Chapitre 110:
Chapitre 24.1
(par
lambertine, ajouté le 02/01/00 18:41)
|
Raconter son week-end n’a rien de passionnant. Surtout quand on n’a rien fait de passionnant. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, et je ne déroge pas à la règle. Je raconte, malgré tout. Je réponds aux questions des autres. Je n’ai pas le choix. Je ne vois pas l’intérêt de leurs réactions. Comment réagir avec pertinence quand on n’a rien sur quoi réagir ? Ai-je eu envie de boire ? Non. Ai-je eu envie de fumer ? De prendre des médicaments ? Non. Ai-je été mal à l’aise durant mon voyage en train ? Non. Je devrais peut-être dire le contraire. Inventer des difficultés imaginaires. Mais pourquoi ? Pour éviter les commentaires qui remettent en doute ma sincérité ? Je préfère laisser dire. Laisser couler. Laisser… - Que comptes-tu faire lors de ta prochaine sortie ? Je n’en sais rien. Ma prochaine sortie a lieu dans deux semaines. Je l’organiserai quand je saurai ce que mes proches auront prévu de faire, dans deux semaines. - Mais quels seront tes objectifs ? Mes objectifs ? Mais vivre, et voir les miens. Ma mère, peut-être. Flora et Gilles. Constance, si elle est libre, et si j’ose lui parler. Ce n’est pas facile d’affronter les autres, même très proches, quand on est un patient en désintoxication. Qu’on a honte de soi. Mes objectifs ? - Voir ma mère, et des amis. - Et sortir seule ? Seule ? Si ça les amuse. Parce que moi, ça ne m’amuse pas. - Les week-ends font partie intégrante de la Cure. Ils ne servent pas à s’amuser, ni à voir les vôtres. Ils servent à organiser votre vie future. A vous faire de nouvelles relations. Des nouvelles relations ? En vingt-quatre heures ? Ben voyons… D’ailleurs, je ne désire pas « de nouvelles relations ». Mes amis me suffisent. - Aller aux Musée d’Art ancien. Seule. Ma réponse leur convient. Comme si je pouvais me créer des amis en admirant des tableaux dans un musée ! La vie n’est pas une comédie romantique. Même la mienne. Elle a parfois eu l’air d’un James Bond, parfois d’une œuvre des frères Dardenne. Avec un relent de Dallas. Et un soupçon d’André Cayatte. Mais pas d’une comédie romantique. « Rencontre au Musée », je n’y crois pas. Pas pour moi. Peut-être pour Aurélien ? Je concentre mon attention sur son récit. Week-end en famille, pour lui aussi. Jardinage en compagnie de son père. Courses au Carrefour avec sa mère. Mise en ordre de certains papiers. Tentatives de règlement de problèmes administratifs. - Il faut que j’aille chercher ma carte d’identité. - Nous réfléchirons à la question. - Mais… tente-t-il. Je ne suis pas en règle. Je n’ai pas de domicile. Pas de Sécurité sociale. Je dépends de mes parents. Et je voudrais… - Tu dépendras de tes parents pour aller chercher tes papiers. Il se rebiffe. Rouspète. En vain. - Tu n’es pas prêt à sortir seul. Tu appelleras ta Maman ce soir. Nous voulons sa réponse avant demain. Il soupire. Il accepte. Pas moyen de faire autrement. Il continue son récit. L’éducateur nous demande notre avis. Je n’en ai pas. Sinon que la sortie d’Aurélien ne s’est pas trop mal passée. Et qu’il n’a pas rechuté.
Comme chaque semaine, les nouveaux attendent dans le fumoir. Une noire plantureuse. Un ingénieur barbu. Un musicien excité. Un grand mince à chapeau de cow-boy. Célestin est parmi eux, silencieux. Mais présent. Et s’il est présent, c’est que l’Equipe a décidé de ne pas l’exclure. - Thomas m’a dit que la punition était levée, m’avoue-t-il en aparté. Je ne comprends pas pourquoi. A vrai dire, je ne comprends rien de ce qui s’est passé. - Ils se sont rendu compte qu’il y a eu erreur de leur part, je suppose. - Ils auraient pu s’en rendre compte plus tôt. Ca fait quatre nuits que Maman ne dort plus. - Ni toi non plus. Il a un geste d’agacement. - Moi, ça n’a pas d’importance. Mais Maman ! Elle s’inquiète tellement pour moi. Je voudrais bien l’appeler, mais ils m’ont dit « pas avant l’heure habituelle ». Pas avant sept heures du soir !
|
|
Voir le
chapitre 110 sur 395
|
|
|