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Du beurre salé au beurre marri : un glissement sémantique
#33
Je blâmerais Yyr d'avoir fait référence à ce fuseau qui se passait fort bien de mon intervention jusque là. De fait, je me vois forcé de souligner que toute cette intéressante théorie sur les préférences des Ñoldor en exil a été marquée en marge d'un commentaire qui n'avait pas été signalé jusqu'à présent. Il est vrai que ledit commentaire n'était signalé que dans l'avant-dernière note du commentaire éditorial de Christopher Tolkien, lequel n'avait fourni que l'esquisse d'une explication :

[citation=HoMe XIII, p. 169, n. 52]Ce texte, hâtivement couché sur le papier par mon père, se termine abruptement au bas d'une page avec une phrase inachevée : « Toutefois les Dúnedain ». Il n'y a cependant aucune preuve que la suite ait jamais été écrite. Un commentaire marginal semble montrer que mon père était insatisfait par l'étymologie avancée : « Incoh[érent]. Beurre úle ». Cette réflexion l'a semble-t-il interrompu dans son élan et il ne semble pas être revenu à la question de l'usage du sel chez les Eldar dans la suite de ses écrits.[/citation]

De fait, l'étymologie problématique signalée par Christopher Tolkien était assez ancienne, puisqu'on la trouve déjà dans les "Qenya Word-lists", qui remontent aux années 1920, lesquelles fournissent aussi un terme alternatif pour le beurre, mingwë (cf. PE 16, p. 141, 2e col.) Il semblerait bien que Tolkien se soit rappelé ce terme et son lien évident avec le verbe ulya- "verser, couler" (Etym., ULU- ; cf. Ulmo "le Verseur", WJ, p. 400) et qu'il n'ait pas souhaité revenir sur cette étymologie. Cela n'explique toutefois qu'à moitié l'abandon de cet essai, qui aurait pu prendre en compte ce retour à un mot antérieurement attesté. Toutefois, le mot mingwë, associé dans les "Qenya Word-lists" à úle était lui-même une révision d'un mot du Qenya Lexicon pour le beurre, manya (PE 12, p. 62). Or le QL contient aussi un terme pour le sel, singë, et pour salé, singwa (ibid., p. 83). C'est en définitive l'existence de ce mot-là qui a dû pousser Tolkien à renoncer à son explication.

On peut toutefois remarquer que l'association entre la bénédiction et le [sel >] beurre n'a pas tout à fait disparue, même si elle ne se manifeste plus que sous la forme d'une allusion diachronique, en forme de clin d’œil à son propre travail linguistique, puisque Tolkien a repris son ancien terme pour le beurre, manya, pour en faire d'abord un adjectif qenya signifiant [emphase]« bon (pas maléfique) »[/emphase], puis le verbe quenya [emphase]« bénir »[/emphase]. Wink

E.

[EDIT] Une recherche encore un peu plus poussée vient confirmer mon hypothèse en la simplifiant, puisque le terme pour "sel" apparaît également dans les "Qenya Word-lists", cette fois sous la forme singwë (PE 16, p. 145). Il n'est donc pas nécessaire que Tolkien se soit référé au QE lorsqu'il décida de rejeter son essai. J'en profite pour signaler que le sel était manifestement un met dont Tolkien s'est amusé à souligner l'ambivalence dans le cadre d'Arda Hastaina, puisque ce terme rappelle inévitablement le nom quenya de Thingol, Singollo "Gris manteau" (gris... comme le sel de mer), même si sur le plan formel les deux termes ne semblent pas étymologiquement apparentés.
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