27-10-2003, 20:02
Bon, comme j'avais dit que je complèterais cette synthèse une fois qu'il y aurait eu quelques commentaires et qu'on dirait que ceux-ci ont fait le tour de la question, voici la partie qu'il y avait à reprendre, augmentée des précisions qui ont été apportées sur ce fuseau (Didier l'avait peut-être déjà fait... mais si ce n'est pas le cas ça lui fera toujours ça de boulot en moins ;)).
PS : Semito : je n'ai rien dit sur l'énothéisme parce qu'en fin de compte c'était le cas des Ainur qui posait le plus problème ; l'énothéisme en ferait des dieux, ce qui à l'arrivée donnerait pour eux exactement la même chose que dans le cas du polythéisme.
[small][édit (Yyr 2024) : je simplifie ci-après en éditant les messages d'Ylla de sorte à ne faire apparaître que les évolutions par rapport à son texte de départ][/small][séparation]
IV – [small]2) La question des Ainur[/small]
Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à la fratrie : les frères ou sœurs représentent, cette fois pas tant des éléments complémentaires, que des principes allant de pair l’un avec l’autre : ainsi les Fëanturi, maîtres des esprits, sont-ils chargés, l’un d’accueillir et de juger les âmes hors du temps, l’autre de leur apporter le repos dans le temps présent. Vána rend la jeunesse et la vigueur aux plantes que Yavanna fait pousser, et il semble qu’Oromë et Nessa représentent, l’un la purification et la défense, l’autre la joie permise par la paix (le cas d’Oromë et Nessa étant par ailleurs compliqué par la différence de sexe). On peut constater que l’ordre d’importance est traduit par le rang d’aîné ou de cadet. Il convient ici également de souligner que Manwë et Melkor, « frères dans l’esprit d’Ilúvatar », ne représentent sans doute pas deux principes complémentaires, ni antagonistes, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans la mesure où c’est ainsi qu’on envisage le plus souvent le bien et le mal. [emphase]Choisir le bien ou le mal, c’est seulement choisir ou non d’être loyal à Eru et de s’associer à ses plans. Toutefois, si on se place au seul point de vue d’Eä (puisque c’est dans ce cadre que vont vraiment se définir les rôles des Valar), on remarque que Manwë et Melkor vont, chacun à sa manière, embellir la création, l’un par l’obéissance, l’autre par l’imprévu ; c’est ici peut-être ici qu’il faut les associer.[/emphase] En outre on pourrait avancer que l’existence du bien et du mal est la condition nécessaire au libre arbitre dont Ilúvatar a fait don à l’homme ; quoiqu’il faille remarquer que le libre-arbitre existait avant celui-ci, puisque c’est précisément en fonction de son libre-arbitre que Melkor s’est révolté contre Eru, et qu’il consistait plutôt, à cette échelle, en la capacité à choisir entre l’adhésion ou la révolte.
Il ressort ainsi que les liens de parenté doivent être perçus davantage comme des liens entre les fonctions des Valar, que comme une personnification.
- à l’exception d’Ulmo, ils se déplacent rarement eux-même vers les peuples d’Arda, et seul Oromë a véritablement joué un rôle de « messager » [emphase](à la lettre : il a été le messager de Manwë). Par ailleurs ce sont le plus souvent aux Elfes que les Valar s’adressent ; or s’il faut chercher à définir la divinité (ou sa cour) en s’interrogeant sur ses rapports avec ses créatures, il semblerait plus pertinent de considérer les rapports entre les Valar/Eru et les Hommes, puisque les destins de ceux-ci et des Elfes diffèrent radicalement, et que c’est celui des Hommes qui s’accorde le mieux à ce qu’on pourra retrouver dans la religion actuelle,[/emphase]
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IV – [small]4) Le Silmarillon au regard des théories platonicienne et néo-platonicienne[/small]
L’idée de dispersion apparaît ici à travers la dualité entre la matière et les âmes des hommes, propriété d’Ilúvatar, associées au monde bien qu’elles en demeurent étrangères, et renforce l’idée selon laquelle la cohabitation « forcée » des hommes et d’Arda serait un autre stade d’éparpillement du divin, à travers l’éparpillement de l’Âme.
