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Mythopoeia
Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:Sans doute ne pouvait-il pas admettre que le poète de Beowulf aurait pu écrire le même poème, avec la même beauté, la même profondeur, s'il était resté pleinement païen.

Le même poème ? Sans doute pas. [...]

Ma formulation (« le même poème ») était sans doute maladroite : je pensais en fait à un poème païen qui aurait été de même importance, racontant une histoire nordique similaire, avec une évocation forte de la mort et du destin, ayant la même qualité littéraire.
Mais il est vrai que dans ce cas-là, celui de Beowulf, comme dans d'autres que tu mentionnes, il se trouve que nous sommes inévitablement tributaires d'une culture écrite chrétienne.

Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:Je repense ici à ce que Tolkien a écrit dans une version révisée et restée inachevée d'un essai consacré au Kalevala, un passage que j'ai déjà cité ailleurs où il affirme que [emphase]« seuls les chrétiens ont rendu Aphrodite entièrement belle, une merveille pour l'âme ; les poètes chrétiens ou ceux qui, tout en renonçant à leur christianisme, lui doivent toute leur sensibilité et tout leur art, ont façonné des nymphes et des dryades dont même les Grecs n'ont jamais rêvé ; la vraie gloire de Latmos a été faite par Keats. »[/emphase] Tolkien allait-il donc jusqu'à considérer que les Grecs ne comprenaient pas vraiment leur propre mythologie ? Difficile de ne pas voir là, en tout cas, une sorte de « complexe de supériorité spirituel », appliqué en particulier ici à la créativité artistique.

Commentaire autrement plus discutable, je te l'accorde bien volontiers. Au demeurant, il faudrait tout de même souligner que cet essai a été rédigé par un jeune homme de 22 ou 23 ans, élevé par un prêtre catholique. Le contexte est important. Je n'ai pas souvenir que Tolkien se soit exprimé de manière aussi péremptoire plus tard. [...]

Le contexte est toujours important, mais c'est la variation des contextes qui peut parfois mettre en relief une certaine continuité dans les idées, malgré le temps qui passe.
Quand j'ai lu, pour la première fois, ce que Tolkien avait écrit sur les Grecs anciens et le paganisme méditerranéen dans la Lettre 254a étudiée ailleurs, j'avoue avoir tout de suite repensé à ce qu'il avait écrit des décennies plus tôt sur les mêmes Grecs et leur mythologie dans cet essai de jeunesse inachevé sur le Kalevala. Le ton n'est pas le même, le contexte diffère, l'homme qui écrit n'a pas le même âge ni la même expérience, et cependant il me semble que l'on retrouve la même tentation dépréciative de la culture païenne grecque vis-à-vis du christianisme. C'est évidemment un peu paradoxal pour quelqu'un qui, ainsi que cela est notamment rappelé par Isabelle Pantin et Sandra Provini dans leur livre Tolkien et la mémoire de l'Antiquité, a été très imprégné de culture classique gréco-latine dans le cadre de ses études, et n'a pas caché par exemple l'importance de la découverte (positive) d'Homère dans le développement de son goût. Mais d'un autre côté, c'est aussi cohérent avec la dimension très diffuse, [emphase]« recouverte »[/emphase] pour reprendre un terme en conclusion de l'ouvrage de Pantin et Provini, de l'Antiquité gréco-latine dans son œuvre. Je ne crois pas qu'il y ait forcément de grande thèse à en tirer, mais cela me paraît tout de même être un point à ne pas négliger.

Amicalement,

B.
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