Chapitre 108:
Chapitre 23.4
(par
lambertine, ajouté le 01/01/00 23:48)
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Ils doivent aimer comme tout le monde. Avoir peur comme tout le monde. Etre heureux comme tout le monde. Ou malheureux. Nous ne connaissons rien d’eux. Ils connaissent tout de nous. Tout ? Ce que contient notre dossier. Médical. Judiciaire. Social. Ce que nous voulons bien leur dire. Et nous leur disons beaucoup. En entretien. En réunion. C’est normal. C’est ainsi que fonctionne la thérapie. Mais eux, qui sont-ils ? Des professionnels qui sont là pour nous soigner. Pour nous guérir. Pour refaire de nous des êtres humains. Des hommes et des femmes ayant leur place dans la société. Pour nous changer. Ai-je envie de changer ? Nous ne savons rien des membres de l’Equipe. Seulement, qu’ils sont l’Equipe. Soudée. Unie. Une. Des êtres humains avec chacun leur personnalité, mais dont la personnalité n’a pas d’importance. Des êtres humains avec leur vécu, mais dont le vécu n’a pas d’importance. Pas lorsqu’ils ont franchi la porte du Centre. Ils sont l’Equipe, et plus Camille, Danielle, Julie. En tout cas, face à nous. Ils ne peuvent pas se tromper. Ils sont tout-puissants. Nous devons obéir. Nous soumettre. Ou partir. Je voudrais partir. Mais je ne le peux pas. Parce que mes enfants sont là. Parce que je leur ai promis. De rester. De guérir. Parce que, comme Murielle, ils ont peur. Pour moi. Pour eux, aussi. Parce qu’ils méritent mieux qu’une mère alcoolique. Qu’une mère déchue. Parce qu’ils sont eux. Eux, que j’ai du mal à quitter après la promenade. Eux qui repartent. Qui me laissent. Enfermée. Seule. Seule, parmi les autres. Nous sommes tous seuls, ici. Nous devons être seuls dans la communauté. Seuls pour nous trouver nous-mêmes. Seuls pour changer. Tous. Même si Frédéric plaisante avec Dominique. Même si Gervaise et Marie-Line palabrent autour d’une revue de mode. Même si Agnès et Damien bavardent à bâtons rompus. Même si Philippe et Jean-Marc devisent de règles et de lois. Même si Jacob et Aurélien ont entamé une nouvelle partie d’échecs. Seuls. Mes enfants me manquent. Déjà ! Ces week-ends de sortie sont une torture lorsqu’ils se terminent. Je suis seule. A jamais ? Je n’ai pas faim. Je mange. Malgré tout. Je n’ai pas envie de parler. Je bavarde. Malgré tout.
- Diane ! Téléphone ! Celui de droite ! Je cours. Je vole. J’ai ma fille au bout du fil. Pour quelques minutes seulement. Quelques minutes. Un instant d’éternité. Un instant trop court. Un instant que je voudrais éternel. Je ne veux pas retourner au salon. Je ne veux pas rejoindre les autres. J’emprunte l’escalier qui mène à la cave. L’escalier de derrière. Celui que personne n’emprunte jamais. Sauf Léon, le jardinier. Léon ne travaille pas le dimanche soir. Je ne veux pas rejoindre les autres. Et j’ai du linge à repasser. Les excuses sont faites pour s’en servir. Je descends dans la pénombre. J’ai envie d’être seule. Et je ne le suis pas. Le gamin est assis sur la dernière marche. En boule. Recroquevillé tel un hérisson. La tête sur les genoux. Les bras autour de la tête. Replié sur lui-même. Au propre comme au figuré. Seul. Je m’assieds à côté de lui. Je pose une main sur son dos. Je le sens trembler à travers son pull bleu. Secoué de sanglots silencieux. Mes enfants me manquent, et Célestin est là. Durant de longues minutes, j’attends. Je reste là. Il ne semble pas remarquer ma présence. Et moi, je ne dis rien. Je ne sais pas quoi dire. Il réagit enfin. Me dis de m’en aller, sans même me regarder. - Je ne veux pas, bafouille-t-il. Je ne veux pas… qu’on me voie comme ça. Je… je ne veux pas… que tu me voies comme ça. - C’est trop tard, lui dis-je. Je suis là. Je t’ai vu. Mais je ne dirai rien. - Tu promets ? Dis, tu promets ? Je promets. Que faire d’autre, face à l’orgueil blessé d’un enfant éploré ? Et que puis-je, pour l’aider ? Pour le consoler ? Je l’attire contre moi. Il résiste. Se laisse aller, enfin. S’affale sur mes genoux. Je lui entoure les épaules. Caresse doucement ses cheveux noirs trempés de fièvre. J’essaie de le protéger. Maladroitement. Comme je peux. Je ne suis pas plus forte que lui. Je ne suis pas sa mère. Je ne suis qu’une femme échouée comme lui dans ce Centre glacé. Dans ce Centre qui est notre dernier espoir.
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