Yyr Wrote:Hyarion Wrote:Je me souviens de la première fois où j'ai lu Mythopoeia, d'abord séduit notamment par la formule [emphase]“Blessed are the legend-makers...”[/emphase], puis rapidement déçu par la dimension inévitablement sotériologique de la pensée subcréatrice tolkienienne. Pour Tolkien, ne semble donc exister qu'un seul courage qui serait digne d'intérêt et porteur de sens : le courage chrétien ayant pour horizon la résurrection, la victoire sur la Mort, la vie éternelle. Toute forme d'acceptation de la finitude et de la mort, chez Lucrèce, chez Spinoza, chez Nietzsche, chez Albert Camus, ne saurait donc avoir de valeur à ses yeux, puisque l'acceptation est sans doute pour lui forcément inférieure ontologiquement et moralement à l'espérance chrétienne. C'est triste, de mon point de vue, d'autant plus si un tel paradigme s'applique entre autres à la créativité, ici en particulier à la mythographie (qui ne devrait pas être « humainement » opposée à la science, laquelle n'est pas le scientisme). Pour être créatif, a fortiori dans le monde comme il va, il faut assurément du courage, mais pourquoi ne devrait-on identifier qu'une seule forme de courage, en l'occurrence un courage jugé soutenable parce que fondé sur l'espérance chrétienne ? Un courage absolu, sans assurance métaphysique, conscient de la finitude, de la possibilité qu'il n'y ait au bout que le néant et malgré cela amenant à créer de l'art et du sens (possible victoire en soi), n'est-ce pas là aussi un vrai courage, qui n'est pas moins grand ou moins noble que celui dont parle Tolkien ? Seul un tenant de l'apologétique chrétienne, toujours soucieux d'universaliser sa solution, a véritablement intérêt à hiérarchiser ces deux formes de courage. Le sceptique, lui, pourra renvoyer notamment, quitte à citer la Bible, au courage de l'Ecclésiaste, lequel – n'en déplaise à Jacques Ellul (qui par ailleurs avait de l'estime pour Camus) – n'a pas forcément besoin d'une interprétation chrétienne pour être compris et admiré comme sagesse (influencée par la pensée grecque) face à la finitude.
Je pense que tu es un peu dur et même injuste : vois le commentaire de Tolkien sur Beowulf et combien il admire le courage nordique qui ne s'appuie pas (consciemment) sur l'espérance chrétienne. Par ailleurs, un Chrétien ne saurait mépriser l'acceptation de la finitude (ce n'est pas cela qui déplairait chez les auteurs que tu cites) et je ne suis pas sûr qu'un Chrétien distinguerait entre deux formes de courage, en fait. Ce qu'il ajouterait, sans rien enlever, c'est que l'espérance chrétienne justifie le courage même de celui qui apparaît désespéré. C'est en tout cas ce que fait Tolkien me semble-t-il.
L'idée selon laquelle le chrétien comprendrait au fond mieux que le païen (ou le matérialiste) sa propre condition pose en tout cas question, de même que la vision que Tolkien pouvait avoir de l'art et de la créativité hors d'un paradigme chrétien.
Selon Tolkien (dans le texte Beowulf: the Monsters and the Critics), le poète de Beowulf peut contempler sereinement la tragédie païenne, la valeur du courage vaincu, il peut la ressentir poétiquement sans être écrasé par son désespoir... parce qu'il est chrétien (“[emphase]... because he was himself removed from the direct pressure of its despair[/emphase]”). Ainsi seul le chrétien pourrait vraiment apprécier la grandeur tragique païenne, parce que lui seul connaît la solution, un peu comme un médecin pouvant seul comprendre une maladie parce qu'il connaît le remède : le courage païen poserait ainsi la bonne question (comment être courageux face à la certitude de la mort ?) mais ne pourrait donner la bonne réponse (censée venir avec le Christ). Si Tolkien admire le courage nordique, il ne lui accorde donc qu'une valeur limitée, conditionnelle, et de fait hiérarchisée vis-à-vis de l'espérance chrétienne. Sans doute ne pouvait-il pas admettre que le poète de Beowulf aurait pu écrire le même poème, avec la même beauté, la même profondeur, s'il était resté pleinement païen.
