Or, dans le Hobbit, les voyageurs observent des géants qui s'amusent à lancer d'énormes rochers autour d'eux. Rien n'indique qu'ils soient affiliés à Sauron, ni qu'ils aient le pouvoir de déclencher des intempéries. Mais l'on sait que la Compagnie a été repérée auparavant par de grands corbeaux noirs (Pocket, vol. I, p. 379-380). Puis une ombre glaciale est passée très haut dans le ciel, voilant un instant les étoile (I, 380-381). Pourquoi ne pas supposer que certains corbeaux au pouvoir de Sauron auraient prévenu un Nazgûl (l'un des premiers à avoir acquis une monture volante) qui serait parti en direction du Caradhras pour demandant aux géants d'interdire le passage à cette compagnie suspecte ?
Dans les deux cas, les voyageurs entendent des rires. Dans le Hobbit, ce sont explicitement les géants de pierre qui s'esclaffent (chap. 4). Dans le SdA, il semble à la Compagnie entendre dans le vent de "sauvages éclats de rire" (I, 384) alors que s'écrasent tout autour d'eux de nombreux rochers. Aragorn refuse d'assimiler le vent aux rires, mais il n'écarte pas l'hypothèse de Boromir que les pierres leur soient destinées (Ibid.)
Reste la question du pouvoir des géants. N'ont-ils que la force de lancer des rochers, ou interviennent-ils également sur les phénomènes climatiques ? Je ne suis pas sûr qu'il y ait une réponse explicite, mais on ne peut s'empêcher de relier les deux événements.
Cet épisode du Caradhras a peut-être été au contraire l'occasion pour Tolkien de revenir sur ces "stone-giants" décrits dans le Hobbit. Il est possible qu'il ait abandonné l'idée d'une existence de tels géants, voire qu'il ne l'ait jamais eue. Le SdA présente donc les mêmes événements, mais cette fois-ci sans parler des géants. Aragorn démystifie en partie la crainte de Boromir. La description elle-même ne propose que des comparaisons.
Bilbo voyait les géants à la lumière des éclairs de l'orage. or, comme chacun sait, un éclair est très bref et accentue les contrastes. Il se peut que Bilbo ait pris pour des géants certains reliefs de montagnes ressemblant plus ou moins à une forme humaine. Les rochers que la foudre détachait semblaient alors être lancés par ces formes de géants. Même chose pour les rires : le tonnerre et le roulement des blocs rappelle certains éclats de rires, amplifiés par le grondement répercuté par l'écho, très important en montagne. Il arrive, lorsque l'on a peur, de se croire l'objet d'une intention malveillante : les Nains et Bilbo auront imaginé avoir vu des géants. Gandalf n'en parle d'ailleurs pas. Il est dit qu'il n'était pas heureux d'être parmi ces géants, mais ce n'est pas lui qui le dit. Le récit provient de Bilbo. De plus, cela peut simplement signifier que Gandalf regrette de ce trouver au sein des montagnes (stone-giants) durant un orage.
Si l'existence des géants était avérée, Aragorn, grand voyageur, aurait mentionné explicitement ces géants. Il précise même à Boromir qu"il y a dans le monde beaucoup de choses mauvaises et hostiles qui portent peu de sympathie à ceux qui vont sur deux jambes" (I, 384). Cela suppose donc que les géants de pierre ne sont pas bipèdes. Par conséquent, si ces géants sont des êtres vivants, ils ont plus de deux jambes ou sont unijambistes ; ou bien, il s'agit des montagnes (qui n'ont pas de jambes mais des racines).
On en revient alors au problème de l'attribution d'une conscience au Caradhras. Or, comme les Monts Brumeux ont été élevés par Melkor (pour entraver la marche d'Oromë), il n'est pas exclu que Sauron ait hérité d'un pouvoir sur eux (de la même façon qu'il en a un sur l'Orodruin, ou que Morgoth pouvait déclencher les éruptions du Thangorodrim). Aragorn n'attribue pas ce pouvoir à Sauron, car les Monts étaient présents avant ce dernier. Gimli va dans son sens. Mais, 1/ Aragorn ne connaît pas correctement tout ce qui existe en Terre du Milieu (la forêt de Fangorn, par exemple, lui est inconnue) ; 2/ les Monts Brumeux ont été forgés par Melkor, et non par Sauron, qui en a "hérité". Gandalf coupe court à leurs propos, sans vouloir se lancer dans de longues explications ("Peu importe quel est l'ennemi, si nous ne pouvons repousser son assaut" (I, 385)).
Récapitulation :
1/ Je ne crois pas que le Caradhras soit doué de conscience. Ce sont les voyageurs qui projettent leurs inquiétudes, en imaginant la présence d'un esprit aux mauvaises intentions.
2/ En retour, les géants de pierre du Hobbit participent du même procédé : les Nains et Bilbo ont cru voir et entendre des géants, transformant involontairement les montagnes des alentours.
3/ Il y a cependant une intention mauvaise en présence : celle de Sauron (Gandalf confirme que "son bras s'est allongé" (I, 384)).

