Chapitre 154:
Chapitre 31.4
(par
lambertine, ajouté le 07/03/00 16:04)
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- C’est dommage, fais-je, changeant totalement de sujet, que tu ne continues pas la chorale du mercredi soir. Vraiment dommage. C’était l’idéal pour nous changer les idées. - J’aurais bien aimé continué. Mais ils en ont décidé autrement. Sans doute parce que nous ne sommes pas ici pour ça. - Pas ici pour quoi ? - Pour nous changer les idées.
Je fabrique des bijoux depuis des années. Des colliers surtout, mais je me suis également frottées aux bracelets et aux boucles d’oreille. Je travaille le plus souvent la verroterie et le fil de pêche, mais il m’arrive aussi de tordre le fil de laiton. Cercler des ronds à bétons revient à peu près au même, en plus physique. En plus salissant aussi, le matériau étant couvert de rouille. Voilà pourquoi je me retrouve affublée d’un cache-poussière de jardinier, et d’une paire de gants. Mes compagnons d’atelier me regardent d’un drôle d’air. Parce que cette tenue ne me met vraiment pas à mon avantage. Parce que je suis une femme, et qu’une femme n’est pas faite pour ce type de bricolage de force. Parce que je suis plus douée qu’eux. Est-ce ma pratique de la bijouterie de salon qui me rend habile à tordre des tiges d’acier épaisses comme mon petit doigt en cercles parfaits ? Je l’ignore, mais le fait est que j’y parviens, et eux pas. Ce qui me fait rire sous cape. Ce qui me fait d’autant plus rire sous cape que Gabriel est artiste, Hubert mécanicien, et Donatien plombier de formation. Ils devraient avoir plus que moi l’habitude de ce genre d’exercice. - Pas mal. Léon se révèle être un moniteur attentif et patient. Il reconnaît sans problème s’être trompé sur mon compte, avoir fait preuve d’antiféminisme primaire. - Mais, plaide-t-il pour sa défense, jamais, depuis que je travaille au centre, une femme n’a apprécié ce genre d’activité. Ce sont le plus souvent des hommes qui s’y plaisent. Et pas les intellos. Gabriel peut être qualifié d’intello. Hubert et Donatien, certainement pas. Le premier est discret, renfermé même. Le second, brutal et bourru, entre le gros nounours et l’ours en colère. Visiblement mécontent. J’ignore pourquoi. Il vient à peine de poser son balluchon parmi nous, essaie avec difficulté d’y trouver ses marques. Il veut comprendre. Pose des questions. Sur la punition que m’ont infligée la veille les coordinateurs. - J’ai sciemment violé le règlement en cuisinant une sorte de gâteau d’anniversaire pour Jacob. Et je m’en tire bien : on fait pire comme transgression, que de tenir le bar à jus. Sur, Célestin, qui n’a pas quitté le Centre, alors que tout le monde lui prédisait son renvoi. - Il n’a pas rechuté. Pourquoi aurait-il été exclu ? Parce que sa tête ou son passé ne plaisent pas à Thomas ? Sur les Relations privilégiées. Je lui avoue que je suis bien embêtée. J’ai difficile à cerner ce qu’est exactement une RP pour les membres de l’Equipe. - Une relation amoureuse ? - Oui, mais pas seulement. Hubert prend la relève. Il n’est ici que depuis peu, mais il a mené à bien une cure complète deux ans auparavant. Le règlement, il le connaît. Mieux, il l’a intégré. Il l’a fait sien. Tous les jours, dans sa vie extérieure, il l’a appliqué, pour lui-même. Le jour où il n’en a plus tenu compte, il a commencé à resombrer. - Une relation privilégiée, c’est une relation privilégiée. Point. Les mots disent bien ce qu’ils veulent dire. Un amour, une amitié trop intime. Tu entres en RP quand un des membres de la communauté compte pour toi plus que les autres. Quand tu commences à lui faire des confidences, ou à recevoir les siennes. Quand tu cherches à le protéger, ou qu’il veut couvrir tes manquements. Quand vous devenez complices en participant aux mêmes activités, en riant des mêmes choses, en ayant les mêmes goûts. Des RP, il y en a plusieurs en cours au Centre. Agnès et Damien. Damien, encore lui, et Frédéric. - Celle-là est officielle, interviens-je. Et ils essaient autant que possible de s’éviter. - Ils sont en RP quand même. Tout comme Frédéric et Dominique, Ben et Célestin, Célestin et toi… Je ne réagis pas. Je fais semblant de n’avoir rien entendu. - Ou toi, continue-t-il en posant son marteau pour se tourner vers Donatien. Toi et Sonia.
Une dispute dans le jardin. Agnès et Marcello. Agnès qui entre, furieuse, dans le salon où je discute tranquillement avec Béatrice et Célestin. - Marre ! rugit-elle à voix haute. Marre, marre et marre. Je ne veux pas sortir avec lui. Je-ne-veux-pas. Point barre. Il est moche. Il est macho. Il est collant… - Et tu préfères les jeunes professeurs aux yeux de braise, la coupe Célestin, d’une voix malicieuse. - Oh, toi, ça va, hein ! Mêle-toi de ce qui te regarde. Elle disparaît dans la cuisine, dont elle referme la porte avec fracas. Le gamin, lui, sursaute, et veut se précipiter vers l’entrée quand retentit la sonnette. Il se rassied, déçu, quand à la place de sa mère entre une grande jeune femme aux longs cheveux bruns, et à l’allure aristocratique. - Ne t’énerve pas comme ça, lui dis-je sans trop de conviction, tandis que notre camarade embrasse sa sœur aînée. Elles ne vont pas tarder à arriver. - Tu peux parler, toi ! Quand tu attends tes gosses, tu te plantes devant la fenêtre une heure à l’avance. Que répondre à ça ? Il a raison bien entendu. Il a raison, et je sais que je suis ridicule. - Tu n’es pas ridicule. Tu es une maman. Et à propos de maman… Ce qu’il nous demande, je pouvais le prévoir sans faillir : « Ne dites pas à Maman ce qui s’est passé lundi ». Béatrice, plus que moi, essaie de le convaincre de ne pas mentir, de ne rien cacher. En vain. Il se braque, borné, têtu comme un mulet. - C’est assez dur comme ça de subir leurs soupçons. Si, en plus, je sais qu’elle en souffre, je n’arriverai pas à tenir. Je… Nouveau coup de sonnette. Le bon, cette fois. Une mini-tornade brune et bouclée se précipite dans la pièce, et saute au cou de Célestin en criant de joie.
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