Je repense ici à ce que Tolkien a écrit dans une version révisée et restée inachevée d'un essai consacré au Kalevala, un passage que j'ai déjà cité ailleurs où il affirme que [emphase]« seuls les chrétiens ont rendu Aphrodite entièrement belle, une merveille pour l'âme ; les poètes chrétiens ou ceux qui, tout en renonçant à leur christianisme, lui doivent toute leur sensibilité et tout leur art, ont façonné des nymphes et des dryades dont même les Grecs n'ont jamais rêvé ; la vraie gloire de Latmos a été faite par Keats. »[/emphase] Tolkien allait-il donc jusqu'à considérer que les Grecs ne comprenaient pas vraiment leur propre mythologie ? Difficile de ne pas voir là, en tout cas, une sorte de « complexe de supériorité spirituel », appliqué en particulier ici à la créativité artistique.
Or dans Mythopoeia, comme tu l'as par la suite énoncé, Tolkien attaque vivement l'évolutionnisme matérialiste et le « progrès » qui lui serait associé, pour dénoncer à travers eux une vision du monde où la vie et la liberté auraient disparu. En célébrant la créativité humaine uniquement dans un sens chrétien, comment ne pourrait-il pas distinguer les courages et quelle place peut-il laisser à la valeur propre d'Homère, des anciens Grecs, de tous les anciens païens d'une part, et aux créateurs plus récents dont il ne pouvait, en tant que fervent catholique conservateur, que condamner absolument les idées, comme Sade ou Nietzsche ? Je pense au courage créateur (pré-nietzschéen) de Donatien de Sade — qui pleura, disait-il, des [emphase]« larmes de sang »[/emphase], en pensant avoir perdu son terrible manuscrit des Cent Vingt Journées de Sodome, texte de fiction insupportable par ses provocations absolues qu'il avait rédigé laborieusement en prison [small](j'ai préféré lire d'autres écrits de Sade plutôt que celui-là, trop horrible, quoique de façon générale ce ne soit pas un auteur que j'ai beaucoup lu)[/small] — : un chrétien comme Tolkien peut-il reconnaître ce courage, inévitablement associé au blasphème, à une motivation jugée impure, à de la littérature jugée corruptrice, comme équivalent au courage chrétien ? Ce serait peut-être plus difficile encore qu'avec Nietzsche racontant, par exemple, [emphase]« l'histoire de la panique de Dieu devant la science »[/emphase] (L'Antéchrist, §48), assez savoureuse réécriture de l'histoire d'Adam et Ève ([emphase]« Contre l'ennui, les dieux mêmes luttent en vain. »[/emphase]) que j'avais eu l'occasion de signaler dans un autre fuseau il y a quelques années...
Yyr Wrote:Dans sa conférence du 24 mars dernier, Rémi Brague observe :
[citation][normal]Tolkien conclut [dans son essai sur Faërie] : [emphase]« il y a une part de l’homme qui n’est pas nature »[/emphase]. On peut lire cette déclaration en style « païen », dans le sens de la phrase énigmatique d’Aristote sur l’intellect qui vient du dehors (Génération des animaux, II, 3, 736b28). On peut aussi y voir le fondement objectif de ce qui, dans l’expérience, se manifeste comme une insatisfaction radicale, le célèbre « cor inquietum » des premiers mots des Confessions de St Augustin (Livre I, § 1).[/normal][/citation]
Brague dit qu'on peut lire le propos de Tolkien « en style « païen » » ou en style chrétien, mais en parlant notamment d'abord d'énigme puis d'objectivité, il me parait présenter la lecture chrétienne comme complémentaire, comme un approfondissement de la lecture païenne, et comme une explication finalement supposée plus satisfaisante que l'autre à la question de l'immatérialité de l'intellect, avec la référence au « cor inquietum » augustinien (ne relevant pas de la vérité anthropologique universelle) comme conclusion adaptée à une audience sans doute majoritairement très réceptive.
