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Mythopoeia
Suite & fin de la strophe 13 :

[colonne][gauche=Mythopoeia, §13c][small]143[/small] <i> <u>In Paradise</u> they look no more awry;
</i>[small]144[/small] <i> and though they make anew, they make no lie.
</i>[small]145[/small] <i> Be sure they still will make, not being dead,
</i>[small]146[/small] <i> and poets shall have <u>flames upon</u> their head,
</i>[small]147[/small] <i> and harps whereon their faultless fingers fall:
</i>[small]148[/small] <i> there <u>each</u> shall choose for ever <b>from the All</b>.
</i>[/gauche][droite=Mythopoeia, §13c]Au Paradis, les rachetés ne sont plus déformés ;
Et même s'ils créent du neuf, ils ne créent aucun mensonge.
Sois assuré qu'ils créeront encore, n'étant pas morts,
Les poètes auront leur têtes surmontée de flammes,
et ils pinceront des harpes de leurs doigts sans défauts :
là, chacun choisira pour toujours à partir du Tout.[/droite][/colonne]

[séparation]
Rq :

v.144-145 Je ne pense pas que les trois mentions successives de [emphase]« make »[/emphase] soient involontaire. Cf. le dernier commentaires infra sur les v. 143.148 .

v. 145 [emphase]« Be sure they still will make, not being dead, »[/emphase]
On se demande comment Elen Riot a pu traduire ce vers « Tout restera neuf, allant de l'avant » (FAT, p. 313)...


v. 146 [emphase]« and poets shall have <u>flames upon</u> their head, »[/emphase]
Les flammes sur le front des poètes renvoie à l'action du Saint Esprit sur les apôtres réunis dans la chambre haute à Pentecôte :
[colonne][gauche=Actes 2,3 (Sgd)]Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d'eux.[/gauche][droite=Actes 2,3 (KJV)]And there appeared unto them cloven <u>tongues like as of fire</u>, and it sat <u>upon each of them</u>.[/droite][/colonne]


v. 148 [emphase]« there <u>each</u> shall choose for ever <b>from the All</b>. »[/emphase]
Vers terriblement difficile à traduire.
Gérard Joulié donne : « Là chacun pourra choisir à jamais au sein de la totalité ». Quant à Elen Riot, elle traduit par : « et dans le Tout, chacun fera son choix. »
Le plus simple pourtant aurait été de traduire :
[citation]
là, chacun choisira pour toujours au milieu de tous.
[/citation]
Mais Joulié comme Riot sont pour moi sur la bonne voie. Avec Elen Riot, je suis persuadé qu'il faut conserver l'énigmatique Tout, car il s'agit rien moins que d'une image de Dieu en tant que Père.
Il y a ici, caché dans le poème, une référence à un texte attribuée à Hyppolyte de Rome (IIe-IIIe s. ap. JC) dans une traduction anglaise qui datait de 1886 qui contient l'expression [emphase]« from the All »[/emphase] (litt. ἐκ τοῦ παντός, expression grecque qu'on retrouve aussi chez Plotin et que les hellénistes traduisent comme Joulié l'a fait, ce qui explique son choix mais ne permet pas d'interpréter Tolkien correctement selon moi) :

[colonne][gauche=Hippolyte de Rome, <i>Contre l’hérésie de Noët</i>, §11]<i>And thus there appeared another beside Himself. But when I say another, I do not mean that there are two Gods, but that it is only as light of light, or as water from a fountain, or as a ray from the sun. For there is but one power, which is <b>from the All</b>; <u>and the Father is the All</u>, from whom comes this Power, the Word. And this is the mind which came forth into the world, and was manifested as the Son of God. All things, then, are by Him, and He alone is of the Father.</i>[/gauche][droite=Hippolyte de Rome, <i>Contre l’hérésie de Noët</i>, §11]Et ainsi il eut un autre. Mais en disant un autre je ne dis pas deux dieux, mais à la manière dont la lumière vient de la lumière, l’eau d’une source, le rayon du soleil. Car il y a une seule Puissance, celle <b>issue du Tout</b> : <u>or le Tout c’est le Père</u>, et la Puissance issue du Tout, le Verbe ; celui-ci est Intelligence de Dieu, et entrant dans le monde il se montra son Serviteur. Toutes choses sont donc par son moyen, mais lui seul est issu du Père.[/droite][/colonne]


