06-05-2002, 22:11
La mise en ligne du texte de ma conférence donnée à Carcassonne a donné lieu a des interrogations quant à la place du Destin dans Le Silmarillion.
Il se trouve justement que je m'y suis intéressé lors de la rédaction de cet article. J'avais alors commencé une large synthèse que, pour ressembler à un certain personnage que nous connaissons, je n'ai pas achevé ;-)
Comme ce travail est susceptible de vous intéresser, je vous en livre ici la première partie (dont certains passages sont repris dans l'article dont je parlais plus haut) en espèrant que nous pourrons éventuellement la complèter ensemble.
Dans une seconde partie à venir, je prendrai le contrepied de celle-ci en mettant en évidence les incertitudes qui pèsent sur la connaissance voire l'existence du Destin. Plus tard, je m'intéresserai à des cas particuliers parmi les personnages qui animent Le Silmarillion.
Note Liminaire
Tout au long de ces pages, nous citerons abondamment le Silmarillion. Même si nous tenterons d’en parler en des termes généraux, nous ne saurons trop vous recommander de lire ce fabuleux ouvrage. Non seulement pour vous permettre de mieux appréhender notre discours mais aussi pour le plaisir que vous éprouverez à la lecture de l’un des sommets de la littérature de fiction du XXè siècle.
De plus, faut-il le rappeler, le Silmarillion est un ouvrage posthume publié quelques années après la mort de J.R.R. Tolkien par son fils Christopher. Tolkien a travaillé sur la rédaction de ce qui deviendra le Silmarillion pendant une grande partie de sa vie, de 1916 à 1973, date de sa mort. Autant dire que nombre de versions (parfois contradictoires) d’un même texte existent, lesquelles sont pour la plus grande partie publiées dans la collection The History of Middle-earth [1]. Nous nous « restreindrons » à la seule étude du Silmarillion sans nous préoccuper des autres versions des textes que l’on y retrouve, au risque d’élargir considérablement la quantité de textes à étudier et d’arriver à des conclusions contraires les unes par rapport aux autres.
1. Introduction
Tolkien a dépeint un monde, le sien. Son œuvre, et particulièrement Le Silmarillion, décrit à travers une fibre mythologique la naissance d’Arda (le Monde, notre Terre a un temps très reculé), siège des événements décrits dans ce que l’on appelle le « Légendaire » de l’œuvre de Tolkien.
Une lecture inattentive du Silmarillion pourrait nous faire perdre de vue que les différentes histoires qu’ont y lit ne sont pas simplistes, que les évolutions des personnages ne sont pas toutes libres, qu’en fin de compte tous les événements pourraient avoir un sens, une finalité commune. Le type de vocabulaire utilisé est très révélateur de cet particularité. On trouve en effet de multiples occurrences de mots comme « sort », « prophétie », « pressentiment », « malédiction » et surtout, et c’est l’objet de ces lignes, « destin » et « destinée ».
Dans toute mythologie, le Destin prend une place importante, cela semble aussi vrai chez Tolkien. Le but de ces pages est de faire l’étude du Silmarillion pour tenter d’en dégager les grands enjeux qui s’orientent autour de la place prépondérante qu’y prend le Destin. Elle est avant tout une synthèse mais tentera également d’apporter une part d’interprétation que nous livrons et que vous estimerez peut-être pertinente.[2]
2. Cosmogonie et Théogonie
Le Destin ne peut étudier sans un rappel de deux des aspects fondamentaux des mythologies : la création du Monde, les Dieux qui le peuplent.
Ces aspects, nous les retrouvons inévitablement dans la trame mythologique de Tolkien grâce aux deux premiers chapitres du Silmarillion. Le premier, L’Ainulindalë (« la Musique des Ainur ») dépeint la création du Monde alors que le second, intitulé Valaquenta (« Histoire des Valar »), s’intéresse aux Dieux en décrivant leurs pouvoirs et attributs.
Succinctement, nous rappellerons que la création d’Arda est initiée par Eru Ilúvatar qui donnera la Flamme Immortelle (la possibilité de Créer) à ses créatures les plus puissantes, les Ainur (que l’on peut traduire par « Les Bénis », ce sont de véritables figures angéliques), lesquels seront inspirés par les visions Ilúvatar. Ces Ainur sont constitués de deux « ordres » : les Valar (« les Puissants ») et les Maiar, créatures « de moindre rang que les Valar[3] ».
