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Du beurre salé au beurre marri : un glissement sémantique
#19
Je tiens tout d’abord à remercier Isengar d’avoir recentré la discussion, et à rendre hommage, une fois de plus, à son traitement objectif des textes et de leur esprit. Que la fourrure de ses pieds pousse toujours plus drue, et qu’il garde toujours vaillamment les frontières du Conte d’Arda des ennemis du monde, avec ce même courage nordique, aussi noble que désespéré [cf. Beowulf, Les monstres et les critiques], i.e. pour citer à nouveau JRR.T., Home XIII (je ne puis donner la pagination étant sans mes ouvrages en ce moment précis), du [emphase]« déferlement des marées noxiennes »[/emphase], noxian renvoyant, ainsi qu’il est donné en note, à Nokes (de Wootton Major ; et je vous renvoie à mon tour à Smith et à l’essai de T. lui-même récemment traduit par notre amie Laegalad, traduction que je n’ai pas fini de relire à ce rythme ;)), la même note nous apprenant que Nokes avait pour père un certain Jack et qu’il était ainsi surnommé Jack-son. Détail croustillant, n’est-ce-pas, qui pourrait, ce me semble, autoriser la traduction des [emphase]« marées noxiennes »[/emphase] de Home XIII par les [emphase]« marées jacksonniennes »[/emphase]. Mais ne nous laissons pas égarer …

Je n’ai rien à redire à l’analyse phonologique présentée par maître Isengar, qui a insisté avec raison (et qualité) sur l’importante musicalité des mots en elfique, et sur le rôle central du sundóma (lit. ‘voyelle de la racine’, ici le premier a dans asta), mais je désire corriger un point (ou que l’on corrige mon erreur sinon) : je ne crois pas qu’il soit jamais fait mention d’un h muet en elfique : pour hasta(ina), donc, je pense que l’on prononce [hasta(ĭna)] et non [asta(ĭna)]. En quenya, le tengwa halla ‘grand’, qui ne servait plus au 3è Age qu’à marquer l’assourdissement et l’aspiration des consonnes particulières hr et hl à l’initiale de mots comme hrívë ‘hiver’ ou hlócë ‘serpent’ si j’ai bien suivi, avait sinon toujours désigné un h aspiré à l’initiale des mots (je suppose dans les mots issus des racines qui débutaient par la spirante arrière Ʒ — pour lesquelles je renvoie aux Étymologies et aux Addenda & Corrigenda des Vinyar Tengwar 45-46, le tout étant si simple que je m’excuse de ces redites), certes, et après lui le tengwa hyarmen ‘sud’, lequel était venu à remplacer aussi (au moment de l’Exil ?) en cela le tengwa harma ‘trésor’ lorsque la valeur de ce dernier [x] le céda à [h] à l’initiale (d’où d’ailleurs la re-dénomination de ce tengwa en aha ‘fureur’). Je nous renvoie tous à l’Appendice E du SdA d’une simplicité encore plus déconcertante. Toujours est-il que, bien que l’étymologie de hasta(ina) ne soit nulle part donnée à ma connaissance, nous pouvons, quelle qu’elle soit, tenir pour sûr qu’elle ait produit un h aspiré. Mais tout cela bien que fondamental a peu d’importance …

En second lieu, et en toute amitié, j’en appelle à la conscience de notre ami Jean : non seulement satisfaire à la requête de Stéphanie serait faire franchir à celle-ci un nouveau pas dans l’indicible [q. avaquétima — cf. plus loin], mais ce serait en outre se rendre complice d’une violence — préméditée devant tous — à l’adresse de ma personne — et de mon étoile : elle saignerait !

Troisièmement, je désirerais reprendre quelques uns des points proposés par ce cher Silmo :) bien que notre ami Sosryko en ait dit l’essentiel, mais certaines choses méritent d’être dites en sus. Ne serait-ce que pour remercier ledit Silmo pour sa contribution dont je ne me lasse jamais — et qui elle réussit mieux à flatter mes papilles que l’incongru dont il se veut défenseur.

Quelques points, tout de même : à commencer par l’évocation curieuse du fair-play, évocation curieuse, culottée devrais-je dire même, émanant de celui qui n’hésite pas à invoquer, curieusement juste en préalable à son argument, « les défaillances spécifiques aux papilles britanniques », et qui place ainsi avant de l’affronter, sans gêne aucune, Tolkien face à son inavouable embarras pour la nourriture anglaise. Eh bien Oui, puisqu’il faut le dire, Tolkien a vécu dans un pays qui a commis la marmite, lâchons le mot, messire Silmo, lâchons le mot, je n’ai pas peur d’affronter cette question. Et pourquoi donc serait-il pour autant disqualifié ? N’en-a-t-il pas au contraire tiré [emphase]« une force et une sagesse qu’il n’aurait point atteintes autrement »[/emphase] (Home X, 240 ou 245 ?) ? Le texte est là, et les mots sont là, et seuls habilités à recevoir notre critique, parce seuls à pouvoir y répondre, j’y reviendrai. Soit pour le fair-play, mais quid de la mauvaise foi ?! Là c’est plus que culotté : m’est avis que celui qui dans le même post parle de « mauvaise foi consommée » et dirige toute l’analyse sur le support du texte, ses tâches et son papier froissé, en rajoutant du « répugnant » et ainsi de mobiliser l’émotion (légitime mais déplacée, mais si !) de ses lecteurs (qui plus est après avoir laissé entendre à ces mêmes lecteurs : « Tolkien n’y connaissait rien en cuisine » - cf. ci-avant) plutôt que leurs sens, et j’en passe, est assez vêtu pour franchir le Helcaraxë en pantoufles !