On constate donc que si les Valar s’éloignent quelque peu de la représentation habituelle des anges (cela sans doute du fait que Tolkien n’a cherché à christianiser son univers qu’a posteriori, et qu’il n’était pas aisé de faire d’une création d’apparence aussi païenne que les Valar un élément évident d’une métaphysique chrétienne), leur rôle s’inscrit dans une vision cohérente d’un univers strictement monothéiste ; ils viennent d’Eru et lui sont entièrement subordonnés. Notons en outre que l’idée d’anges démiurges, puisque c’est finalement ainsi qu’il faut les voir, est tout à fait compatible avec la théologie chrétienne, et même elle y est admise, comme en témoigne la théologie de St Thomas d’Aquin :
[citation=l'homme être de relation, par B. de Marjerie, p.22, note 14]Dieu se sert du ministère des anges pour tout le devenir corporel qu'il opère (...) ainsi les anges ne ressusciteront pas les hommes au dernier jour pas plus qu'ils qu'ils n'ont créé le monde au premier; mais ils ont pu préparer la création du premier homme tout comme ils prépareront la résurrection au dernier jour. (cf. Somma Ia 45.5 - 91.2.1 - suppl 76.3). Bien que les anges n'aient aucune participation à l'acte créateur, se sont eux qui, par volonté de la Providence divine, administrent et gouvernent toutes les créatures matérielles, tous les corps.[/citation]
[citation=Somme Théologique][normal]Ia 45.5. S1:[/normal] Donc une substance immatérielle ne peut produire une autre substance immatérielle semblable à elle, quant à son être ; elle peut seulement produire une perfection surajoutée, par exemple si l'on disait, avec Denys, que l'ange supérieur illumine l'ange inférieur. C'est en ce sens qu'il y a de la paternité jusque dans le ciel, selon la parole de l'Apôtre (Ep 3,15 ) : (Dieu) « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. » Par là encore il apparaît avec évidence que nul être créé ne peut causer quelque chose sans une réalité préexistante, ce qui exclut l'idée de création.
[normal]Ia 110 :[/normal] (...) De même, l'ange transforme la matière corporelle d'une façon qui surpasse celle des agents corporels, en agissant sur ces agents corporels comme une cause supérieure à eux.
3. Rien n'empêche que la puissance des anges réalise dans les choses naturelles des effets que les agents corporels seraient incapables de produire. Mais cela ne signifie pas que la matière obéisse à l'ange sans aucune résistance ; de même que la matière n'est pas soumise totalement au cuisinier parce que celui-ci est capable de produire, en réglant son feu avec art, des résultats que le feu n'accomplirait pas lui-même.
[normal]Ia 91.2: S.[/normal] Augustin dit que « Dieu dispose les réalités corporelles par l'intermédiaire de la créature angélique » (...)
Les anges apportent à Dieu certains services dans les activités qu'il exerce sur les corps il y a cependant des choses que Dieu fait dans la créature corporelle, et que les anges ne peuvent faire en aucune façon (...). Or c'est selon cette vertu-là aussi que Dieu a formé du limon le corps du premier homme. Il aurait pu se faire pourtant que les anges aient apporté certains services pour la formation du corps du premier homme, comme ils en apporteront à la résurrection finale, en rassemblant nos poussières.
[normal]Ia 110.1[/normal] C'est pourquoi, de même que les anges inférieurs, dont la forme est moins universelle, sont régis par les anges supérieurs, ainsi tous les êtres corporels sont régis par les anges. Ce n'est pas là seulement une affirmation des Pères : c'est la pensée de tous les philosophes qui admettent des substances incorporelles.[/citation]
Remarquons au passage que l’idée de « paternité » des anges entre eux pourrait rappeler, dans le Valaquenta, la description des liens familiaux entre les Valar ; par ailleurs on note que la métaphore de la création comme engendrement est extrêmement développée dans le Silmarillon. Les références à la paternité, à la filiation sont particulièrement nombreuses :
- Ilúvatar signifie, on l’a vu, [emphase]« Père de tout »[/emphase],
- Au chapitre 2, Aulë se compare à un [emphase]« enfant qui comprend peu et joue à copier son père »[/emphase],
- Au cours de ce même épisode, Ilúvatar déclare que les Nains seront pour Aulë [emphase]« comme ses enfants »[/emphase] qu’il aurait lui-même reconnus, et évoque les Elfes, les hommes et les Nains en ces termes : [emphase]« les enfants que j’ai adoptés et les enfants que j’ai choisis »[/emphase],
- Les premiers nés des Nains et des Hommes sont appelés [emphase]« Pères »[/emphase],
- Dans l’Athrabeth, Andreth compare les Hommes à des [emphase]« enfants »[/emphase] aux yeux des Elfes,
- Les Maiar étaient dans les premières versions les enfants des Valar (alors appelés « Dieux »), notamment Ilmarë et Eönwë, fille et fils de Manwë et Varda.
Parallèlement à cela, on peut remarquer que la première mention qu’il est faite de l’amour dans le Silmarillon se trouve dans l’Ainulindalë, lors de la vision des Ainur : [emphase]« when they beheld [the Elves and Men], the more did they love them, being things other than themselves… : lorsqu’ils contemplèrent [les Elfes et les Hommes], ils les aimèrent d’autant plus, car c’étaient des créatures différentes d’eux-mêmes… »[/emphase] et plus loin : [emphase]« They had become enamoured of the beauty of the vision : Ils s’étaient pris d’amour pour la beauté de la vision »[/emphase]. Arda est en vérité créée grâce à l’amour que portaient les Ainur à la vision ; c’est pour satisfaire leur désir d’y vivre qu’Ilúvatar en fait [emphase]« Eä, le Monde qui Est »[/emphase]. Ainsi la conception est un acte qui trouve sa source dans la volonté inexpliquée d’Eru, et qui se réalise par le chant des Ainur ; mais la création, réalisée par Eru, est motivée par l’amour des futur Valar. La répartition des rôles entre eux se fait également d’après leurs préférences, d’après le Valaquenta ; le pouvoir sur un élément découle de l’attirance pour ce même élément, comme cette remarque sur Varda le montre très bien : [emphase]« In light is her power and her joy : la lumière est son domaine et sa joie »[/emphase]. Il n’y a pas de prédestination ; et même, s’il entrait dans le dessein premier d’Eru de donner corps à la vision d’Arda, dans l’Ainulindalë son acte apparaît seulement motivé par l’amour que montrent les Ainur. On peut donc sans doute affirmer que c’est l’amour qui donne sa réalité au monde.
