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Les Hautes Fagnes

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 134: Chapitre 28.3
(par lambertine, ajouté le 13/02/00 16:28)


Mieux que moi. Plus jeunes, mais aussi plus belles. Intelligentes. Sans taches.
Sans amertume.
Damien est amer, le nez dans son assiette à moitié vide, mais il mérite mieux qu'une compagne amère. Ou toxicomane. A moins qu'elle ne se shoote à la littérature de l'imaginaire. Ou au sport. Ou à la musique africaine. Peu importe. Il mérite une jeune fille bien, mais il a besoin d'une compagne solide. Pas d'une curiste en mal d'amour ou de reconnaissance. Pas d'une Agnès, sur qui j'évite de dévier la conversation.
- Susceptibles de plaire à mon père ?
- Pourquoi pas ?
Susceptibles aussi, j’en suis certaine, d’éloigner Damien du regard de se père omniprésent, même à distance, même dans son apparente indifférence. Œil de Dieu qui poursuit un Caïn vulnérable jusqu’au cœur de ce Centre où le garçon tente de se réapproprier sa vie. Père dominant, père intraitable, père obsédant autant qu’obsédé par la réussite de ses enfants. Damien n’était pas un enfant-roi. Il n’y a pas d’enfants-rois au Centre. Des enfants trop aimés, ou pas assez, des enfants aux parents indifférents, aveugles, ou au contraire omniprésents. Des enfants martyrs, parfois. Mais pas d’enfants-rois. Un enfant-roi ne tiendrait pas plus d’une heure sous la férule de l’Equipe. Damien la subit depuis près de trois mois.
- Il croit sans doute que je suis en vacances…
- Damien, il est sévère. Pas stupide. Je te comprends, tu sais. A ta place, je stresserais aussi. Mais essaie de faire confiance. S’il te plaît !
Il sourit. Il essaiera. Il me le promet. Comme Célestin me promet de ne pas faire de « conneries » ce week-end, sans préciser de quelles conneries il s’agit. Inutile. Je le sais bien. Très bien. Trop bien.

Le charriot du supermarché se remplit de sucreries, de chips, de tabac. Nous faisons, exceptionnellement en point 4, les commissions de nos cocuristes. Du chocolat. Des bonbons régressifs, des douceurs qui compensent le manque de drogue et la discipline rigoriste. De la pseudo-nourriture pour petits enfants. Des délices qui font grossir, raison pour laquelle je n’en achète pas pour moi-même. Pour laquelle je me contente, avec Marie-Line et Gervaise, de remplir le charriot métallique. Y a-t-il d’autres rayons, dans cette grande surface, que ceux consacrés aux confiseries, aux biscuits pour apéritifs, et au tabac ? Oui. Bien entendu. Mais nous les ignorons. Nous n’avons pas besoin de nous y rendre. Ils font partie d’un autre monde. D’un monde que nous avons quitté, auquel nous avons renoncé, pour mieux y retrouver notre place. Pour peut-être y retrouver une place. Rien n’est moins sûr. Que sont devenus Joe et Honoré, qui sont sortis par la grande porte ? Que sont devenus Pierrot, Delphine, Joffrey, et ceux qui se sont fait exclure ? Que sont devenus Stefano, et ceux qui comme lui ont choisi de quitter la cure ? Qui parmi eux a pu se réinsérer sans trop de séquelles ? Qui a été rattrapé par ses démons, par la déprime, la folie, la délinquance ? L’exclusion ? Le produit ? Ceux qui ont « réussi » s’en sortent-ils mieux que ceux qui ont échoué ? Les questions que je me pose sont elles légitimes ? Ne devrais-je pas faire confiance à l’Equipe, qui est censée s’occuper de nous, et avoir les meilleurs résultats du pays ? Ne devrais-je pas me concentrer sur mon cas à moi, garder mes forces et mes questions pour moi-même, et ne pas m’interroger sur les autres ? Ne devrais-je pas croire de toutes mes forces que je peux m’en sortir ? Que nous le pouvons tous ? Ne devrais-je pas, ou alors est-ce un leurre ? Ne sommes-nous au centre qu’en sursis ? Qu’entre deux rives infernales ? Ne sommes nous pas tous des causes perdues ? Notre raison d’être au Centre n’est-il pas le Centre lui-même ?
Sommes-nous encore des êtres humains ?
Suis-je encore un être humain ?
La caissière ne paraît pas irritées par les nombreux comptes séparés demandés par ces clientes pas comme les autres. Je suppose qu’elle en a l’habitude. Les clients qui nous suivent n’ont pas cette patience. Ils s’irritent, s’énervent. Ils savent d’où nous venons, et nous méprisent pour ça. Du moins je le suppose. Manque de confiance en moi ? Ou lucidité morbide ? Sans doute les deux.

Nous distribuons les commandes, rendons la monnaie. Le Père Noël fait sa tournée, même si les enfants pas sages ont payé eux-mêmes leurs cadeaux. Un peu de douceur dans un monde de brutes. Un peu de plaisir au cœur des privations. Je rejoins l’équipe cuisine. Pas vraiment de gourmandises pour le repas. De la charcuterie, des tartines et des restes. Et de la mayonnaise. L’aliment le plus consommé au Centre. Que ferions-nous ici, sans le réconfort de la mayonnaise ? Je me demande quelle est la quantité moyenne de cette crasse consommée en moyenne par individu au cours de sa cure. Énorme, ça c’est certain. Les curistes en assaisonnent tout et n’importe quoi. Jusqu’au couscous, et aux pâtes bolognaise. Un jour viendra où l’un d’entre eux en agrémentera sa tartine de Nutella du matin. Mais ce soir, nous servons de la charcuterie et, mon Dieu, la charcuterie-mayonnaise ne forment pas une combinaison trop iconoclaste.

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.