Chapitre 1:
Les Hautes Fagnes
(par
lambertine, ajouté le 13/05/09 22:12)
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Ma fille s'en va. Ma fille me laisse, dans cette chambre inconnue. Dans cet hôpital inconnu. Avec des inconnues. Normales. En apparence. Comme moi. Une blonde. Une brune. Je suis brune, moi aussi. Ou je l'étais, du temps de ma jeunesse enfuie. Du temps de ma richesse enfuie. Autrefois. Avant l'alcool. Avant la drogue. Lorsque je croyais au bonheur, à la vie, à l'humanité des hommes. Avant... J'ouvre mon sac de voyage. Le referme. Je n'ai pas le droit d'y toucher. Pas avant la fouille. La fouille... Suis-je prisonnière? En quelque sorte. De moi, de ma vie, de mes vices. Et d'eux. Volontairement. Nul ne m'a forcé à entrer dans cette chambre. Nul ne m'a forcé à laisser ma liberté entre leurs mains. C'est mon choix. Le choix de l'espoir. Du dernier espoir. J'ôte mes chaussures, m'assieds sur le lit. Me relève. Me sers un café. Quelqu'un m'appelle. Une infirmière. Le repas est servi, mais pas en chambre. Le plateau se trouve sur le chariot, dans le couloir. Pas de service en chambre pour les toxicos. Les alcoolos. Les débauchés. Une femme rechigne. La saucisse-compote ne lui plait pas. Elle veut autre chose. Aller au restaurant. Elle se fait remettre à sa place. Pas de resto. Pas de sortie. Elle a signé. Elle pleure. Pas moi. Je suis ici parce que je l'ai choisi. Je ne sais pas à quoi je me suis engagée. Sinon à ne plus boire. A ne plus déchoir. A renoncer aux paradis artificiels, aux fumées des joints et aux vapeurs d'éther. Comment? Je l'ignore. Pourquoi? Pour mes enfants. Pour mon petit-fils nouveau-né. Pour moi. Pour moi... Je mange en silence. Rapporte mon plateau. Je me couche. Prends un livre. Les mots défilent. Je suis ailleurs. Je n'ai jamais eu besoin de boire pour ça. Je n'ai jamais eu besoin de boire pour rêver, pour rire, pour aimer. Seulement pour oublier. Seulement pour ne pas pleurer. Qu'en est-il des autres, des femmes qui partagent ma chambre? Quelle vie les a amenées dans cet hôpital, dans cette antichambre de la psychiatrie? Elles ont l'air d'avoir mon âge, ou à peu près. La cinquantaine. Elles ont l'air aussi perdues, aussi désemparées que je le suis moi-même. Au moins, j'ai l'avantage de rarement m'ennuyer, et de n'avoir aucune aversion pour la saucisse-compote. Devrais-je aller vers elles? Sans doute. Nous allons partager le même quotidien durant près d'un an. Mais je n'ose pas. Je suis timide. Je l'ai toujours été. J'ai la gorge serrée et les mains moites. Je me replonge dans mon livre, rejoins la foule des réfugiés de l'exode 1940, ai peur avec eux, ai mal pour eux. Je suis plus proche de ces personnages fictifs que des mes compagnes d'infortune. De ces étrangères qui n'ont avec moi de commun que l'alcool et la volonté d'arrêter. Elles parlent entre elles. Leurs mots forment un vague brouhaha dans le lointain, au milieu de ceux de l'auteur. Interrompu par la voix fraiche d'une jeune fille. Je lève les yeux, retombe sur terre. Elle est très jeune, presque une enfant. Je pourrais être sa mère. Elle est l'autorité. Elle s'appelle Julie. Nous demande de la tutoyer. Nous appelle par notre prénom. Désormais il sera notre seule identité. Juliette, Dominique. Diane. Je ne m'appelle plus que Diane. Julie enfile des gants de chirurgien, commence la fouille. Je ricane sous cape. Je n'ai emporté qu'un sac de voyage et quelques livres. Dominique et Juliette semble s'être embarquées pour un tour du monde de plusieurs années en terrain inhospitalier. Valises et sacs. Vêtements divers, d'hiver pour la plupart. Effets de toilette, de maquillage. Produits d'entretien. Julie confisque des ciseaux de brodeuse, du dissolvant, de l'eau de Cologne. Pose un regard complaisant sur une montagne de sucreries, beaucoup moins sur un téléphone portable dissimulé dans la doublure d'un sac. Pleurs et palabres. L'appareil, dument étiqueté, sera rendu à la fin de la cure. Elle s'attaque à mes bagages, s'étonne de leur quantité réduite. J'ai toujours voyagé léger. Elle m'interroge sur mes maigres moyens, me propose l'aide de la Croix-Rouge. Je refuse. Je manque d'argent, certes. Pas de vêtements. Je ne les ai pas emmenés, c'est tout. Je suis ici pour une cure de désintoxication, pas pour un défilé de mode. Elle me présente ses excuses. Je fais de même. J'ai réagi trop brutalement. Je réagis toujours trop brutalement. Et j'ai horreur qu'on me rappelle une pauvreté qui me répugne. Une pauvreté qui n'est pas de mon fait. Une pauvreté qui ne peut être la mienne, et qui pourtant l'est. Une pauvreté qui me fait honte. Elle me donne l'autorisation de ranger mes affaires, et l'ordre de me mettre en chemise de nuit. Je ne peux qu'obéir. Je le fais en silence. Pourquoi rechigner? Pourquoi dire que je ne suis pas malade? Je glisse les pieds dans mes pantoufles. Elles sont douillettes et chaudes. Dehors il neige. Je n'ai pas froid, sauf en mon coeur. Comme d'habitude, depuis trop longtemps.
Les jours succèdent aux jours, les livres aux livres. Le valium m'abrutit et je ne m'en plains pas. Je dors. Je bavarde un peu. Je fais des efforts pour ne pas vider le frigo, que nos prédécesseurs ont laissé rempli de bonnes choses. |
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