Dans le Silmarillion, nous lisons que les Valar (les plus puissantes créatures parmi les Ainur) sont considérés par les hommes comme des Dieux[4], pour plus de simplicité, nous ferons de même à certaines occasions sans pour autant perdre de vue que le seul Véritable Dieu sur Arda est Eru Ilúvatar.
Chacun de ses Dieux, nous le disions plus haut, ont certains attributs et pouvoirs. Il n’y a pas d’opposition (du moins dans un premier temps) entre ces Dieux, ni classe, ni famille, et vivent en parfaite harmonie.
Parmi les Valar, deux retiennent particulièrement notre attention, il s’agit de Námo et de son épouse Vairë et pourrait être qualifiés de « Valar du Destin », nous en parlerons plus longuement ci-après.
Ce rappel étant fait, nous pouvons entrer plus précisément dans le sujet et observer de quelle manière le Destin apparaît et joue un rôle dans la vie sur Arda.
3. Le Destin : Réalité et Incertitudes
3.1. Une réalité
Le monde de Tolkien est-il vierge de toute prédétermination, est-ce que les êtres vivants vivent dans une sorte de chaos organisé, sans aucune notion de Destin ? Indiscutablement, la réponse est non car l’on trouve de multiples preuves qui corroborent sa réalité sur Arda.
3.1.1. Ilúvatar et les Thèmes
Nous le rappelions plus haut, le premier chapitre du Silmarillion conte la création du Monde au travers de l’Ainulindalë, la Musique des Ainur. Eru Ilúvatar créa les Ainur, créatures angéliques, et leur montra la vision d’un monde autour d’un Thème (une sorte de Symphonie Créatrice) que les Ainur jouèrent pour lui.
Cette approche très poétique (au contraire d’autres récits s’appuyant par exemple sur le sacrifice d’un être originel) doit d’abord être perçue comme un rêve durant lequel on peut voir les événements se dérouler, loin de toute matérialité et d’une présence tangible. Et en effet, les Ainur à la sortie de ce rêve (Tolkien parle de vision, la « Vision d’Arda ») réalisèrent que ce qu’ils avaient vu restait à faire, que le « Monde n'avait été qu'Annonce et Prophétie qu'ils devaient désormais accomplir.[5] ». Ilúvatar fera surgir Arda du Vide, les Ainur n’eurent « plus qu’à » la modeler, la façonner sur la base de la Musique qui leur fut soumise.
Puisque Arda en découle, il paraît assuré que la Musique est synonyme, en tout cas contient, le Destin des êtres et des choses. La preuve s’il en est de ce que nous avançons est proposée par la citation suivante « elle [La Musique des Ainur] […] fixe le destin de tous les autres êtres[6] », la Musique dévoile donc le roman déjà écrit de la vie d’un monde. Qui plus est, parce que les Ainur sont les témoins de cette Vision et ont entendu les paroles d’Ilúvatar, ils « connaissent une grande part de ce qui fut, de ce qui est, de ce qui sera, et peu de choses leur échappent.[7] ».
3.1.2. Les Valar du Destin
Vairë
Deux des Valar (ils sont quinze au total[8]) ont a priori un regard privilégié de cette vision. L’exemple le plus frappant est celui de Vairë. Surnommée la Fileuse, telle Clotho[9], elle « tisse tous les événements de tous les temps dans ses toiles historiées qui tapissent le palais de Mandos, lesquels s'agrandissent avec le temps qui passe.[10] » Cet extrait est on peut plus clair sur cet ordonnancement du temps et des événements. Chaque fil de la tapisserie pouvant être assimilé à l’un des événements qui surgiront sur Arda mais aussi au fil de la vie des êtres qui l’occupent.
Malheureusement, nous ne pouvons nous appuyer sur Vairë pour notre étude car c’est à peu tout ce que nous connaissons d’elle. Cette Vala secrète car nous n’avons connaissance d’aucune action ou intervention de sa part. Sûrement est-elle trop occupée à son métier à tisser ou son action tout simplement inconnue du rédacteur du Silmarillion ?