A cela, ajoutons que si c’est par orgueil que pèchent le plus souvent les personnages du Silmarillon, le péché de chair n’est pas absent ; il semble même qu’en vérité il soit considéré comme une faute des plus graves, comme en témoignent les « Laws and customs among the Eldar », où il est dit que quel qu’ait jamais pu être le degré de corruption de certains Elfes, il fut rarissime qu’ils fassent preuve de luxure. La luxure semble donc marquer l’abaissement suprême ; les rares exemples qu’on en a ne sont d’ailleurs pas anodin : c’est par exemple en grande partie à cause de ses désirs sans réponse pour Idril que Maeglin cède à Morgoth et lui révèle l’emplacement de Gondolin. Il est vrai qu’il parle sous la torture ; notons tout de même la remarque de Tolkien à cet endroit : [emphase]« indeed desire for Idril and hatred for Tuor led Maeglin the easier to his treachery, most infamous in all the histories of the Elder Days : en vérité le désir d’Idril et sa haine pour Tuor conduisirent Maeglin d’autant plus volontiers à sa trahison, la plus ignoble parmi tout [ce que rapportent] les histoires des Jours Anciens »[/emphase]. La corruption du désir est directement reliée à la corruption du personnage ; de la même manière, dans l’histoire de Beren et Lúthien, la trahison de Celegorm envers Lúthien, qu’il retient prisonnière en vue de l’épouser de force, semble entériner la corruption des fils de Fëanor, poser une marque de non-retour ; c’est d’ailleurs Celegorm qui poussera ses frères à attaquer par traîtrise Dior en Doriath, causant ainsi [emphase]« the second slaying of Elf by Elf : le second massacre d’Elfes par d’autres Elfes »[/emphase], et qui mourra dans la bataille de la main du fils de Lúthien, sans s’être jamais racheté.
Pourquoi une telle vision des choses ? Au regard des remarques faites plus haut, on peut penser que si la luxure, ou le désir « agressif », sont considérés comme la faute suprême, c’est parce qu’ils pervertissent le principe même qui a permis la création du monde. Le monde aurait été, plus précisément que créé, engendré ; il faudrait prendre la métaphore de l’engendrement à la lettre, ce qui expliquerait notamment que dans le Silmarillon l’amour apparaisse aussi sacralisé, voire idéalisé, qu’on passe de l’amour « noble » à l’amour terriblement coupable, sans qu’il soit jamais fait mention d’un amour simplement banal ou vil, en cela que, comme continuation de ce qui a donné corps au monde, il peut être corrompu mais jamais cesser d’être extraordinaire.
On a déjà parlé plus haut du rôle symbolique du couple chez les Valar. Dans cette nouvelle perspective, avoir du couple une vision plus concrète. Il ne s’agit pas d’un simple symbole, il s’agit de la continuation de l’engendrement du monde, de faire vivre le monde en lui redonnant naissance, chaque fois par l’action de deux éléments conjoints, comme par exemple, l’union du seigneur de la substance d’Arda et de celle qui la fait fructifier permet de faire vivre la terre. Si ce ne sont pas les Valar qui gardent le pouvoir sur les âmes, ce sont eux qui « donnent la vie » à la demeure des peuples d’Arda. C’est à cela qu’ils sont nécessaires : ce travail concret, un dieu seul n’aurait pas pu l’accomplir, il a fallu qu’il se fragmente et fasse naître de sa pensée des créatures qui elles ne seraient pas infinies, mais capables de s’attacher à un élément spécifique, puis de se compléter mutuellement pour compléter le monde.
On peut revenir à présent sur la nouvelle de Neil Gaiman citée en note 5. Cette nouvelle, en effet, propose une illustration assez directe à cette réflexion : non seulement, comme on l’a déjà noté, parce qu’on y retrouve la conception élaborée sous le commandement de Dieu avant la création, mais également parce qu’on y voit l’amour qui permet le passage de l’esprit à la matière, passage qui trouve sa pleine réalisation dans la mort. La genèse d’Arda est peut-être assez semblable : la matière, née de l’amour, mais inclinant vers la mort et la destruction, n’est-ce pas le destin d’[emphase]« Arda Marred »[/emphase], suite à l’action de Melkor ?
