22-12-2025, 20:39
Et voici une proposition pour la suite — avant-dernière strophe.
[colonne][gauche=Mythopoeia, §12]I will not walk with your progressive apes,
erect and sapient. Before them gapes
the dark abyss to which their progress tends —
if by God's mercy progress ever ends,
and does not ceaselessly revolve the same
unfruitful course with changing of a name.
I will not treat your dusty path and flat,
denoting this and that by this and chat,
your world immutable wherein no part
the little maker has with maker's art.
I bow not yet before the Iron Crown,
nor cast my own small golden sceptre down.[/gauche][droite]Je ne marcherai pas avec tes singes progressistes,
dressés et sapiens, eux devant qui s'ouvre béant
le noir précipice où mène leur progrès
— si, Dieu le voulant, le progrès doit s'arrêter un jour,
au lieu de boucler sans fin sur lui-même
son cercle stérile qui ne change que son nom.
Je n'emprunterai pas votre chemin tout uni et poussiéreux,
où ceci et cela sont appelés ceci et cela,
celui d'un monde immuable sans aucune part
laissée au petit artisan et à son art.
Je ne m'inclinerai pas devant la Couronne de Fer,
et je n'abandonnerai pas mon petit sceptre d'or.[/droite][/colonne]
La charge est cinglante : contre l’évolutionnisme matérialiste et le progrès qui est devenu son corollaire, tous deux arrimés à une vision du monde géométrique et nominaliste, privé de vie et de liberté.
Ici se résout ou se résume ce qui a été vu au début avec les premières strophes. Le matérialisme ne peut pas expliquer l'expérience interne de nos sens et de notre raison (dont l'activité subcréatrice est l'une des conjonctions). Il s'incarne entre autres — entre autres mais surtout, à l'époque de Tolkien et sans doute encore aujourd'hui — dans l'évolutionnisme (non pas la théorie de l'évolution mais la subordination de cette dernière au matérialisme, subordination d'autant plus facile que Darwin y participe lui-même), c'est-à-dire la pensée qui soutient que l'homme s'explique par sa seule émergence matérielle.
[séparation]
<small>C'est ici que je vous partage ma propre analyse de ce qui me paraît être aporétique chez nos amis matérialistes.
[citation=Yvon Quiniou, <i>La fondation scientifique du matérialisme</i> (<a href='https://philosophie.ac-amiens.fr/IMG/pdf/La_fondation_scientifique_du_materialisme_-_Quiniou-2.pdf'>source</a>, non datée)]C’est [...] du côté de la biologie et, spécialement, du côté de la théorie de l’évolution qu’il faut se tourner, puisque seule elle se prononce sur le rapport de la matière et de la pensée. J’écarte toutes les nuances de la théorie évolutionniste — néo-darwinisme, théorie synthétique de l’évolution, etc. — pour ne retenir que sa matrice théorique darwinienne, désormais admise par la cité scientifique [...]. Que nous enseigne-t-elle ? Qu’il y a eu un monde matériel sans l’homme, antérieur à lui, que les différentes espèces vivantes en sont issues et que l’homme, pensée comprise, n’est que le dernier maillon de cette chaîne de transformations. [...] Point décisif pour mon propos : la théorie de Darwin n’est pas une philosophie mais une théorie scientifique ; cependant elle a des conséquences philosophiques dans l’ordre de l’ontologie si on accepte de l’interpréter, j’entends par là non d’en produire une vision subjective et surajoutée (ce qui est l’un des sens de ce mot, qui rejoint la dénonciation marxienne de l’interprétation) mais, au contraire, d’en traduire le sens philosophique, implicite mais irrécusable, dans l’espace réflexif des questions philosophiques.[/citation]
Le rapport de la matière et de la pensée est en effet abordée par Darwin, quoique beaucoup plus prudemment que Quiniou.