Mandos
L’époux de Vairë est le Vala Námo (appelé habituellement Mandos, du nom de sa demeure) et nous apprendra davantage sur le devenir d’Arda. Appelé le Juge, l’Ordonnateur, il est celui qui « prononce ses jugements et condamnations[11] » (à la seule « demande de Manwë[12] ») dans Máhanaxar : le Cercle du Destin, endroit où sont installés les trônes des Valar et où ils réunissent en conseil. En outre, Mandos est « le gardien de la Maison des Morts[13], celui qui convoque les âmes de ceux qui sont tués.[14] ».
Nous savons par ailleurs que Mandos « n'oublie rien et connaît toutes les choses à venir, sauf ce qui est resté du domaine d'Ilúvatar[15] », preuve incontestable de son pouvoir et des connaissances dont il est titulaire.
Mais Mandos, nous le verrons, semble souffrir d’une variation du syndrome de Cassandre[16] car si ses prophéties sont prises pour vraies, rarement les intéressés en tiendront compte. C’est là une marque d’orgueil qui causera bien souvent leur chute.
Nous ferons une dernière remarque pour dire que les Valar, acteurs omniprésents du Destin, semblent n’y être aucunement soumis. Aucune prophétie ni pressentiment d’aucune sorte ne les concernent si ce n’est leur appartenance à Arda. Leur destin lui est intimement liée car « leurs pouvoirs seraient limités au Monde et contenus par lui, et ils y resteraient éternellement, jusqu'à sa fin, de sorte qu'ils en seraient la vie et qu'il serait leur vie même[17]. ».
3.1.3. Le Destin, affaire de Techniques
Cicéron distingue deux procédés divinatoires[18] : d’une part, ceux qui se rapportent à la divination artificielle, « les pronostics tirés des intestins des animaux, des prodiges ou des éclairs, les prédictions des augures, des astrologues, des sorts » ; d’autre part, les procédés « qui nous viennent de la nature », « les vaticinations et les songes », effets de la divination naturelle.
Nous énonçons cette classification reprise de Platon[19] pour faire une parenthèse et préciser que chez Tolkien, la connaissance du Destin n’est aucunement affaire de « technique ». Parmi ceux qui s'appliquent à l’énonciation de l’avenir, qu’il soit Vala ou simple humain, nous ne trouvons ni voyant, interprète des songes ou d’équivalent des sibylles ou pythies.
La tradition écrite n’est guère plus présente, on ne recense aucune annale ni de manuscrit rendant compte des Temps Anciens[20].
Cicéron mentionne l’astrologie, si nous rejetons son acceptation moderne, nous ne devons de mentionner Valarcirca (équivalent de la Grande Ourse) par Varda qu’elle fit « comme un défi à Melkor[21] […], ronde de sept étoiles majeures, Valacirca, la Faucille des Valar, comme l'annonce de sa ruine.[22] ». Beren y fera référence[23] lorsqu’il affrontera Morgoth[24]. Du reste, l’interprétation de la présence de Valarcirca est difficile car nous ne trouvons pas de véritable réponse pour dire en quoi cette Faucille est le signe du destin de Morgoth.
Il se trouve justement que je m'y suis intéressé lors de la rédaction de cet article. J'avais alors commencé une large synthèse que, pour ressembler à un certain personnage que nous connaissons, je n'ai pas achevé ;-)
Comme ce travail est susceptible de vous intéresser, je vous en livre ici la première partie (dont certains passages sont repris dans l'article dont je parlais plus haut) en espèrant que nous pourrons éventuellement la complèter ensemble.
Dans une seconde partie à venir, je prendrai le contrepied de celle-ci en mettant en évidence les incertitudes qui pèsent sur la connaissance voire l'existence du Destin. Plus tard, je m'intéresserai à des cas particuliers parmi les personnages qui animent Le Silmarillion.
Merci d'avance pour votre participation ;-)
Cédric.
La Place du Destin dans Le Silmarillion
Note Liminaire
Tout au long de ces pages, nous citerons abondamment le Silmarillion. Même si nous tenterons d’en parler en des termes généraux, nous ne saurons trop vous recommander de lire ce fabuleux ouvrage. Non seulement pour vous permettre de mieux appréhender notre discours mais aussi pour le plaisir que vous éprouverez à la lecture de l’un des sommets de la littérature de fiction du XXè siècle.