v. 144-145 [emphase]« they make anew, they make no lie. / Be sure they still will make »[/emphase]
Le [emphase]« Tout »[/emphase] dans le poème de Tolkien est lié à l'activité créatrice tout comme dans le texte d'Hyppolyte de Rome, dès la première identification de Dieu au Tout :
[colonne][gauche=Hippolyte de Rome, <i>Contre l’hérésie de Noët</i>, §10]<i>For us, then, it is sufficient simply to know that there was nothing contemporaneous with God. Beside Him there was nothing; but He, while existing alone, yet existed in plurality.
For He was neither without reason, nor wisdom, nor power, nor counsel And all things were in Him, and <b>He was the All</b>.
<u>When He willed, and as He willed</u>, He manifested His word in the times determined by Him, and by Him He made all things.</i>[/gauche][droite=Hippolyte de Rome, <i>Contre l’hérésie de Noët</i>, §10]il nous suffit de savoir seulement qu’il n’y avait rien de contemporain à Dieu que lui-même.
Mais tout en étant seul, il était multiple, car il n’était pas sans Raison (Verbe) ni Sagesse, sans Puissance ni Décision, mais tout était en lui et <b>il était le Tout</b>.
<u>Et quand il voulut</u>, il engendra sa Parole (Verbe), par le moyen de qui il fit tout aux temps fixés par lui-même.[/droite][/colonne]

Cette identification a des fondements dans les épîtres de Paul :
[colonne][gauche=1 Co 15, 28 (KJV, id. DR)]<i>And when all things shall be subdued unto him, then shall the Son also himself be subject unto him that put all things under him, <u>that God may be all</u> </i>[πάντα]<i> in all.</i>[/gauche][droite=1 Co 15, 28 (Sgd)]Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses, <u>afin que Dieu soit tout</u> [πάντα] en tous.[/droite][/colonne]

Notons par ailleurs que, chez Hyppolyte de Rome, le point de départ de l'acte créateur est la Volonté divine, tout comme dans « Mythopoiea », §2 v.9 : [emphase]« At bidding of a <u>Will</u> / Au commandement d'un Vouloir »[/emphase]
Notons également que, dans ce même paragraphe de la traduction anglaise du texte d'Hyppolyte de Rome, Dieu est présenté comme l'Auteur de la Création, expression qui, on le sait, apparaîtra dans les écrits ultérieurs comme chère à Tolkien pour qualifier Dieu mais aussi Ilúvatar (« Père de tout ») :
[colonne][gauche=Hippolyte de Rome, <i>Contre l’hérésie de Noët</i>, §10]<i> And as the Author</i> [ἀρχηγόν*]<i>, and fellow-Counsellor, and Framer of the things that are in formation, He begot the Word.</i>[/gauche][droite=Hippolyte de Rome, <i>Contre l’hérésie de Noët</i>, §10]Dieu, en effet, est un, mais comme chef des êtres [ἀρχηγόν*], conseiller et ouvrier il engendra sa Parole (Verbe).[/droite][/colonne]
(*)
cf. Actes 3,15 : « Prince de la vie / Author of life [NIV, etc] » pour « ἀρχηγόν τῆς ζωῆς »
cf. Lettres, no89, 1944 : Dieu est « l’Artiste suprême et l’Auteur de la Réalité / the supreme Artist and the Author of Reality »
cf. Morgoth's Ring, à propos de l'activité créatrice d'Eru : « It refers to the mystery of ‘authorship’, by which the author, while remaining ‘outside’ and independent of his work, also ‘indwells’ in it, on its derivative plane, below that of his own being, as the source and guarantee of its being. »



v. 143.148 [emphase]« In Paradise [...] from the All »[/emphase]
Le texte d'Hyppolyte contre Noët est une défense du Verbe de Dieu identifié avec la seconde personne de la Trinité, alors que pour Noët, le Verbe créateur n'est qu'une qualité de Dieu.
Or, la figure de Jésus-Christ n'est pas absente des vers précdents puisqu'on a repéré deux allusions (§13a, v.131 & §13b, v.138). Si, par ailleurs, on la réunit à l'évocation du Saint Esprit (v.146) ainsi que celle de la figure du Père (v.148), la dernière mention de Dieu dans cette ultime strophe (§13b, v.140) prend une dimension trinitaire qui convient parfaitement au mouvement du poème, qui est celui de la révélation biblique, depuis la Création jusqu'à l'Apocalypse.
De fait, l'Apocalypse est bien présente avec cette dernière strophe, avec un verset qui est le seul à mentionner le Paradis et qui est prononcé par le Christ lui-même :
[colonne][gauche=Apocalypse 2,7]Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises: A celui qui vaincra je donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu[/gauche][droite=Apocalypse 2,7]He that hath an ear, let him hear what the Spirit saith unto the churches; To him that overcometh will I give to eat of the tree of life, which is in the midst of the paradise of God. [/droite][/colonne]


S.
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