En fait, pour Darwin, autant l'évolution des espèces au sein du monde animal ne lui posait pas de problème, autant a-t-il longtemps buté sur le passage de l'homme à l'animal. Son maître ouvrage de 1859, De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la survie ne traite que de la première, ce qui est déjà une révolution scientifique. C'est en 1871 seulement qu'il se décide à proposer une explication qui intègre l'homme à son schéma, dans La filiation de l'homme et la sélection liée au sexe. Dans cet ouvrage, Darwin propose en effet (plus qu'il ne démontre) que les facultés supérieures dites rationnelles de l'homme se sont développées par une gradation, une accumulation uniquement quantitative, notamment à partir du moment où cette accumulation a permis l'apparition du langage, lequel a démultiplié nos possibilités. En particulier, il consacre tout un chapitre à la dimension morale de l'homme, pour lui la plus difficile à expliquer, et il pense enfin pouvoir en rendre compte par le biais de sa théorie :
[citation=Charles Darwin, <i>La filiation de l'homme</i>, chap. IV, trad. Michel Prum][normal][Je commence par donner juste deux phrases tirées du début de ce chapitre fondateur.][/normal]
Je souscris pleinement au jugement des auteurs qui soutiennent que de toutes les différences existant entre l’homme et les animaux inférieurs, c’est le sens moral ou conscience qui est de loin la plus importante. [...]
La proposition suivante me semble hautement probable : à savoir que tout animal, quel qu’il soit, doué d’instincts sociaux bien affirmés incluant les affections parentale et filiale, acquerrait inévitablement un sens moral ou conscience, dès que ses capacités intellectuelles se seraient développées au même point, ou presque, que l’homme. [...]
[normal][& je vous résume le chapitre : Darwin va développer 4 séries d'arguments autour de ce qu'il appelle les « instincts sociaux » : la morale est un sentiment, une émotion, notamment celle de « sympathie pour le groupe » (on parlerait d'empathie aujourd'hui) ; elle se développe par la sélection naturelle des émotions utiles au groupe (cette utilité étant rapprochée de celle de bien-être général, nous sommes bien chez les empiristes et les matérialistes), elle est sanctionnée par l'approbation ou la désapprobation des semblables (ce que l'on pourra nommer l'opinion publique une fois le langage acquis), elle est renforcée (comme tout instinct) par l'habitude, et d'elle dérive ce que l'on nomme vert, devoir, etc. Pour tout cela, Darwin mobilise de nombreux exemples du monde animal.][/normal]
[normal][Par contre, je cite maintenant in extenso la partie conclusive du chapitre.][/normal]
Il ne peut y avoir de doute qu’il existe une immense différence entre l’esprit de l’homme le plus inférieur et celui de l’animal le plus élevé. Un singe anthropomorphe, s’il pouvait juger de son cas d’une manière impartiale, admettrait que, bien qu’il fût capable d’élaborer un plan habile pour piller un jardin et bien qu’il sût utiliser des pierres pour se battre ou pour casser des noix, pourtant l’idée de façonner une pierre pour en faire un outil serait tout à fait hors de sa portée. Et il lui est encore moins donné, comme il le reconnaîtrait lui-même, de poursuivre un raisonnement métaphysique jusqu’à sa conclusion, ou de résoudre un problème mathématique, ou de réfléchir sur Dieu, ou d’admirer un paysage grandiose.
Certains singes, cependant, déclareraient probablement pouvoir admirer, et admirer effectivement la beauté de la peau et de la fourrure colorées de leurs partenaires en mariage. Ils reconnaîtraient que, même s’ils arrivent à faire comprendre par des cris à d’autres singes certaines de leurs perceptions et certains de leurs besoins les plus simples, la notion d’exprimer des idées précises au moyen de sons précis n’a jamais traversé leur esprit. Ils pourraient insister sur le fait qu’ils sont prêts à aider de bien des manières leurs congénères appartenant à la même troupe, à risquer leur vie pour eux, et à se charger d’élever leurs orphelins ; mais ils seraient contraints d’admettre que l’amour désintéressé pour toutes les créatures vivantes, la qualité la plus noble de l’homme, dépasserait de loin leur compréhension.
Néanmoins la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux supérieurs, aussi grande soit-elle, est certainement une différence de degré et non de nature.
Nous avons vu que les sentiments et les intuitions, les diverses émotions et facultés, tels que l’amour, la mémoire, l’attention, la curiosité, limitation, la raison, etc., dont l’homme se fait gloire, peuvent se trouver à l’état naissant, ou même parfois bien développé, chez les animaux inférieurs. Ils sont également susceptibles de bénéficier d’améliorations héréditaires, comme nous le voyons en comparant le chien domestique au loup ou au chacal.