De plus, faut-il le rappeler, le Silmarillion est un ouvrage posthume publié quelques années après la mort de J.R.R. Tolkien par son fils Christopher. Tolkien a travaillé sur la rédaction de ce qui deviendra le Silmarillion pendant une grande partie de sa vie, de 1916 à 1973, date de sa mort. Autant dire que nombre de versions (parfois contradictoires) d’un même texte existent, lesquelles sont pour la plus grande partie publiées dans la collection The History of Middle-earth [1]. Nous nous « restreindrons » à la seule étude du Silmarillion sans nous préoccuper des autres versions des textes que l’on y retrouve, au risque d’élargir considérablement la quantité de textes à étudier et d’arriver à des conclusions contraires les unes par rapport aux autres.
1. Introduction
Tolkien a dépeint un monde, le sien. Son œuvre, et particulièrement Le Silmarillion, décrit à travers une fibre mythologique la naissance d’Arda (le Monde, notre Terre a un temps très reculé), siège des événements décrits dans ce que l’on appelle le « Légendaire » de l’œuvre de Tolkien.
Une lecture inattentive du Silmarillion pourrait nous faire perdre de vue que les différentes histoires qu’ont y lit ne sont pas simplistes, que les évolutions des personnages ne sont pas toutes libres, qu’en fin de compte tous les événements pourraient avoir un sens, une finalité commune. Le type de vocabulaire utilisé est très révélateur de cet particularité. On trouve en effet de multiples occurrences de mots comme « sort », « prophétie », « pressentiment », « malédiction » et surtout, et c’est l’objet de ces lignes, « destin » et « destinée ».
Dans toute mythologie, le Destin prend une place importante, cela semble aussi vrai chez Tolkien. Le but de ces pages est de faire l’étude du Silmarillion pour tenter d’en dégager les grands enjeux qui s’orientent autour de la place prépondérante qu’y prend le Destin. Elle est avant tout une synthèse mais tentera également d’apporter une part d’interprétation que nous livrons et que vous estimerez peut-être pertinente.[2]
2. Cosmogonie et Théogonie
Le Destin ne peut étudier sans un rappel de deux des aspects fondamentaux des mythologies : la création du Monde, les Dieux qui le peuplent.
Ces aspects, nous les retrouvons inévitablement dans la trame mythologique de Tolkien grâce aux deux premiers chapitres du Silmarillion. Le premier, L’Ainulindalë (« la Musique des Ainur ») dépeint la création du Monde alors que le second, intitulé Valaquenta (« Histoire des Valar »), s’intéresse aux Dieux en décrivant leurs pouvoirs et attributs.
Succinctement, nous rappellerons que la création d’Arda est initiée par Eru Ilúvatar qui donnera la Flamme Immortelle (la possibilité de Créer) à ses créatures les plus puissantes, les Ainur (que l’on peut traduire par « Les Bénis », ce sont de véritables figures angéliques), lesquels seront inspirés par les visions Ilúvatar. Ces Ainur sont constitués de deux « ordres » : les Valar (« les Puissants ») et les Maiar, créatures « de moindre rang que les Valar[3] ».
Dans le Silmarillion, nous lisons que les Valar (les plus puissantes créatures parmi les Ainur) sont considérés par les hommes comme des Dieux[4], pour plus de simplicité, nous ferons de même à certaines occasions sans pour autant perdre de vue que le seul Véritable Dieu sur Arda est Eru Ilúvatar.
Chacun de ses Dieux, nous le disions plus haut, ont certains attributs et pouvoirs. Il n’y a pas d’opposition (du moins dans un premier temps) entre ces Dieux, ni classe, ni famille, et vivent en parfaite harmonie.
Parmi les Valar, deux retiennent particulièrement notre attention, il s’agit de Námo et de son épouse Vairë et pourrait être qualifiés de « Valar du Destin », nous en parlerons plus longuement ci-après.
Ce rappel étant fait, nous pouvons entrer plus précisément dans le sujet et observer de quelle manière le Destin apparaît et joue un rôle dans la vie sur Arda.
3. Le Destin : Réalité et Incertitudes
3.1. Une réalité
Le monde de Tolkien est-il vierge de toute prédétermination, est-ce que les êtres vivants vivent dans une sorte de chaos organisé, sans aucune notion de Destin ? Indiscutablement, la réponse est non car l’on trouve de multiples preuves qui corroborent sa réalité sur Arda.
3.1.1. Ilúvatar et les Thèmes
Nous le rappelions plus haut, le premier chapitre du Silmarillion conte la création du Monde au travers de l’Ainulindalë, la Musique des Ainur. Eru Ilúvatar créa les Ainur, créatures angéliques, et leur montra la vision d’un monde autour d’un Thème (une sorte de Symphonie Créatrice) que les Ainur jouèrent pour lui.
