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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 116: Chapitre 25.1
(par lambertine, ajouté le 09/01/00 00:01)


Rien n’est plus beau
Que les mains d’une femme
Dans la farine

Ma mère, Dieu sait pourquoi, a toujours détesté cette chanson. Moi, je l’aime plutôt bien. Et j’aime avoir les mains dans la farine. Elle est douce. Moelleuse. Sensuelle. Quand elle est sèche, bien entendu. Une fois mouillée, elle devient collante. Puis douce à nouveau, lorsque l’on a fini de la pétrir. Ce qui est parfois une épreuve de force. La pâte à pain est lourde. Dure à malaxer. Je reconnais être tendue. Je n’ai jamais fait de pain de ma vie, et j’en mange régulièrement de l’immangeable depuis que je réside au Centre. Je veux absolument que mon pain soit mangeable. Mieux, je veux qu’il soit bon. Alors, je m’applique. Je cogne la pâte avec mes poings. Je la soulève, la laisse retomber sur le plan de travail enfariné. Je la divise en pâtons, que je repétris chacun à son tour. Je travaille à mais nues. Je sais que c’est interdit. Qu’il me faudrait porter des gants. Mais j’y ai renoncé. La pâte colle aux gants. Tandis qu’à main nues, je retrouve le contact avec la nourriture. A travers elle, avec la terre. Avec toutes ces femmes qui, à travers l’histoire, ont pétri le pain pour nourrir leur famille. Gestes immémoriaux…
J’enduis les moules d’huile. J’y dépose mes pâtons. Ma tâche est terminée.

Je monte à la Mezzanines. Groupe des Femmes. Les Bleues sont là. Toutes, sauf Laura, qui est en phase d’Intégration. Laura qui, pourtant, se trouve être le centre de la conversation. Parce que Laura fait peur. Parce que Laura est folle. Parce que Laura a, paraît-il, menacé Philippe avec un couteau.
Un couteau à beurre.
- …Laura n’est pas méchante…
- …on ne sait pas ce qu’elle a dans la tête…
- … elle est schizo, quand même…
- … du moins, à ce qu’on dit…
- … elle pourrait se lever la nuit. Nous poignarder pendant notre sommeil…
- … ces gens-là ne sont pas comme tout le monde…
- … elle n’a pas sa place ici. Elle ne comprend rien à ce qu’on lui demande…
- … j’ai peur d’elle…
L’éducatrice tente tant bien que mal de nous rassurer. Laura n’est pas dangereuse. Sa maladie est sous contrôle. D’ailleurs, les schizophrènes, contrairement à leur réputation, sont rarement des fous furieux.
- Ils sont plus souvent victimes qu’assassins.
- Mais elle a menacé Philippe. Avec un couteau.
- C’était pour rire.
- C’est un acte de violence. Un acte qui mérite le renvoi.

Un acte qui mérite le renvoi, c’est vrai. C’est dans le règlement. Et Laura le sait, à présent. Elle meurt de peur. Elle ne veut pas retourner d’où elle vient. Chez les fous, comme elle dit. A l’asile. Elle fume cigarette sur cigarette. Argumente, comme elle peut, la voix pâteuse. Elle n’a voulu de mal à personne. C’était pour rire. Juste pour rire. Ben tente, comme il peut, de la réconforter. De la rassurer.
- Tu n’as fait de mal à personne. Ils ne peuvent pas te virer pour ça.
- Je ne sais pas, répond-elle en se tordant les mains, proche de l’hystérie malgré les calmants. Je ne sais pas. Je crois qu’ils peuvent. Ils peuvent tout. Et tout le monde sera content, si je me fais chasser. Personne ne veut de moi ici.
- Moi, je veux de toi. Tu es intelligente. Tu vois les gens. Tu as parlé de moi comme personne, ce matin. Comme si tu me connaissais depuis toujours. Si tu veux mon avis, ta place est plus ici que la mienne. Moi, je ne sais pas parler.
- Mais tu le fais, là !
Elle prend vigoureusement le garçon dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues.
- Laura !

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.