Chapitre 125:
Chapitre 26.5
(par
lambertine, ajouté le 23/01/00 18:52)
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Que s’est-il passé ? Je prends place dans le cercle. Je suis passablement étonnée de voir Hermann assis de l’autre côté du Grand Grenier. Communautaire signifie exclusion. Hermann a visiblement droit à un procès. En règle ? Et pour quelle raison ? - Nous vous avons réunis pour vous informer qu’Hermann ici présent est neutralisé… Camille parle d’une voix solennelle, pontifiante. Hermann est neutralisé, soit. Mais pourquoi. - … Tous ses points lui ont été retirés, parce qu’il ne s’est pas montré digne de la confiance et des responsabilités que lui valait son ancienneté parmi nous. Nous apprenons qu’au cours de la sortie de l’après-midi, voyant 18 heures approcher dangereusement, Hermann a abandonné les « points 2 » qu’il accompagnait à la caisse du Carrefour voisin. Qu’il accompagnait, ou qui l’accompagnaient ? Peu importe. Il était l’ancien, le vétéran en phase de sortie. Ils étaient plus nouveaux, plus fragiles, ils risquaient de rechuter hors de sa présence, voire de ne pas réussir à rejoindre le Centre. - Mouais, grommelle Raoul, qui se trouvait être l’une des « victimes ». Faut pas nous prendre tout à fait pour des cons. L’entrée du Carrefour est à 50 mètres du Centre. - Tu veux minimiser la faute d’Hermann ? L’éducateur en chef a haussé le ton. Il dévisage le facteur d’un air mauvais. - Je veux dire que je ne suis pas un imbécile. Pas au point, en tout cas, de ne pas retrouver un endroit que je vois de là où je me trouve. Hermann a fait une bêtise, soit. Une grosse bêtise, d’accord. Il n’a pas respecté le règlement et s’est comporté comme un égoïste. Ce n’est pas pour autant qu’il faut dire n’importe quoi. Nous n’étions pas « perdus ». Je n’étais pas plus en danger que quand je suis rentré chez moi voici près de deux semaines. Agnès part en week-end après-demain. Alors, punissez Hermann pour ce qu’il a fait. C’est normal. Mais ne nous utilisez pas comme alibis. - C’est ton avis, Raoul, fait Camille, glacial. Ce n’est pas le nôtre. Ni celui de Ben, je suppose. Il fixe le garçon d’un regard perçant. - N’est-ce pas, Ben ? Je… je sais pas… Il regarde à gauche, à droite, cherche un soutien dans l’assistance. - Mais enfin, dis-leur, Ben ! s’impatiente Agnès. Dis-leur, que tu as eu la trouille, que tu ne savais plus quoi faire. Que tu t’es raccroché à Raoul comme un petit garçon perdu. - C’est vrai ? La voix de Camille s’est faite plus sévère, plus froide encore. Ben cache mal son désarroi, son désir d’être ailleurs. Est-ce lui l’accusé ? Est-ce lui qui a transgressé le règlement ? Ou Hermann ? - Je ne veux pas qu’il soit puni à cause de moi, dit-il très bas, très doucement, comme en s’excusant. Je n’étais pas à l’aise, c’est vrai, mais ce n’est pas si grave. Je vais bien, maintenant. - Tu n’as pas à décider de ce qui est grave ou pas. Tu n’as pas à décider de qui doit être puni ou pas. C’est notre job, que tu le veuilles ou non. Ben baisse la tête, tandis que l’éducateur se lance dans un discours que je n’écoute pas. Un discours dans lequel il est question, comme à chaque fois, d’attitude de toxicomane, de solidarité dans la déchéance plutôt que dans l’abstinence, de devoir de délation et autres laïus que je commence à connaître par cœur. Je préférerais autre chose. Je préférerais un discours de solidarité pure, d’entraide et de compréhension. Je préférerais entendre Camille nous inciter à nous soutenir les uns les autres, plutôt que nous jouer les uns contre les autres. Qu’il pousse Hermann à présenter ses excuses à Ben, pas Ben à demander la sanction d’Hermann. Mais à quoi bon ? Je suis au Centre, et tel n’est pas l’esprit du Centre. Raoul a raison. Lui et ses compagnons ne sont, dans cette lamentable histoire, que des alibis aux décisions de l’Equipe. Ce qui est important, c’est la transgression du règlement, pas la détresse d’un petit toxicomane en manque. Peut-être suis-je de mauvaise foi. Peut-être l’Equipe a-t-elle ses raisons d’agir ainsi. De faire passer le règlement avant l’être humain. Nous devons apprendre à respecter le règlement. Nous devons apprendre à respecter les lois. Parce qu’elles sont ce qu’elles sont : la Loi. Parce que nous devons réapprendre à vivre en société. Réapprendre, ou apprendre tout court. Ou désapprendre ? Depuis combien de temps sommes-nous dans cette pièce ? Vingt minutes ? Je regarde l’horloge murale. Une demi-heure. Une demi-heure dont plus de la moitié a été consacrée à sermonner un gamin dont le seul tort est d’avoir été victime de l’égoïsme d’un homme, et de ne pas avoir exigé de sanction. Un gamin qui, Dieu sait pourquoi, présente, les larmes aux yeux, ses excuses au vieil homme à la fin de la réunion. Un gamin que j’ai une furieuse envie de réconforter, de serrer dans mes bras. Mais que je laisse partir en compagnie de Célestin. C’est son copain, et ils ont le même âge. Moi, je vais retrouver ma cuisine, et mes raviolis. Sans savoir pourquoi Hermann a abandonné ses compagnons à la caisse du Carrefour. Cela, sans doute, n’a aucune importance.
« Lentement, les ailes déployées, Lentement, je le vis tournoyer. Près de moi, dans un bruissement d'ailes, Comme tombé du ciel, L'oiseau vint se poser. »
Je me tais. Je laisse Célestin chanter, et Damien l’accompagner à la guitare. Les autres membres de la chorale ne nous ont pas encore rejoints. Je me tais, parce que je n’arrive pas à chanter correctement. Ma voix ne s’accorde pas à celle du jeune garçon. Je me tais parce qu’il chante bien, et que je ne veux pas lui gâcher sa chanson. Je me tais, parce que je ne veux pas la chanter, cette chanson. Elle me fait peur. Elle me met mal à l’aise depuis mon adolescence. Belle, certes. Mais ambigüe, inquiétante. Je frissonne. Je frissonne comme je ne l’ai plus fait depuis longtemps en entendant chanter.
« J'avais froid, il ne me restait rien. L'oiseau m'avait laissée Seule avec mon chagrin. »
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