Beruthiel Wrote:Hyarion Wrote:J'ai déjà eu l'occasion d'écrire, il y a déjà plusieurs années, que la créativité est la seule chose qui me donne encore un certain sentiment d'éternité, voire même un certain sens du sacré.
Cela me fait penser à un passage de Du côté de chez Swann. Le narrateur parle de la musique du compositeur (fictif) Vinteuil :
[citation=Marcel Proust, Du côté de chez Swann]Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable.[/citation]
(le passage est disponible ici, j'aime aussi beaucoup ce qui précède...)
Merci pour ce partage proustien, chère Beruthiel.
J'aime beaucoup aussi ce qui précède ta citation, notamment :
[citation=Marcel Proust, <i>Du côté de chez Swann</i>.]...les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous, peut-être s'effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par exemple douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d'où s'est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité.[/citation]
[séparation]
Yyr Wrote:...c'est la doctrine de la Chute
Sans vouloir digresser là-dessus, je me permets de rappeler, à ce stade, cette pensée de George Steiner, que j'avais évoquée dès l'inauguration du fuseau « Tolkien était-il un « logocrate » ? » : [emphase]« Pour ma part, il m'a toujours paru que la meilleure définition opératoire du conservatisme, de l'autoritarisme, est la suivante : une politique qui découle de la Chute et qui s'efforce d'y faire face. »[/emphase]
Yyr Wrote:...tout homme le sait intimement sinon consciemment : il veut la vérité ; d'autre part, ce minimum de sagesse ne peut provenir de lui-même. C'est pourquoi l'homme a cette « anamnèse » de son origine, pour reprendre une expression de Benoît XVI. On y reviendra plus tard avec ce qui m'apparaît être une aporie pour l'évolutionnisme.
(...)
Tolkien rejoint la lucidité radicale de Nietzsche, à savoir qu'en fin de compte, il ne peut y avoir que deux possibilités : ou bien Dieu est l'être nécessaire, ou bien le Monde est l'être nécessaire.
Concernant l'argument chrétien de l'anamnèse paradisiaque, selon lequel l'humanité conserverait confusément une « mémoire » d'un état originel tout de perfection et d'harmonie avec Dieu et la nature, cet état édénique prélapsaire (précédant la chute d'Adam et Ève) qui relève du mythe, précisons d'ors et déjà que l'opposer à l'évolutionnisme sur le terrain de l'aporie participe d'un postulat, somme toute assez classique mais laissant perplexe, de concurrence entre science et métaphysique, alors que la théorie de l'évolution est une théorie scientifique expliquant la diversification des espèces par des mécanismes observables, servant de cadre conceptuel à la paléoanthropologie, sans poser aucune question métaphysique sur « l'être nécessaire » ni avoir la prétention de répondre absolument à cette question universelle du sens de l'existence humaine. Or jusqu'à quel point ce postulat de concurrence était-il celui de Tolkien ? On peut notamment se poser la question quand il parle par exemple, en 1958 (Lettre 211), de [emphase]« la nouvelle mythologie, fascinante et à moitié scientifique, de la “Préhistoire” »[/emphase] ([emphase]“the new and fascinating semi-scientific mythology of the ‘Prehistoric’ ”[/emphase]) et des créatures du Mésozoïque (et au-delà) qui y sont associées. Jusqu'à quel point pouvait-il penser, comme certains, que la science décrirait le « comment » et que la foi religieuse expliquerait le « pourquoi » ? Tolkien semble avoir été en mesure de faire une certaine part des choses entre science, mythe et métaphysique, mais sans aller jusqu'au bout du constat de l'absence de nécessité, notamment d'un point de vue évolutionniste, d'avoir un choix binaire à faire vis-à-vis d'une alternative où l'une des options serait censée être plus absurde que l'autre (selon Blaise Pascal, la doctrine de la Chute est elle-même rationnellement [emphase]« inconcevable »[/emphase], mais sans cet incompréhensible mystère, ce serait pire puisque à ses yeux l'être humain serait dès lors plus incompréhensible encore). Sans se limiter à la Genèse biblique, que pensait au juste Tolkien des facteurs anthropologiques et psychologiques pouvant expliquer les récits évoquant, par exemple chez Hésiode, un âge d'or ? Que pensait-il, en dehors du Mésozoïque, des travaux scientifiques sur l'histoire évolutive des primates et de la lignée humaine ? Plus spécifiquement, à la limite entre science et foi chrétienne, a-t-il pu entendre parler des travaux de Pierre Teilhard de Chardin ? Questions ouvertes. ^^
Yyr Wrote:Avec une logique très classique, avec un fort accent aristotélicien : avant de s'illusionner, il faut déjà avoir une expérience de bien et de mal, sans quoi pourquoi et comment pourrait-on s'illusionner ? Le bien et le mal nous précèdent (de même la vérité, etc.). Il renvoie son interlocuteur matérialiste à sa propre expérience sensible d'abord (la douleur est-elle un bien ou un mal ?) et morale ensuite (la résistance et la soumission ont-elles la même valeur ?).
Il s'agirait donc ici de convaincre par une évidence vécue par l'expérience, celle de la douleur ressentie comme un mal, puis ontologiquement par la perception du bien et du mal comme précédant l'être humain, ce qui supposerait qu'ils existent réellement avant lui et indépendamment de lui, ressentis comme objectifs, normatifs, s'imposant effroyablement (“[emphase]Evil is[/emphase]”), sans explications évolutives ou culturelles (pourtant concevables). L'interlocuteur matérialiste est donc en fait incité à accepter la nécessité du fondement transcendant de valeurs objectives relatives au bien et au mal, alors même que le fait que l'on ressente ces normes comme objectives et précédant l'être humain ne prouve pourtant pas qu'elles le soient métaphysiquement. Il pourra répondre que l'« hypothèse Dieu » n'est pas nécessaire, sans forcément de logique binaire, mais je ne développe pas plus, ne serait-ce que parce qu'il ne faut pas... aller plus vite que la musique. ^^'
Amicalement,
B.
[séparation]
P.S. :
Yyr Wrote:[colonne][gauche=Mythopoeia, §5]... The right has not decayed.[/gauche][droite]... Le droit demeure.[/droite][/colonne]
Suggestion :
[emphase]... Le droit n'est pas en déclin.[/emphase] ou [emphase]... Le droit n'a pas décliné.[/emphase]

