24-12-2025, 09:16
Hyarion Wrote:Sans doute ne pouvait-il pas admettre que le poète de Beowulf aurait pu écrire le même poème, avec la même beauté, la même profondeur, s'il était resté pleinement païen.
Le même poème ? Sans doute pas. Le païen n'aurait certainement pas écrit :
[citation=Beowulf, v. 168-169]No he þone gifstol gretan moste
maþðum for Metode, ne his myne wisse.[/citation]
car il n'aurait pas évoqué la malédiction divine, concept entièrement absent de la mythologie germanique. Or ici, dans ce passage que Tolkien considère « peut-être le plus difficile de Beowulf », l'intégration entre le système de valeurs scandinave et la religion chrétienne est poussé au plus haut point (et il n'est pas certain que l'interprétation qu'en propose Tolkien soit la bonne, voir ce billet). Ce n'est évidemment qu'un exemple parmi une bonne vingtaine d'autres qui appelleraient le même commentaire.
Et l'on pourrait en dire autant de la Chanson de Roland, du Kalevala et de pas mal d'autres chefs d'œuvres tirés des traditions mythologiques européennes, mais rédigés après la christianisation. D'où, d'ailleurs, l'insatisfaction exprimée par un certain nombre de mythographes, frustrés d'être forcés de démêler ce qui ressort des influences chrétiennes et ce qui découle de la conception pré-chrétienne du destin.
Hyarion Wrote:Je repense ici à ce que Tolkien a écrit dans une version révisée et restée inachevée d'un essai consacré au Kalevala, un passage que j'ai déjà cité ailleurs où il affirme que [emphase]« seuls les chrétiens ont rendu Aphrodite entièrement belle, une merveille pour l'âme ; les poètes chrétiens ou ceux qui, tout en renonçant à leur christianisme, lui doivent toute leur sensibilité et tout leur art, ont façonné des nymphes et des dryades dont même les Grecs n'ont jamais rêvé ; la vraie gloire de Latmos a été faite par Keats. »[/emphase] Tolkien allait-il donc jusqu'à considérer que les Grecs ne comprenaient pas vraiment leur propre mythologie ? Difficile de ne pas voir là, en tout cas, une sorte de « complexe de supériorité spirituel », appliqué en particulier ici à la créativité artistique.
Commentaire autrement plus discutable, je te l'accorde bien volontiers. Au demeurant, il faudrait tout de même souligner que cet essai a été rédigé par un jeune homme de 22 ou 23 ans, élevé par un prêtre catholique. Le contexte est important. Je n'ai pas souvenir que Tolkien se soit exprimé de manière aussi péremptoire plus tard. On sait également qu'il est revenu sur certaines des critiques qu'il émet dans cet essai, comme sa désapprobation de Wagner, au sujet duquel on sait qu'il n'avait pas encore eu l'occasion d'assister à l'un de ses opéras...
E.