À supposer que l’on puisse prouver que certaines hautes capacités mentales, telles que la formation des concepts généraux, la conscience de soi, etc., étaient tout à fait propres à l’homme, ce qui semble extrêmement douteux, il n’est pas improbable que ces qualités ne soient que les résultats incidents d’autres facultés intellectuelles hautement avancées ; et ces dernières à leur tour principalement le résultat de l’usage continu d’un langage parfait. À quel âge l’enfant nouveau-né possède-t-il le pouvoir d’abstraction, ou devient-il conscient de soi, et réfléchit-il sur sa propre existence ? Nous ne pouvons répondre ; et nous ne pouvons pas répondre davantage en ce qui concerne l’échelle organique ascendante. Le langage, mi-art et mi-instinct, porte encore le sceau de l’évolution progressive.
La croyance en Dieu, qui nous anoblit, n’est pas universelle chez l’homme ; et la croyance en des agents spirituels procède naturellement d’autres capacités mentales.
Le sens moral offre peut-être la meilleure et la plus haute distinction entre l’homme et les animaux inférieurs ; mais je n’ai nul besoin de dire quoi que ce soit sur ce chapitre, car mes dernières tentatives ont tendu à démontrer que les instincts sociaux — le premier principe de la constitution morale de l’homme — avec l’aide de capacités intellectuelles actives et des effets de l’habitude, conduisent naturellement à la règle d’or : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît » ; c’est là le fondement de toute moralité.
Dans le prochain chapitre je ferai un petit nombre de remarques sur les étapes et les moyens probables par lesquels les diverses facultés mentales et morales de l’homme ont graduellement évolué. Qu’une telle évolution soit pour le moins possible n’est pas niable, puisque nous voyons quotidiennement ces facultés se développer chez chaque petit enfant ; et que nous pouvons dessiner une gradation parfaite, qui irait de l’esprit d’un complet idiot, inférieur à celui d’un animal situé au bas de l’échelle, à l’esprit d’un Newton.[/citation]
Le divin Newton ! Rien que ça, tout est dit ou presque ! :)
Chapitre fondateur, donc, mais qui me fait me poser trois questions critiques :
1. Pour faire tenir l'homme dans son schéma de départ, ce dernier est modifié : le critère de la sélection naturelle passe ici subrepticement de la maximisation de la descendance (1859) à celle du bien-être collectif (1871, synchronisation avec l'utilitarisme de l'époque). Je n'ai pas lu tout Darwin et je ne sais pas s'il s'explique là-dessus, en tout cas il ne le fait pas dans ce chapitre.
2. De même, je ne sais pas s'il explique quelque part comment concilier ce nouveau schéma de 1871 où l'instinct culmine avec [emphase]« l’amour désintéressé pour toutes les créatures vivantes »[/emphase] avec la limitation des ressources, pierre d'angle de la théorie de 1859.
3. Enfin et peut-être surtout : comment concilier la défense d'un pur matérialisme, d'un pur enchaînement de « causes antérieures » (il n'existe de causalités que matérielle et mécanique), avec cet anoblissement (cet amour désintéressé étant comme un achèvement : [emphase]« la qualité la plus noble de l’homme »[/emphase]) qui, même si je sais bien qu'il doit ici être compris ici comme une façon de parler pour quelque chose de purement matériel, est une façon de parler qui connote quand même fortement l'idée de « causes postérieures » (intelligible et finale), l'idée d'un telos ? (*)
Nietzsche saura gré à Darwin de sa théorie, mais sera plus lucide, et rigoureux jusqu'au bout, en évacuant toutes ces contradictions, réminiscences d'habitudes religieuses envoûtantes — les Ombres de Dieu dont il faut se débarrasser (<i>Le Gai Savoir</i>, § 109 déjà évoqué).
En attendant, et en rappelant la thèse complémentaire de Freud pour qui nos désirs nous font illusion (d'où nos croyances), je résumerai ainsi l'aporie des maîtres du soupçons. Pour eux, il n'existe pas de finalité dans le Monde, l'homme n'y tient aucune place particulière, tout s'explique par les seuls causes matérielles et se font illusion en cherchant à les compléter par d'autres causes : les seules causes matérielles de « l'Histoire Naturelle » ont sélectionné comme étant les plus aptes ... ceux qui se font illusion. Pourquoi alors ne pas continuer ? Si les maîtres du soupçon ne veulent pas continuer, c'est pour une raison immatérielle : c'est parce qu'ils sont mus, comme tout homme, par le désir de vérité. Telle est la contradiction intrinsèque des [emphase]« singes progressistes »[/emphase].
