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Le Marrissement d'Arda - commentaires
#17
[small]Je ne sais pas trop où poser ça donc pourquoi pas ici. Mais si vous voyez mieux, faites-moi signe et je déplacerai mon message ;)[/small]

Je reproduis ici, avec la permission du directeur de la rédaction de <a href='https://lanef.net'>La Nef</a>, un article de Denis Sureau, sur la question du mal « naturel », qui fait amplement écho à son traitement par Tolkien dans le Légendaire, avec la Chute de Melkor, le Marrissement d'Arda, le gouvernement (des éléments) du Monde par les Valar et la place des Enfants d'Ilúvatar dans un monde créé bon et pourtant voué à connaître la violence. Toutes choses dont nous avons parlé en de nombreux endroits. Et que la récente publication de The Nature of Middle-earth souligne encore davantage.

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[citation=Denis Sureau, <i>La Nef</i>, janvier 2022, n°343]Il y a dans le discours écolo-catholique actuel une sérieuse équivoque : on exalte la nature au point d'oublier que le monde tel que nous le connaissons n'est pas le monde tel que l'a voulu le Créateur, car c'est un monde déchu. Ce n'est pas un monde parfait : s'il conserve de nombreuses traces de sa beauté originelle, il est néanmoins défiguré par le péché. « Nous le savons bien, écrit saint Paul, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d'un enfantement qui dure encore » (Rm 8, 22).

Un livre aborde ce thème à partir des anges. Le dominicain Franck Dubois, maître des novices au couvent de Strasbourg, propose une explication du mal naturel à partir de l'accident moral des légions emmenées par Lucifer. Son essai, <a href='https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/19315/attention-chute-d-anges'>Attention, chute d'anges</a>, écrit d'une plume alerte, commence par rappeler l'enseignement traditionnel de l'Église sur les anges : l'existence de ce monde invisible est une donnée importante de la foi, enracinée dans La Bible et explicitée par la théologie.

S'ils sont de purs esprits, les anges peuvent, comme notre âme immatérielle, influencer le monde physique, matériel, visible. Y compris les anges rebelles. La chute de l'ange a précédé celle de l'homme, puisque le premier, homicide dès le commencement (Jn 8, 44), a entraîné le second dans son orgueilleuse révolte. Elle a aussi eu des conséquences dévastatrices pour l'ensemble du cosmos. Car à côté du mal moral existe un mal naturel, par exemple celui des tremblements de terre, des épidémies ou encore de la souffrance animale, à laquelle nos contemporains sont de plus en plus attentifs : les bêtes s'affrontent cruellement et souffrent, les plus faibles sont tuées par les plus fortes. Saint Augustin et de nombreux théologiens occidentaux ne voient pas là une preuve d'imperfection : il n'y aurait du mal qu'humain. Cette position est pourtant problématique.

Nous voyons dans la Genèse que le péché d'Adam entraîne la malédiction du monde végétal, qui produira des ronces, puis celle du monde animal : après le déluge, l'homme et les animaux peuvent manger de la viande — l'ère de l'entre-dévoration commence, alors qu'au commencement il n'en était pas ainsi (cf. Gn 1, 29-30). Et à la fin des temps, il n'en sera plus ainsi, comme le prophétise Isaïe (11, 6-10).

« C'est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde » (Sg 2, 24). « Avant même l'homme, écrit le Frère Franck Dubois, c'est l'ange déchu qui a initié la première chute dont toutes les autres ne sont que la conséquence. » Et la Bible évoque le combat cosmique auquel se livrent déjà bons et mauvais anges, qui n'est pas sans conséquence pour notre terre. Jésus n'associe-t-il d'ailleurs pas souvent les maladies du corps et celles de l'âme, liées à la possession diabolique ?

Comment expliquer cela ? Par le rôle attribué aux anges dans le gouvernement du monde : « toute chose visible en ce monde est sous la garde de quelque puissance angélique », affirme saint Augustin. Les anges sont les doubles spirituels des éléments de notre monde ; pour saint Thomas d'Aquin, « tous les êtres corporels sont régis par les anges »… bien entendu sous la Seigneurie de Dieu, comme par subsidiarité. Or ce qui est vrai pour les bons anges l'est aussi en partie pour les mauvais. C'est pourquoi certains Pères de l'Église comme Athénagore ou Origène attribuent les calamités physiques à l'action des démons (avec la permission de Dieu). Cette thèse, conservée davantage en Orient qu'en Occident, retrouve de nos jours un regain d'intérêt. C.S. Lewis ou Balthasar expliquent que la dépravation de la nature est antérieure à la chute de l'homme et à un certain rapport avec les « principautés et puissances » dont parle saint Paul. Et si les chrétiens prient Dieu pour que cessent les maladies ou autres catastrophes naturelles, on peut penser que Dieu, conformément aux dispositions de sa providence, « arrache les éléments désordonnés à la domination des anges déchus », comme l'explique le Frère Franck Dubois.

Le livre du dominicain mérite d'être complété par celui de Mgr André Léonard, Les raisons de croire. Pour l'archevêque émérite de Bruxelles, la souffrance et la mort ne sont naturelles que dans l'état présent du monde, qui n'est pas le monde très bon tel qu'il fut à l'origine, ni tel qu'il sera à la fin. Le péché d'Adam n'a pas été commis par le premier hominidé dans un monde déjà marqué par la violence — que l'on songe aux monstres préhistoriques — car l'Éden ne se situe ni dans notre espace ni dans le temps de notre histoire, mais dans un monde réel quoique métahistorique — « au commencement de l'histoire », lit-on dans Gaudium et Spes (13-1). Suite au péché de nos premiers parents, Dieu « abandonne la nature humaine à ses propres ressources naturelles », la dépouillant ainsi des dons préternaturels. L'homme devient biologiquement mortel comme tout animal. L'enseignement traditionnel du péché originel est ainsi sauvegardé, tout en dépassant les controverses scientifiques sur l'évolution, le polygénisme, etc.

Citons à nouveau saint Paul : « Car la création a été soumise à la vanité, non pas de son plein gré, mais à cause de celui qui l'a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l'espérance d'être, elle aussi, libérée de l'esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu » (Rm 8, 20-22). Ainsi Dieu, avec les bons anges, aura le dernier mot, il y aura des cieux nouveaux et une terre nouvelle.[/citation]

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Avec C.S. Lewis, H.U. von Balthasar, A. Léonard (et s. Paul), déjà souvent rapprochés du Professeur, Tolkien semble s'inscrire assez résolument dans cette perspective.

Jérôme
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