Yyr Wrote:Lorenz cherche à identifier les conditions permettant d'expliquer le passage de l'homme à l'animal. Il les trouve dans une complexification du cerveau, en particulier dans deux traits qui nous sont spécifiques : d'une part la possibilité de la représentation centrale de l'espace dans le gyrus supra marginalis de notre cerveau, d'autre part, la persistance à tout âge de la curiosité, ces deux traits étant les conditions qui nous permettent de nous adapter et donc de nous spécialiser (chapitre 6 de l'essai « Psychologie et phylogénèse », 1954, publié dans Essais sur le comportement animal et humain : les leçons de l'évolution de la théorie du comportement, 1970). Et c'est vrai. Mais on ne dit là que les conditions matérielles de l'intellect, on n'en dit pas la raison ni son but. D'ailleurs, Lorenz le dit en creux en intitulant le chapitre de l'essai en question : « les conditions préalables à l'apparition de l'homme ». Tout est dit et Aristote sera entièrement d'accord : ce sont ce que l'on appelle des causes antérieures, matérielles : elles sont nécessaires tout comme les briques, les matériaux sont nécessaires pour bâtir une maison, mais les matériaux ne peuvent pas expliquer l'intelligibilité ni le but de la maison : ceux-ci en sont les causes postérieures, immatérielles (exemple repris à l'identique par Canguilhem, philosophe et médecin). Les causes antérieures sont premières dans l'ordre de l'existence, mais les causes postérieures sont premières dans l'ordre logique : c'est à cause d'elles que les causes antérieures entrent en jeu intelligemment et non pas sans ordre ni sens (c'est imparable, et c'est bien pourquoi Nietzsche récuse tout ordre quel qu'il soit dans le Monde). Les causes antérieures ne sont que des causes préalables [...].
Konrad Lorenz identifie les conditions neurobiologiques de l'intellect humain, et tu en conviens, mais pour ajouter aussitôt qu'il (te) manque la raison et le but. Soit, mais la science moderne n'ayant pas besoin de téléologie pour fonctionner, pourquoi laisser entendre qu'une explication causale efficiente (celle de la science) et une explication téléologique (ici par la métaphysique aristotélicienne) seraient complémentaires et également nécessaires ? Concernant le titre du chapitre de Lorenz « Les conditions préalables à l'apparition de l'homme », il peut simplement être interprété dans le sens où les conditions en question, une fois réunies, permettent l'émergence de l'intellect humain... et c'est tout, puisque ces conditions sont nécessaires et suffisantes. Faire une analogie entre la maison et le cerveau humain est par ailleurs un peu curieux, une maison ayant besoin d'un créateur intentionnel, mais pas un organisme issu d'une sélection naturelle sur des millions d'années : un cerveau n'a pas d'architecte.
S'agissant de Nietzsche, il me semble qu'il ne nie pas qu'il y ait ce qu'il appelle lui-même des [emphase]« nécessités »[/emphase], fussent-elles opposées à des [emphase]« lois dans la nature »[/emphase] définies par l'humanité (Le Gai Savoir, 109), mais surtout qu'il récuse tout télos, tout but, tout sens pré-inscrit, toute finalité spéciale, a fortiori anthropocentrique.
Beruthiel Wrote:Yyr Wrote:Alors, la contradiction que j'énonce se situe plus exactement en ce que ceux qui nient une vérité qui dépasse l'ordre matériel soient eux-mêmes mus par une telle vérité.
Je ne vois pas pourquoi le désir de vérité relèverait de l’immatériel. D’une manière générale, le problème de l’émergence de la conscience est complexe, on ne peut pas l’expliquer avec les connaissances actuelles et ce ne sera peut-être jamais possible. Pour autant, pourquoi la conscience ne serait pas le résultat de causes matérielles ?
En effet, Beruthiel, l'évolution sélectionne des capacités cognitives générales, qui peuvent ensuite être utilisées pour d'abord survivre, mais aussi pour réfléchir au-delà de la survie, et ainsi produire des œuvres de l'esprit, de l'art, de la science, de la philosophie. Et le désir de vérité peut s'expliquer naturellement, par la curiosité de l'être humain, le plaisir de la compréhension, la recherche cérébrale de cohérence, et aussi le prestige social accordé aux « sachants » au sein d'un groupe humain.
Yyr Wrote:D'un autre côté, il y a quelque chose qui cloche :
- admettons que cette progression essentielle ne fût que celle des instincts sociaux, pourquoi a-t-elle toujours été accompagnée de ces croyances car, peu importe que celles-ci aient toujours varié, elles ont en commun qu'il y en ait toujours eu, d'une façon ou d'une autre, au point qu'il est difficile de ne pas inclure ces croyances dans l'essence de cette progression.