Leur désir de vérité est celui de tout homme. C'est un désir d'absolu, d'éternité, qui dépasse l'ordre de la matière. Le poète le dit dans Mythopoeia, comme il le dit dans le chant de Fíriel à Númenor : Númenor est magnifique, et pourtant, pourtant, le cœur des mortels n'y trouve pas son repos, parce qu'en Númenor comme partout ailleurs dans ce monde, tout est borné et passe, ce qui ne peut assouvir le désir du cœur des Mortels — tout serait-il compté et dénombré, cela est úfarëa (HoMe V, p.72 ; cf. la composition en écho de Bertrand à la table ronde du parvis des gentils aux Bernardins). Voir aussi, bien sûr, l'Ainulindalë, où il est dit que le Créateur, Ilúvatar [emphase]« voulut que le cœur des Hommes soit porté au-delà du monde, et qu’au-dedans il ne trouvât aucun repos »[/emphase]. Dans sa conférence du 24 mars dernier, Rémi Brague observe :
[citation][normal]Tolkien conclut [dans son essai sur Faërie] : [emphase]« il y a une part de l’homme qui n’est pas nature »[/emphase]. On peut lire cette déclaration en style « païen », dans le sens de la phrase énigmatique d’Aristote sur l’intellect qui vient du dehors (Génération des animaux, II, 3, 736b28). On peut aussi y voir le fondement objectif de ce qui, dans l’expérience, se manifeste comme une insatisfaction radicale, le célèbre « cor inquietum » des premiers mots des Confessions de St Augustin (Livre I, § 1).[/normal][/citation]
_____________________
(*) Je peux sans doute expliciter cette terminologie aristotélicienne à l'aide d'un auteur plus récent, qui s'inscrit pour le coup résolument dans le sillage de Darwin jusqu'aux sciences cognitives actuelles : Lorenz. Lorenz cherche à identifier les conditions permettant d'expliquer le passage de l'homme à l'animal. Il les trouve dans une complexification du cerveau, en particulier dans deux traits qui nous sont spécifiques : d'une part la possibilité de la représentation centrale de l'espace dans le gyrus supra marginalis de notre cerveau, d'autre part, la persistance à tout âge de la curiosité, ces deux traits étant les conditions qui nous permettent de nous adapter et donc de nous spécialiser (chapitre 6 de l'essai « Psychologie et phylogénèse », 1954, publié dans Essais sur le comportement animal et humain : les leçons de l'évolution de la théorie du comportement, 1970). Et c'est vrai. Mais on ne dit là que les conditions matérielles de l'intellect, on n'en dit pas la raison ni son but. D'ailleurs, Lorenz le dit en creux en intitulant le chapitre de l'essai en question : « les conditions préalables à l'apparition de l'homme ». Tout est dit et Aristote sera entièrement d'accord : ce sont ce que l'on appelle des causes antérieures, matérielles : elles sont nécessaires tout comme les briques, les matériaux sont nécessaires pour bâtir une maison, mais les matériaux ne peuvent pas expliquer l'intelligibilité ni le but de la maison : ceux-ci en sont les causes postérieures, immatérielles (exemple repris à l'identique par Canguilhem, philosophe et médecin). Les causes antérieures sont premières dans l'ordre de l'existence, mais les causes postérieures sont premières dans l'ordre logique : c'est à cause d'elles que les causes antérieures entrent en jeu intelligemment et non pas sans ordre ni sens (c'est imparable, et c'est bien pourquoi Nietzsche récuse tout ordre quel qu'il soit dans le Monde). Les causes antérieures ne sont que des causes préalables (cf.. ce que nous avons vu, toujours en lien avec Tolkien, sur la sensation : la sensation n'est pas que l'excitation d'un organe). J'attends avec impatience la ré-édition d'D’Aristote à Darwin… et retour d'Étienne Gilson : tout est dans le titre ...
