Chapitre 135:
Chapitre 28.4
(par
lambertine, ajouté le 16/02/00 20:32)
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Le café aussi, est un aliment compensatoire. Je ne m’en prive pas. Je devrais, sans doute, vu ma nervosité congénitale. Mon stoïcisme a des limites, pour autant, d’ailleurs, qu’il existe. Je me sers un verre au percolateur et, comme il fait beau et doux pour la saison, vais m’asseoir sur un des bancs du fumoir. Plus la saison avance, plus cet endroit devient le lieu de relâche de mes compagnons, presque tous accros à la cigarette. L’odeur du tabac ne me dérange pas. Elle ne m’a jamais dérangée, sauf dans les ascenseurs, et sur les vêtements de mon fils au retour de guindaille. Au Centre, elle réconforte. Elle n’est présente que dans les moments de calme, de liberté. Elle accompagne les conversations privées, les jeux, les potins. Elle éloigne pour quelques instants les psychothérapies et les confessions publiques. Elle prête aux confidences. Fumer tue, dit-on. Fumer crée des liens, aussi. Devant les portes des restaurants non-fumeurs. Dans les couloirs des universités. Dans les jardins des grands-parents prêtant leurs maisons pour des rencontres officiellement dédiées au Professeur Tolkien. Au Centre également. Le Centre a beau être un endroit hors du monde et du temps, les hommes y restent des hommes comme les autres. Ou presque. Jean-Marc est un homme comme les autres. Ou presque. Jean-Marc tient son verre des deux mains, les yeux perdus dans le liquide noir. Il vient de parler à sa femme, au téléphone. Il se pose des questions. Plus pratiques que psychologiques. Un divorce n’est pas une sinécure, et les dispositions matérielles peuvent s’avérer une foire d’empoigne. Le rachat de l’ancien domicile par celle qui espère se voir attribuer la garde exclusive des enfants, le montant de la pension alimentaire et ses modalités de paiement, le caricatural partage des biens meubles, jusqu’aux petites cuillers en argent. Jean-Marc est tracassé, pose des questions auxquelles Philippe tente de répondre, tant bien que mal. Il a beau être juriste, il n’est pas spécialiste des affaires familiales. J’écoute, en silence, préparant dans ma tête mon propre divorce. Notre ruine m’évite les difficultés liées au partage des biens, puisqu’il n’en reste plus rien, et la pension alimentaire que je peux espérer doit se monter à zéro Euros par mois. Mais les questions pratiques dont discutent les deux hommes ne sont-elles pas pour Jean-Marc le prétexte à en éluder d’autres, plus importantes, plus douloureuses ? Comment en est-il arrivé là ? Comment en suis-je arrivée là ? Je ne suis pas Jean-Marc. Je n’éprouve plus pour mon ancien époux l’amour qu’il éprouve encore pour Hélène. Mais nous avons en commun l’échec de notre mariage, et la mort de nos illusions. Non seulement la perte d’un couple, mais la perte d’un rêve. Pire : la perte d’une ambition. L’ambition de construire, contre vents et marées, contre les tentations du monde, un amour éternel. Une famille parfaite. Un édifice qui défie le temps. Mais le temps, le monde, la vie ont eu raison de notre idéal. Les épreuves n’ont pas resserré les liens du mariage. Elles les ont érodés. Elles les ont tranchés. Chacun a fini par partir de son côté, avec pour tout bagage ses illusions perdues. Pourtant, contrairement à Jean-Marc, il me reste l’essentiel. Mes enfants. Ma plus belle réussite. Le meilleur de moi-même. Mes enfants, qui m’appellent chaque soir. Mes enfants, qui me rendent visite chaque dimanche. Mes enfants, qui ne me méprisent pas, qui ne me rejettent pas, malgré mes échecs, malgré ma déchéance. Au contraire de ceux de mon cocuriste, adolescents qui refusent tout contact avec leur père. Parce qu’ils sont plus jeunes que les miens ? Moins de deux ans séparent son aîné de mon benjamin. Deux ans font-ils tant de différence ? Aurélien ne me crachait pas au visage, il y a deux ans. Pas plus qu’il ne refusait de voir son père, quand il en avait l’occasion. Normal ? Pas normal ? Quand les parents se séparent, les enfants doivent-ils prendre parti ? Les enfants doivent-ils choisir leur camp dans ces guerres qui ne les concernent que trop ? Ceux de Jean-Marc l’ont fait. Ils avaient leurs raisons, du moins je le suppose. Et leur père le suppose aussi, même s’il ne comprend pas. Même s’il n’accepte pas. Les torts ne sont pas que siens. Hélène n’est pas parfaite. Et pourtant, hélas pour lui, il l’aime encore. Le deuil de l’amour, le deuil des illusions, est pénible pour tout le monde. A nos côtés, Ben frissonne. Je ne peux m’empêcher de le gourmander. De jouer les mère-poule. - Tu devrais mettre un pull. Le printemps commence à peine. Il sourit, secoue ses cheveux bouclés. Bizarrement, m’obéit. Revient après quelques minutes, un sachet de bonbons à la main. Il en présente à chacun d e nous. J’en prends un. Ça lui fait plaisir, et ça me fait plaisir. Je souris, moi aussi, à cet enfant perdu qui vaut bien des garçons comme il faut.
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