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Mythopoeia
#30
Hyarion Wrote:
Yyr Wrote:... vis-à-vis de l'immatérialité de l'intelligibilité, Aristote l'a montrée et ceci non pas en partant d'un postulat, mais de l'expérience.

Certes, sauf erreur de ma part, de l'expérience (cognitive) en son temps, Aristote a déduit que si l'intellect peut connaître toutes les formes intelligibles, il doit être immatériel, parce que nécessairement non limité matériellement lui-même. Mais dès qu'il est question d'immatérialité, on peut comprendre l'utilité d'une telle conclusion, sur le terrain rationnel supposé commun... pour mieux orienter ensuite vers un débat apologétique, notamment en glissant de l'intellect à l'âme dans un sens chrétien : c'est la stratégie rhétorique des praembula fidei, chère aux admirateurs de Thomas d'Aquin. Or un matérialiste contemporain pourrait répondre, en s'appuyant sur l'état de la recherche scientifique, que l'intelligibilité chez l'être humain peut s'expliquer par les capacités d'abstraction de notre cerveau et en particulier sa plasticité neuronale, sans dès lors rien postuler d'immatériel...

Sur la communication entre le rationnel et la foi il y a bien sûr une critique à opérer mais le dévoiement évoqué n'est pas une nécessité.
Pour la réponse matérialiste contemporaine à partir de l'état de la recherche scientifique, oui je la connais bien. Mais elle ne se sort pas de sa pensée, et ce n'est pas la science moderne qui va l'aider puisque celle-ci exclut a priori par principe et méthode toute raison non matérielle [small](*)[/small].

Hyarion Wrote:P.S. : la question des causes finales et la mention critique par Jérôme d'un « but égoïste de persistance dans l'être », qui serait attribué au gène par les matérialistes contemporains, me rappellent cette réflexion de Remy de Gourmont, désormais enfouie dans les anciens messages du fuseau « In Memoriam » et que je permets de partager à nouveau ici [...]

Pour le gène égoïste, à ma connaissance c'est l'explication de Richard Dawkins, pas nécessairement, loin s'en faut, de tous les matérialistes.
Pour la citation de Gourmont, oui, la reconnaissance ou la récusation de la finalité constitue la pierre d'achoppement depuis toujours [small](**)[/small].

___________________________

<small>(*) La science expérimentale ne peut cerner que la partie matérielle de ce dont nous avons l'expérience. Sans même aller jusqu'à l'intelligence, voir déjà la sensation : la science expérimentale ne connaît par principe que l'organe, le système nerveux, le cerveau ; elle ne peut donc pas conclure à autre chose. Or, il y a bien une partie de la sensation dont elle ne rend pas compte : l'expérience interne de la sensation, qui ne se mesure pas de façon extrinsèque, mais qui est vécue intrinsèquement par chacun de nous (et les animaux). Ceci étant dit, immatériel ici ne signifie pas nécessairement spirituel, juste que quelque chose échappe à l'ordre matériel.

[citation=Michel Henry, La Barbarie, chap. III « la science seule : la technique », Poche, 2001, p.63-64]La science, telle que nous l'entendons aujourd'hui, est la science mathématique de la nature qui fait abstraction de la sensibilité. Mais la science ne peut faire abstraction de la sensibilité que parce qu'elle fait d'abord abstraction de la vie, c'est celle-ci qu'elle rejette de la thématique et que, procédant de la sorte, elle méconnaît totalement. Il faut bien comprendre la raison de cette méconnaissance et pourquoi, dès qu'elle réalise son projet d'établir une connaissance objective de la nature, la science écarte la qualité sensible et n'en tient plus aucun compte. Cette mise à l'écart, en effet, n'est rien d'évident. La science peut fort bien mesurer la surface occupée par une couleur, elle est capable, bien plus, d'évaluer l'intensité de celle-ci et plus généralement de viser son être propre et de le saisir. Il y a une théorie physique des couleurs, des sons, des solides comme de tout autre élément naturel. Pourquoi disons-nous alors que la science a mis de côté la sensation, qu'elle ne s'en préoccupe d'aucune façon? Qu'est-ce qui dans la couleur ou dans le son, lors même qu'ils deviennent proprement l'objet de l'analyse scientifique, est cependant négligé par celle-ci, passé sous silence, oublié ?

Rien de moins que l'être même de la sensation, que sa réalité propre. L'être de la sensation, au dire de la science, celui de la couleur et du son, ce sont des mouvements matériels dont la détermination et finalement la connaissance sont solidaires des progrès de cette science qu'on appelle la physique et se confondent avec eux. Avec de tels « mouvements » comme avec les « particules » qui leur sont liées, l'être-réel de la sensation n'a justement rien à voir : celle-ci se sent elle-même, s'éprouve elle-même, au point que sa réalité consiste et s’épuise dans ce s'éprouver soi-même dont les mouvements, moléculaires, particules et autres déterminations physiques sont principiellement dépourvus.

Non seulement l'être réel de la sensation diffère de celui d'un mouvement matériel mais cette différence est la plus grande que l'esprit puisse concevoir, à supposer qu'il le puisse, c’est la différence ou plutôt l'Abîme que, à l'origine de la pensée moderne ét fondant justement celle-ci, Descartes sut reconnaître entre l'« âme » et le « corps », c'est-à-dire entre ce qui, s'éprouvant soi-même et se révélant à soi-même dans cette épreuve muette de soi, est vivant, est la vie, et ce qui, incapable d'accomplir l'œuvre de cette autorévélation et privé d'elle à jamais, se trouve n'être plus qu'une « chose », n'être que de la mort. C'est pourquoi, en prétendant saisir l'être vrai de la sensation, la science mathématique de la nature opère un déplacement ou plutôt survole cet Abîme ontologique, substituant à la sensation qui s'éprouve soi-même, ou plutôt au fait même de s'éprouver soi-même, ce qui, pour lui «correspondre » dans la nature, la « susciter » ou la « provoquer », n’a en tout cas en soi aucun rapport avec la subjectivité de ce s'éprouver soi-même, avec la vie.[/citation]

(**) Pour autant, il me paraît (vu d'ici, sur cette courte citation) moins rigoureux que Nietzsche et ce dernier lui reprocherait probablement de parler quand même de but et de causes.
Pour Nietzsche, il n'y a qu'une alternative et cela me paraît juste (cf. Le Gai Savoir, §109) :
- ou bien le Monde est un Chaos, pure nécessité, sans la moindre finalité ni autre espèce de cause, existant de toujours à toujours dans un éternel retour ;
- ou bien Dieu existe, et avec lui la finalité, et les autres causes.
La plupart des athées ré-introduisent la finalité d'une façon ou d'une autre : ils vivent avec les Ombres de Dieu, dirait Nietzsche.</small>
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