HS : Il paraît qu'Aristote a dit que les meilleurs philosophes étaient appelés à être aussi médecins et les meilleurs médecins aussi philosophes :).</small>
[colonne][gauche=Mythopoeia, §12]I will not walk with your progressive apes,
erect and sapient. Before them gapes
the dark abyss to which their progress tends —
if by God's mercy progress ever ends,
and does not ceaselessly revolve the same
unfruitful course with changing of a name.
I will not treat your dusty path and flat,
denoting this and that by this and chat,
your world immutable wherein no part
the little maker has with maker's art.
I bow not yet before the Iron Crown,
nor cast my own small golden sceptre down.[/gauche][droite]Je ne marcherai pas avec tes singes progressistes,
dressés et sapiens, eux devant qui s'ouvre béant
le noir précipice où mène leur progrès
— si, Dieu le voulant, le progrès doit s'arrêter un jour,
au lieu de boucler sans fin sur lui-même
son cercle stérile qui ne change que son nom.
Je n'emprunterai pas votre chemin tout uni et poussiéreux,
où ceci et cela sont appelés ceci et cela,
celui d'un monde immuable sans aucune part
laissée au petit artisan et à son art.
Je ne m'inclinerai pas devant la Couronne de Fer,
et je n'abandonnerai pas mon petit sceptre d'or.[/droite][/colonne]
La charge est cinglante : contre l’évolutionnisme matérialiste et le progrès qui est devenu son corollaire, tous deux arrimés à une vision du monde géométrique et nominaliste, privé de vie et de liberté.
Ici se résout ou se résume ce qui a été vu au début avec les premières strophes. Le matérialisme ne peut pas expliquer l'expérience interne de nos sens et de notre raison (dont l'activité subcréatrice est l'une des conjonctions). Il s'incarne entre autres — entre autres mais surtout, à l'époque de Tolkien et sans doute encore aujourd'hui — dans l'évolutionnisme (non pas la théorie de l'évolution mais la subordination de cette dernière au matérialisme, subordination d'autant plus facile que Darwin y participe lui-même), c'est-à-dire la pensée qui soutient que l'homme s'explique par sa seule émergence matérielle.
[séparation]
<small>C'est ici que je vous partage ma propre analyse de ce qui me paraît être aporétique chez nos amis matérialistes.
[citation=Yvon Quiniou, <i>La fondation scientifique du matérialisme</i> (<a href='https://philosophie.ac-amiens.fr/IMG/pdf/La_fondation_scientifique_du_materialisme_-_Quiniou-2.pdf'>source</a>, non datée)]C’est [...] du côté de la biologie et, spécialement, du côté de la théorie de l’évolution qu’il faut se tourner, puisque seule elle se prononce sur le rapport de la matière et de la pensée. J’écarte toutes les nuances de la théorie évolutionniste — néo-darwinisme, théorie synthétique de l’évolution, etc. — pour ne retenir que sa matrice théorique darwinienne, désormais admise par la cité scientifique [...]. Que nous enseigne-t-elle ? Qu’il y a eu un monde matériel sans l’homme, antérieur à lui, que les différentes espèces vivantes en sont issues et que l’homme, pensée comprise, n’est que le dernier maillon de cette chaîne de transformations. [...] Point décisif pour mon propos : la théorie de Darwin n’est pas une philosophie mais une théorie scientifique ; cependant elle a des conséquences philosophiques dans l’ordre de l’ontologie si on accepte de l’interpréter, j’entends par là non d’en produire une vision subjective et surajoutée (ce qui est l’un des sens de ce mot, qui rejoint la dénonciation marxienne de l’interprétation) mais, au contraire, d’en traduire le sens philosophique, implicite mais irrécusable, dans l’espace réflexif des questions philosophiques.[/citation]
Le rapport de la matière et de la pensée est en effet abordée par Darwin, quoique beaucoup plus prudemment que Quiniou.