Cette approche très poétique (au contraire d’autres récits s’appuyant par exemple sur le sacrifice d’un être originel) doit d’abord être perçue comme un rêve durant lequel on peut voir les événements se dérouler, loin de toute matérialité et d’une présence tangible. Et en effet, les Ainur à la sortie de ce rêve (Tolkien parle de vision, la « Vision d’Arda ») réalisèrent que ce qu’ils avaient vu restait à faire, que le « Monde n'avait été qu'Annonce et Prophétie qu'ils devaient désormais accomplir.[5] ». Ilúvatar fera surgir Arda du Vide, les Ainur n’eurent « plus qu’à » la modeler, la façonner sur la base de la Musique qui leur fut soumise.
Puisque Arda en découle, il paraît assuré que la Musique est synonyme, en tout cas contient, le Destin des êtres et des choses. La preuve s’il en est de ce que nous avançons est proposée par la citation suivante « elle [La Musique des Ainur] […] fixe le destin de tous les autres êtres[6] », la Musique dévoile donc le roman déjà écrit de la vie d’un monde. Qui plus est, parce que les Ainur sont les témoins de cette Vision et ont entendu les paroles d’Ilúvatar, ils « connaissent une grande part de ce qui fut, de ce qui est, de ce qui sera, et peu de choses leur échappent.[7] ».
3.1.2. Les Valar du Destin
Vairë
Deux des Valar (ils sont quinze au total[8]) ont a priori un regard privilégié de cette vision. L’exemple le plus frappant est celui de Vairë. Surnommée la Fileuse, telle Clotho[9], elle « tisse tous les événements de tous les temps dans ses toiles historiées qui tapissent le palais de Mandos, lesquels s'agrandissent avec le temps qui passe.[10] » Cet extrait est on peut plus clair sur cet ordonnancement du temps et des événements. Chaque fil de la tapisserie pouvant être assimilé à l’un des événements qui surgiront sur Arda mais aussi au fil de la vie des êtres qui l’occupent.
Malheureusement, nous ne pouvons nous appuyer sur Vairë pour notre étude car c’est à peu tout ce que nous connaissons d’elle. Cette Vala secrète car nous n’avons connaissance d’aucune action ou intervention de sa part. Sûrement est-elle trop occupée à son métier à tisser ou son action tout simplement inconnue du rédacteur du Silmarillion ?
Mandos
L’époux de Vairë est le Vala Námo (appelé habituellement Mandos, du nom de sa demeure) et nous apprendra davantage sur le devenir d’Arda. Appelé le Juge, l’Ordonnateur, il est celui qui « prononce ses jugements et condamnations[11] » (à la seule « demande de Manwë[12] ») dans Máhanaxar : le Cercle du Destin, endroit où sont installés les trônes des Valar et où ils réunissent en conseil. En outre, Mandos est « le gardien de la Maison des Morts[13], celui qui convoque les âmes de ceux qui sont tués.[14] ».
Nous savons par ailleurs que Mandos « n'oublie rien et connaît toutes les choses à venir, sauf ce qui est resté du domaine d'Ilúvatar[15] », preuve incontestable de son pouvoir et des connaissances dont il est titulaire.
Mais Mandos, nous le verrons, semble souffrir d’une variation du syndrome de Cassandre[16] car si ses prophéties sont prises pour vraies, rarement les intéressés en tiendront compte. C’est là une marque d’orgueil qui causera bien souvent leur chute.
Nous ferons une dernière remarque pour dire que les Valar, acteurs omniprésents du Destin, semblent n’y être aucunement soumis. Aucune prophétie ni pressentiment d’aucune sorte ne les concernent si ce n’est leur appartenance à Arda. Leur destin lui est intimement liée car « leurs pouvoirs seraient limités au Monde et contenus par lui, et ils y resteraient éternellement, jusqu'à sa fin, de sorte qu'ils en seraient la vie et qu'il serait leur vie même[17]. ».
3.1.3. Le Destin, affaire de Techniques
Cicéron distingue deux procédés divinatoires[18] : d’une part, ceux qui se rapportent à la divination artificielle, « les pronostics tirés des intestins des animaux, des prodiges ou des éclairs, les prédictions des augures, des astrologues, des sorts » ; d’autre part, les procédés « qui nous viennent de la nature », « les vaticinations et les songes », effets de la divination naturelle.
