de condition serve, et demeure bien au-dessus des puissances même surnaturelles. Au reste il arrive presque toujours dans les contes qu'un enchanteur contrarie l'autre, ce qui fait que l'amour courageux et la volonté ferme passent à travers les passions incohérentes, et parviennent à leur fin. Ainsi la fidélité est couronnée par le hasard ; et cela n'est pas sans portée, car les forces, humaines ou cosmiques, ne poussent pas toutes dans le même sens, et c'est ce qui fait qu'un brave cœur trouve enfin passage. Qui soutiendra que les contes sont mauvais à lire, quand on peut voir que l'expérience réelle, si bien fardée, dissimule aux yeux de ceux qu'elle prétend instruire justement ces fortes et toniques vérités que j'aperçois dans les contes ?

-- Alain, Les Contes, 10 septembre 1921, Esquisses de l'Homme (1927)


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