En fait, pour Darwin, autant l'évolution des espèces au sein du monde animal ne lui posait pas de problème, autant a-t-il longtemps buté sur le passage de l'homme à l'animal. Son maître ouvrage de 1859, De l'origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la survie ne traite que de la première, ce qui est déjà une révolution scientifique. C'est en 1871 seulement qu'il se décide à proposer une explication qui intègre l'homme à son schéma, dans La filiation de l'homme et la sélection liée au sexe. Dans cet ouvrage, Darwin propose en effet (plus qu'il ne démontre) que les facultés supérieures dites rationnelles de l'homme se sont développées par une gradation, une accumulation uniquement quantitative, notamment à partir du moment où cette accumulation a permis l'apparition du langage, lequel a démultiplié nos possibilités. En particulier, il consacre tout un chapitre à la dimension morale de l'homme, pour lui la plus difficile à expliquer, et il pense enfin pouvoir en rendre compte par le biais de sa théorie :
[citation=Charles Darwin, <i>La filiation de l'homme</i>, chap. IV, trad. Michel Prum][normal][Je commence par donner juste deux phrases tirées du début de ce chapitre fondateur.][/normal]
Je souscris pleinement au jugement des auteurs qui soutiennent que de toutes les différences existant entre l’homme et les animaux inférieurs, c’est le sens moral ou conscience qui est de loin la plus importante. [...]
La proposition suivante me semble hautement probable : à savoir que tout animal, quel qu’il soit, doué d’instincts sociaux bien affirmés incluant les affections parentale et filiale, acquerrait inévitablement un sens moral ou conscience, dès que ses capacités intellectuelles se seraient développées au même point, ou presque, que l’homme. [...]
[normal][& je vous résume le chapitre : Darwin va développer 4 séries d'arguments autour de ce qu'il appelle les « instincts sociaux » : la morale est un sentiment, une émotion, notamment celle de « sympathie pour le groupe » (on parlerait d'empathie aujourd'hui) ; elle se développe par la sélection naturelle des émotions utiles au groupe (cette utilité étant rapprochée de celle de bien-être général, nous sommes bien chez les empiristes et les matérialistes), elle est sanctionnée par l'approbation ou la désapprobation des semblables (ce que l'on pourra nommer l'opinion publique une fois le langage acquis), elle est renforcée (comme tout instinct) par l'habitude, et d'elle dérive ce que l'on nomme vert, devoir, etc. Pour tout cela, Darwin mobilise de nombreux exemples du monde animal.][/normal]
[normal][Par contre, je cite maintenant in extenso la partie conclusive du chapitre.][/normal]
Il ne peut y avoir de doute qu’il existe une immense différence entre l’esprit de l’homme le plus inférieur et celui de l’animal le plus élevé. Un singe anthropomorphe, s’il pouvait juger de son cas d’une manière impartiale, admettrait que, bien qu’il fût capable d’élaborer un plan habile pour piller un jardin et bien qu’il sût utiliser des pierres pour se battre ou pour casser des noix, pourtant l’idée de façonner une pierre pour en faire un outil serait tout à fait hors de sa portée. Et il lui est encore moins donné, comme il le reconnaîtrait lui-même, de poursuivre un raisonnement métaphysique jusqu’à sa conclusion, ou de résoudre un problème mathématique, ou de réfléchir sur Dieu, ou d’admirer un paysage grandiose.
Certains singes, cependant, déclareraient probablement pouvoir admirer, et admirer effectivement la beauté de la peau et de la fourrure colorées de leurs partenaires en mariage. Ils reconnaîtraient que, même s’ils arrivent à faire comprendre par des cris à d’autres singes certaines de leurs perceptions et certains de leurs besoins les plus simples, la notion d’exprimer des idées précises au moyen de sons précis n’a jamais traversé leur esprit. Ils pourraient insister sur le fait qu’ils sont prêts à aider de bien des manières leurs congénères appartenant à la même troupe, à risquer leur vie pour eux, et à se charger d’élever leurs orphelins ; mais ils seraient contraints d’admettre que l’amour désintéressé pour toutes les créatures vivantes, la qualité la plus noble de l’homme, dépasserait de loin leur compréhension.
Néanmoins la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux supérieurs, aussi grande soit-elle, est certainement une différence de degré et non de nature.
Nous avons vu que les sentiments et les intuitions, les diverses émotions et facultés, tels que l’amour, la mémoire, l’attention, la curiosité, limitation, la raison, etc., dont l’homme se fait gloire, peuvent se trouver à l’état naissant, ou même parfois bien développé, chez les animaux inférieurs. Ils sont également susceptibles de bénéficier d’améliorations héréditaires, comme nous le voyons en comparant le chien domestique au loup ou au chacal.