En fin de compte, cette métaphore se rattache tout à fait à l’interprétation néo-platonicienne : les Valar y apparaissent également comme les créatures responsables du passage de l’esprit à la matière, ni des dieux ni tout à fait des anges. Elle est cependant si présente qu’on pourrait aller jusqu’à la voir comme une autre interprétation, une traduction plus concrète. Dans toute l’œuvre de Tolkien en effet, le mal apparaît comme la haine, ou le remplacement de l’amour par le désir de domination. Si les créatures de Melkor, plus tard de Sauron, sont laides et immondes, c’est parce qu’elles haïssent le monde qui les perçoit ; leurs langages sont horribles à entendre parce que « prononcés sans amour », et certainement pas, comme certains l’ont affirmé très naïvement, à cause du point de vue culturel des Elfes ou des Hommes. Melkor lui-même, dans la version tardive du mythe, bascule dans les ténèbres au moment où, le désir de possession de la lumière ayant tout à fait remplacé l’amour de la lumière, il tente de violer Arië, la Maia du soleil ; ce viol, abandon total de l’amour et remplacement par la violence, marque pour lui le point de non-retour. Et c’est au contraire de leur amour et de leur intérêt pour le monde que découle la beauté des Elfes : n’est-ils pas dit que c’était l’enseignement qu’ils avaient reçu des Valar, et leur connaissance du monde non intéressée à le détruire, qui avaient rendu les Eldar les plus beaux des Elfes ? Aimer le monde, c’est continuer à le faire vivre, comme l’ont fait au départ vivre les Valar, et voilà pourquoi la mort, détournée par Melkor de sa signification originelle, apparaît comme une malédiction : elle devient la destruction gratuite, et non le retour des âmes à leur possesseur pour permettre le renouvellement de la race humaine et l’autoriser à tirer profit de son don de vies individuelles courtes. D’ailleurs, n’est-ce pas encore la naissance ininterrompue de nouveaux individus qui va permettre aux Hommes d’émerger et d’éclipser les Premiers-Nés, quand ceux-ci, immortels, enfantent tout au plus pour permettre à leur descendance de jouir de la paix dans laquelle ils vivent, et sont dès l’origine destinés à s’effacer de la Terre du Milieu ?
Ainsi les Ainur, bien que créations et serviteurs d’Eru, ne seraient pas exactement des anges au sens où les a définis la Bible ; à partir de l’instant où ils développent le thème d’Eru, leur rôle consiste à opérer une première séparation d’entre le créateur et sa créature, séparation qui permettra aux Valar, une fois descendus en Arda, de passer du transcendant à l’immanent, du monde des esprits et du « vide atemporel » au temps physique du monde sensible, de donner naissance à la matière. En cela les Valar, s’ils demeurent des « créatures angéliques », ont un rôle inédit, celui d’anges démiurges, représentants de la transcendance d’Eru dans le monde de l’immanent ; et c’est au service de ces représentants, et indirectement d’Eru lui-même, que se trouvent les Maiar qui assument les fonctions plus ordinaires des anges. En cela également Eru est véritablement l’Unique, puisque sa création se trouve séparée de lui, et que ce sont plusieurs entités, et non plus la sienne seule, qui représentent la pluralité du « Père de tout ». Mais les Ainur ne sont que les réalisateurs, les créateurs secondaires d’une réalité… et finalement à l'image de cet écrivain, subcréateur à un autre niveau, pour qui le thème fut un nouveau langage et la musique une mythologie entière.
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Pour terminer, les autres références sur JRRVF :
L’édition citée pour la traduction de Pierre Alien du Silmarillion est celle de Pocket. Find
PS : Semito : je n'ai rien dit sur l'énothéisme parce qu'en fin de compte c'était le cas des Ainur qui posait le plus problème ; l'énothéisme en ferait des dieux, ce qui à l'arrivée donnerait pour eux exactement la même chose que dans le cas du polythéisme.
[small][édit (Yyr 2024) : je simplifie ci-après en éditant les messages d'Ylla de sorte à ne faire apparaître que les évolutions par rapport à son texte de départ][/small][séparation]
IV – [small]2) La question des Ainur[/small]
Quote:Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à la fratrie : les frères ou sœurs représentent, cette fois pas tant des éléments complémentaires, que des principes allant de pair l’un avec l’autre : ainsi les Fëanturi, maîtres des esprits, sont-ils chargés, l’un d’accueillir et de juger les âmes hors du temps, l’autre de leur apporter le repos dans le temps présent. Vána rend la jeunesse et la vigueur aux plantes que Yavanna fait pousser, et il semble qu’Oromë et Nessa représentent, l’un la purification et la défense, l’autre la joie permise par la paix (le cas d’Oromë et Nessa étant par ailleurs compliqué par la différence de sexe). On peut constater que l’ordre d’importance est traduit par le rang d’aîné ou de cadet. Il convient ici également de souligner que Manwë et Melkor, « frères dans l’esprit d’Ilúvatar », ne représentent sans doute pas deux principes complémentaires, ni antagonistes, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans la mesure où c’est ainsi qu’on envisage le plus souvent le bien et le mal. Ceux-ci sont « frères », dans la mesure où, dans la création telle que l’a ordonnée Ilúvatar, le bien et le mal ne peuvent exister l’un sans l’autre, chacun devant à sa manière embellir la création, l’un par l’obéissance, l’autre par l’imprévu ; en outre on pourrait avancer que l’existence du bien et du mal est la condition nécessaire au libre arbitre dont Ilúvatar a fait don à l’homme.
