Chapitre 151:
Chapitre 31.1
(par
lambertine, ajouté le 04/03/00 14:30)
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J'ai mal dormi. J'ai mal partout. Je ne sais pas si c'est dû à l'âge ou à la nervosité. Ou aux cauchemars. Je ne rêvais pas souvent d'alcool, lorsque je buvais. J'en rêve quotidiennement depuis que je suis au Centre. Je rêve de bière et de vin, de fêtes, ou de consommation solitaire. Je ne rêve pas d'ivresse, ni d'oubli. Plutôt d'une situation inextricable : j'ai bu, et je dois revenir ici. Vais-je en avoir le courage ou pas ? Vais-je avouer ma rechute ou pas ? Je ne sais pas comment se terminent ces histoires : je ne franchis jamais la porte d'entrée. Je me réveille mal à l'aise. J'ai l'impression d'être en faute. D'avoir rechuté pour de bon. Alors que je n'ai rien fait. N'ai-je rien fait ? L'envie n'est-elle pas déjà fautive ? J'avais envie de boire, hier soir. Très envie. Je n'en ai fait part à personne. On ne parle pas de ces choses-là, au Centre. Je fais comme les autres. Mais peut-être les autres n'ont ils pas ces envies ? Mais peut-être les autres ne font-ils pas ces rêves ? Mais peut-être les autres sont-ils plus fort que moi, dans leur esprit comme dans leur volonté ? Je me débarbouille, enfile ma tenue de sport : jogging marron et tee-shirt beige. Je noue mes cheveux bruns en queue de cheval, fronce les sourcils en voyant mon image dans le miroir. Ma mèche grise, ma mèche de sorcière devient trop apparente. Une teinture s'impose. Et je déteste aller chez le coiffeur. Je déteste ça depuis ma plus tendre enfance. Je ne dois pas être une femme normale. Je ne suis pas une femme normale. Les femmes normales aiment Bridget Jones et les chaussures à talon haut. Les femmes normales ne s'abrutissent pas à la bière forte. Les femmes normales ne font pas de musculation à sept heures du matin. Moi, si. Moi, je me commence ma journée en pédalant sur un vélo d'appartement, en soulevant des disques de fonte, et en faisant des pompages en compagnie de garçons qui ont l'âge des miens, plutôt qu'en me la coulant douce à la gym des femmes, dans la salle récréative, où Dominique, pour l'instant, râle sec. - Qui a joué au ping-pong, hier soir ? Ils ont encore oublier de remettre la table en place. C'est tous les matins pareil. - Laisse, fait Célestin en déplaçant, avec Ben, le meuble contre le mur. Elle est trop lourde pour toi, cette table. - C'est pas à toi de le faire ! S'insurge la petite femme blonde. Tu n'étais pas là, hier soir. - Non, mais j'aurais pu. J'aurais même dû. L'Equipe en a décidé autrement. Voilà, c'est fait. Vous pouvez placer vos tapis, Mesdames ! Nous les laissons à leurs exercices de bavardage, rejoignons la salle de body. Il est sept heures cinq bien sonnés. - Jacob est en retard. Il va se faire attraper. - Il vaut presque Aurélien, quand il s'agit d'arriver en retard. Dommage, c'est pas le jour. - Pas le jour ? Ce n'est jamais le jour. - Non, mais il a 23 ans aujourd'hui. 23 ans. L'aube de la vie ! A 23 ans, j'étais amoureuse d'un homme qui est devenu mon mari, et le père de mes enfants. A 23 ans, j'étais certaine de conquérir le monde. A 23 ans, pourtant, j'ai cessé de croire en la justice des hommes. A 23 ans, Jacob débarque parmi nous, à moitié endormi encore. Accueilli par un "Bon anniversaire" sincère et vibrant, il bâille, nous embrasse, et allume la radio qui déverse, pour la première fois ou presque de la journée, son "Effet Papillon". - Oh non, fait il, faussement agacé. Encore ! Il règle un des appareils à la difficulté voulue, jette un œil aux haltères de Célestin. - Tu ne vas pas soulever tout ça, quand même ? Pas sans échauffement ? Pour toute réponse, mon jeune ami se penche en avant, et saisit la barre métallique entre ses mains. Avant qu'il ait eu le temps de la soulever, Jacob a posé le pied dessus. - Arrête. Pas comme ça. Tu vas te bousiller le dos. - J'ai déjà le dos bousillé. Laisse-moi ! Ne faisant attention ni à sa réponse, ni aux jurons qui la suivent, Jacob s'est agenouillé, et commence à ôter méthodiquement des disques de fonte pour alléger les haltères de son camarade. - Ils t'en ont fait bavé, hier. Et vu la tête que tu as, je suppose que tu as mal dormi. Mais ce n'est pas une raison pour te faire mal, en plus. - Qu'est-ce que ça peut te faire, que j'aie mal ? Qu'est-ce que ça peut vous faire à tous, que j'aie mal ? Vous vous en fichez. Tout le monde s'en fiche. Tout le monde trouve que je ne mérite que ça, d'avoir mal. - C'est pas vrai ! proteste Ben, blessé. Il veut prendre Célestin par l'épaule, mais celui-ci le repousse, brutalement. Puis nous regarde, hagard, et se laisse tomber sur un banc, la tête entre les mains. Je délaisse mon vélo fixe pour m'asseoir à côté de lui. - Ce n'est pas vrai, dis-je doucement. Ben a raison. Personne ne s'en fiche. En tout cas, pas nous. L'avantage de la salle de musculation, c'est qu'on y est tranquille. Qu'on peut y parler sans crainte d'être entendus. Qu'on peut s'y toucher sans qu'un éducateur nous voie, et n'intervienne. Qu'on puisse y réconforter l'un des nôtres, ou du moins essayer, sans menace d'être soi-même sanctionné. On peut aussi y crier sa rage, y chuchoter son désespoir, sans risque d'oreilles indiscrètes. L'Equipe n'y a pas encore installé de micros, ni de caméras de surveillance. - Pardonnez-moi, s'excuse Célestin sans nous regarder. Je suis désolé. C'est pas vous. C'est pas votre faute. C'est juste que j'ai presque pas dormi, et que le peu que j'ai dormi, j'ai fait des cauchemars. C'est juste que j'ai mal à la tête à crever. C'est juste que j'en ai marre d'être ici. Marre qu'on me prenne pour un salaud. Marre qu'on m'accuse tout le temps, même quand j'ai rien fait de mal.
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