28-12-2025, 07:39
Hyarion Wrote:Konrad Lorenz identifie les conditions neurobiologiques de l'intellect humain, et tu en conviens, mais pour ajouter aussitôt qu'il (te) manque la raison et le but. Soit, mais la science moderne n'ayant pas besoin de téléologie pour fonctionner, pourquoi laisser entendre qu'une explication causale efficiente (celle de la science) et une explication téléologique (ici par la métaphysique aristotélicienne) seraient complémentaires et également nécessaires ?
Ne serait-ce que parce que la causalité efficiente de la science expérimentale ne suffit pas à rendre raison du réel (j'ai donné au début l'exemple de l'expérience interne de la sensation).
Quote:Faire une analogie entre la maison et le cerveau humain est par ailleurs un peu curieux, une maison ayant besoin d'un créateur intentionnel, mais pas un organisme issu d'une sélection naturelle sur des millions d'années : un cerveau n'a pas d'architecte.
C'est une analogie et à ce titre il n'y a pas correspondance stricte. Canguilhem, et Aristote avant lui, donnent cet exemple pour faire comprendre la distinction qu'il convient d'opérer entre différentes sortes de causes. Mais l'argumentation qui montre qu'il en va de même pour la nature et pour notre nature (et notre cerveau, nos organes) est une argumentation à part entière : si la philosophie tenait sur un post, même de JRRVF, ça se saurait ;).
Quote:Concernant le titre du chapitre de Lorenz « Les conditions préalables à l'apparition de l'homme », il peut simplement être interprété dans le sens où les conditions en question, une fois réunies, permettent l'émergence de l'intellect humain... et c'est tout, puisque ces conditions sont nécessaires et suffisantes.
Je suis tout-à-fait d'accord, mais c'est justement cette ambivalence que je voulais souligner : elle entre comme un gant dans l'aristotélisme : pour le matérialisme, il n'y a que du « préalable » ; pour Aristote, ce préalable est une nécessité « antérieure » mais non suffisante.
Quote:Les « causes finales » n'existent peut-être pas, le « sens » est peut-être une construction humaine et les « valeurs » émergent peut-être naturellement : à celles et ceux qui se demandent « Pourquoi ? », je serais a priori tenté de les inviter, si elles y sont vraiment disposées, à continuer de réfléchir en se demandant aussi « Pourquoi pas ? »
Euh ... tu es un peu vexant là :).
C'est exactement ce que fait (normalement) le philosophe et à tout instant de regarder les deux perspectives.
[small]Et c'est bien pourquoi il y a bien des choses que j'apprécie énormément chez Nietzsche ou chez Hume, pour le peu que j'ai lu de ces auteurs. Mais lorsqu'ils me semblent se tromper, je ne vois pas au nom de quoi je serai tenu de les suivre.[/small]
Mais il ne s'agit pas de confondre cette rigueur de la raison qui cherche vraiment la vérité avec le Scepticisme : « de toute façon : peut-être que oui, peut-être que non ».
Il convient donc plutôt de dire : ou bien les causes finales existent, ou bien elles n'existent pas (ce qui ne veut pas dire qu'on les connaisse nécessairement).
Quote:Yyr Wrote:D'un autre côté, il y a quelque chose qui cloche :
- admettons que cette progression essentielle ne fût que celle des instincts sociaux, pourquoi a-t-elle toujours été accompagnée de ces croyances car, peu importe que celles-ci aient toujours varié, elles ont en commun qu'il y en ait toujours eu, d'une façon ou d'une autre, au point qu'il est difficile de ne pas inclure ces croyances dans l'essence de cette progression.
En ce qui concerne les croyances religieuses, sans prétendre évidemment clore la question, elles aussi peuvent s'expliquer naturellement, par des besoins humains notamment de sécurité et de consolation, ce qui me rappelle d'ailleurs cette citation du primatologue Frans de Waal, extraite de son livre Le Bonobo, Dieu et nous. À la recherche de l'humanisme chez les primates [...]
Il me semble que cela, ainsi que la citation de de Waal, se rangent sous la thèse de Freud. Et donc à la fin, à cette aune [small](personne n'est obligé de me suivre mais c'est bien ce qui me paraît problématique)[/small] l'évolution matérielle sélectionne ce qui se fait illusion, ce qui se comprend comme ne dépendant pas uniquement de la matière. La maladie de l'évolution comme le mythe serait celle du langage.
Quote:Je ne sais pas si ce que je propose est « de taille », face au « génie incompris » de Tolkien s'agissant de la subcréation... Mais enfin, c'est écrit. ^^'
Ce que tu proposes me paraît être une juste illustration de la thèse adverse à celle de Tolkien.
Elle ne répond pas aux critiques philosophiques du matérialisme, mais, cela dit, ce n'est pas son but.
[small]Au passage, es-tu le seul à parler de « génie incompris » de Tolkien ? Pour ma part, je le trouve génial mais pas pour autant incompris.[/small]
Quote:[....] y compris si l'on se refuse à choisir entre cela et un matérialisme absolu, ce dernier opportunément présenté comme un épouvantail « désymbolisant », alors que du reste, un paradigme matérialiste ou naturaliste n'empêche nullement en soi le symbole, la métaphore, ou plus largement l'imagination.
Le matérialisme n'empêche rien puisqu'il prétend tout expliquer ... Encore que, il est des branches du matérialisme qui récusent le symbole et d'autres choses, mais peu importe. Pour ce qui est de la désymbolisation celle-ci se rattache au Monde la Technique, il me semble que tout le monde est d'accord sur ce constat. Sauf quand on entend dire que perdre son smartphone (dans lequel se trouve tous ses contacts, photos, messages etc), c'est « perdre toute sa vie » : alors oui, la symbolisation existe toujours, mais elle est devenue folle. Alors sans doute, me dira-t-on, ne faut-il pas trop rapidement lier Technique et Matérialisme. Soit. Pourtant, le lien me paraît étroit, ne serait-ce qu'à cause de ce que tu dis toi-même de son corollaire : cette science qui n'a plus besoin que des seules causes efficientes. Hé ? :)
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[small][édit] Post-scriptum : Pour ma part, je n'écris pas tout cela pour « enfoncer » le matérialisme ou l'évolutionnisme. Au contraire, j'entends les respecter et les prendre au sérieux. Mais c'est justement parce que je les prends au sérieux et que j'essaie de les suivre qu'à un moment, je trouve que la thèse est problématique. Ainsi par exemple, Darwin, en 1859, est génial et son argumentation en faveur de ce que l'on appellera plus tard la théorie de l’évolution absolument remarquable. Mais, en 1871, quand il pense avoir surmonté ses difficultés (et pour cause !) pour étendre son paradigme à l'homme (et dire le tout de l'homme !), je suis gêné — j'ai donné plus haut plusieurs éléments ; j'aurais pu aussi commencer par relever que, pour expliquer la morale, il part d'un postulat (empiriste) {morale = sentiment} qui contient ce qui doit être démontré : il me semble commettre une pétition de principe (à partir de prémisses empiristes on aboutit nécessairement à une conclusion empiriste) : ce n'est pas rédhibitoire, mais cela affaiblit de beaucoup le reste.[/small]