À supposer que l’on puisse prouver que certaines hautes capacités mentales, telles que la formation des concepts généraux, la conscience de soi, etc., étaient tout à fait propres à l’homme, ce qui semble extrêmement douteux, il n’est pas improbable que ces qualités ne soient que les résultats incidents d’autres facultés intellectuelles hautement avancées ; et ces dernières à leur tour principalement le résultat de l’usage continu d’un langage parfait. À quel âge l’enfant nouveau-né possède-t-il le pouvoir d’abstraction, ou devient-il conscient de soi, et réfléchit-il sur sa propre existence ? Nous ne pouvons répondre ; et nous ne pouvons pas répondre davantage en ce qui concerne l’échelle organique ascendante. Le langage, mi-art et mi-instinct, porte encore le sceau de l’évolution progressive.
La croyance en Dieu, qui nous anoblit, n’est pas universelle chez l’homme ; et la croyance en des agents spirituels procède naturellement d’autres capacités mentales.
Le sens moral offre peut-être la meilleure et la plus haute distinction entre l’homme et les animaux inférieurs ; mais je n’ai nul besoin de dire quoi que ce soit sur ce chapitre, car mes dernières tentatives ont tendu à démontrer que les instincts sociaux — le premier principe de la constitution morale de l’homme — avec l’aide de capacités intellectuelles actives et des effets de l’habitude, conduisent naturellement à la règle d’or : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît » ; c’est là le fondement de toute moralité.
Dans le prochain chapitre je ferai un petit nombre de remarques sur les étapes et les moyens probables par lesquels les diverses facultés mentales et morales de l’homme ont graduellement évolué. Qu’une telle évolution soit pour le moins possible n’est pas niable, puisque nous voyons quotidiennement ces facultés se développer chez chaque petit enfant ; et que nous pouvons dessiner une gradation parfaite, qui irait de l’esprit d’un complet idiot, inférieur à celui d’un animal situé au bas de l’échelle, à l’esprit d’un Newton.[/citation]
Le divin Newton ! Rien que ça, tout est dit ou presque ! :)
Chapitre fondateur, donc, mais qui me fait me poser trois questions critiques :
1. Pour faire tenir l'homme dans son schéma de départ, ce dernier est modifié : le critère de la sélection naturelle passe ici subrepticement de la maximisation de la descendance (1859) à celle du bien-être collectif (1871, synchronisation avec l'utilitarisme de l'époque). Je n'ai pas lu tout Darwin et je ne sais pas s'il s'explique là-dessus, en tout cas il ne le fait pas dans ce chapitre.
2. De même, je ne sais pas s'il explique quelque part comment concilier ce nouveau schéma de 1871 où l'instinct culmine avec [emphase]« l’amour désintéressé pour toutes les créatures vivantes »[/emphase] avec la limitation des ressources, pierre d'angle de la théorie de 1859.
3. Enfin et peut-être surtout : comment concilier la défense d'un pur matérialisme, d'un pur enchaînement de « causes antérieures » (il n'existe de causalités que matérielle et mécanique), avec cet anoblissement (cet amour désintéressé étant comme un achèvement : [emphase]« la qualité la plus noble de l’homme »[/emphase]) qui, même si je sais bien qu'il doit ici être compris ici comme une façon de parler pour quelque chose de purement matériel, est une façon de parler qui connote quand même fortement l'idée de « causes postérieures » (intelligible et finale), l'idée d'un telos ? (*)
Nietzsche saura gré à Darwin de sa théorie, mais sera plus lucide, et rigoureux jusqu'au bout, en évacuant toutes ces contradictions, réminiscences d'habitudes religieuses envoûtantes — les Ombres de Dieu dont il faut se débarrasser (<i>Le Gai Savoir</i>, § 109 déjà évoqué).
En attendant, et en rappelant la thèse complémentaire de Freud pour qui nos désirs nous font illusion (d'où nos croyances), je résumerai ainsi l'aporie des maîtres du soupçons. Pour eux, il n'existe pas de finalité dans le Monde, l'homme n'y tient aucune place particulière, tout s'explique par les seuls causes matérielles et se font illusion en cherchant à les compléter par d'autres causes : les seules causes matérielles de « l'Histoire Naturelle » ont sélectionné comme étant les plus aptes ... ceux qui se font illusion. Pourquoi alors ne pas continuer ? Si les maîtres du soupçon ne veulent pas continuer, c'est pour une raison immatérielle : c'est parce qu'ils sont mus, comme tout homme, par le désir de vérité. Telle est la contradiction intrinsèque des [emphase]« singes progressistes »[/emphase].