Il ressort ainsi que les liens de parenté doivent être perçus davantage comme des liens entre les fonctions des Valar, que comme une personnification.
Les mêmes remarques peuvent s’appliquer à la fratrie : les frères ou sœurs représentent, cette fois pas tant des éléments complémentaires, que des principes allant de pair l’un avec l’autre : ainsi les Fëanturi, maîtres des esprits, sont-ils chargés, l’un d’accueillir et de juger les âmes hors du temps, l’autre de leur apporter le repos dans le temps présent. Vána rend la jeunesse et la vigueur aux plantes que Yavanna fait pousser, et il semble qu’Oromë et Nessa représentent, l’un la purification et la défense, l’autre la joie permise par la paix (le cas d’Oromë et Nessa étant par ailleurs compliqué par la différence de sexe). On peut constater que l’ordre d’importance est traduit par le rang d’aîné ou de cadet. Il convient ici également de souligner que Manwë et Melkor, « frères dans l’esprit d’Ilúvatar », ne représentent sans doute pas deux principes complémentaires, ni antagonistes, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans la mesure où c’est ainsi qu’on envisage le plus souvent le bien et le mal. [emphase]Choisir le bien ou le mal, c’est seulement choisir ou non d’être loyal à Eru et de s’associer à ses plans. Toutefois, si on se place au seul point de vue d’Eä (puisque c’est dans ce cadre que vont vraiment se définir les rôles des Valar), on remarque que Manwë et Melkor vont, chacun à sa manière, embellir la création, l’un par l’obéissance, l’autre par l’imprévu ; c’est ici peut-être ici qu’il faut les associer.[/emphase] En outre on pourrait avancer que l’existence du bien et du mal est la condition nécessaire au libre arbitre dont Ilúvatar a fait don à l’homme ; quoiqu’il faille remarquer que le libre-arbitre existait avant celui-ci, puisque c’est précisément en fonction de son libre-arbitre que Melkor s’est révolté contre Eru, et qu’il consistait plutôt, à cette échelle, en la capacité à choisir entre l’adhésion ou la révolte.
Il ressort ainsi que les liens de parenté doivent être perçus davantage comme des liens entre les fonctions des Valar, que comme une personnification.
Quote:- à l’exception d’Ulmo, ils se déplacent rarement eux-même vers les peuples d’Arda, et seul Oromë a véritablement joué un rôle de « messager »,
- à l’exception d’Ulmo, ils se déplacent rarement eux-même vers les peuples d’Arda, et seul Oromë a véritablement joué un rôle de « messager » [emphase](à la lettre : il a été le messager de Manwë). Par ailleurs ce sont le plus souvent aux Elfes que les Valar s’adressent ; or s’il faut chercher à définir la divinité (ou sa cour) en s’interrogeant sur ses rapports avec ses créatures, il semblerait plus pertinent de considérer les rapports entre les Valar/Eru et les Hommes, puisque les destins de ceux-ci et des Elfes diffèrent radicalement, et que c’est celui des Hommes qui s’accorde le mieux à ce qu’on pourra retrouver dans la religion actuelle,[/emphase]
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IV – [small]4) Le Silmarillon au regard des théories platonicienne et néo-platonicienne[/small]
Quote:L’idée de dispersion apparaît ici à travers la dualité entre la matière et les âmes des hommes, propriété d’Ilúvatar, associées au monde bien qu’elles en demeurent étrangères, et renforce l’idée selon laquelle la cohabitation « forcée » des hommes et d’Arda serait un autre stade d’éparpillement du divin, à travers l’éparpillement de l’Âme.
Ainsi les Ainur, bien que créations et serviteurs d’Eru, ne seraient pas exactement des anges au sens où les a définis la Bible ; à partir de l’instant où ils développent le thème d’Eru, leur rôle consiste à opérer une première séparation d’entre le créateur et sa créature, séparation qui permettra aux Valar, une fois descendus en Arda, de passer du transcendant à l’immanent, du monde des esprits et du « vide atemporel » au temps physique du monde sensible. En cela les Valar, s’ils demeurent des « créatures angéliques », ont un rôle inédit, celui d’anges démiurges, représentants de la transcendance d’Eru dans le monde de l’immanent ; et c’est au service de ces représentants, et indirectement d’Eru lui-même, que se trouvent les Maiar qui assument les fonctions plus ordinaires des anges. En cela également Eru est véritablement l’Unique, puisque sa création se trouve séparée de lui, et que ce sont plusieurs entités, et non plus la sienne seule, qui représentent la pluralité du « Père de tout ». Mais les Ainur ne sont que les réalisateurs, les créateurs secondaires d’une réalité… et finalement à l'image de cet écrivain, subcréateur à un autre niveau, pour qui le thème fut un nouveau langage et la musique une mythologie entière.
