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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 127: Chapitre 27.1
(par lambertine, ajouté le 29/01/00 20:57)


Pieds nus. Je marche dans le grand grenier. Sur le balatum froid. Groupe corporel. Nous sommes dans l’ici et maintenant. Ce qui nous vient à l’esprit est juste. Ce que nous ressentons est vrai. Ce que je ressens, c’est que j’ai froid aux pieds. C’est que je suis mal à l’aise quand je me cogne à l’un de mes compagnons. Ce qui ne manque pas d’arriver : nous avons pour consigne de marcher les yeux fermés. C’est que je me demande à quoi mène cet exercice. Jugement. Poubelle. Nous devons nous débarrasser de nos désirs de juger. De nos désirs tout court. De nos désirs physiques ? D’où vient mon malaise ? Je n’aime pas me cogner dans les autres, parce que je n’aime pas les toucher. Parce que je n’aime pas qu’ils me touchent. Surtout ceux que j’aime bien. Ou ceux dont je sais qu’ils m’aiment bien. Ou qu’ils pourraient me désirer. Je ne suis pas désirable. Trop petite. Trop grosse. A la poitrine trop opulente… Certains hommes aiment les poitrines opulentes. Je ne veux pas qu’ils me désirent. Je ne veux pas du désir des hommes. De l’amour des hommes. Je ne suis pas prête. Pas à ça. Pas encore. Je marche pieds nus sur le balatum froid du Grand Grenier.

J’ouvre les yeux. Telle est la consigne. Je respire lentement, concentrée, selon les ordres de la psychologue. Je m’assieds sur un matelas, un coussin rouge sang dans les bras. J’observe un instant mes compagnons. Agnès est affalée dans un flot d’oreillers. Philippe se tient raide sur une chaise. Aurélien est adossé au mur, les genoux serrés contre sa poitrine. Patrick fronce les sourcils, le menton sur les poings. Les jambes de Damien pendent nonchalamment d’une table sur laquelle Frédéric a pris la position du Lotus. Béatrice s’est installée à califourchon sur un banc.

La voix de Danielle s’élève. Instructions, encore et toujours. Prendre conscience de notre corps. De notre enveloppe corporelle. De notre espace corporel. De ses limites. Respirer. Envoyer l’air vers ces limites.
Imaginer.
Imaginer notre corps.
En couleurs.
Imaginer notre corps.
Ailleurs.
Un endroit où nous nous sentons bien.
Un endroit où nous nous sentons en sécurité.
Calmes.
Apaisés.

Mon corps est là. Mon corps est bleu. Ou rouge. Ou rouge et bleu. Je ne sais pas. Ce que je pense est juste. Ce que je ressens est vrai. Je suis chaude en moi. Il fait frais au dehors. Dans une pièce grise. Un réduit. Les combles d’un hangar. Sans fenêtres. Personne ne peut entrer. Personne ne peut me toucher. Personne ne peut m’agresser. Me mordre. Personne…

Personne...

Ouvrir les yeux. Pas nos vrais yeux. Les yeux de notre esprit. Quitter notre refuge. Regarder au travers des murs. Au-delà des murs. Prairies vertes. Haies touffues. Arbres fruitiers. Vaches. Maisons de brique. Prairies vertes. Vertes. Vertes.
Nous retrouver. Retrouver notre corps. Rentrer en nous-mêmes. Ressentir. Nous ressentir. Ressentir notre énergie. Celle qui se trouve en nous. Celle qui suinte autour de nous. Celle qui nous protège. Celle qui détermine notre aura. Celle qui est notre aura. Celle qui nous isole. Celle qui agresse. Celle que nul ne peut pénétrer sans notre accord.
Donner notre accord.
Je donne mon accord.
Dans ma tête.
Je laisse pénétrer mon aura.
Je laisse pénétrer ma bulle.
Je n’ai pas peur.
J’ouvre les yeux.
J’accepte.

Tout le monde n'accepte pas.
Je suis debout. Ils approchent. Un coussin entre les mains. Ils pénètrent mon aura. Ma bulle. Je les arrête d'un mot.
Chacun son tour.
Damien. Béatrice.
Aurélien.
Aurélien n'accepte pas.

Le coussin approche. Aurélien pâlit. Tremble. L'arrête.
Le coussin approche. Aurélien se tend.
Le coussin approche. Aurélien a froid.
Je ressens le froid d'Aurélien.
Le coussin approche.
- Non !
Aurélien crie.
- Non !
Aurélien se sent de plus en plus mal.
Aurélien a de plus en plus froid.
Frédéric me donne le coussin.

A mon tour d'approcher.

Je laisse tomber le coussin. Je n'agresserai pas Aurélien. Je ne lui ferai pas de mal.
Je ressens trop à quel point Aurélien a mal.
Je ressens trop la douleur d'Aurélien.
Je ne veux pas faire de mal à Aurélien.
Je ne peux pas faire de mal à Aurélien.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.