En ce qui concerne les croyances religieuses, sans prétendre évidemment clore la question, elles aussi peuvent s'expliquer naturellement, par des besoins humains notamment de sécurité et de consolation, ce qui me rappelle d'ailleurs cette citation du primatologue Frans de Waal, extraite de son livre Le Bonobo, Dieu et nous. À la recherche de l'humanisme chez les primates, dont je recommande la lecture :
[citation=Frans de Waal, <i>Le Bonobo, Dieu et nous. À la recherche de l'humanisme chez les primates</i> (<i>The bonobo and the atheist</i>), essai traduit de l'anglais par Françoise et Paul Chemla, Éditions Les liens qui libèrent, 2013, rééd. collection Babel, Arles, Actes Sud, 2015, chapitre 4 « Dieu est-il mort ou simplement dans le coma ? », p. 136.]Les gens croient pour la simple raison qu'ils <i>veulent</i> croire. C'est vrai de toutes les religions. La foi a pour force motrice l'attrait qu'exerce sur certaines personnes des récits, des rituels et des valeurs. Elle assouvit des aspirations émotionnelles comme le besoin de sécurité et d'autorité et le désir d'appartenance. La théologie est secondaire et les preuves d'un intérêt mineur. Ce qu'on demande aux fidèles de croire peut être ridicule, j'en conviens, mais les athées ne réussiront sûrement pas à les détourner de leur foi en raillant la véracité de leurs saints livres ou en comparant leur Dieu au Monstre en Spaghetti volant. [...][/citation]
Les « causes finales » n'existent peut-être pas, le « sens » est peut-être une construction humaine et les « valeurs » émergent peut-être naturellement : à celles et ceux qui se demandent « Pourquoi ? », je serais a priori tenté de les inviter, si elles y sont vraiment disposées, à continuer de réfléchir en se demandant aussi « Pourquoi pas ? »
Yyr Wrote:Je me dis aussi que ce sont des sujets qui ne peuvent pas ne pas nous émouvoir : ce sont des questions cruciales : qu'est-ce que l'homme ?
Nous ne sommes pas en train de discuter de la pluie et du beau temps, c'est tout à notre honneur, non ?
Effectivement, ce sont des questions sérieuses, dont le traitement peut avoir des conséquences jusque dans notre volonté d'avancer au quotidien.
J'ai écrit précédemment que j'avouais me sentir de plus en plus « rejeté » par cette vision tolkienienne du monde et de la création que nous explorons ici, cette vision renvoyant à une grande simplification de l'apologétique consistant à devoir choisir entre un Dieu créateur personnel et un matérialisme réductionniste désespérant. Je me demande en fait si les tenants de l'espérance chrétienne, a fortiori dans un sens tolkienophile, se rendent compte de la dimension oppressante, étouffante, et finalement ontologiquement désespérante, d'un tel dilemme, particulièrement vis-à-vis de la créativité. En montrant l'espérance chrétienne comme horizon unique, le présent se voit dévalué, si seule la vie éternelle compte vraiment, et le sens se trouve confisqué, faute de pouvoir créer du sens autonome, puisque tout doit pointer vers Dieu. C'est au fond toute autonomie qui est niée : pas de créativité propre puisqu'elle vient de Dieu, pas de recherche de vérité propre parce que l'on serait en fait attiré vers Dieu, pas d'insatisfaction propre puisqu'il est censée y avoir une nostalgie de l'Eden, etc. C'est comme un piège totalisant, y compris si l'on se refuse à choisir entre cela et un matérialisme absolu, ce dernier opportunément présenté comme un épouvantail « désymbolisant », alors que du reste, un paradigme matérialiste ou naturaliste n'empêche nullement en soi le symbole, la métaphore, ou plus largement l'imagination. En préférant, sceptique au sens humien, la possibilité de vivre moralement et créativement sans certitude métaphysique et en refusant les systèmes dogmatiques (y compris un matérialisme militant), je ne peux que rejeter ce faux dilemme, mais ce faisant, je peux me sentir à mon tour « rejeté » du paradigme de la subcréation, qui pourrait pourtant rester intéressant sans la dimension obligatoirement religieuse que Tolkien a voulu y mettre.
Depuis le début, avec Mythopoeia, nous avons, entre autres, parlé du singe associé à l'être humain...
J'aimerai partager ici une illustration, celle de l'Integrae Naturae Speculum Artisque Imago (Miroir de la Nature entière et Image de l'Art) de Robert Fludd, gravure extraite de son Utriusque Cosmi Historia (1617-1621) dont je ne ferais pas une analyse détaillée (ce message est déjà assez long comme ça...), mais dont les éléments principaux peuvent donner à réfléchir, au-delà même du contexte ésotérique de sa création.
