Suite de la strophe 13 :
[colonne][gauche=Mythopoeia, §13b][small]135[/small] <i> Then looking on the Blessed Land ’twill see
</i>[small]136[/small] <i> that all is as it is, and yet made free:
</i>[small]137[/small] <i> Salvation changes not, nor yet destroys,
</i>[small]138[/small] <i> garden nor gardener, children nor their toys.
</i>[small]139[/small] <i> Evil it will not see, for evil lies
</i>[small]140[/small] <i> not in God’s picture but in crooked eyes,
</i>[small]141[/small] <i> not in the source but in malicious choice,
</i>[small]142[/small] <i> and not in sound but in the tuneless voice.</i>[/gauche][droite=Mythopoeia, §13b]Alors, considérant la Terre Bénie, tous verront
que chacun est tel qu'il est, et toutefois rendu libre :
le salut ne transforme pas, non plus qu'il ne détruit,
le jardin, son jardinier, les enfants ou leurs jouets.
Personne plus ne verra le mal, car le mal réside
non pas dans le tableau de Dieu, mais dans l'œil vicieux,
non pas dans la cause, mais dans le choix du malveillant,
et non pas dans le bruit, mais dans la voix sans harmonie.[/droite][/colonne]
[séparation]
Rq :
v.138 Nouvelle allusion au texte de la Genèse, avec la mention du [emphase]« jardin »[/emphase] et du [emphase]« jardinier »[/emphase].
Si Genèse 2 mentionne explicitement le jardin, l'homme et la femme qui y sont placés le sont pour « le garder et le servir ». Le terme de jardinier n'apparaît pas explicitement dans le texte. En fait, il n'apparaît dans l'intégralité du texte biblique qu'à une seule occasion, en Jean 20,15 où Marie-Madeleine, venue au tombeau sans savoir que Jésus est ressuscité, le confond avec le jardinier du lieu. Ce n'est pas innocent, l'évangile de Jean associant symboliquement à plusieurs reprise les récits de la Passion à la Résurrection à Genèse 2-3.
En particulier, pour ce qui nous importe ici, Jean 19,41 précise qu'« il y avait un jardin dans le lieu où Jésus avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf ». On comprend que les commentateurs relient les deux livres. Voir Thomas d'Aquin, déjà, dans (III, q.51, a.2 ad4) : « Le Christ est enseveli “dans un jardin” afin de symboliser que par sa mort et sa sépulture nous sommes libérés de la mort que nous avons encourue par le péché d'Adam commis dans le jardin du paradis. »
C'est bien la figure d'Adam, mais aussi celle de Jésus-Christ, second Adam, qui se devine derrière le [emphase]« jardinier »[/emphase] du poème, d'autant que le terme apparaît en lien avec celui du [emphase]« salut / salvation »[/emphase] des hommes. Et ceci, dans l'ultime strophe qui débute [emphase]« Au Paradis / In Paradise »[/emphase] (§13a, v. 131). Or, là encore, il est possible qu'il ne soit pas anodin ni pour des raisons métriques que Tolkien choisit d'évoquer l'image du Paradis plutôt que celle du Royaume de Dieu (alors que c'est cette seconde image, au contraire, qu'il convoquera dans le dernier paragraphe de l'épilogue de sa conférence sur les contes de fées pour désigner la vie future, auprès de Dieu [FAT, p. 140]). En effet, ce simple mot fait, lui aussi, le lien entre Adam et Christ, selon la parole que ce dernier adresse au brigand repentant crucifié avec lui au Calvaire:
[colonne][gauche=Luc 23,43 (Segond)]Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis[/gauche][droite=Luc 23,43 (KJ, DR)]And Jesus said unto him, Verily I say unto thee, To day shalt thou be with me <u>in paradise</u>.[/droite][/colonne]
v.140
Notons que ce vers contient pour la troisième et dernière occasion la mention de [emphase]« Dieu / God »[/emphase]. Pour un commentaire, voir §13c, v.143-148. Les deux précédente mentions sont au §2 (v.19) et au §12 (v.122)
v.141 [emphase]« not in the source but in malicious choice, / non pas dans la cause, mais dans le choix du malveillant, »[/emphase]
Il me semble que ce vers apporte une réponse au questionnement de Hyarion & de Yyr au sujet de [emphase]« Evil is »[/emphase] au §6 v.80 : même dans « Mythopoeia », le mal n'est pas originaire, pré-existant au bien, indépendant de lui. Il est postérieur et relatif.
v.142 [emphase]« and not in sound but in the tuneless voice. / et non pas dans le bruit, mais dans la voix sans harmonie. »[/emphase]
Dans sa traduction de l'<i>Ainulindalë</i>, Lauzon traduit systématiquement sound par « son » ou « sonore »...