L’idée de dispersion apparaît ici à travers la dualité entre la matière et les âmes des hommes, propriété d’Ilúvatar, associées au monde bien qu’elles en demeurent étrangères, et renforce l’idée selon laquelle la cohabitation « forcée » des hommes et d’Arda serait un autre stade d’éparpillement du divin, à travers l’éparpillement de l’Âme.
On constate donc que si les Valar s’éloignent quelque peu de la représentation habituelle des anges (cela sans doute du fait que Tolkien n’a cherché à christianiser son univers qu’a posteriori, et qu’il n’était pas aisé de faire d’une création d’apparence aussi païenne que les Valar un élément évident d’une métaphysique chrétienne), leur rôle s’inscrit dans une vision cohérente d’un univers strictement monothéiste ; ils viennent d’Eru et lui sont entièrement subordonnés. Notons en outre que l’idée d’anges démiurges, puisque c’est finalement ainsi qu’il faut les voir, est tout à fait compatible avec la théologie chrétienne, et même elle y est admise, comme en témoigne la théologie de St Thomas d’Aquin :
[citation=l'homme être de relation, par B. de Marjerie, p.22, note 14]Dieu se sert du ministère des anges pour tout le devenir corporel qu'il opère (...) ainsi les anges ne ressusciteront pas les hommes au dernier jour pas plus qu'ils qu'ils n'ont créé le monde au premier; mais ils ont pu préparer la création du premier homme tout comme ils prépareront la résurrection au dernier jour. (cf. Somma Ia 45.5 - 91.2.1 - suppl 76.3). Bien que les anges n'aient aucune participation à l'acte créateur, se sont eux qui, par volonté de la Providence divine, administrent et gouvernent toutes les créatures matérielles, tous les corps.[/citation]
[citation=Somme Théologique][normal]Ia 45.5. S1:[/normal] Donc une substance immatérielle ne peut produire une autre substance immatérielle semblable à elle, quant à son être ; elle peut seulement produire une perfection surajoutée, par exemple si l'on disait, avec Denys, que l'ange supérieur illumine l'ange inférieur. C'est en ce sens qu'il y a de la paternité jusque dans le ciel, selon la parole de l'Apôtre (Ep 3,15 ) : (Dieu) « de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom. » Par là encore il apparaît avec évidence que nul être créé ne peut causer quelque chose sans une réalité préexistante, ce qui exclut l'idée de création.
[normal]Ia 110 :[/normal] (...) De même, l'ange transforme la matière corporelle d'une façon qui surpasse celle des agents corporels, en agissant sur ces agents corporels comme une cause supérieure à eux.
3. Rien n'empêche que la puissance des anges réalise dans les choses naturelles des effets que les agents corporels seraient incapables de produire. Mais cela ne signifie pas que la matière obéisse à l'ange sans aucune résistance ; de même que la matière n'est pas soumise totalement au cuisinier parce que celui-ci est capable de produire, en réglant son feu avec art, des résultats que le feu n'accomplirait pas lui-même.
[normal]Ia 91.2: S.[/normal] Augustin dit que « Dieu dispose les réalités corporelles par l'intermédiaire de la créature angélique » (...)
Les anges apportent à Dieu certains services dans les activités qu'il exerce sur les corps il y a cependant des choses que Dieu fait dans la créature corporelle, et que les anges ne peuvent faire en aucune façon (...). Or c'est selon cette vertu-là aussi que Dieu a formé du limon le corps du premier homme. Il aurait pu se faire pourtant que les anges aient apporté certains services pour la formation du corps du premier homme, comme ils en apporteront à la résurrection finale, en rassemblant nos poussières.
[normal]Ia 110.1[/normal] C'est pourquoi, de même que les anges inférieurs, dont la forme est moins universelle, sont régis par les anges supérieurs, ainsi tous les êtres corporels sont régis par les anges. Ce n'est pas là seulement une affirmation des Pères : c'est la pensée de tous les philosophes qui admettent des substances incorporelles.[/citation]
Remarquons au passage que l’idée de « paternité » des anges entre eux pourrait rappeler, dans le Valaquenta, la description des liens familiaux entre les Valar ; par ailleurs on note que la métaphore de la création comme engendrement est extrêmement développée dans le Silmarillon. Les références à la paternité, à la filiation sont particulièrement nombreuses :
- Ilúvatar signifie, on l’a vu, [emphase]« Père de tout »[/emphase],
- Au chapitre 2, Aulë se compare à un [emphase]« enfant qui comprend peu et joue à copier son père »[/emphase],
- Au cours de ce même épisode, Ilúvatar déclare que les Nains seront pour Aulë [emphase]« comme ses enfants »[/emphase] qu’il aurait lui-même reconnus, et évoque les Elfes, les hommes et les Nains en ces termes : [emphase]« les enfants que j’ai adoptés et les enfants que j’ai choisis »[/emphase],
- Les premiers nés des Nains et des Hommes sont appelés [emphase]« Pères »[/emphase],
- Dans l’Athrabeth, Andreth compare les Hommes à des [emphase]« enfants »[/emphase] aux yeux des Elfes,
- Les Maiar étaient dans les premières versions les enfants des Valar (alors appelés « Dieux »), notamment Ilmarë et Eönwë, fille et fils de Manwë et Varda.