Revenons au texte ! et au contexte ! Sosryko nous a recadrés concernant celui du passage lui-même ; j’ajouterais que je comprendrais mal comment l’exclamation qui le conclut pourrait être joyeuse, lorsqu’on lit ce qui la précède, qui n’est qu’invitation à comprendre la confusion entre beurre salé et beurre marri. Revenons au texte et à une lecture mythopoétique, celle qui avait la préférence du professeur. Nulle part on ne trouve dans le Légendaire une exclamation initiée par Alassë !. Que dire au contraire des multiples occurrences du SdA introduites par « Hélas ! » ?! à commencer par la complainte de Galadriel, Altariello Nainië Lóriendessë qui commence par … [emphase]« Ai! […] » = « Alas! » = « Hélas ! »[/emphase], et qui se trouve être une complainte … des choses laissées à jamais au-delà des mers ! Mais surtout, et de manière centrale, l’expression qui nous occupe ici n’est pas sans rappeler l’expression eldarine :[emphase] « Hélas ! C’est un Glorfindel et le Balrog ! »[/emphase] (Home II, La Chute de Gondolin, qui se serait donc en réalité fondée sur celle d’origine : [emphase]« Hélas ! C’est un beurre salé ! »[/emphase] après que le Seigneur Elfe eût glissé sur ses tartines et chuté avec son ennemi — sachant qu’il n’aurait pas glissé si les tartines avaient été salées, c’est un fait, mais c’est aussi à cause de sa fidélité que ce même Glorfindel fut ensuite renvoyé par-delà les mers par les Seigneurs de l’Ouest). Et que dire encore, cette fois sur le mode des contraires, de la table du [emphase]« Maître »[/emphase] de la [emphase]« Joie »[/emphase] (et là je renvoie à la lecture de l’article bombadilien de la Feuille n°3 de la Compagnie de la Comté, à sortir à peu près dans les mêmes temps que Home XIII), table disposée par la douce Baie d'Or avec de la crème jaune et des rayons de miel, Baie d’Or fille de la rivière, rivière d'eau douce est-il besoin de le préciser ?! La Joie invite à venir déguster une crème jaune non salée, dans la même maison qui se rit de l’Anneau. Les choses sont-elles assez claires ?

Enfin, en l’absence de notre cher Moraldandil, je me permets d’évoquer en son nom ses propres recherches dans Home XIII sur le sujet, dont il me partagea cet été les premières conclusions (Iarwain pourra le confirmer ou me corriger car il était là également). À savoir que, et cela remonte plus loin que l’eldarin commun, on sait maintenant que l’interjection d’expression du rejet chez les Quendi, qui se disait en quendien primitif [emphase]*BA « non ! »[/emphase] (non pas le déni des faits mais l’expression de la volonté du refus ou de l’interdiction, Quendi et Eldar, Home XI ; *BA a donné en quenya entre autre le préfixe ava- dans avaquétima ‘indicible (que l’on ne doit pas dire)’ úquétima ‘indicible (que l’on ne peut prononcer)’) était née peu après l’Éveil des Elfes et s’était notamment et à l’origine appliquée … à la salaison du beurre, avant même que celui-ci reçu un nom ! Et Bertrand de me mimer, les deux bras tendus devant lui, paumes relevées face à son interlocuteur, le geste ancestral des Eldar exprimant la force du refus la plus extrême (cf. Vinyar Tengwar 47?) qui accompagnait ladite interjection. (ce qui rejoint une note de Home XIII de mémoire, bien qu’elle fût, il faut le dire, rejetée finalement par Tolkien mais puisqu’il s’agit d’être complet : la note envisageait que les Quendi eussent pu se séparer avant la Grande Marche à cause de la salaison du beurre, les Elfes de la Lumière refusant tout compromis et désirant gagner les terres Éternelles au plus tôt, et les Moriquendi acceptant la salaison du beurre pour pouvoir ainsi rester dans leurs chères forêts, les futurs Teleri et Sindar au sein des Eldar se mettant bien entendu en retard comme l’on sait parce qu’hésitant à s’engager définitivement — référence est même faite à nouveau aux futures daurades et bars du port d’Alqualondë ; cf. Silmo ci-dessus — Puis l’ensemble de la note fut rayée, et Tolkien jeta rapidement : [emphase]« Pas crédible. Changer cela. Jamais aucun Elfe ne supporterait un beurre salé ! »[/emphase] position plus dure, il faut le noter, que le passage p. 125, où les Elfes se résolvent à conserver le beurre par le sel bien que sans grande joie :))

Yyr

PS : Concernant la question de Dame Laegalad, je n’ai rien encore lu au sujet des animaux d’élevage mais je suis loin d’avoir tout lu ; ces derniers jours, j’en était à, et je ne résiste pas à livrer encore cette pépite : la prophétie selon laquelle la sortie de la Feuille 3 serait [emphase]« a sign of hope (Amdir) »[/emphase] pour les Ents qui relèveraient les yeux, et que ce serait pour eux un signe que bientôt même les Ents-femmes sortiraient de leur retraite …

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