[colonne][gauche=<i>Ainulindalë</i>]<i>Then the voices of the Ainur, like unto harps and lutes, and pipes and trumpets, and viols and organs, and like unto countless choirs singing with words, began to fashion the theme of Ilúvatar to a great music; and a sound arose of endless interchanging melodies woven in harmony that passed beyond hearing into the depths and into the heights, and the places of the dwelling of Ilúvatar were filled to overflowing, and the music and the echo of the music went out into the Void, and it was not void. </i>
[...]<i>
Then the discord of Melkor spread ever wider, and the melodies which had been heard at first foundered in a sea of turbulent sound. </i>
[...]<i>
and there was again a war of sound more violent than before, until many of the Ainur were dismayed and played no longer, and Melkor had the mastery. [...] a third theme grew amid the confusion, and it was unlike the others. For it seemed at first soft and sweet, a mere rippling of gentle sounds in delicate melodies</i> [...][/gauche][droite=<i>Ainulindalë</i> (trad. D. lauzon)]Lors les voix des Ainur, tels des harpes et des luths, des pipeaux et des trompes, des violes et des orgues, et tels des choeurs innombrables usant des mots, se mirent à façonner le thème d’Ilúvatar en une grande musique ; et il s’éleva un son d’infinies mélodies entremêlées, tissées en harmonie, qui dépassaient l’audible tant en hauteur qu’en profondeur ; et les lieux du séjour d’Ilúvatar furent emplis à tel excès que la musique, et l’écho de la musique, se répandirent dans le Vide, et il ne fut plus vide.
[...]
Lors la discordance de Melkor s’étendit toujours plus, et les mélodies entendues auparavant se noyèrent dans un flot sonore et tumultueux.
[...]
et il y eut une lutte de sons plus violente encore, tant et si bien que de nombreux Ainur perdirent contenance et cessèrent leur chant, et Melkor eut le dessus. [...] un troisième thème s’éleva parmi la confusion, et il différait des autres. Car au début, il parut doux et agréable, au plus un frémissement de sons délicats en de fragiles mélodies [...][/droite][/colonne]
... mais ici, il me semble que c'est l'intensité qui compte (cf. le bruit d'une cataracte, p. ex.). Par ailleurs, cela permet de donner un vers léonin (« bruit » à la césure rimant avec « harmonie » en fin de vers), tout comme v.140, son équivalent (« Dieu » à la césure rimant avec « vicieux » en fin de vers). Je ne suis pas parvenu à faire de même pour v.141
S.
PS :
[colonne][gauche=Mythopoeia, §13b][small]135[/small] <i> Then looking on the Blessed Land ’twill see
</i>[small]136[/small] <i> that all is as it is, and yet made free:
</i>[small]137[/small] <i> Salvation changes not, nor yet destroys,
</i>[small]138[/small] <i> garden nor gardener, children nor their toys.
</i>[small]139[/small] <i> Evil it will not see, for evil lies
</i>[small]140[/small] <i> not in God’s picture but in crooked eyes,
</i>[small]141[/small] <i> not in the source but in malicious choice,
</i>[small]142[/small] <i> and not in sound but in the tuneless voice.</i>[/gauche][droite=Mythopoeia, §13b]Alors, considérant la Terre Bénie, tous verront
que chacun est tel qu'il est, et toutefois rendu libre :
le salut ne transforme pas, non plus qu'il ne détruit,
le jardin, son jardinier, les enfants ou leurs jouets.
Personne plus ne verra le mal, car le mal réside
non pas dans le tableau de Dieu, mais dans l'œil vicieux,
non pas dans la cause, mais dans le choix du malveillant,
et non pas dans le bruit, mais dans la voix sans harmonie.[/droite][/colonne]
[séparation]
Rq :
v.138 Nouvelle allusion au texte de la Genèse, avec la mention du [emphase]« jardin »[/emphase] et du [emphase]« jardinier »[/emphase].
Si Genèse 2 mentionne explicitement le jardin, l'homme et la femme qui y sont placés le sont pour « le garder et le servir ». Le terme de jardinier n'apparaît pas explicitement dans le texte. En fait, il n'apparaît dans l'intégralité du texte biblique qu'à une seule occasion, en Jean 20,15 où Marie-Madeleine, venue au tombeau sans savoir que Jésus est ressuscité, le confond avec le jardinier du lieu. Ce n'est pas innocent, l'évangile de Jean associant symboliquement à plusieurs reprise les récits de la Passion à la Résurrection à Genèse 2-3.