Parallèlement à cela, on peut remarquer que la première mention qu’il est faite de l’amour dans le Silmarillon se trouve dans l’Ainulindalë, lors de la vision des Ainur : [emphase]« when they beheld [the Elves and Men], the more did they love them, being things other than themselves… : lorsqu’ils contemplèrent [les Elfes et les Hommes], ils les aimèrent d’autant plus, car c’étaient des créatures différentes d’eux-mêmes… »[/emphase] et plus loin : [emphase]« They had become enamoured of the beauty of the vision : Ils s’étaient pris d’amour pour la beauté de la vision »[/emphase]. Arda est en vérité créée grâce à l’amour que portaient les Ainur à la vision ; c’est pour satisfaire leur désir d’y vivre qu’Ilúvatar en fait [emphase]« Eä, le Monde qui Est »[/emphase]. Ainsi la conception est un acte qui trouve sa source dans la volonté inexpliquée d’Eru, et qui se réalise par le chant des Ainur ; mais la création, réalisée par Eru, est motivée par l’amour des futur Valar. La répartition des rôles entre eux se fait également d’après leurs préférences, d’après le Valaquenta ; le pouvoir sur un élément découle de l’attirance pour ce même élément, comme cette remarque sur Varda le montre très bien : [emphase]« In light is her power and her joy : la lumière est son domaine et sa joie »[/emphase]. Il n’y a pas de prédestination ; et même, s’il entrait dans le dessein premier d’Eru de donner corps à la vision d’Arda, dans l’Ainulindalë son acte apparaît seulement motivé par l’amour que montrent les Ainur. On peut donc sans doute affirmer que c’est l’amour qui donne sa réalité au monde.
A cela, ajoutons que si c’est par orgueil que pèchent le plus souvent les personnages du Silmarillon, le péché de chair n’est pas absent ; il semble même qu’en vérité il soit considéré comme une faute des plus graves, comme en témoignent les « Laws and customs among the Eldar », où il est dit que quel qu’ait jamais pu être le degré de corruption de certains Elfes, il fut rarissime qu’ils fassent preuve de luxure. La luxure semble donc marquer l’abaissement suprême ; les rares exemples qu’on en a ne sont d’ailleurs pas anodin : c’est par exemple en grande partie à cause de ses désirs sans réponse pour Idril que Maeglin cède à Morgoth et lui révèle l’emplacement de Gondolin. Il est vrai qu’il parle sous la torture ; notons tout de même la remarque de Tolkien à cet endroit : [emphase]« indeed desire for Idril and hatred for Tuor led Maeglin the easier to his treachery, most infamous in all the histories of the Elder Days : en vérité le désir d’Idril et sa haine pour Tuor conduisirent Maeglin d’autant plus volontiers à sa trahison, la plus ignoble parmi tout [ce que rapportent] les histoires des Jours Anciens »[/emphase]. La corruption du désir est directement reliée à la corruption du personnage ; de la même manière, dans l’histoire de Beren et Lúthien, la trahison de Celegorm envers Lúthien, qu’il retient prisonnière en vue de l’épouser de force, semble entériner la corruption des fils de Fëanor, poser une marque de non-retour ; c’est d’ailleurs Celegorm qui poussera ses frères à attaquer par traîtrise Dior en Doriath, causant ainsi [emphase]« the second slaying of Elf by Elf : le second massacre d’Elfes par d’autres Elfes »[/emphase], et qui mourra dans la bataille de la main du fils de Lúthien, sans s’être jamais racheté.
Pourquoi une telle vision des choses ? Au regard des remarques faites plus haut, on peut penser que si la luxure, ou le désir « agressif », sont considérés comme la faute suprême, c’est parce qu’ils pervertissent le principe même qui a permis la création du monde. Le monde aurait été, plus précisément que créé, engendré ; il faudrait prendre la métaphore de l’engendrement à la lettre, ce qui expliquerait notamment que dans le Silmarillon l’amour apparaisse aussi sacralisé, voire idéalisé, qu’on passe de l’amour « noble » à l’amour terriblement coupable, sans qu’il soit jamais fait mention d’un amour simplement banal ou vil, en cela que, comme continuation de ce qui a donné corps au monde, il peut être corrompu mais jamais cesser d’être extraordinaire.