![[Image: 1766554914_robert_fludd_-_integrae_natur..._imago.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1766554914_robert_fludd_-_integrae_naturae_speculum_artisque_imago.jpg)
Au centre, un singe est assis sur un globe terrestre et tient en main une sphère et un compas. Au dessus de lui, il y a une grande femme nue, symbolisant la Nature comme médiatrice cosmique, avec les seins ornés d'une étoile filante (sur le sein droit) et d'un premier quartier de lune (sur le sein gauche), avec la vulve ornée d'un quartier de lune « couché », et avec la tête ornée d'une auréole étoilée. Au dessus d'elle, il y a la main divine émergeant des nuées, avec le tétragramme hébraïque (יהוה - YHWH). La main de Dieu tient une chaîne qui est reliée au poignet droit de la femme nue en dessous. La main gauche de la femme nue tient une autre chaîne, reliée au poignet gauche du singe encore en dessous. Le singe ne regarde pas vers le haut (vers Dieu) mais semble concentré sur son travail. Les chaînes établissent une continuité, avec une énergie créatrice qui circule de façon harmonieuse, entre Dieu et la Nature et entre la Nature et l'Art humain, et sans qu'il soit question de Chute visible dans l'image. À la vision théiste et spiritualiste de Fludd (médecin et physicien hermétiste rosicrucien, de culture anglicane) peut succéder une vision naturaliste et non-réductionniste, basée sur un principe cosmique organisateur (avec des lois naturelles et une complexité émergente) en lien avec la Nature (représentée par la matière auto-organisée et par l'évolution), elle-même en lien avec la Créativité humaine (conçue comme propriété émergente de cerveaux complexes). Appliqué au domaine de la créativité artistique et de la mythographie subcréatrice, l'être humain incarné par le singe avec le compas peut créer des mondes (telle la sphère dans sa main), structurer des récits (avec un compas comme instrument de géométrie narrative), puiser dans la Nature (y compris les forces naturelles divinisées dans la mythologie)... La chaîne reliant la Nature et l'Art humain symbolise le fait que le singe n'imite pas « Dieu » directement (ce que Tolkien voudrait que l'on pense), mais travaille avec et à partir de la Nature, la créativité elle-même étant naturelle et non surnaturelle.
![[Image: 1766555092_robert_fludd_-_integrae_natur...detail.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1766555092_robert_fludd_-_integrae_naturae_speculum_artisque_imago_-_detail.jpg)
À la question « Qu'imite le singe ? », je répondrais qu'il faut regarder vers où regarde le singe : ni vers la Nature au-dessus de lui, ni vers le divin. Il est concentré sur son travail, avec la sphère et le compas. Suivant une lecture chrétienne qui serait celle de Tolkien, le singe devrait regarder vers le haut (vers Dieu, directement ou à défaut indirectement via la Nature) mais il est tourné vers l'horizon du bas (vers l'orgueil et une autonomie supposée illusoire) : c'est une image de la Chute. Selon une lecture hermétique correspondant à l'intention probable de Fludd, le singe travaille en harmonie avec la chaîne cosmique sans avoir besoin de regarder vers le haut constamment, car il est déjà relié, ce qui rend légitime sa concentration sur son art. Suivant la lecture naturaliste ou sceptique que je suggère, le singe ne « singe » rien : il crée. Ses instruments (le compas, la sphère) symbolisent que l'humanité peut œuvrer à partir de ses propres capacités cognitives, sans avoir forcément besoin de révélation surnaturelle. La chaîne, à cette aune, peut être interprétée non comme signe de subordination mais comme signe d'une continuité naturelle : l'humain émerge de la Nature (suivant une chaîne physique) et la Nature émerge de lois cosmiques fondamentales (que l'on pourra appeler « Dieu » ou « lois physiques » selon l'option métaphysique de chacun).
Je ne sais pas si ce que je propose est « de taille », face au « génie incompris » de Tolkien s'agissant de la subcréation... Mais enfin, c'est écrit. ^^'
Yyr Wrote:Merci pour ce message Benjamin.
Il me fait du bien en tout cas et grâce à toi je passerai un bon Noël :).
Je ne peux peut-être pas éclaircir ta fenêtre, mais tu as éclairci la mienne ; je souhaite sincèrement que tu puisses goûter de temps à autre quelques rayons de lumière.
Merci Jérôme. :-)
Amicalement,
B.
[small][EDIT: correction de fautes diverses...][/small]