Leur désir de vérité est celui de tout homme. C'est un désir d'absolu, d'éternité, qui dépasse l'ordre de la matière. Le poète le dit dans Mythopoeia, comme il le dit dans le chant de Fíriel à Númenor : Númenor est magnifique, et pourtant, pourtant, le cœur des mortels n'y trouve pas son repos, parce qu'en Númenor comme partout ailleurs dans ce monde, tout est borné et passe, ce qui ne peut assouvir le désir du cœur des Mortels — tout serait-il compté et dénombré, cela est úfarëa (HoMe V, p.72 ; cf. la composition en écho de Bertrand à la table ronde du parvis des gentils aux Bernardins). Voir aussi, bien sûr, l'Ainulindalë, où il est dit que le Créateur, Ilúvatar [emphase]« voulut que le cœur des Hommes soit porté au-delà du monde, et qu’au-dedans il ne trouvât aucun repos »[/emphase]. Dans sa conférence du 24 mars dernier, Rémi Brague observe :
[citation][normal]Tolkien conclut [dans son essai sur Faërie] : [emphase]« il y a une part de l’homme qui n’est pas nature »[/emphase]. On peut lire cette déclaration en style « païen », dans le sens de la phrase énigmatique d’Aristote sur l’intellect qui vient du dehors (Génération des animaux, II, 3, 736b28). On peut aussi y voir le fondement objectif de ce qui, dans l’expérience, se manifeste comme une insatisfaction radicale, le célèbre « cor inquietum » des premiers mots des Confessions de St Augustin (Livre I, § 1).[/normal][/citation]
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(*) Je peux sans doute expliciter cette terminologie aristotélicienne à l'aide d'un auteur plus récent, qui s'inscrit pour le coup résolument dans le sillage de Darwin jusqu'aux sciences cognitives actuelles : Lorenz. Lorenz cherche à identifier les conditions permettant d'expliquer le passage de l'homme à l'animal. Il les trouve dans une complexification du cerveau, en particulier dans deux traits qui nous sont spécifiques : d'une part la possibilité de la représentation centrale de l'espace dans le gyrus supra marginalis de notre cerveau, d'autre part, la persistance à tout âge de la curiosité, ces deux traits étant les conditions qui nous permettent de nous adapter et donc de nous spécialiser (chapitre 6 de l'essai « Psychologie et phylogénèse », 1954, publié dans Essais sur le comportement animal et humain : les leçons de l'évolution de la théorie du comportement, 1970). Et c'est vrai. Mais on ne dit là que les conditions matérielles de l'intellect, on n'en dit pas la raison ni son but. D'ailleurs, Lorenz le dit en creux en intitulant le chapitre de l'essai en question : « les conditions préalables à l'apparition de l'homme ». Tout est dit et Aristote sera entièrement d'accord : ce sont ce que l'on appelle des causes antérieures, matérielles : elles sont nécessaires tout comme les briques, les matériaux sont nécessaires pour bâtir une maison, mais les matériaux ne peuvent pas expliquer l'intelligibilité ni le but de la maison : ceux-ci en sont les causes postérieures, immatérielles (exemple repris à l'identique par Canguilhem, philosophe et médecin). Les causes antérieures sont premières dans l'ordre de l'existence, mais les causes postérieures sont premières dans l'ordre logique : c'est à cause d'elles que les causes antérieures entrent en jeu intelligemment et non pas sans ordre ni sens (c'est imparable, et c'est bien pourquoi Nietzsche récuse tout ordre quel qu'il soit dans le Monde). Les causes antérieures ne sont que des causes préalables (cf.. ce que nous avons vu, toujours en lien avec Tolkien, sur la sensation : la sensation n'est pas que l'excitation d'un organe). J'attends avec impatience la ré-édition d'D’Aristote à Darwin… et retour d'Étienne Gilson : tout est dans le titre ...
HS : Il paraît qu'Aristote a dit que les meilleurs philosophes étaient appelés à être aussi médecins et les meilleurs médecins aussi philosophes :).</small>