On a déjà parlé plus haut du rôle symbolique du couple chez les Valar. Dans cette nouvelle perspective, avoir du couple une vision plus concrète. Il ne s’agit pas d’un simple symbole, il s’agit de la continuation de l’engendrement du monde, de faire vivre le monde en lui redonnant naissance, chaque fois par l’action de deux éléments conjoints, comme par exemple, l’union du seigneur de la substance d’Arda et de celle qui la fait fructifier permet de faire vivre la terre. Si ce ne sont pas les Valar qui gardent le pouvoir sur les âmes, ce sont eux qui « donnent la vie » à la demeure des peuples d’Arda. C’est à cela qu’ils sont nécessaires : ce travail concret, un dieu seul n’aurait pas pu l’accomplir, il a fallu qu’il se fragmente et fasse naître de sa pensée des créatures qui elles ne seraient pas infinies, mais capables de s’attacher à un élément spécifique, puis de se compléter mutuellement pour compléter le monde.
On peut revenir à présent sur la nouvelle de Neil Gaiman citée en note 5. Cette nouvelle, en effet, propose une illustration assez directe à cette réflexion : non seulement, comme on l’a déjà noté, parce qu’on y retrouve la conception élaborée sous le commandement de Dieu avant la création, mais également parce qu’on y voit l’amour qui permet le passage de l’esprit à la matière, passage qui trouve sa pleine réalisation dans la mort. La genèse d’Arda est peut-être assez semblable : la matière, née de l’amour, mais inclinant vers la mort et la destruction, n’est-ce pas le destin d’[emphase]« Arda Marred »[/emphase], suite à l’action de Melkor ?
En fin de compte, cette métaphore se rattache tout à fait à l’interprétation néo-platonicienne : les Valar y apparaissent également comme les créatures responsables du passage de l’esprit à la matière, ni des dieux ni tout à fait des anges. Elle est cependant si présente qu’on pourrait aller jusqu’à la voir comme une autre interprétation, une traduction plus concrète. Dans toute l’œuvre de Tolkien en effet, le mal apparaît comme la haine, ou le remplacement de l’amour par le désir de domination. Si les créatures de Melkor, plus tard de Sauron, sont laides et immondes, c’est parce qu’elles haïssent le monde qui les perçoit ; leurs langages sont horribles à entendre parce que « prononcés sans amour », et certainement pas, comme certains l’ont affirmé très naïvement, à cause du point de vue culturel des Elfes ou des Hommes. Melkor lui-même, dans la version tardive du mythe, bascule dans les ténèbres au moment où, le désir de possession de la lumière ayant tout à fait remplacé l’amour de la lumière, il tente de violer Arië, la Maia du soleil ; ce viol, abandon total de l’amour et remplacement par la violence, marque pour lui le point de non-retour. Et c’est au contraire de leur amour et de leur intérêt pour le monde que découle la beauté des Elfes : n’est-ils pas dit que c’était l’enseignement qu’ils avaient reçu des Valar, et leur connaissance du monde non intéressée à le détruire, qui avaient rendu les Eldar les plus beaux des Elfes ? Aimer le monde, c’est continuer à le faire vivre, comme l’ont fait au départ vivre les Valar, et voilà pourquoi la mort, détournée par Melkor de sa signification originelle, apparaît comme une malédiction : elle devient la destruction gratuite, et non le retour des âmes à leur possesseur pour permettre le renouvellement de la race humaine et l’autoriser à tirer profit de son don de vies individuelles courtes. D’ailleurs, n’est-ce pas encore la naissance ininterrompue de nouveaux individus qui va permettre aux Hommes d’émerger et d’éclipser les Premiers-Nés, quand ceux-ci, immortels, enfantent tout au plus pour permettre à leur descendance de jouir de la paix dans laquelle ils vivent, et sont dès l’origine destinés à s’effacer de la Terre du Milieu ?
Ainsi les Ainur, bien que créations et serviteurs d’Eru, ne seraient pas exactement des anges au sens où les a définis la Bible ; à partir de l’instant où ils développent le thème d’Eru, leur rôle consiste à opérer une première séparation d’entre le créateur et sa créature, séparation qui permettra aux Valar, une fois descendus en Arda, de passer du transcendant à l’immanent, du monde des esprits et du « vide atemporel » au temps physique du monde sensible, de donner naissance à la matière. En cela les Valar, s’ils demeurent des « créatures angéliques », ont un rôle inédit, celui d’anges démiurges, représentants de la transcendance d’Eru dans le monde de l’immanent ; et c’est au service de ces représentants, et indirectement d’Eru lui-même, que se trouvent les Maiar qui assument les fonctions plus ordinaires des anges. En cela également Eru est véritablement l’Unique, puisque sa création se trouve séparée de lui, et que ce sont plusieurs entités, et non plus la sienne seule, qui représentent la pluralité du « Père de tout ». Mais les Ainur ne sont que les réalisateurs, les créateurs secondaires d’une réalité… et finalement à l'image de cet écrivain, subcréateur à un autre niveau, pour qui le thème fut un nouveau langage et la musique une mythologie entière.
[séparation]
Pour terminer, les autres références sur JRRVF :
- Tolkien : monothéisme et théogonie
- Ainulindale fait la nique a la genese de la bible
- Le Silmarillion : Mythologie ou Chrétienté ?
- Compagnie - CR Unquendor
L’édition citée pour la traduction de Pierre Alien du Silmarillion est celle de Pocket. Find