Nous énonçons cette classification reprise de Platon[19] pour faire une parenthèse et préciser que chez Tolkien, la connaissance du Destin n’est aucunement affaire de « technique ». Parmi ceux qui s'appliquent à l’énonciation de l’avenir, qu’il soit Vala ou simple humain, nous ne trouvons ni voyant, interprète des songes ou d’équivalent des sibylles ou pythies.
La tradition écrite n’est guère plus présente, on ne recense aucune annale ni de manuscrit rendant compte des Temps Anciens[20].
Cicéron mentionne l’astrologie, si nous rejetons son acceptation moderne, nous ne devons de mentionner Valarcirca (équivalent de la Grande Ourse) par Varda qu’elle fit « comme un défi à Melkor[21] […], ronde de sept étoiles majeures, Valacirca, la Faucille des Valar, comme l'annonce de sa ruine.[22] ». Beren y fera référence[23] lorsqu’il affrontera Morgoth[24]. Du reste, l’interprétation de la présence de Valarcirca est difficile car nous ne trouvons pas de véritable réponse pour dire en quoi cette Faucille est le signe du destin de Morgoth.
[1] Partiellement traduite en France sous le nom L’Histoire de la Terre du Milieu dont les deux premiers tomes ont été traduits sous le titre Le Livre des Contes Perdus aux éditions Christian Bourgois.
[2] Toutes les citations du Silmarillion données ci-après sont issues de la version publiée aux éditions Pocket.
[3] cf. l’index du Silmarillion.
[4] Le Silmarillion, éditions Pocket, p. 36 « Les plus grands de ces esprits furent appelés par les Elfes les Valar, les Puissances d'Arda, et les Humains souvent les appelèrent des Dieux. »
[5] Ibid., p. 21
[6] Ibid., p. 48
[7] Ibid., p. 17
[8] Avant qu’on « ne compte plus Melkor parmi les Valar »
[9] Clotho (dont le terme est dérivé du verbe grec « filer ») est l’une des Parques de la mythologie romaine. Nous rappellerons que les Parques sont les trois Déesses qui filaient, dévidaient et coupaient le fil de la vie des hommes. Les Parques sont Clotho qui file, Lachésis qui dévide, et Atropos qui coupe le fil de la vie (définition extraite du Littré, édition de 1872).
[10] Ibid., p. 29
[11] Ibid., p. 29
[12] Ibid.
[13] Mandos pourrait être assimilé (avec toutes les réserves d’usage) au Hadès grec, le gardien des enfers.
[14] Ibid., p. 29
[15] Ibid., p. 29
[16] Dans la mythologie « classique », Cassandre est la fille de Priam et d'Hécube et avait le don de la prophétie, mais ses prédictions étaient condamnées à n'être jamais prises en considération. Elle avait reçu ce don d'Apollon à qui elle avait promis son amour. Mais elle manqua à sa parole et Apollon la punit en décrétant que personne ne croirait jamais à ses prophéties (extrait de l’Encyclopédie de la Mythologie, éditions Celiv).
[17] Ibid., p. 21
[18] Renseignement repris de l’EncyclopædiaUniversalis.
[19] Exposée dans le Phèdre.
[20] Rappelons que nous ne fions ici qu’au seul Silmarillion où Christopher Tolkien, dans cette « compilation », ne rend pas compte d’une tradition d’élaboration et de transmission des événements d’Arda. Mais d’autres textes de Tolkien disent qu’elle existe bel et bien et constitue même un problème épineux pour assurer la cohérence de l’équilibre interne des récits.
[21] Melkor est l’équivalent chez Tolkien du Satan chrétien, l’ange déchu. Il est l’un des Valar venus sur Arda et jouera un très grand rôle dans les événements contés dans le Silmarillion.
[22] Le Silmarillion, p. 58
[23] Ibid., p. 228 : « [Beren] entonna en réponse un chant de défi qu'il avait fait en l'honneur des Sept Étoiles, la Faucille des Valar que Varda avait suspendue au nord pour annoncer la chute de Morgoth »
[24] Morgoth est l’autre nom de Melkor que lui donna le premier Fëanor après le vol des Silmarils (cf. l’index du Silmarillion). Nous y reviendrons.