En particulier, pour ce qui nous importe ici, Jean 19,41 précise qu'« il y avait un jardin dans le lieu où Jésus avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf ». On comprend que les commentateurs relient les deux livres. Voir Thomas d'Aquin, déjà, dans (III, q.51, a.2 ad4) : « Le Christ est enseveli “dans un jardin” afin de symboliser que par sa mort et sa sépulture nous sommes libérés de la mort que nous avons encourue par le péché d'Adam commis dans le jardin du paradis. »
C'est bien la figure d'Adam, mais aussi celle de Jésus-Christ, second Adam, qui se devine derrière le [emphase]« jardinier »[/emphase] du poème, d'autant que le terme apparaît en lien avec celui du [emphase]« salut / salvation »[/emphase] des hommes. Et ceci, dans l'ultime strophe qui débute [emphase]« Au Paradis / In Paradise »[/emphase] (§13a, v. 131). Or, là encore, il est possible qu'il ne soit pas anodin ni pour des raisons métriques que Tolkien choisit d'évoquer l'image du Paradis plutôt que celle du Royaume de Dieu (alors que c'est cette seconde image, au contraire, qu'il convoquera dans le dernier paragraphe de l'épilogue de sa conférence sur les contes de fées pour désigner la vie future, auprès de Dieu [FAT, p. 140]). En effet, ce simple mot fait, lui aussi, le lien entre Adam et Christ, selon la parole que ce dernier adresse au brigand repentant crucifié avec lui au Calvaire:
[colonne][gauche=Luc 23,43 (Segond)]Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis[/gauche][droite=Luc 23,43 (KJ, DR)]And Jesus said unto him, Verily I say unto thee, To day shalt thou be with me <u>in paradise</u>.[/droite][/colonne]
v.140
Notons que ce vers contient pour la troisième et dernière occasion la mention de [emphase]« Dieu / God »[/emphase]. Pour un commentaire, voir §13c, v.143-148. Les deux précédente mentions sont au §2 (v.19) et au §12 (v.122)
v.141 [emphase]« not in the source but in malicious choice, / non pas dans la cause, mais dans le choix du malveillant, »[/emphase]
Il me semble que ce vers apporte une réponse au questionnement de Hyarion & de Yyr au sujet de [emphase]« Evil is »[/emphase] au §6 v.80 : même dans « Mythopoeia », le mal n'est pas originaire, pré-existant au bien, indépendant de lui. Il est postérieur et relatif.
v.142 [emphase]« and not in sound but in the tuneless voice. / et non pas dans le bruit, mais dans la voix sans harmonie. »[/emphase]
Dans sa traduction de l'<i>Ainulindalë</i>, Lauzon traduit systématiquement sound par « son » ou « sonore »...
[colonne][gauche=<i>Ainulindalë</i>]<i>Then the voices of the Ainur, like unto harps and lutes, and pipes and trumpets, and viols and organs, and like unto countless choirs singing with words, began to fashion the theme of Ilúvatar to a great music; and a sound arose of endless interchanging melodies woven in harmony that passed beyond hearing into the depths and into the heights, and the places of the dwelling of Ilúvatar were filled to overflowing, and the music and the echo of the music went out into the Void, and it was not void. </i>
[...]<i>
Then the discord of Melkor spread ever wider, and the melodies which had been heard at first foundered in a sea of turbulent sound. </i>
[...]<i>
and there was again a war of sound more violent than before, until many of the Ainur were dismayed and played no longer, and Melkor had the mastery. [...] a third theme grew amid the confusion, and it was unlike the others. For it seemed at first soft and sweet, a mere rippling of gentle sounds in delicate melodies</i> [...][/gauche][droite=<i>Ainulindalë</i> (trad. D. lauzon)]Lors les voix des Ainur, tels des harpes et des luths, des pipeaux et des trompes, des violes et des orgues, et tels des choeurs innombrables usant des mots, se mirent à façonner le thème d’Ilúvatar en une grande musique ; et il s’éleva un son d’infinies mélodies entremêlées, tissées en harmonie, qui dépassaient l’audible tant en hauteur qu’en profondeur ; et les lieux du séjour d’Ilúvatar furent emplis à tel excès que la musique, et l’écho de la musique, se répandirent dans le Vide, et il ne fut plus vide.
[...]
Lors la discordance de Melkor s’étendit toujours plus, et les mélodies entendues auparavant se noyèrent dans un flot sonore et tumultueux.
[...]
et il y eut une lutte de sons plus violente encore, tant et si bien que de nombreux Ainur perdirent contenance et cessèrent leur chant, et Melkor eut le dessus. [...] un troisième thème s’éleva parmi la confusion, et il différait des autres. Car au début, il parut doux et agréable, au plus un frémissement de sons délicats en de fragiles mélodies [...][/droite][/colonne]
... mais ici, il me semble que c'est l'intensité qui compte (cf. le bruit d'une cataracte, p. ex.). Par ailleurs, cela permet de donner un vers léonin (« bruit » à la césure rimant avec « harmonie » en fin de vers), tout comme v.140, son équivalent (« Dieu » à la césure rimant avec « vicieux » en fin de vers). Je ne suis pas parvenu à faire de même pour v.141

S.
PS :

